Club de la noblesse.--Les théâtres particuliers des seigneurs.--Les
artistes.--Soirée chez la comtesse de Broglie.--La romance d'_Atala_ de
M. de Chateaubriand.--M. de Lagear.--Le Kremlin.--M. de Rostopschin.
Les plaisirs d'hiver, tels que les montagnes de glace, les parties de
traîneaux, remplacèrent les fêtes de l'été. La noblesse de Moscou
pouvait donner une idée des satrapes de l'Orient. L'assemblée des nobles
avait lieu en hiver, une fois par semaine, depuis six heures du soir
jusqu'à deux ou trois heures du matin. Ce club n'était composé
absolument que de nobles; les banquiers, même les plus renommés, n'y
entraient pas. Il y avait dans cette assemblée qui ne peut se comparer à
aucune autre, environ deux mille six cents abonnés, dont dix-sept cents
femmes. La raison de la différence qui existait entre le nombre des
hommes et celui des femmes, c'est que tous les jeunes gens appartenant à
la noblesse, étaient au service et presque toujours à leur corps. Les
hommes payaient vingt-cinq roubles par an, les femmes dix. On y trouvait
toutes sortes de rafraîchissements, et l'on y soupait à douze roubles
par tête. L'emplacement était superbe, et construit aux frais de la
noblesse. La grande salle était soutenue par vingt-huit colonnes jointes
ensemble par une balustrade et une galerie dans laquelle on avait un
coup-d'oeil magnifique; on n'y entrait que par billets.
Beaucoup de grands seigneurs avaient des salles de spectacle, et
quelques-uns donnaient des opéras et des ballets. Ceux qui composaient
ces troupes, appartenaient au seigneur, qui désignait à chacun le rôle
qu'il devait jouer. Au gré du maître, l'un avait été fait acteur,
l'autre chanteur, celui-ci danseur, celui-là musicien!
Comme pendant le carême on ne joue pas la comédie, ces salles étaient
données alors par les seigneurs aux artistes pour y donner des concerts
de souscription; lorsque j'annonçais quelques-unes de ces soirées du
carême, elles avaient lieu dans une de ces salles, et le plus souvent
dans les plus brillants salons et sous le patronage des dames. C'était
une manière honnête de payer le prix de ma complaisance; et les
souscriptions me rapportaient beaucoup d'argent et de nombreux cadeaux.
Je ne me dissimulais pas que parmi elles, il y en avait qui ne me
recherchaient que parce que j'étais à la mode, mais elles avaient assez
de tact pour ne pas le laisser apercevoir. Comme les demoiselles et même
les jeunes dames de la maison chantaient avec moi, je ne pouvais me
plaindre que parfois on abusait de ma complaisance; mais toutes
cependant n'avaient pas le même tact, et la petite anecdote que je vais
rapporter me donna l'occasion de déployer ce sentiment de dignité qui
devrait toujours être dans le coeur des artistes.
J'étais très bien reçue chez la comtesse de Broglie[26], dont le mari
était un homme d'esprit et de goût. Elle m'écrivit un jour, que voulant
me faire rencontrer avec un de mes compatriotes, M. le comte de Lagear,
qui revenait de Constantinople, elle m'enverrait chercher à six heures.
Ce genre d'invitation, me parut assez bizarre de la part d'une personne
chez laquelle j'étais habituellement reçue. Il est d'usage dans les
maisons russes, qu'une fois admis, vous y veniez sans invitation, et
l'on vous saurait mauvais gré si vous n'y alliez pas assez souvent:
c'est une des vieilles coutumes de l'hospitalité qui se pratique
toujours.
À peine arrivée, la comtesse vint à moi, «J'ai tant parlé de vous à M.
de Lagear, me dit-elle, je lui ai tant vanté votre extrême complaisance,
et vos jolies romances, que je lui ai donné un vif désir de vous
entendre.
