pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à
chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée
antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville,
avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une
selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux,
il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé
comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin,
rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé
de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le
vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il
a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de
mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa
selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de
la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec
de la ficelle.»
Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde pas à paraître en personne
aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.
«Qu'y a-t-il donc, messieurs? vous me semblez avoir la mine bien
sombre. Pourquoi toute cette belle compagnie reste-t-elle ébahie, comme
si elle voyait quelque étrange monument, une comète, un phénomène
extraordinaire?
--Monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage.
Nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas;
mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal
accoutré... Ce n'est pas dans ce costume sans doute que vous comptez
vous marier.
--D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, trêve de discours; c'est moi
qu'elle épouse, et non mes habits. Mais où est donc Catherine? La
matinée se passe, nous devrions déjà être à l'église.»
Shakespeare n'a pas mis en action les incidents prodigieux de la
cérémonie nuptiale. Il s'est contenté d'un récit, mais le récit est
si vivant qu'il égale, qu'il surpasse en couleur et en mouvement
dramatique le spectacle de la chose même.
«Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?
--Ah! d'aussi bon cœur que je suis jamais sorti de l'école.
--Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?
--Le marié, dites-vous? joli mari! fi, le brutal! la pauvre fille en
saura quelque chose.
--Quoi! plus bourru qu'elle? c'est impossible.
--Je vous dis qu'il est un démon.
--Eh bien, comme elle est une diablesse, les deux font la paire.
--Elle? mais c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je
vais vous raconter l'histoire. Lorsque le prêtre a demandé s'il voulait
Catherine pour femme, _oui, de par tous les diables_, a-t-il crié,
et il s'est mis à jurer si horriblement que le prêtre, abasourdi, a
laissé tomber son livre de ses mains, et comme il se baissait pour le
rattraper, ce fou furieux de mari lui a porté un si rude coup de poing
qu'il a jeté par terre le prêtre et le livre, le livre et le prêtre.
_Et maintenant_, a-t-il crié, _qu'on vienne les ramasser, si l'on ose!_
--Mais qu'a dit la mariée, quand le prêtre s'est relevé?
--Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et disait
en jurant que le prêtre avait voulu se moquer de lui. Enfin, après
diverses cérémonies, il a demandé du vin. _Une santé!_ a-t-il crié
comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, trinquant avec des camarades
après une tempête; et il a avalé des rasades de vin muscat, en jetant
le fond du verre à la barbe du sacristain, roide et sèche broussaille,
disait-il, qui avait besoin d'être humectée. Cela fait, il a pris la
mariée par le cou et lui a donné sur les lèvres un baiser si bruyant
que l'écho en a retenti dans toute l'église. Et moi, à ce spectacle, je
me suis enfui de honte, et toute la noce me suit. Jamais on n'a vu de
mariage si extravagant.»
Un banquet somptueux avait été préparé, comme d'usage, à la maison de
la mariée. Mais il n'entre pas dans le plan de Petruchio d'y assister
avec sa femme, et après avoir remercié en excellents termes les parents
et les amis d'avoir bien voulu honorer la cérémonie de leur présence
et se rendre «témoins de la foi qu'il vient de donner à sa vertueuse
épouse, si douce et si patiente,» il déclare son dessein d'emmener
Catherine sur-le-champ. Tout le monde le presse de rester, et Catherine
elle-même, ô premier et surprenant effet de la cure qu'il a entreprise
Catherine, à son tour, le supplie humblement «C'est moi, dit-elle, qui
vous en prie.»
Mais Petruchio juge l'épreuve insuffisante, et il a raison; car, mal
guérie encore, la terrible fille de Baptista, après cet éclair de bon
sentiment, se révolte, se fâche, et toute son ancienne nature reparaît:
«Je ne partirai pas! vous pouvez partir, monsieur; les portes sont
ouvertes; vous pouvez vous mettre en route, pendant que vos bottes sont
fraîches. Mais moi, je resterai. Messieurs, en avant marche dans la
salle du festin!»
Un murmure d'approbation accueille cette fière bravade de l'épousée,
qui se sent encouragée par le secret appui de toute l'assistance, et
l'autorité du mari est sur le point de subir un échec; mais avec quelle
prestesse d'esprit, avec quelle verve d'imagination inventive Petruchio
sait redevenir en un instant le maître de la situation! «Messieurs,
dit-il, obéissez à la mariée. Ces messieurs vont aller dîner,
Catherine, suivant ton ordre. Allez au banquet, vous autres; buvez,
riez et réjouissez-vous! Mais, pour ma belle Catherine, il faut qu'elle
vienne avec moi. Elle est mon bien, elle est mon tout, et j'entends
rester le maître de ce qui m'appartient. La voyez-vous près de moi?
qu'aucun de vous ose la toucher! je mettrai à la raison l'homme assez
hardi pour oser nous barrer le chemin à travers Padoue. Aux armes,
Grumio! dégaine et sauve ta maîtresse, si tu as du cœur. N'aie pas
peur, chère petite! Ils ne te toucheront pas, ma Catherine! Je serai
ton bouclier contre un million d'ennemis!»
