XVI

Club de la noblesse.--Les théâtres particuliers des seigneurs.--Les

artistes.--Soirée chez la comtesse de Broglie.--La romance d'_Atala_ de

M. de Chateaubriand.--M. de Lagear.--Le Kremlin.--M. de Rostopschin.

Les plaisirs d'hiver, tels que les montagnes de glace, les parties de

traîneaux, remplacèrent les fêtes de l'été. La noblesse de Moscou

pouvait donner une idée des satrapes de l'Orient. L'assemblée des nobles

avait lieu en hiver, une fois par semaine, depuis six heures du soir

jusqu'à deux ou trois heures du matin. Ce club n'était composé

absolument que de nobles; les banquiers, même les plus renommés, n'y

entraient pas. Il y avait dans cette assemblée qui ne peut se comparer à

aucune autre, environ deux mille six cents abonnés, dont dix-sept cents

femmes. La raison de la différence qui existait entre le nombre des

hommes et celui des femmes, c'est que tous les jeunes gens appartenant à

la noblesse, étaient au service et presque toujours à leur corps. Les

hommes payaient vingt-cinq roubles par an, les femmes dix. On y trouvait

toutes sortes de rafraîchissements, et l'on y soupait à douze roubles

par tête. L'emplacement était superbe, et construit aux frais de la

noblesse. La grande salle était soutenue par vingt-huit colonnes jointes

ensemble par une balustrade et une galerie dans laquelle on avait un

coup-d'oeil magnifique; on n'y entrait que par billets.

Beaucoup de grands seigneurs avaient des salles de spectacle, et

quelques-uns donnaient des opéras et des ballets. Ceux qui composaient

ces troupes, appartenaient au seigneur, qui désignait à chacun le rôle

qu'il devait jouer. Au gré du maître, l'un avait été fait acteur,

l'autre chanteur, celui-ci danseur, celui-là musicien!

Comme pendant le carême on ne joue pas la comédie, ces salles étaient

données alors par les seigneurs aux artistes pour y donner des concerts

de souscription; lorsque j'annonçais quelques-unes de ces soirées du

carême, elles avaient lieu dans une de ces salles, et le plus souvent

dans les plus brillants salons et sous le patronage des dames. C'était

une manière honnête de payer le prix de ma complaisance; et les

souscriptions me rapportaient beaucoup d'argent et de nombreux cadeaux.

Je ne me dissimulais pas que parmi elles, il y en avait qui ne me

recherchaient que parce que j'étais à la mode, mais elles avaient assez

de tact pour ne pas le laisser apercevoir. Comme les demoiselles et même

les jeunes dames de la maison chantaient avec moi, je ne pouvais me

plaindre que parfois on abusait de ma complaisance; mais toutes

cependant n'avaient pas le même tact, et la petite anecdote que je vais

rapporter me donna l'occasion de déployer ce sentiment de dignité qui

devrait toujours être dans le coeur des artistes.

J'étais très bien reçue chez la comtesse de Broglie[26], dont le mari

était un homme d'esprit et de goût. Elle m'écrivit un jour, que voulant

me faire rencontrer avec un de mes compatriotes, M. le comte de Lagear,

qui revenait de Constantinople, elle m'enverrait chercher à six heures.

Ce genre d'invitation, me parut assez bizarre de la part d'une personne

chez laquelle j'étais habituellement reçue. Il est d'usage dans les

maisons russes, qu'une fois admis, vous y veniez sans invitation, et

l'on vous saurait mauvais gré si vous n'y alliez pas assez souvent:

c'est une des vieilles coutumes de l'hospitalité qui se pratique

toujours.

À peine arrivée, la comtesse vint à moi, «J'ai tant parlé de vous à M.

de Lagear, me dit-elle, je lui ai tant vanté votre extrême complaisance,

et vos jolies romances, que je lui ai donné un vif désir de vous

entendre.

