première fois sous le nom de Shakespeare en 1623, sept ans après
sa mort, dans la première édition complète de ses œuvres. Mais il
y avait déjà eu, du vivant de Shakespeare, trois éditions sans nom
d'auteur d'une première ébauche de cette pièce: en 1594, en 1596 et
en 1607. L'apprenti anonyme était-il Shakespeare, ou bien ce grand
poète, qui ne se gênait pas plus que Molière ou Dumas pour piller ses
contemporains, a-t-il accaparé et refait l'ouvrage d'un confrère? C'est
un point débattu. Le fait est que les Anglais sont choqués d'un certain
défaut d'unité dans le style de la comédie en question; nous sommes
naturellement moins sensibles à cette disparate, et de là on peut
tirer cette conclusion paradoxale, mais vraie, qu'il est quelquefois
avantageux, pour mieux goûter un poète, de ne pas connaître trop bien
la langue dans laquelle il a écrit. Si le fond est solide et la forme
défectueuse, une traduction habile vaut et remplace heureusement le
texte.
La scène est en Italie, et les noms de tous les personnages sont
italiens. L'action est double, comme dans la plupart des comédies
de Shakespeare; mais mon analyse laissera dans l'ombre l'histoire
médiocrement originale de Bianca, sœur de la méchante femme, et de ses
prétendants, histoire tirée tout entière d'une pièce de l'Arioste. Ce
que je ne puis omettre, c'est le prologue qui précède ou plutôt qui
encadre notre comédie; car l'idée en est si ingénieuse qu'on a pu dire
qu'il était plus piquant et plus philosophique que la pièce même.
Un seigneur anglais, revenant de la chasse avec ses piqueurs, ses
valets et ses chiens, aperçoit un ivrogne endormi devant la porte d'un
cabaret. Pendant qu'il l'examine avec dégoût, la pensée lui vient de
faire une excellente plaisanterie. Il ordonne à ses gens de transporter
cette brute dans un lit magnifique, entouré de tous les objets les plus
somptueux, les plus agréables qui puissent éblouir la vue et flatter
les sens; à son réveil, une musique céleste jouera. Un domestique dira
en s'avançant: «Quels sont les ordres de monseigneur?» Un mitre lui
présentera un bassin d'argent rempli d'eau de rose, avec du linge
damassé, en disant: «Votre Grandeur veut-elle se rafraîchir les mains?»
Un troisième lui parlera de sa meute et de son faucon, en ajoutant que
Milady est très affligée de sa maladie. A ses questions étonnées, à ses
mines stupéfaites, on répondra qu'il vient d'avoir un accès de folie,
et s'il persiste à soutenir qu'il est Christophe le chaudronnier, on
lui répétera qu'il rêve et qu'il est un puissant seigneur.
Aussitôt fait que dit. Pendant qu'on emporte l'ivrogne, des comédiens
se présentent. Le seigneur anglais les retient pour jouer la comédie
devant son homme.
En s'éveillant, Christophe demande de la bière. Trois serviteurs
s'empressent autour de lui, et l'appelant avec respect _Votre
Seigneurie, Votre Honneur_, lui offrent du vin d'Espagne, des
conserves, etc... «Je m'appelle Christophe Sly. Ne m'appelez ni _Votre
Honneur ni Votre Seigneurie_: je n'ai jamais bu de vin d'Espagne de
ma vie, et si vous voulez que je mange des conserves, donnez-moi
des conserves de bœuf.--Que le ciel guérisse Votre Honneur de cette
manie bizarre! Oh! la déplorable chose qu'un homme de votre rang, de
votre naissance, possesseur de si riches domaines, jouissant d'une
considération si haute, soit ainsi possédé de l'esprit malin!--Quoi!
vous voulez donc me faire passer pour fou? Ne suis-je pas Christophe
Sly, fils du vieux Sly de Burton-Heath? porte-balle de naissance,
cardeur de laine par éducation, montreur d'ours par métamorphose, et
pour le présent, chaudronnier de mon état? Demandez à Cécile Hacket,
la grosse cabaretière de Wincot, si je ne suis pas inscrit sur son
compte pour quatorze sous de petite bière...--Oh! voilà ce qui désole
Milady votre épouse, voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin,
voilà ce qui a mis en fuite tous vos parents, chassés de ce superbe
château par les tristes égarements de votre folie. Allons, noble Lord,
souvenez-vous de votre naissance, revenez à une notion saine de la
réalité, et bannissez de votre esprit tous ces rêves abjects.»
