comiques, et leur esprit a naturellement pour effet qu'au lieu de rire
à leurs dépens nous rions de concert avec eux, et que, loin de les
mépriser, nous pouvons éprouver de la sympathie pour leur personne.
L'art de rendre aimables les grotesques a été soigneusement relevé dans
nos deux chapitres précédents comme le trait le plus caractéristique de
l'_humour_ considéré en général; ce trait distingue particulièrement
l'_humour_ de Shakespeare.
Ses ivrognes, ses gueux, ses fripons, ses débauchés, ne se confinent
point dans les limites étroites de leur rôle de mauvais sujets. Ils
sont indépendants, et leur âme affranchie promène sur leur personne
et sur le monde un regard philosophique. Shakespeare relève par la
poésie ces pauvres diables ou ces méchants diables, et fait abonder sur
leurs lèvres folles de brillantes images et des sentences d'or. «Par
l'éclat de l'esprit qu'il leur prêle, dit admirablement Hegel, par la
grâce avec laquelle ils se peignent eux-mêmes à leurs propres yeux,
Shakespeare fait de ces hommes des créations _poétiques_ et, en quelque
sorte, des _artistes d'eux-mêmes._»
* * * * *
Considérons Falstaff.--Le problème le plus délicat que la critique
puisse se poser au sujet de Falstaff, est celui-ci: Comment se fait-il
que cette «grosse panse», comme l'appellent ses compagnons de
débauche, cette «énorme tonne de vin d'Espagne», ce «coquin au ventre
omnipotent», ce «doyen du vice», cette «iniquité en cheveux gris»,
n'excite point notre dégoût, et que nous lui portions, au contraire,
une tendresse si réelle et si vive que la sévérité du prince Henry à
son égard nous peine lorsque, devenu roi d'Angleterre et homme sérieux,
il renie son ancienne connaissance avec de dures paroles?
D'ingénieux moralistes ont remarqué, il est vrai, que le vice est
plus aimable que la vertu; mais pour que le vice soit aimable, encore
faut-il qu'il soit élégant, et cette condition manque au vieux et
corpulent Falstaff.
«Combien y a-t-il de temps, Jack, que tu n'as vu ton propre genou?»
lui demande le prince. La réponse de Falstaff est pleine de fantaisie,
de bonne humeur et d'esprit sans fiel: «Mon genou! Quand j'avais ton
âge, Hal, j'avais ia taille plus mince que la serre d'un aigle; je me
serais glissé dans la bague d'un alderman. Peste soit des soupirs et
des chagrins! ils vous gonflent un homme comme une vessie.»
L'imagination, l'esprit, quand il est inoffensif, l'ensemble des
qualités qui constituent ce qu'on appelle un bon caractère, sont choses
aimables en soi; Falstaff nous plaît par cette heureuse disposition de
sa nature et par la bonne grâce avec laquelle il se moque de lui-même.
Rien de plus agréablement impertinent que la scène où notre humoriste
suppose qu'il est le roi et gronde le prince de Galles, afin de
l'accoutumer à soutenir l'éclat de la colère de son père. Il y a une
idée semblable dans _les Fourberies de Scapin_; mais combien Scapin est
plus sec, plus brusque, plus direct, moins inventif dans le détail!
Scapin dit à Octave:
«Ça, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre
rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la
tête haute, les regards assurés... Bon. Imaginez-vous que je suis
votre père qui arrive, et répondez-moi fermement comme si c'était
à lui-même.--Comment, pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un
père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons
déportements, après le lâche tour que lu m'as joué pendant mon absence?
Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes
soins? le respect qui m'est dû? le respect que tu me conserves? (Allons
donc!) Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de
ton père? de contracter un mariage clandestin? Réponds-moi, coquin,
réponds-moi. Voyons un peu tes belles raisons... Oh! que diable, vous
demeurez tout interdit.»
Écoutons maintenant Falstaff:
«Si le feu de la grâce n'est pas tout à fait éteint en toi, tu vas
être ému... Donnez-moi une coupe de vin d'Espagne, pour que j'aie
les yeux rouges et que je sois censé avoir pleuré; car il faut que
je parle avec émotion... Henry, je m'étonne non seulement des lieux
où tu passes ton temps, mais aussi de la société dont tu t'entoures.