Je ne trouvai pas cette invitation fort obligeante; il suffisait, pour

que j'en fusse blessée, que celui devant qui elle désirait que je me

fisse entendre, fût un Français, que je voyais pour la première fois, et

qui ne connaissait pas encore la manière dont j'étais reçue dans le

monde; je ne voulais pas qu'on eût l'air de me faire venir pour amuser

M. le comte de Lagear. Cette invitation étant faite d'une manière à

laquelle je n'étais pas accoutumée, je pris la ferme résolution de ne

pas chanter. Je fus placée à table près de M. de Lagear, qui était un

homme très aimable, et nous causâmes pendant tout le dîner. Je n'en fus

que plus résolue à me faire voir avec quelqu'avantage aux yeux de mon

compatriote.

Aussitôt après le dîner, la comtesse fut chercher une harpe, et vint

elle-même la mettre dans mes mains...

--Ah! madame la comtesse, j'ai un regret infini de ne pouvoir répondre à

votre attente, mais vous savez que je ne suis pas assez forte sur cet

instrument et que je n'en joue que pour m'accompagner.

--Mais je le pense bien ainsi, et c'est pour cela que je vous l'apporte.

--Je suis horriblement enrhumée, madame la comtesse, et il me serait

impossible de chanter.

--Vous ne vous fatiguerez pas, vous chanterez tout bas, ce que vous

voudrez.

--Vous compromettriez, si je chantais, cette brillante réputation que

vous avez bien voulu me faire, car il m'est impossible de donner un son.

Toutes les instances, toutes les flatteries que l'on put employer,

furent inutiles, je ne voulus point céder.

La comtesse se mordait les lèvres, et je voyais à sa figure, combien

elle était désappointée; je m'attendais à quelques mots piquants; mais

j'étais disposée à répondre, quoique avec politesse, et à ne pas me

laisser humilier, dussé-je me brouiller avec elle. Je savais me tenir à

ma place, quelque avance qu'ont pût me faire, mais je n'aurais pas

souffert non plus qu'on m'en fît sortir.

Quand, dans un concert, on invite un artiste pour chanter, il aurait

mauvaise grâce à se faire prier; mais lorsqu'on le reçoit en tout temps,

en ami de la maison, on doit lui demander plus convenablement un acte de

complaisance: aussi, lorsque la comtesse me dit avec assez d'amertume.

--Quand on veut inspirer de l'intérêt dans la société, il faut au moins

faire quelque chose pour elle.

--Je pensais, madame la comtesse, lui répondis-je, n'y avoir pas manqué

jusqu'à présent, et je croyais que la complaisance ne devait point aller

jusqu'à compromettre ma santé; cependant, ajoutai-je, je veux vous

prouver ma bonne volonté à vous être agréable; même aux dépends de mon

amour-propre.

On battit des mains, et me levant aussitôt, je fus chercher une guitare

placée à l'autre extrémité du salon; je préludai pour me remettre un

peu, car j'étais très émue. Je chantai ces strophes d'_Atala_, pour

lesquelles on m'avait fait une charmante musique:

Heureux qui n'a point vu l'étranger dans ses fêtes,

Qui, ne connaissant point les secours dédaigneux,

A toujours respiré, même au sein des tempêtes,

L'air que respiraient ses aïeux.

La nonpareille des Florides,

Satisfaite de ces forêts,

Ne quitte pas ces eaux limpides,

Ces bois ni ces bocages frais;

Dans sa retraite toujours belle,

Le ciel brille d'un jour serein,

En d'autres pays aurait-elle

Son nid parfumé de jasmin.

Nous échangeâmes un coup-d'oeil avec M. de Lagear, et je vis qu'il était

très satisfait de mon chant. La comtesse avait trop d'esprit pour se

fâcher de l'à-propos.

--Ô ma chère _Fleurichette_[27], me dit-elle en riant, les nids de votre

pays ne sont point parfumés de jasmin.

--J'en conviens, repris-je, continuant la plaisanterie, mais vous ne

pouvez me reprocher d'être venue les chercher dans le vôtre.

--Vous êtes une mauvaise tête, me dit-elle en m'embrassant.