Bref, les mystificateurs du pauvre Sly lui en disent tant et tant qu'il
finit par les croire. «Suis-je un Lord? est-il vrai que je possède
pour femme une grande dame? ou bien est-ce un rêve que je fais? mais
plutôt n'aurais-je pas rêvé jusqu'à ce jour? car je ne dors pas; je
vois, j'entends, je parle, je sens ces suaves odeurs, je touche ces
moelleux oreillers. Sur ma vie, je suis un Lord en effet, et non pas
un chaudronnier, ni Christophe Sly. Allons, amenez-nous un peu madame
notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, de la bière!--Oh!
que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue. Voilà quinze
ans que vous étiez plongé dans un songe continuel.--Quinze ans! ma
foi, c'est un bon somme. Mais n'ai-je jamais parlé pendant tout ce
temps?--Oui, Milord, des mots vagues, dépourvus de sens. Couché comme
vous étiez dans ce bel appartement, vous racontiez toujours qu'on vous
avait mis à la porte; vous vous querelliez avec je ne sais quelle
maîtresse de cabaret, vous disiez que vous la citeriez en justice
parce que ses bouteilles n'avaient pas la mesure. Quelquefois, vous
appeliez Marianne!--Oui, la fille du cabaret.--Allons donc, Milord;
vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes
que vous nommiez, comme Étienne Sly, le vieux Jean Naps. Pierre Turf,
Henri Pimprenel et vingt autres noms et individus de la sorte qui n'ont
jamais existé et qu'on n'a jamais vus.--Eh bien, que Dieu soit loué de
mon heureux rétablissement!»
L'illusion de Sly nous fait rire; mais elle n'a rien de contraire à la
raison, car il n'existe aucun signe certain pour distinguer la réalité
du rêve.
«Personne, a dit Pascal, n'a d'assurance s'il veille ou s'il dort, vu
que dans le sommeil on croit veiller aussi fermement que nous faisons;
on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler
le temps, on le mesure, et enfin on agit de même qu'éveillé... La
moitié de notre vie se passant en sommeil, qui sait si cette autre
moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un
peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons
dormir?... Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous
affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours; et si
un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant,
qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi
qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait
artisan... La vie est un songe un peu moins inconstant... Comme on
rêve souvent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, écrit enfin
Pascal (mais il a cru devoir, je ne sais pourquoi, barrer ces lignes
dans son manuscrit), il se peut aussi bien faire que cette vie n'est
elle-même qu'un songe sur lequel les autres sont entés, dont nous nous
éveillons à la mort.»
Des systèmes entiers de philosophie sont fondés sur cette impossibilité
où nous sommes de conclure logiquement de l'apparence à la réalité, de
l'impression que font sur nous les choses à leur existence effective.
Supposons que le chaudronnier Christophe Sly passe deux jours,
huit jours, autant de jours que vous voudrez dans les grandeurs et
l'opulence, puis, qu'on le replace tout doucement, pendant son sommeil,
à la porte du cabaret de Mrs Hacket, il est clair qu'à son réveil il
croira avoir rêvé. Ce beau rêve pourra demeurer dans son souvenir avec
une intensité inaccoutumée, un degré de vie exceptionnel; mais il ne
différera pas essentiellement d'un rêve ordinaire.
Shakespeare a oublié d'ajouter à son prologue cet épilogue naturel.
Les Allemands, qui aiment que les œuvres poétiques n'aient pas de sens
déterminé, afin de pouvoir leur en prêter un de leur invention, ont
voulu nous faire admirer ici la «générosité» du grand poète qui n'a
pas eu le cœur de rendre l'ivrogne à son cabaret et à ses chaudrons
après l'avoir ravi dans les régions de l'idéal! mais la vérité est que
l'omission de Shakespeare est une simple distraction de l'auteur ou
une lacune de l'édition de 1623. Cette scène finale, si manifestement
requise et attendue, de Sly rendu à son état primitif, ne manque point
aux éditions plus anciennes.
C'est pour le divertissement du chaudronnier métamorphosé en grand
seigneur, que des acteurs de passage jouent devant lui la comédie,
dont je vais maintenant faire l'analyse, de _la Méchante Femme mise à
la raison._ L'illusion d'une représentation dramatique, la surprenante
histoire de guérison mentale et morale qu'on met sous les yeux de
notre homme, tout cela contribue à rendre plus confuses encore, dans
l'esprit de ce spectateur émerveillé, les limites indécises de la
réalité et du rêve.
* * * * *
Un riche gentilhomme de Padoue, nommé Baptista, avait deux filles:
l'aînée, Catherine, était si méchante qu'on l'appelait _Katharina
the shrew_, c'est-à-dire Catherine la mégère, _Katharina the curst_,
c'est-à-dire l'exécrable Catherine, et comme si chacun de ces termes
eût été trop faible à lui seul, _Katharina the curst shrew_, Catherine
la mégère exécrable. La cadette, Blanche, _Bianca_, était un ange, et
plusieurs amoureux aspiraient à sa main. Mais la volonté bien arrêtée
de Baptista est de ne point se séparer de l'ange avant de s'être défait
de la diablesse.
