XV

La comtesse Strogonoff.--Son château.--Les fêtes d'hiver.--Jardin

factice.--Fêtes d'été.

Cette première année passée, mon existence devint plus posée.

J'étais très répandue dans la société russe, et l'on m'y traitait avec

une grande bienveillance.

La comtesse Strogonoff, personne âgée et infirme, mais aimable et gaie,

m'avait prise en amitié. Comme elle aimait les arts, la poésie, je lui

lisais souvent les ouvrages de nos meilleurs auteurs, qu'elle était fort

à même d'apprécier. Tout ce qui paraissait de nouveau en France, lui

était aussitôt envoyé.

La comtesse possédait une grande fortune, et elle en usait avec

magnificence. Sa maison de ville était riche, élégante et de bon goût.

Sa campagne, à Bradzoff, était une véritable petite Suisse; on y avait

réuni les fêtes les plus pittoresques, et cela faisait d'autant plus

illusion, que le climat de Moscou est beaucoup plus doux que celui de

Saint-Pétersbourg.

Elle donnait des fêtes charmantes l'été, et lorsqu'on la voyait au

milieu de la société brillante qu'elle avait rassemblée, courir les

jardins, les labyrinthes, les forêts, dans une chaise roulante qui avait

un mouvement très rapide, on eût pris cette bonne petite vieille pour la

fée de cette île enchantée, tant elle était mignonne et soignée.

Elle m'avait proposé sa maison, une voiture et des gens à mes ordres, si

je voulais entrer chez elle en qualité de lectrice, et je l'avais

accepté; mais je ne voulus recevoir aucun traitement, car c'eût été

enchaîner ma liberté.

Je vaquais à mes occupations du théâtre, je voyais mes amis et les

personnes de la société auxquelles je ne voulais point renoncer. Je

mettais d'ailleurs beaucoup de complaisance à lui faire des lectures ou

de la musique, surtout les jours où elle recevait.

La comtesse avait dans sa maison de ville un pavillon chinois, dont les

meubles, les tentures, les tableaux, avaient été apportés par des

marchands de Canton, qui venaient chaque année à la foire de Makarieff.

Près de ce pavillon se trouvait une magnifique serre, dans laquelle on

donnait les fêtes d'hiver. Des arbres d'une assez grande hauteur

semblaient y avoir pris racine et formaient de belles allées. On

rencontrait à chaque pas des caisses d'orangers, des fleurs de toutes

les saisons, des arbres couverts de fruits, que l'on attachait d'une

manière très adroite.

Cette serre avait une assez grande dimension, et était éclairée par le

haut avec des verres dépolis qui renvoyaient une lumière semblable au

crépuscule du mois de juin. Aucun poêle, aucun feu, ne se laissant

apercevoir, on eût dit la température du printemps. Des oiseaux

voltigeaient dans les arbres, et de temps en temps on entendait leurs

chants.

Lorsqu'on regardait à travers les doubles croisées, dont les carreaux

étaient d'un seul jet de verre de Bohême, on voyait la neige qui

couvrait les maisons; on entendait les roues des voitures crier sur la

glace, et l'on apercevait la barbe des cochers ainsi que leurs chevaux

couverts de givre.

Ce sont là de ces merveilles que l'on ne peut apprécier que dans un

climat glacé, où l'on aime à rappeler, par des contrastes, les douceurs

des pays méridionaux et l'âpreté des contrées du Nord, réunie à force

d'art.

Souvenirs d'une actrice (2/3) · 第 18 / 30 题