Et Petruchio, faisant le moulinet avec sa vieille épée, sort et emmène
Catherine, aux éclats de rire des gens de la noce.
Les incidents du voyage, comme ceux de la cérémonie nuptiale, nous
sont présentés sous forme de récit; dans ce second récit la figure
de langage qu'on appelle en rhétorique _prétérition_ est employée
d'une façon assez plaisante. Cette figure bien connue consiste à faire
semblant de passer sous silence des choses qu'on dit en réalité. «Vous
ne saurez pas,» dit, par exemple, un personnage de Molière,
/$
Vous ne saurez pas qu'avec magnificence
Le roi vient d'honorer Tempé de sa présence:
Qu'il entra dans Larisse, hier sur le haut du jour;
Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;
Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue...
Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien[4].
$/
De même, dans la comédie de Shakespeare, Grumio, plusieurs fois
interrompu par un camarade auquel il veut conter le voyage de son
maître et de sa maîtresse, finit par s'impatienter et lui dit: «Alors,
raconte toi-même l'histoire. Si tu ne m'avais pas interrompu, tu aurais
appris comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval, dans une
mare de boue; comment il l'a laissée avec le cheval sur elle; comment
il m'a battu parce que le cheval était tombé; comment elle s'est
glissée hors de son bain de boue pour courir à nous et l'empêcher
de m'assommer; comment il jurait; comment elle suppliait, elle qui
jusque-là n'avait jamais supplié personne; comment je criais, comment
les chevaux se sont échappés; comment la bride s'est rompue et comment
j'ai perdu ma croupière: avec mille autres circonstances mémorables,
qui maintenant périront dans l'oubli, et toi tu descendras au tombeau
avec toute ton ignorance.»
Ainsi précédé et annoncé par Grumio, Petruchio, accompagné de sa
nouvelle femme, entre, toujours semblable à un ouragan, dans sa
propriété de campagne:
«Où sont donc ces drôles? Quoi! personne à la porte!... où est
Nathaniel, Grégoire, Philippe?
TOUS LES VALETS.--Voilà, voilà, monsieur, voilà!
PETRUCHIO.--Voilà, monsieur, voilà, monsieur! Têtes de bûches!
lourdauds que vous êtes! quoi! plus de service! plus de prévenance!
plus de respect! où est le stupide coquin que j'avais envoyé en avant?
GRUMIO.--Me voici, monsieur.
PETRUCHIO.--Manant! espèce d'idiot! est-ce que je ne t'avais pas
ordonné d'aller à ma rencontre dans le parc et d'amener avec toi tous
ces chenapans-là?... allez, butors, allez me chercher à souper.»
Catherine, abasourdie, demeure bouche close, et Petruchio continue à
brutaliser ses valets. Il en frappe un qui lui fait mal en lui tirant
ses bottes. Il en frappe un autre qui présentait à Catherine de l'eau
pour se laver les mains avant souper, et qui, bousculé à dessein par
son maître, a laissé choir l'aiguière.
«Patience, je vous prie, dit alors la jeune femme, c'est une faute
involontaire.» Quelle nouveauté qu'une parole semblable dans la
bouche de celle qui la prononçait! quel succès, quel triomphe de la
méthode suivie par Petruchio, et comme son cœur dut tressaillir de
joie! Catherine prêchant la patience! Catherine intercédant pour un
serviteur! Nous serions tentés, à son exemple, d'intercéder pour elle
et d'implorer sa grâce... Mais Petruchio ne fait pas les choses
à demi, et très encouragé par ce premier beau fruit de l'épreuve
commencée, il n'a garde de s'arrêter en si bonne voie.
Les domestiques ont cependant servi le souper. «Allons, Cateau,
asseyez-vous. Je sais que avez de l'appétit. Voulez-vous dire le
_Benedicite_, ou bien le dirai-je? Qu'est ceci? du mouton!... mais il
est brûlé! Chiens que vous êtes! où est ce gueux de cuisinier? comment,
maroufles, avez-vous osé apporter çà du fourneau, et le servir ainsi, à
moi qui n'aime pas la viande calcinée?»
Disant ces mots, il jette tout le souper par terre.
«CATHERINE.--Je vous en prie, cher mari, ne vous emportez pas ainsi.