De ce moment, je chantai tout ce qu'on voulut. Cette petite anecdote se

répandit promptement et ne me fut point défavorable, car elle me donna

une attitude dont personne n'essaya de me faire sortir.

Je voyais souvent chez ces dames, M. Demetrieff, homme très instruit et

très savant; je lui témoignai le désir que j'avais de voir le Kremlin,

et il eut la complaisance d'être mon cicérone. Il entra dans tous les

détails qui pouvaient m'intéresser sur les choses curieuses que

renfermait cet édifice, palais des tzars, qui fut pris et brûlé par les

tartares et reconstruit peu de temps après. Je fis des notes en rentrant

chez moi, et je m'en félicite doublement, car bientôt après on enleva

tous les objets pour les soustraire à l'armée qui s'approchait. La

richesse des tombeaux, les ornements de l'église sont d'une magnificence

idéale, surtout le jour de la résurrection.

Le trésor est dans des chambres voûtées qui renferment plusieurs

armoires remplies de différents ornements d'églises; de forts beaux

manuscrits avec des perles orientales sur les couvertures; des crucifix

d'or garnis de perles et de diamants; des habits de pope, enrichis de la

même manière; deux calices en fort belle agathe; des vases de jaspe, et

beaucoup d'autres objets extrêmement riches.

C'est dans l'église de Saint-Michel, que l'on enterrait les tzars, et

Pierre II est le dernier qui y ait été déposé. L'on voit sur l'autel le

dais qui a servi à son enterrement. À côté de la cathédrale est l'ancien

palais des patriarches; c'est là que l'on conserve toutes les richesses

de l'église.

Le palais métropolitain a aussi son trésor et ses ornements. Le bonnet

que porta Platon serait bien extraordinaire, si la pierre du milieu

était naturelle comme on me l'a dit; c'est une agathe dans laquelle on

aperçoit un petit crucifix très bien dessiné, et au bas, un moine en

prières.

Le palais des tzars est un édifice gothique; auquel on monte par un

escalier en pierre, qui est en dehors; il est célèbre pour avoir été le

théâtre des massacres commis par les Strelitz sur la personne de

Narechekine et sur d'autres grands de l'empire. Dans la première

chambre, on voit les habillements de Catherine Ie, d'Élisabeth, de

Pierre Ier, de Pierre II, de l'impératrice Anne: tous ces habits sont

riches et bien conservés. À droite est un trône à deux places, qui a

servi à Pierre Ier. J'ai remarqué aussi une paire de bottes qu'il

mettait les jours de cérémonie, et une autre ayant des clous fort

pointus sous le talon pour la fête de l'Épiphanie: ce jour est consacré

à la bénédiction des eaux sur la glace, les mères vont plonger leurs

enfants dans le trou pratiqué pour cette cérémonie. Cet antique usage

s'observe encore aujourd'hui.

Le manteau de Catherine II a, m'a-t-on dit, quarante-quatre pieds de

longueur; douze chambellans le portaient les jours de cérémonie. Il y a

aussi dans ce palais une prodigieuse quantité de vases, de candélabres,

des bassins en or massif, un trône en même métal donné par un sophi de

Perse et qui a servi au couronnement de Catherine II; les couronnes de

Sibérie, d'Astracan de Casan, celle qui fut envoyée par l'empereur de

Constantinople lors de sa conversion à l'église grecque: que cette

couronne est d'or, et aux trois branches, il y a des perles orientales,

qui par leur grosseur, sont d'un très grand prix, et une croix pectorale

en diamants. L'armoire qui renferme les couronnes est la plus riche de

ce trésor. Dans une autre armoire vitrée, sont les habits qui ont servi

au sacre de Paul Pétrowitch, d'Alexandre Pawlotzki; une poupée en cire,

représentant l'impératrice Élisabeth, encore enfant, dans le costume du

temps; une horloge dans laquelle est un pape et des cardinaux qui le

saluent en passant devant lui, et près de là une toilette tout en ambre.