«Messieurs, ne m'importunez pas davantage. Vous connaissez ma ferme
résolution de ne point donner ma plus jeune fille avant d'avoir
trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous aime Catherine, il a ma
permission de la mettre en ménage...--En ménage! dites donc à la
ménagerie[2]... Un mari pour Catherine! un démon plutôt... Parlez-moi
de la dot sans la fille, à la bonne heure; j'aimerais mieux cela et
recevoir le fouet tous les matins sur la grande place du marché.»
Les prétendants à la main de Bianca désespéraient de découvrir un
homme assez fou pour vouloir épouser Catherine, lorsque Petruchio,
gentilhomme de Vérone et ami de l'un de ces jeunes seigneurs, arriva à
Padoue. Devenu seul maître de ses actions par la mort de son père, il
s'était mis en voyage pour chercher fortune, se faisant un programme de
vie heureuse dont l'article premier était de se marier richement.
«Petruchio, lui dit Hortensio son ami, veux-tu que je te mène droit au
but? J'ai à ton service une damnée mégère... Merci bien, me diras-tu,
et pourtant je te promets qu'elle sera riche, et très riche ... mais
tu es trop mon ami, je ne puis te la souhaiter pour femme.--Seigneur
Hortensio, répond Petruchio, entre amis tels que nous un mot doit
suffire. Si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de
Petruchio, fût-elle aussi revêche et aussi acariâtre que la Xantippe de
Socrate, aussi furibonde que les flots de l'orageuse Adriatique, cela
ne saurait m'inquiéter ni m'arrêter le moins du monde. Je suis venu à
Padoue pour faire un mariage riche; une fois marié richement, comptez
sur moi pour vivre heureux.»
Petruchio, on le voit, est un homme pratique qui tient que «l'argent
est plus précieux que toutes les choses du monde[3];» mais bien
d'autres très que lui l'ont cru et se sont grossièrement trompés
dans leur rêve de bonheur, parce que leur prétendue sagesse pratique
n'était que platitude et vulgarité, et n'avait rien de commun avec une
philosophie éclairée et solide, fondée sur l'expérience de la vie et
sur la connaissance du cœur humain. Petruchio, lui, est un vrai sage.
Le sang-froid étonnant avec lequel il déclare qu'il épousera Mégère en
personne, pourvu qu'elle soit riche, n'est point de sa part légèreté
téméraire; c'est la ferme et tranquille expression de sa confiance dans
une méthode infaillible qu'il possède pour mettre à la raison la pire
des furies. Jamais homme ne fut plus sûr de son fait. Cette intrépide
assurance, cette vue nette des choses ne laisse place dans son esprit à
rien d'obscur, dans sa conduite à rien d'hésitant; il va toujours droit
en besogne, avec une rapidité d'exécution admirable, mais qui surprend
et scandalise son entourage peu habitué à des allures d'une brusquerie
aussi choquante.
Hortensio s'inquiète de l'étonnante déclaration de principes que
vient de faire son ami, et il essaie de l'arrêter: «Petruchio, lui
dit-il, puisque nous nous sommes avancés si loin, je vais reprendre
sérieusement l'idée que j'avais d'abord jetée en avant par pure
plaisanterie. Il est vrai que je puis te procurer une femme qui ne
manque pas de biens, jeune encore, et belle, et dont l'éducation a été
celle qu'on donne aux personnes du meilleur monde; son seul défaut,
mais il est grave, c'est qu'elle est abominablement méchante, oui,
méchante à tel point que, ma fortune fût-elle dans un état cent fois
pire, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.--Silence,
Hortensio! tu ne connais pas le pouvoir de l'or. Dis-moi seulement de
qui elle est fille, le reste me regarde.» On lui indique le nom et
la demeure du riche Baptista, et voilà Petruchio parti pour faire sa
demande.
Avant d'introduire Petruchio auprès du père de Catherine, le poète
nous la présente elle-même dans son intérieur domestique et nous fait
assister à une petite scène de famille entre elle et sa jeune sœur.
Elle a attaché les mains de la douce Bianca, et elle lui ordonne de
dire celui de tous ses galants qu'elle aime le mieux, en la menaçant de
la battre si elle ne répond pas catégoriquement. Bianca, dont le cœur
n'est pas encore pris et qui craint surtout d'irriter sa terrible sœur
en nommant imprudemment tel ou tel gentilhomme pour lequel celle-ci
pourrait avoir de l'inclination, Bianca répond d'une façon aimable mais
évasive; Catherine l'injurie et la soufflette. Au bruit du soufflet
et des pleurs de Bianca, Baptista paraît, console la cadette, gronde
l'aînée, les sépare, les congédie, et c'est à ce moment que Petruchio
entre.