Je ne trouvai pas cette invitation fort obligeante; il suffisait, pour
que j'en fusse blessée, que celui devant qui elle désirait que je me
fisse entendre, fût un Français, que je voyais pour la première fois, et
qui ne connaissait pas encore la manière dont j'étais reçue dans le
monde; je ne voulais pas qu'on eût l'air de me faire venir pour amuser
M. le comte de Lagear. Cette invitation étant faite d'une manière à
laquelle je n'étais pas accoutumée, je pris la ferme résolution de ne
pas chanter. Je fus placée à table près de M. de Lagear, qui était un
homme très aimable, et nous causâmes pendant tout le dîner. Je n'en fus
que plus résolue à me faire voir avec quelqu'avantage aux yeux de mon
compatriote.
Aussitôt après le dîner, la comtesse fut chercher une harpe, et vint
elle-même la mettre dans mes mains...
--Ah! madame la comtesse, j'ai un regret infini de ne pouvoir répondre à
votre attente, mais vous savez que je ne suis pas assez forte sur cet
instrument et que je n'en joue que pour m'accompagner.
--Mais je le pense bien ainsi, et c'est pour cela que je vous l'apporte.
--Je suis horriblement enrhumée, madame la comtesse, et il me serait
impossible de chanter.
--Vous ne vous fatiguerez pas, vous chanterez tout bas, ce que vous
voudrez.
--Vous compromettriez, si je chantais, cette brillante réputation que
vous avez bien voulu me faire, car il m'est impossible de donner un son.
Toutes les instances, toutes les flatteries que l'on put employer,
furent inutiles, je ne voulus point céder.
La comtesse se mordait les lèvres, et je voyais à sa figure, combien
elle était désappointée; je m'attendais à quelques mots piquants; mais
j'étais disposée à répondre, quoique avec politesse, et à ne pas me
laisser humilier, dussé-je me brouiller avec elle. Je savais me tenir à
ma place, quelque avance qu'ont pût me faire, mais je n'aurais pas
souffert non plus qu'on m'en fît sortir.
Quand, dans un concert, on invite un artiste pour chanter, il aurait
mauvaise grâce à se faire prier; mais lorsqu'on le reçoit en tout temps,
en ami de la maison, on doit lui demander plus convenablement un acte de
complaisance: aussi, lorsque la comtesse me dit avec assez d'amertume.
--Quand on veut inspirer de l'intérêt dans la société, il faut au moins
faire quelque chose pour elle.
--Je pensais, madame la comtesse, lui répondis-je, n'y avoir pas manqué
jusqu'à présent, et je croyais que la complaisance ne devait point aller
jusqu'à compromettre ma santé; cependant, ajoutai-je, je veux vous
prouver ma bonne volonté à vous être agréable; même aux dépends de mon
amour-propre.
On battit des mains, et me levant aussitôt, je fus chercher une guitare
placée à l'autre extrémité du salon; je préludai pour me remettre un
peu, car j'étais très émue. Je chantai ces strophes d'_Atala_, pour
lesquelles on m'avait fait une charmante musique:
Heureux qui n'a point vu l'étranger dans ses fêtes,
Qui, ne connaissant point les secours dédaigneux,
A toujours respiré, même au sein des tempêtes,
L'air que respiraient ses aïeux.
La nonpareille des Florides,
Satisfaite de ces forêts,
Ne quitte pas ces eaux limpides,
Ces bois ni ces bocages frais;
Dans sa retraite toujours belle,
Le ciel brille d'un jour serein,
En d'autres pays aurait-elle
Son nid parfumé de jasmin.
Nous échangeâmes un coup-d'oeil avec M. de Lagear, et je vis qu'il était
très satisfait de mon chant. La comtesse avait trop d'esprit pour se
fâcher de l'à-propos.
--Ô ma chère _Fleurichette_[27], me dit-elle en riant, les nids de votre
pays ne sont point parfumés de jasmin.
--J'en conviens, repris-je, continuant la plaisanterie, mais vous ne
pouvez me reprocher d'être venue les chercher dans le vôtre.