Car, bien que la camomille pousse d'autant plus vite qu'elle est plus
foulée aux pieds, cependant plus la jeunesse est gaspillée, plus elle
s'épuise. Pour croire que tu es mon fils, j'ai d'abord la parole de ta
mère, puis ma propre opinion; mais j'ai surtout pour garant cet affreux
tic de ton œil et cette dépression idiote de ta lèvre inférieure. Si
donc tu es mon fils, voici ma remontrance. Pourquoi, étant mon fils,
te fais-tu montrer au doigt? Voit-on le radieux fils du ciel faire
l'école buissonnière et aller manger des mûres sauvages? ce n'est pas
une question à poser. Verra-t-on le fils d'Angleterre devenir filou
et coupeur de bourses? voilà la question. Il est une chose, Harry,
dont tu as souvent ouï parler, et qui est connue à bien des gens dans
notre pays sous le nom de poix. Cette poix, selon le rapport des
anciens auteurs, est salissante; il en est de même de la société que tu
fréquentes. Harry, en ce moment je te parle dans les larmes et non dans
l'ivresse, dans le désespoir et non dans la joie, dans les maux les
plus réels et non en vains mots!... Pourtant il y a un homme que j'ai
souvent remarqué dans ta compagnie; mais je ne sais pas son nom.
LE PRINCE HENRY.--Quelle manière d'homme est-ce, sous le bon plaisir de
Votre Majesté?
FALSTAFF.--Un homme de belle prestance, ma foi! corpulent, l'air
enjoué, le regard gracieux et la plus noble attitude; âgé, je pense,
de quelque cinquante ans ou, par Notre-Dame, inclinant vers la
soixantaine. Et je me souviens maintenant, son nom est Falstaff. Si cet
homme est d'humeur libertine, il me trompe fort; car, Harry, je lis la
vertu dans ses yeux. Si donc l'arbre peut se connaître par le fruit,
comme le fruit par l'arbre, je déclare hautement qu'il y a de la vertu
dans ce Falstaff. Attache-toi à lui, et bannis tout le reste.»
* * * * *
L'absence de tout sérieux dans le rôle de Falstaff en tempère
l'immoralité et le rend presque innocent; il se moque du monde et se
joue de lui-même en virtuose, en artiste, avec une véritable poésie,
selon la remarque profonde de Hegel. Le moyen d'attacher la moindre
importance à ce qu'il dit, lorsque dans la même phrase il se contredit
effrontément?
«Tu m'as fait bien du tort, Hal, Dieu te le pardonne! Avant de te
connaître Je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la
vérité, je ne vaux pas mieux que ce qu'il y a de pis. Il faut que je
renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai; pardieu, si je ne le fais
pas, je suis un coquin! Je ne me damnerais pas pour tous les fils de
rots de la chrétienté!
LE PRINCE HENRY.--Où prendrons-nous une bourse demain, Jack?
FALSTAFF.--Où tu voudras, mon garçon! J'en suis. Si je me récuse,
appelle-moi coquin et moque-toi de moi.»
La partie est organisée. On attaquera le lendemain matin, à quatre
heures, des pèlerins qui vont à Cantorbéry avec de riches offrandes.
Mais le prince, avec un de ses joyeux compagnons, médite une farce
excellente: les pèlerins détroussés, pendant que Falstaff se partage
le butin avec le reste de la bande, ils fondront tous deux sur les
voleurs, masqués, et les détrousseront a leur tour. Cette seconde
partie du plan s'exécute aussi aisément que la première. Le prince
Henry et Poins n'ont qu'à s'élancer à l'improviste sous leur nouveau
déguisement, pour que la bande se disperse et pour que Falstaff se
sauve le premier, suant et criant grâce! Tout cela, ce n'est que le
préparatif de la fête. La vraie fête doit consister dans le récit que
Falstaff fera de l'aventure, dans les mensonges énormes qu'on attend
de lui et dans la confusion finale qu'on se promet bien de lui infliger.
Les amis se réunissent le soir dans une salle d'auberge. Falstaff
raconte, en effet, comment il a croisé le fer avec une douzaine
d'adversaires deux heures durant, comment son bouclier a été percé
de part en part, son épée ébréchée comme une scie à main; et, pour
convaincre les incrédules, il montre son épée, qu'il vient d'ébrécher
dans l'antichambre avec sa dague.
* * * * *
«POINS.--Je prie Dieu que vous n'en ayez pas égorgé quelques-uns!
FALSTAFF.--Ah! les prières n'y peuvent plus rien! car j'en ai poivré
deux; il y en a deux à qui j'ai réglé leur compte, deux drôles en habit
de bougran. Je vais te dire, Hal: si je te fais un mensonge, crache-moi
à la figure, appelle-moi cheval. Tu connais ma vieille parade; voici ma
position, et voici comme je tendais ma lame... Quatre coquins vêtus de
bougran fondent sur moi...
LE PRINCE HENRY.--Comment? quatre! Tu disais deux tout à l'heure...
FALSTAFF.--Ces quatre s'avançaient de front, et il ont foncé sur moi
en même temps. Moi, sans faire plus d'embarras, j'ai reçu leur sept
pointes dans mon bouclier comme ceci.