«Pardon! n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, jolie et vertueuse?
--J'ai, monsieur, une fille nommée Catherine.
--Vous êtes trop brusque, dit à Petruchio un ami, le tirant par sa
manche. Procédez méthodiquement.»
Petruchio prie cet ami de le laisser tranquille et continue:
«Je suis, monsieur, un gentilhomme de Vérone. Ayant ouï célébrer la
beauté de votre fille, son esprit, son affabilité, sa réserve modeste
et sa douceur de caractère, j'ai pris la liberté de m'introduire sans
façon chez vous pour contrôler de mes propres yeux la vérité de l'éloge
que j'ai entendu faire d'elle si souvent.»
Le bonhomme Baptista ne sait trop ce qu'il faut penser d'un préambule
si abrupt et si étrange. Il hésite, il se demande s'il doit honnêtement
prévenir ce monsieur qu'on le trompe sur les qualités aimables de sa
fille aînée; et, pour ménager un peu de temps à la réflexion, il engage
son visiteur à faire un tour de promenade dans le jardin.
«Seigneur Baptista, reprend Petruchio, mon temps est occupé et
précieux, et je ne puis tous les jours venir faire ma cour...
Abrégeons, et veuillez me dire quelle dot votre fille m'apportera en
mariage?
--Après ma mort la moitié de mes terres, et dès à présent vingt mille
écus... Mais d'abord il vous faut obtenir l'amour de ma fille, car
tout dépend de là.
--Bah! c'est la moindre des choses. Écoutez-moi bien, mon père, je suis
aussi résolu qu'elle est fière et hautaine... Je vais être pour elle
un ouragan, et il faudra bien qu'elle me cède. Car j'ai de la poigne et
je ne fais pas ma cour en enfant.»
Le consentement du père de Catherine, ainsi emporté par surprise,
n'a rien au fond qui puisse nous choquer. Le poète a eu soin de
nous apprendre que Baptista connaissait la parenté de Petruchio, sa
position, sa fortune, et d'ailleurs comment ne se sentirait-il pas
tout porté pour le premier brave garçon qui vient lui offrir de le
débarrasser de la mégère? Us sont encore en conférence lorsqu'on voit
entrer sur la scène, avec une bosse énorme à la tête, Hortensio,
sortant de l'appartement des jeunes filles où il s'était introduit sous
le déguisement d'un maître de musique, afin d'approcher de Bianca.
«Eh bien, mon ami, lui demande Baptista, pourquoi donc as-tu l'air si
pâle?
--Si j'ai l'air pâle, c'est de peur.
--Catherine deviendra-t-elle bonne musicienne?
--Elle deviendra plutôt bon soldat. Le fer, entre ses mains, tiendra
mieux que le luth.
--Est-ce que vous ne pouvez pas la rompre au luth?
--C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement
qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour
lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience
diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous
allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé
sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à
travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé
le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier,
mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.
--Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante
fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde
d'avoir avec elle une petite causerie!»
Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original,
et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et
d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se
glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un
_dompteur_, je veux dire un homme absolument froid, calme et maître
de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les
fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner,
intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son
rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements
simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite
avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement
l'exécution.
Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on
veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas
homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la
fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans
la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître
plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne
le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses
manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle
l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les
débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher
qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.
Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il
va faire sa cour, tambour ballant, s'annonçant dès l'abord en
maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la
baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.
«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.
--Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me
nomment Catherine.
--Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau,
écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur,
célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles
ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»
Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.
«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau,
ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement
aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage;
mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante,
enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton
langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer
le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme
font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la
contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un
langage gracieux, caressant et affable.»
La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques
grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel.
Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi
l'entretien:
«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs.
Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une
affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi.
Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière
qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure
que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre
père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine
pour femme.»
Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche
prochain.
«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses
dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite
harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son
beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et
lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être
méchante, «Beau-père, je vous le jure, on n'a pas idée comme elle
m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou,
elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je
vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que
ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez
les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»
Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus
ou moins comprimée d'abord par l'_ouragan_ de Petruchio, éclate
après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!»
s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles
épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce
brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette
science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour
s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que
Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle
échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout
le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca,
la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi
donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son
prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses
manières un peu rudes ne valent-elles pas mieux, après tout, que les
mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre
d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec
lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond
d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la
lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se
mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.
Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de
fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde
et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par
comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et
dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse
mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera
et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa
raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en
action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie
du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement
carrière.
* * * * *
Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents,
tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de
Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage,
disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance,
porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel
attirail, grands dieux!