--Vous êtes une mauvaise tête, me dit-elle en m'embrassant.
De ce moment, je chantai tout ce qu'on voulut. Cette petite anecdote se
répandit promptement et ne me fut point défavorable, car elle me donna
une attitude dont personne n'essaya de me faire sortir.
Je voyais souvent chez ces dames, M. Demetrieff, homme très instruit et
très savant; je lui témoignai le désir que j'avais de voir le Kremlin,
et il eut la complaisance d'être mon cicérone. Il entra dans tous les
détails qui pouvaient m'intéresser sur les choses curieuses que
renfermait cet édifice, palais des tzars, qui fut pris et brûlé par les
tartares et reconstruit peu de temps après. Je fis des notes en rentrant
chez moi, et je m'en félicite doublement, car bientôt après on enleva
tous les objets pour les soustraire à l'armée qui s'approchait. La
richesse des tombeaux, les ornements de l'église sont d'une magnificence
idéale, surtout le jour de la résurrection.
Le trésor est dans des chambres voûtées qui renferment plusieurs
armoires remplies de différents ornements d'églises; de forts beaux
manuscrits avec des perles orientales sur les couvertures; des crucifix
d'or garnis de perles et de diamants; des habits de pope, enrichis de la
même manière; deux calices en fort belle agathe; des vases de jaspe, et
beaucoup d'autres objets extrêmement riches.
C'est dans l'église de Saint-Michel, que l'on enterrait les tzars, et
Pierre II est le dernier qui y ait été déposé. L'on voit sur l'autel le
dais qui a servi à son enterrement. À côté de la cathédrale est l'ancien
palais des patriarches; c'est là que l'on conserve toutes les richesses
de l'église.
Le palais métropolitain a aussi son trésor et ses ornements. Le bonnet
que porta Platon serait bien extraordinaire, si la pierre du milieu
était naturelle comme on me l'a dit; c'est une agathe dans laquelle on
aperçoit un petit crucifix très bien dessiné, et au bas, un moine en
prières.
Le palais des tzars est un édifice gothique; auquel on monte par un
escalier en pierre, qui est en dehors; il est célèbre pour avoir été le
théâtre des massacres commis par les Strelitz sur la personne de
Narechekine et sur d'autres grands de l'empire. Dans la première
chambre, on voit les habillements de Catherine Ie, d'Élisabeth, de
Pierre Ier, de Pierre II, de l'impératrice Anne: tous ces habits sont
riches et bien conservés. À droite est un trône à deux places, qui a
servi à Pierre Ier. J'ai remarqué aussi une paire de bottes qu'il
mettait les jours de cérémonie, et une autre ayant des clous fort
pointus sous le talon pour la fête de l'Épiphanie: ce jour est consacré
à la bénédiction des eaux sur la glace, les mères vont plonger leurs
enfants dans le trou pratiqué pour cette cérémonie. Cet antique usage
s'observe encore aujourd'hui.
Le manteau de Catherine II a, m'a-t-on dit, quarante-quatre pieds de
longueur; douze chambellans le portaient les jours de cérémonie. Il y a
aussi dans ce palais une prodigieuse quantité de vases, de candélabres,
des bassins en or massif, un trône en même métal donné par un sophi de
Perse et qui a servi au couronnement de Catherine II; les couronnes de
Sibérie, d'Astracan de Casan, celle qui fut envoyée par l'empereur de
Constantinople lors de sa conversion à l'église grecque: que cette
couronne est d'or, et aux trois branches, il y a des perles orientales,
qui par leur grosseur, sont d'un très grand prix, et une croix pectorale
en diamants. L'armoire qui renferme les couronnes est la plus riche de
ce trésor. Dans une autre armoire vitrée, sont les habits qui ont servi
au sacre de Paul Pétrowitch, d'Alexandre Pawlotzki; une poupée en cire,
représentant l'impératrice Élisabeth, encore enfant, dans le costume du
temps; une horloge dans laquelle est un pape et des cardinaux qui le
saluent en passant devant lui, et près de là une toilette tout en ambre.
