Avis et remèdes contre les mauvaises amitiés.
Mais quel remède à toute cette engeance de folles et mauvaises
amitiés? Sitôt que vous en ressentirez les premières atteintes,
tournez vite votre cœur de l'autre côté, et avec une détestation
absolue de cette vanité, courez à la croix du Sauveur, et prenez
sa couronne d'épines pour en environner votre cœur, afin que ces
petits renardeaux n'en approchent pas. Gardez-vous bien d'en
venir à aucune composition avec cet ennemi; ne dites pas: Je
l'écouterai, mais je ne ferai rien de ce qu'il me dira; je lui
prêterai l'oreille, mais je lui refuserai le cœur. O ma Philothée!
au nom de Dieu, soyez inflexible en de telles occasions: le cœur
et l'oreille tiennent l'un à l'autre; et comme il est impossible
d'arrêter un torrent qui a pris sa descente par le penchant
d'une montagne, aussi est-il bien difficile d'empêcher que le
poison qui est tombé dans l'oreille ne fasse aussitôt sa chute
jusqu'au fond du cœur. Les chèvres, selon Alcméon, respirent par
les oreilles, et non par les naseaux; il est vrai qu'Aristote
le nie; mais, quoi qu'il en soit, je sais bien que notre cœur a
cette propriété, et que, comme il aspire et exhale ses pensées par
la langue, il respire par l'oreille, par laquelle il reçoit les
pensées des autres. Gardons donc soigneusement nos oreilles de
l'air des folles paroles; car autrement notre cœur en seroit de
suite infecté. Que si l'on prend plaisir à les écouter et à s'y
entretenir, ô Dieu! Philothée, combien ne doit-on pas craindre
la perte prochaine du cœur! Marie à la vue de l'ange qui vient
la saluer, se trouble, parce qu'elle est seule et qu'elle entend
ses louanges dans la bouche du messager céleste. O Sauveur du
monde! la pureté craint un ange sous la forme humaine, et nous,
la fragilité même, nous ne serions pas effrayés à la voix d'un
homme, encore qu'il eût la forme d'un ange, quand il nous donne
des louanges excessives et grossières! N'hésitez pas, Philothée,
repoussez promptement toutes ces sortes de discours. En pareil cas
il ne faut pas craindre de paroître incivile et revêche.
Souvenez-vous que vous avez donné votre cœur à Dieu, et que votre
amour lui étant consacré, ce seroit un sacrilége de lui en ravir
la moindre part. Sacrifiez-le-lui plutôt de nouveau par mille
résolutions et protestations, et vous tenant là comme un cerf
dans son fort, réclamez l'assistance de Dieu; il vous secourra,
et son amour prenant le vôtre sous sa protection, le fera vivre
uniquement pour lui.
Que si vous êtes déjà dans les liens de ces folles amitiés, hélas!
Philothée j'avoue que la difficulté est grande. Toutefois prenez
courage. Prosternez-vous devant la divine Majesté: reconnoissez
en sa présence l'excès de votre misère, de votre foiblesse et de
votre vanité: puis, avec le plus grand effort de cœur qu'il vous
sera possible, détestez ces amitiés commencées, abjurez toutes les
marques que vous en avez données, renoncez à toutes les promesses
que vous pourriez avoir acceptées, et d'une volonté forte et
courageuse, arrêtez dans votre cœur que jamais plus vous ne
rentrerez en de tels engagemens.
Si vous pouviez vous éloigner, je l'approuverois fort; car
le changement de lieu sert beaucoup pour apaiser ces sortes
d'inquiétudes, comme il sert à calmer la douleur. Ce fut par
ce motif que saint Augustin quitta Tagaste, où étoit mort son
ami, et s'en alla à Carthage, dans l'espérance que l'éloignement
allégeroit un peu sa peine.
Mais qui ne peut s'éloigner, que doit-il faire? Il doit absolument
retrancher toute conversation particulière, toute assiduité,
toute vaine démonstration, et généralement tout ce qui pourroit
entretenir cette mauvaise amitié. Je crie tout haut à quiconque
est tombé dans ce piége: Taillez, tranchez, rompez: il ne faut pas
s'amuser à découdre ces folles amitiés, il les faut déchirer; il
n'en faut pas dénouer les liaisons, il les faut rompre ou couper;
car aussi bien les cordons et les liens n'en valent rien. Il ne
faut point ménager un amour qui est si contraire à l'amour de Dieu.
Mais, direz-vous, après que j'aurai ainsi secoué le joug de cette
amitié, ne m'en restera-t-il pas encore quelque ressentiment, et
la marque de mes fers ne demeurera-t-elle pas toujours imprimée
sur mes pieds, c'est-à-dire en mes affections? Non, Philothée,
si vous avez conçu de votre faute tout le regret qu'elle mérite.
Car si cela est, vous n'aurez plus que de l'horreur pour de tels
attachemens, et vous serez libre de toute affection, hormis celle
d'une très-pure charité pour Dieu. Mais si, par l'imperfection de
votre repentir, il vous reste encore quelque mauvaise inclination,
prenez les moyens suivans: procurez à votre ame une solitude
mentale, conformément à ce que je vous ai enseigné à ce sujet;
retirez-vous-y le plus qu'il vous sera possible; et par mille
élancemens de votre cœur, renoncez à toutes vos inclinations, et
reniez-les de toutes vos forces; lisez plus qu'à l'ordinaire de
bons livres; confessez-vous plus souvent que de coutume, et faites
aussi de plus fréquentes communions. Enfin, découvrez humblement
et naïvement toutes vos tentations à votre directeur, si vous le
pouvez, ou au moins à quelque personne prudente et discrète; et ne
doutez pas qu'en persévérant fidèlement en ces exercices, Dieu ne
vous affranchisse de toutes vos misères.
Mais, me direz-vous encore, ne sera-ce point une ingratitude
de rompre si brusquement une amitié? Oh! que bienheureuse est
l'ingratitude qui nous rend agréables à Dieu! Non, je vous en
réponds, Philothée, ce ne sera pas une ingratitude, mais un grand
service que vous rendrez à votre ami. Car, en rompant vos liens,
vous romprez les siens, puisqu'ils vous étoient communs; et bien
que pour le moment il ne sente pas son bonheur, il le reconnoîtra
bientôt après, et chantera comme vous ce beau cantique d'action de
grâce: _O Seigneur! vous avez rompu mes liens, je vous offrirai un
sacrifice de louange, et j'invoquerai votre saint nom._