Cette viande était bonne, si vous vous en étiez contenté.
--Je le dis, Cateau, qu'elle était brûlée et desséchée; et il m'est
expressément défendu de la manger ainsi, car elle engendre la colère et
fait durcir la bile. Pour nous, qui sommes tous deux assez irascibles
de nature, il vaudrait mieux rester à jeun que de nous nourrir de
viande trop cuite. Prends patience; demain on fera mieux. Et pour ce
soir, nous jeûnerons de compagnie. Viens, je vais te conduire à la
chambre nuptiale.»
Un monologue de Petruchio nous instruit de ses projets pour la nuit
de noces: «Je trouverai quelque défaut imaginaire à la manière dont
le lit est fait, comme j'en ai trouvé au souper, et alors je jetterai
l'oreiller par ici, le traversin par là, la couverture d'un côté et les
draps de l'autre. Et au milieu de ce tohu-bohu, je répéterai sans cesse
que tout ce que j'en fais, c'est par égard et prévenance pour elle.
Conclusion: elle veillera toute la nuit, et s'il lui arrive de fermer
l'œil, je la réveillerai par mon tapage assourdissant. C'est ainsi que
je finirai par courber son humeur hautaine et intraitable.»
Il va sans dire que les valets de Petruchio n'étaient pas habitués,
dans le train ordinaire de leur vie, à essuyer de sa part des
bourrasques comme celle qui les attendait à son retour, et la surprise
qu'ils éprouvent d'abord à une manière d'agir si nouvelle pour eux doit
être sur la scène un spectacle assez amusant. Mais ils ne tardent pas
à pénétrer le motif de sa conduite et à entrer dans le jeu de leur
maître. Restés seuls, ils se communiquent le secret de la comédie:
«Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil?
--C'est tout simple. Il la bat avec sa propre humeur. _He kills her in
her own humour._»
Le lendemain, Catherine montre qu'elle n'est pas encore complètement
guérie, car elle soufflette Grumio qui, agissant par ordre, lui refuse
à déjeuner de la moutarde avec son bœuf, puis le bœuf lui-même, et en
fin de compte ne lui offre que de la moutarde sans le bœuf; mais il
faut avouer qu'on se fâcherait à moins, et qu'il n'est pas nécessaire
d'être une mégère pour trouver intolérable une pareille insolence de la
part d'un valet et une rigueur pareille de la part d'un mari.
Shakespeare abuse. Petruchio tend la corde jusqu'à la rompre, ou,
puisque c'est à un dompteur que nous l'avons comparé, on peut dire que
le succès le rend téméraire et qu'en le voyant irriter inutilement la
bête fauve que son pied presse et foule, nous sommes à la gêne et lui
crions: _Assez!_ Une scène, trop semblable pour le fond à celles qui
précèdent, mais où le poète montre au moins sa verve de virtuose à
multiplier les variations sur un même thème, fait passer sous nos yeux
successivement un marchand de modes el un tailleur auxquels Petruchio
a commandé divers objets de toilette pour Catherine.
«Fi! dit Petruchio au marchand de modes, ce chapeau ressemble à une
soupière. C'est ridicule! c'est indécent! enlevez ça.
CATHERINE.--Je n'en veux pas d'autre; il est à la mode. Toutes les
dames comme il faut les portent ainsi... Je ne suis pas une enfant et
on ne me mène pas comme un singe.
PETRUCHIO.--Tu dis vrai, ma Catherine; ce chapeau te ferait une tête
de singe. On dirait une omelette soufflée, un flan monumental en soie
jaune... La robe, à présent. Allons, tailleur, montre-nous la robe. O
mon Dieu! miséricorde! qu'est-ce que cette mascarade? Ça, une manche!
... Au nom du diable, tailleur, comment appelles-tu ça?
LE TAILLEUR.--Vous m'avez commandé de la faire à la mode du jour.
PETRUCHIO.--Oui, morbleu! mais je ne vous ai pas dit de la gâter à la
mode du jour. Allons! enjambez-moi tous les ruisseaux jusque chez vous,
et vivement; car vous n'aurez point ma pratique.
CATHERINE.--Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus gracieuse, plus
élégante, plus noble. Il paraît que vous voudriez faire de moi une
poupée?
PETRUCHIO.--Bien tapé! ma foi! cet homme voudrait faire de toi une
poupée.
LE TAILLEUR.--Pardon, monsieur, madame dit que c'est votre seigneurie
qui voudrait faire d'elle une poupée.
PETRUCHIO.--O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à
coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce
d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me
verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque,
chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec
ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du
bavardage!»
La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari
en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à
la maison paternelle.
