Quelques autres avis sur les amitiés.
J'ai encore un avis important à vous donner sur ce sujet. L'amitié
demande une grande communication entre les ames; autrement elle
ne pourroit ni naître, ni subsister. C'est pourquoi il arrive
souvent qu'avec ces communications de l'amitié, plusieurs autres
se glissent insensiblement, et font passer dans le cœur des amis
les mêmes affections, les mêmes inclinations et les mêmes goûts.
Mais surtout cela arrive quand nous estimons beaucoup celui que
nous aimons; car alors nous ouvrons tellement notre cœur à son
amitié, qu'avec elle ses inclinations et ses qualités y entrent
aisément tout entières, soit qu'elles soient bonnes, ou qu'elles
soient mauvaises. Certes, les abeilles qui font le miel d'Héraclée
ne cherchent que le miel; cependant avec le miel elles sucent
insensiblement les qualités vénéneuses de l'aconit, sur lequel
elles font leur cueillette. O Dieu! Philothée, c'est ici qu'il
faut bien pratiquer la parole que le Sauveur de nos ames avoit
coutume de dire, ainsi que nous l'ont appris les anciens: _Soyez
de bons changeurs et de bons monnoyeurs;_ c'est-à-dire, ne
recevez pas la fausse monnoie avec la bonne, ni le bas or avec
l'or fin; séparez ce qu'il y a de précieux d'avec ce qu'il y a
de vil. Oui, car il n'y a presque personne qui n'ait quelque
imperfection; et quelle raison y a-t-il de recevoir les défauts
et les imperfections d'un ami avec son amitié? Il le faut certes
aimer, nonobstant son imperfection, mais il ne faut ni aimer ni
recevoir son imperfection; car l'amitié demande la communication
du bien, et non pas du mal. Comme donc ceux qui tirent le gravier
du Tage en séparent l'or qu'ils y trouvent pour l'emporter, et
laissent le sable sur le rivage; de même ceux qui jouissent des
communications d'une bonne et sainte amitié doivent en séparer le
sable des imperfections, et ne point le laisser entrer dans leur
ame. Saint Grégoire de Nazianze assure que plusieurs des amis et
des admirateurs de saint Bazile s'étoient laissé porter à l'imiter
jusque dans ses imperfections extérieures, son parler lent, son
air abstrait et pensif, et même en la forme de sa barbe et en sa
démarche; et nous voyons des maris, des femmes, des enfans, des
amis, qui ayant en grande estime leurs amis, leurs pères, leurs
maris et leurs femmes, contractent par condescendance ou par
imitation mille mauvaises petites habitudes dans le commerce
d'amitié qu'ils ont ensemble. Or, cela ne doit aucunement se
faire; chacun a bien assez de ses mauvaises inclinations, sans se
surcharger encore de celles des autres; et non-seulement l'amitié
ne demande point cela, mais, au contraire, elle nous oblige à nous
entr'aider pour nous affranchir réciproquement de toutes sortes
d'imperfections. Il faut bien supporter doucement l'ami en ses
imperfections, mais il ne faut pas l'y entretenir, et encore moins
les transporter en nous.
Je ne parle ici que des imperfections; car, quant aux péchés,
il ne faut pas même les supporter dans un ami. C'est une amitié
foible ou méchante de voir périr un ami, et de ne point le
secourir; de le voir mourir d'une apostème, sans oser lui donner
le coup de lancette qui pourroit le sauver. La vraie et vivante
amitié ne peut exister parmi les péchés. On dit que la salamandre
éteint le feu dans lequel elle se couche: Eh bien! de même, le
péché ruine l'amitié en laquelle il se loge. Que si c'est un
péché passager, l'amitié le met soudain en fuite par une sage
correction; mais si c'est un péché qui séjourne et demeure, tout
aussitôt l'amitié périt; car elle ne peut subsister que par la
vertu. Combien à plus forte raison doit-on craindre de pécher par
amitié? Un ami devient notre ennemi quand il veut nous conduire
au péché, et il mérite de perdre notre amitié, dès-lors qu'il
veut nous perdre et nous damner; or l'attachement à une personne
vicieuse est la marque la plus certaine d'une fausse amitié. Si
celui que nous aimons est vicieux, assurément notre amitié est
vicieuse; car puisqu'elle ne peut s'appuyer sur la vraie vertu, il
faut bien qu'elle s'appuie sur quelque vertu folâtre, ou quelque
qualité sensuelle.
Quant aux sociétés de marchands pour intérêt de commerce, elles ne
sont que l'image de la véritable amitié, car elles se font, non
pour l'amour des personnes, mais pour l'amour du gain.
Enfin rappelez-vous ces deux divines paroles, qui sont comme les
deux grandes colonnes de la vie chrétienne; l'une est du Sage:
_Qui a la crainte de Dieu, aura aussi une bonne amitié_; l'autre
est de saint Jacques: _L'amitié de ce monde est ennemie de Dieu._