Le printemps en Russie.--Costumes nationaux dans les villages.--Les
tsigansky.--Leurs danses et leurs chants.--Leurs usages.--La fête du 1er
mai.--Les marchands russes.
Lorsque le mois de mai ramène le printemps, cette saison, désirée dans
toutes les contrées, acquiert un charme plus particulier dans un pays où
le soleil, qui commence à adoucir la température, fait disparaître cette
neige qui vous a fatigué les yeux pendant huit mois. Ce changement
s'opère comme par un coup de baguette, et fait succéder un tapis de
verdure au linceul qui ensevelissait la terre. De jeunes bourgeons se
laissent bientôt apercevoir sur les arbres. Je n'ai jamais éprouvé un
plaisir aussi vif à voir renaître la verdure. La végétation est
tellement active, qu'elle fait en trois mois ce qui ne se produit qu'en
six dans les climats tempérés, où cette verdure ne nous quitte que
partiellement. Les privations font mieux apprécier les douceurs de la
vie: Aussi ce 1er mai est-il célébré dans toutes les villes de la Russie
par une promenade à peu près semblable à celle de Longchamps. À
Pétersbourg, ainsi qu'à Moscou, elle se compose d'une file de brillantes
voitures: Cela n'a rien d'extraordinaire, mais au temps dont je parle on
avait encore à Moscou tous les anciens usages, et les anciens costumes,
qui ont tant de charme pour les étrangers et surtout pour les artistes.
Depuis que le commerce russe a voulu adopter les habits européens,
Moscou a perdu le cachet qui allait si bien à cette ville, d'un aspect
asiatique, aux coupoles dorées et dont le croissant surmonté d'une croix
rappelait la conquête de la foi, sur la loi Musulmane. Le premier jour
de mai était consacré à la noblesse et le lendemain aux marchands
russes, classe plus riche que beaucoup de grandes familles nobles. Comme
à cette époque de l'année il ne fait pas encore très chaud, les
seigneurs faisaient d'avance dresser des tentes magnifiques, et de beaux
tapis de Perse couvraient la terre et garantissaient de l'humidité. Un
lustre était placé au milieu, et un peu plus loin, il y avait une autre
tente, dans laquelle on disposait le service.
Après s'être promené dans des voitures élégantes ou à pied, on se
réunissait pour dîner: le soir on relevait les portières des
_Marquises_, et on se rendait des visites. C'est alors que les tsigansky
venaient danser la tsigansky et jouer de la _balalaye_ et du tambourin:
c'est surtout à cette fête de mai qu'elles portent le costume de leur
nation le plus élégant. Il se compose d'une tunique ou d'une jupe noire
bordée de galons, sur laquelle elles mettent un corsage d'une étoffe
riche, et lacé sur le devant ou rattaché avec de brillantes agrafes.
Leur poitrine est couverte de colliers en ambre, ou en coraux retenus
avec des chaînettes d'argent; leurs bras sont entourés de perles de
couleur et de bracelets; et elles ont des boucles d'oreilles très
longues. Plus elles peuvent réunir de bijoux, de dorures et de perles,
et plus leur costume est de bon goût, par la manière dont elles
disposent ces ornements; aussi les plus célèbres reçoivent-elles
beaucoup de cadeaux, même des dames, lorsqu'elles sont en vogue.
Les tsigansky portent sur l'épaule un manteau d'un léger tissu rouge,
attaché avec une agrafe, et découpé en pointes dont chacune est garnie
de piécettes, qu'elles percent et qu'elles cousent ensuite comme une
frange: ce sont souvent des ducats qu'on leur donne, qu'elles y
emploient. Leur cheveux, d'un noir d'ébène, sont partagés sur le milieu
et retombent en tresses sur leurs épaules; elles portent une petite
couronne d'où s'échappent des boules creuses, remplies de baumes ou de
parfums.
Lorsqu'elles commencent à danser, elles détachent avec grâce leur petit
manteau et le font tourner comme dans un pas de châle. Quoiqu'elles n'y
mettent aucune étude et que le caprice seul dirige leurs mouvements,
cela ne laisse pas que d'avoir beaucoup de charme. Quand elles agitent
leur manteau au-dessus de la tête, les piécettes dont il est frangé,
font un petit bruit fort bizarre. Les hommes qui les accompagnent,
chantent parfois en second dessus et même en trio avec la basse, ce qui
produit une jolie harmonie. La danse des hommes ressemble alors à la
Cosaque, et les motifs des airs se reproduisent comme dans les chants
russes, mais les chanteurs habiles ou bien organisés les varient à
l'infini.