Dans la salle du bas sont des guerriers à pied et à cheval, armés à

l'antique; l'armure complète d'Alexandre Newsky, et des sabres enrichis

de diamants, etc., etc.

C'est sous le règne de l'impératrice Anne, qu'eut lieu le spectacle

burlesque des noces d'un de ses bouffons avec une fille du peuple.

Les fêtes de ce mariage se donnèrent dans un palais de glace construit à

cet effet. Tous les ornements, les meubles du palais, le lit même

étaient de glace, ainsi que les canons et mortiers, dont on fit quelques

décharges pendant la fête. Il s'y trouva des personnes des deux sexes de

chaque gouvernement des contrées soumises à la Russie, toutes vêtues du

costume de leur pays. Les époux furent promenés dans la ville,

accompagnés de ce cortège bizarre, et enfermés dans une cage portée par

un éléphant. Cette fête ne fut remarquable qu'à cause de ce singulier

palais de glace, qui était, dit-on, un chef-d'oeuvre dans son genre, et

qui fixa les regards des curieux jusqu'au dégel suivant. La rigueur de

l'hiver de 1740 avait beaucoup aidé au succès de cette folle entreprise.

Mais revenons à la société russe de 1808, dont je me suis fort éloignée;

je vais terminer par quelques mots sur M. de Rostopschin. Je voyais

beaucoup cet homme célèbre dans les maisons que je fréquentais le plus

habituellement, et je ne sais pourquoi j'éprouvais pour lui un sentiment

de répulsion que je ne pouvais définir. Cependant j'avais du plaisir à

l'entendre causer, car sa conversation était instructive, attachante,

piquante même, et parfois entrecoupée par un de ces traits saillants,

qui ne manquent jamais de produire leur effet. Je me suis souvent

rappelée une réponse qu'il fit au comte Rasomosky. Le comte se plaignait

de ne pouvoir se débarrasser d'une famille à laquelle il avait permis

d'habiter un pavillon dans son château de Petrosky en attendant que leur

maison fût libre.

--Je m'y suis pris de toutes les façons, disait-il, pour leur faire

entendre que ce pavillon m'est nécessaire; mais je n'ai pu trouver un

moyen honnête pour les engager à déguerpir.

--Ma foi, répond le comte Rostopschin, je ne vois qu'un parti à prendre,

et je n'y manquerais pas.

--Lequel?

--C'est de mettre le feu à votre château?

Il paraît que ce moyen était dans ses principes.

Pour faire le portrait d'un pareil homme, il faudrait avoir eu avec lui

de longues relations, et les miennes n'ont pas été d'une nature assez

agréable pour en avoir conservé un très doux souvenir. Il en est des

mobilités morales comme des mobilités physiques, elles échappent au

pinceau. Je me trouverais d'ailleurs peu d'accord avec ceux de mes

compatriotes qui en ont fait l'objet de leur admiration, et je ne

pourrais que leur répéter: Vous êtes fort heureux que votre connaissance

avec cet homme que vous admirez ne date que du temps où vous l'avez

rencontré en France; mais vous ne parviendrez jamais à me faire partager

votre enthousiasme.

M. de Rostopschin a dû être bien surpris de produire un semblable effet,

et il a dû souvent en rire dans sa barbe de Tartare; je dis Tartare,

parce qu'il tenait à grand honneur de descendre de Gengiskan. Au reste,

si l'on se connaît assez soi-même pour se bien peindre; voici une

esquisse que je livre aux lecteurs, et qui ne laisse pas d'être

piquante.

Une dame ayant engagé M. de Rostopschin à écrire ses Mémoires, car ils

ne pouvaient manquer d'avoir un grand intérêt pour le public, il arriva

quelques jours après un petit manuscrit à la main.

--Je me suis conformé à vos ordres, lui dit-il; j'ai rédigé mes

Mémoires: les voici avec la dédicace.

Mémoires du comte de Rostopschin, écrits par lui-même.

Souvenirs d'une actrice (2/3) · 第 19 / 30 题