A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement
sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de
murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et
c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée
de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une
personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison,
n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite
ou faible: un éducateur nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des
parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable,
mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle _aime_
l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa
volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède
ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que
d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont
elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, _fière de
s'incliner._ Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison
des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à
entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher
seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il
faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès
de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.
Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute
fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.
Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine
consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté
maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune
est brillante et sereine!--Soit, c'est la lune, répond Catherine après
une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les
sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité,
c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce
n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle,
désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»
Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle,
dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et
s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu
une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur
ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables
aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille,
encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de
sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas
rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère
qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune
vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux
les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre
favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement,
Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela
signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé, fané,
flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.--Vénérable
vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux
leur absurde méprise; ils ont été _tellement éblouis par l'éclat du
jour_, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine
et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à
l'heure par Petruchio?
Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils
s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette
comédie morale.
Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce
Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les
nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient
de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté
d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage
anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs
en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon
gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois
que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.
PETRUCHIO.--Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun
de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus
obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix
dont nous allons convenir.
HORTENSIO.--D'accord. Quelle est la gageure?
LUCENTIO.--Vingt ducats.
PETRUCHIO.--Vingt ducats! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon
chien; mais sur ma femme je veux risquer vingt fois plus.
LUCENTIO.--Eh bien! cent ducats.
HORTENSIO.--Accepté.
PETRUCHIO.--Marché fait.
HORTENSIO.--Qui commencera?
LUCENTIO.--Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me
parler.»
Biondello sort et revient un instant après en disant:
«Monsieur, ma maîtresse vous fait dire qu'elle est occupée en ce moment
et qu'elle ne peut venir.»
C'est le tour d'Hortensio. «Va, dit-il à Biondello, et prie ma femme de
venir me parler tout de suite.
--Oh! oh! _prie ma femme_... Comment pourrait-elle résister?» dit
ironiquement Petruchio.
Mais Biondello rentre avec la réponse suivante: «Elle dit que vous
devez avoir quelque bonne farce en tête; elle ne veut pas venir, elle
vous fait dire d'aller la trouver.»
Petruchio montre enfin aux autres comment il faut s'y prendre: «Maraud,
dit-il à son valet, va dire à ta maîtresse que je lui ordonne de venir.
HORTENSIO.--Je sais sa réponse.
PETRUCHIO.--Quoi?
HORTENSIO.--Qu'elle ne veut pas.»
Catherine paraît. «Par notre dame! s'écrie le vieux Baptista qui n'en
croit pas ses yeux, voilà Catherine qui vient.
CATHERINE.--Que voulez-vous, monsieur? vous m'avez fait appeler.
PETRUCHIO.--Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio?
CATHERINE.--Elles causent dans le salon, assises près du feu.
PETRUCHIO.--Allez les chercher. Si elles refusent de venir,
houspillez-les-moi vigoureusement jusque entre les mains de leurs
maris. Allez, vous dis-je, et ramenez-les ici sur-le champ.»
Catherine sort. «Voilà un prodige, dit Lucentio, si jamais il en fut.
HORTENSIO.--Oui, en vérité, et je me demande ce qu'il présage.
PETRUCHIO.--Ce qu'il présage? Mais la paix, le bonheur, l'amour, une
vie tranquille, la légitime suprématie du mari, enfin tout ce qu'il y a
de doux et d'heureux.
BAPTISTA.--Gloire à vous, brave Petruchio! vous avez gagné la gageure.
Ils vous doivent deux cents ducats; j'y en ajoute vingt mille, c'est
une autre dot que je donne à une autre fille, car elle est changée
comme si elle commençait une seconde existence.
PETRUCHIO.--Je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance
et de sa patience nouvelles. Tenez! la voilà qui revient et qui vous
amène prisonnières vos rebelles épouses. Catherine, le chapeau que vous
avez ne vous va pas. Otez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.»
Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.
«Fi donc! s'écrie la douce Bianca révoltée. Quelle folie est-ce d'obéir
à des ordres pareils!
LUCENTIO.--Je voudrais, Bianca, que votre obéissance pour moi fut aussi
folle. Car votre sage conduite, ma belle amie, m'a coûté cent ducats
depuis le souper.
BIANCA.--Vous êtes un grand fou de risquer cent ducats sur mon
obéissance.
PETRUCHIO.--Catherine, je te charge d'expliquer à ces deux mauvaises
têtes le respect qu'elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et
leurs maîtres.
LA FEMME D'HORTENSIO.--Vous vous moquez de nous. Nous n'avons pas
besoin de leçon.
PETRUCHIO A CATHERINE.--Allons, fais ce que je te dis, et commence par
elle.