La comtesse Strogonoff.--Son château.--Les fêtes d'hiver.--Jardin
factice.--Fêtes d'été.
Cette première année passée, mon existence devint plus posée.
J'étais très répandue dans la société russe, et l'on m'y traitait avec
une grande bienveillance.
La comtesse Strogonoff, personne âgée et infirme, mais aimable et gaie,
m'avait prise en amitié. Comme elle aimait les arts, la poésie, je lui
lisais souvent les ouvrages de nos meilleurs auteurs, qu'elle était fort
à même d'apprécier. Tout ce qui paraissait de nouveau en France, lui
était aussitôt envoyé.
La comtesse possédait une grande fortune, et elle en usait avec
magnificence. Sa maison de ville était riche, élégante et de bon goût.
Sa campagne, à Bradzoff, était une véritable petite Suisse; on y avait
réuni les fêtes les plus pittoresques, et cela faisait d'autant plus
illusion, que le climat de Moscou est beaucoup plus doux que celui de
Saint-Pétersbourg.
Elle donnait des fêtes charmantes l'été, et lorsqu'on la voyait au
milieu de la société brillante qu'elle avait rassemblée, courir les
jardins, les labyrinthes, les forêts, dans une chaise roulante qui avait
un mouvement très rapide, on eût pris cette bonne petite vieille pour la
fée de cette île enchantée, tant elle était mignonne et soignée.
Elle m'avait proposé sa maison, une voiture et des gens à mes ordres, si
je voulais entrer chez elle en qualité de lectrice, et je l'avais
accepté; mais je ne voulus recevoir aucun traitement, car c'eût été
enchaîner ma liberté.
Je vaquais à mes occupations du théâtre, je voyais mes amis et les
personnes de la société auxquelles je ne voulais point renoncer. Je
mettais d'ailleurs beaucoup de complaisance à lui faire des lectures ou
de la musique, surtout les jours où elle recevait.
La comtesse avait dans sa maison de ville un pavillon chinois, dont les
meubles, les tentures, les tableaux, avaient été apportés par des
marchands de Canton, qui venaient chaque année à la foire de Makarieff.
Près de ce pavillon se trouvait une magnifique serre, dans laquelle on
donnait les fêtes d'hiver. Des arbres d'une assez grande hauteur
semblaient y avoir pris racine et formaient de belles allées. On
rencontrait à chaque pas des caisses d'orangers, des fleurs de toutes
les saisons, des arbres couverts de fruits, que l'on attachait d'une
manière très adroite.
Cette serre avait une assez grande dimension, et était éclairée par le
haut avec des verres dépolis qui renvoyaient une lumière semblable au
crépuscule du mois de juin. Aucun poêle, aucun feu, ne se laissant
apercevoir, on eût dit la température du printemps. Des oiseaux
voltigeaient dans les arbres, et de temps en temps on entendait leurs
chants.
Lorsqu'on regardait à travers les doubles croisées, dont les carreaux
étaient d'un seul jet de verre de Bohême, on voyait la neige qui
couvrait les maisons; on entendait les roues des voitures crier sur la
glace, et l'on apercevait la barbe des cochers ainsi que leurs chevaux
couverts de givre.
Ce sont là de ces merveilles que l'on ne peut apprécier que dans un
climat glacé, où l'on aime à rappeler, par des contrastes, les douceurs
des pays méridionaux et l'âpreté des contrées du Nord, réunie à force
d'art.