Dans la salle du bas sont des guerriers à pied et à cheval, armés à
l'antique; l'armure complète d'Alexandre Newsky, et des sabres enrichis
de diamants, etc., etc.
C'est sous le règne de l'impératrice Anne, qu'eut lieu le spectacle
burlesque des noces d'un de ses bouffons avec une fille du peuple.
Les fêtes de ce mariage se donnèrent dans un palais de glace construit à
cet effet. Tous les ornements, les meubles du palais, le lit même
étaient de glace, ainsi que les canons et mortiers, dont on fit quelques
décharges pendant la fête. Il s'y trouva des personnes des deux sexes de
chaque gouvernement des contrées soumises à la Russie, toutes vêtues du
costume de leur pays. Les époux furent promenés dans la ville,
accompagnés de ce cortège bizarre, et enfermés dans une cage portée par
un éléphant. Cette fête ne fut remarquable qu'à cause de ce singulier
palais de glace, qui était, dit-on, un chef-d'oeuvre dans son genre, et
qui fixa les regards des curieux jusqu'au dégel suivant. La rigueur de
l'hiver de 1740 avait beaucoup aidé au succès de cette folle entreprise.
Mais revenons à la société russe de 1808, dont je me suis fort éloignée;
je vais terminer par quelques mots sur M. de Rostopschin. Je voyais
beaucoup cet homme célèbre dans les maisons que je fréquentais le plus
habituellement, et je ne sais pourquoi j'éprouvais pour lui un sentiment
de répulsion que je ne pouvais définir. Cependant j'avais du plaisir à
l'entendre causer, car sa conversation était instructive, attachante,
piquante même, et parfois entrecoupée par un de ces traits saillants,
qui ne manquent jamais de produire leur effet. Je me suis souvent
rappelée une réponse qu'il fit au comte Rasomosky. Le comte se plaignait
de ne pouvoir se débarrasser d'une famille à laquelle il avait permis
d'habiter un pavillon dans son château de Petrosky en attendant que leur
maison fût libre.
--Je m'y suis pris de toutes les façons, disait-il, pour leur faire
entendre que ce pavillon m'est nécessaire; mais je n'ai pu trouver un
moyen honnête pour les engager à déguerpir.
--Ma foi, répond le comte Rostopschin, je ne vois qu'un parti à prendre,
et je n'y manquerais pas.
--Lequel?
--C'est de mettre le feu à votre château?
Il paraît que ce moyen était dans ses principes.
Pour faire le portrait d'un pareil homme, il faudrait avoir eu avec lui
de longues relations, et les miennes n'ont pas été d'une nature assez
agréable pour en avoir conservé un très doux souvenir. Il en est des
mobilités morales comme des mobilités physiques, elles échappent au
pinceau. Je me trouverais d'ailleurs peu d'accord avec ceux de mes
compatriotes qui en ont fait l'objet de leur admiration, et je ne
pourrais que leur répéter: Vous êtes fort heureux que votre connaissance
avec cet homme que vous admirez ne date que du temps où vous l'avez
rencontré en France; mais vous ne parviendrez jamais à me faire partager
votre enthousiasme.
M. de Rostopschin a dû être bien surpris de produire un semblable effet,
et il a dû souvent en rire dans sa barbe de Tartare; je dis Tartare,
parce qu'il tenait à grand honneur de descendre de Gengiskan. Au reste,
si l'on se connaît assez soi-même pour se bien peindre; voici une
esquisse que je livre aux lecteurs, et qui ne laisse pas d'être
piquante.
Une dame ayant engagé M. de Rostopschin à écrire ses Mémoires, car ils
ne pouvaient manquer d'avoir un grand intérêt pour le public, il arriva
quelques jours après un petit manuscrit à la main.
--Je me suis conformé à vos ordres, lui dit-il; j'ai rédigé mes
Mémoires: les voici avec la dédicace.
Mémoires du comte de Rostopschin, écrits par lui-même.