C'est surtout l'air de la tsigansky qui a inspiré les compositeurs; ils
ont puisé dans les motifs des airs russes un thème à de charmantes
variations.
_Ya tsigansky Maladoï
Ya tsigansky ni prostoï._
«Je suis une jeune tsigansky,
Je ne suis pas à dédaigner[24].»
Les Tsigansky sont des bohémiens, espèce de parias chassés de l'Inde
dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Cette race nomade s'est
répandue dans plusieurs contrées de l'Europe sous différents noms, pris
dans les pays qui les accueillaient, ou pour mieux dire, les toléraient;
mais les tsigansky furent les premiers qui vinrent en Russie il y a
plusieurs siècles.
Ces peuples arrivent avec leurs tentes et campent à la porte des villes
lorsqu'ils en ont obtenu l'agrément de la police. On ne leur permet
jamais d'occuper aucune maison dans les villes, car on connaît trop bien
leur adresse à s'emparer du bien d'autrui, et l'on est toujours en
défiance. Malgré la surveillance qu'on exerce sur eux et même en dehors
des portes, les paysans ont souvent à regretter quelques volailles,
quelques lapins, et leurs provisions disparaissent comme par
enchantement.
Le comte Théodore Golofkine, avant son départ pour les pays étrangers,
voulut me mener voir leur camp placé hors de la Porte Rouge.
Comme nous étions dans l'hiver, les hommes travaillaient au dehors,
soignaient les chevaux et le bétail et fendaient du bois. Ils étaient
vêtus de la chemise rayée sur le pantalon, et du cafetan doublé de peau
comme les mougicks[25]. Les vieilles femmes, affublées de tous les
haillons qu'on leur avait donnés, étaient vraiment hideuses à voir;
elles étaient restées dans les tentes pour préparer les aliments. On
apercevait grimpant sur les chariots, comme des écureuils, tous les
petits enfants en chemises, la tête et les pieds nus: ils couraient dans
la neige pour demander l'aumône aux passants et aux curieux; tout ce
petit peuple cuivré ressemblait à des singes. Il y a cependant parmi eux
de belles filles et de beaux garçons.
Les tentes dans lesquelles on faisait venir les tsigansky étaient
rangées dans le bois de Marienroche, dont les arbres bordant les allées,
étaient illuminés en verres de couleur: cela formait un fort beau
coup-d'oeil. Le public qui venait prendre part à ces jeux, y restait
jusqu'à ce que la file de voitures se fût reformée pour rentrer en
ville. Le lendemain, les allées du bois de Marienroche, prenaient un
nouvel aspect; elles appartenaient alors aux marchands russes, qui
n'avaient point encore changé leurs riches costumes pour le frac et les
robes. Les grandes dames venaient à cette promenade en négligé et comme
spectatrices; les marchands arrivaient dans des droschkis traînés par
deux beaux chevaux qu'ils conduisaient eux-mêmes. Ils portaient le
cafetan de drap bleu doublé de soie, et serré sur les reins par une
écharpe d'étoffe turque, tramée d'or et d'argent; pantalon large et des
bottines; les cheveux coupés en rond; la barbe et le chapeau qui ont une
forme particulière à ce costume.
Les femmes, au fond de leur droschkis, avaient une cadsaveka de brocard
ou de velours, doublée d'une belle fourrure; une robe en damas vert ou
cerise, bordée d'un large galon d'or et de deux autres sur le devant,
séparés par une rangée de boutons. Leur cakochnique (coiffure du pays),
était fermé et couvert de pierreries, de perles fines, de petites
franges en perles pendantes sur le front; (les femmes ne montrent pas
leur cheveux); elles avaient des boucles d'oreilles, des chaînes; enfin
le costume le plus riche. Quelques-unes portaient un voile lamé sur le
cakochnique; c'étaient les femmes de Casan ou de Thwer: ce coup-d'oeil
était magnifique.
Maintenant, les marchands russes donnent une brillante éducation à leurs
enfants, qui font presque tous de grands mariages; car leur fortune est
considérable; mais les pères ont encore, pour la plupart du moins,
conservé jusqu'à présent la vie simple et le costume primitif de leurs
ancêtres. De jour en jour, cette classe change ses habitudes, et bientôt
il ne restera plus que les petits boutiquiers qui rappelleront ce qu'ils
étaient il y a trente ans. Je conçois que la civilisation y gagne, mais
on y perd le charme de la nationalité.