LE PRINCE HENRY.--Sept! mais ils n'étaient que quatre tout à l'heure...
FALSTAFF.--Fais attention, car la chose en vaut la peine. Les neuf en
bougran, dont je te parlais...
LE PRINCE HENRY.--Bon! deux de plus déjà!
FALSTAFF--... ayant rompu leurs pointes, commencèrent à lâcher pied.
Mais je les suivis de près, je les attaquai corps à corps et, en un
clin d'œil, je réglai le compte à sept des onze.
LE PRINCE HENRY.--O monstruosité! de deux hommes en bougran il en est
sorti onze.
FALSTAFF.--Mais, comme si le diable s'en mêlait, trois malotrus, trois
goujats, en drap de Kendal vert, sont venus derrière mon dos et ont
foncé sur moi; car il faisait si noir, Hal, que tu n'aurais pas pu voir
ta main.
LE PRINCE HENRY.--Ces mensonges sont pareils au père qui les enfante,
gros comme des montagnes, effrontés, palpables. Ah! énorme montagne de
chair, magasin d'humeurs, muid humain, coffre à mangeaille, pain de
suif graisseux, bœuf gras rôti avec la farce dans son ventre, comment
donc as-tu pu reconnaître que ces hommes portaient du drap de Kendal
vert, puisqu'il faisait si noir que tu ne pouvais voir ta main? Allons,
donne-nous une raison! Qu'as-tu à dire?
POINS.--Allons, une raison, Jack, une raison!
FALSTAFF.--Quoi! par contrainte? Non, quand on m'infligerait
l'estrapade et tous les supplices du monde, je ne dirais rien par
contrainte. Vous donner une raison par contrainte! Quand les raisons
seraient aussi abondantes que les mûres des haies, je n'en donnerais à
personne par contrainte, moi!»
* * * * *
Le prince de Galles rétablit enfin la vérité des faits et prétend
confondre l'impudent menteur. Vain espoir! on ne désarçonne point
Falstaff, toujours ferme et bien en selle sur le coursier de la
fantaisie:
«Pardieu! je vous ai reconnus aussi bien que celui qui vous a faits.
Ah çà, écoutez-moi, mes maîtres: vouliez-vous donc que j'allasse
escofier l'héritier présomptif? Était-ce à moi à tenir tête à mon
prince légitime?.. Pardieu, mes enfants! je suis charmé que vous ayez
l'argent. A quoi allons-nous nous amuser?»
* * * * *
Le caractère des mensonges de Falstaff, c'est d'être _humoristiques_,
je veux dire d'être faits sans dessein sérieux de tromper le monde,
mais pour la gloire de l'invention et le plaisir de l'art. Ils ne sont
pas une manie morale comme ceux du Menteur de Corneille; ils sont
une création poétique de l'esprit. Leur invraisemblance même est une
garantie que la vérité n'est pas sérieusement menacée par eux; leur
propre énormité les réduit à néant.
En parfait humoriste, Falstaff est un fanfaron de toutes sortes de
vices qu'il n'a pas, et il vaut personnellement beaucoup mieux que la
mauvaise réputation qu'il semble avoir à cœur de se faire à lui-même
et qu'il travaille à obtenir avec une joie et une rage de possédé. Il
y a chez les humoristes un besoin véritablement démoniaque de jeter le
ridicule sur eux-mêmes et de se perdre dans l'estime des gens sérieux.
Oh! qu'il est aisé d'atteindre ce beau résultat! Le monde ne croit
rien plus volontiers que le mal que nous disons de nous-mêmes. Aussi
la première règle de conduite de quiconque tient à sa bonne réputation
doit-elle être de ne jamais se permettre la moindre plaisanterie sur
sa propre personne. «Que cette idée ne vous vienne jamais de paraître
douter de vous, car aussitôt tout le monde en doute», dit un homme de
bon conseil dans une comédie d'Alfred de Musset; «eussiez-vous avancé
par hasard la plus grande sottise du monde, n'en démordez pas pour un
diable et faites-vous plutôt assommer.»
La plus grande duperie des gens naïfs et sans expérience est la
modestie. Ce n'est point la réalité de la vertu ou du vice qui décide
de la réputation des hommes et, par suite, de leur destinée: c'est
_l'apparence_ de ces deux choses; la prudence la plus élémentaire
consiste donc à montrer l'une et à cacher l'autre. Falstaff méprisait
cette prudence; il s'est amusé à passer pour un vaurien: le monde n'a
pas demandé mieux que de le prendre au mot. Mais, en réalité, sans être
un parangon de toutes les vertus. Falstaff n'était pas plus vicieux
que vous ou moi, et s'il avait voulu être prudent, s'il avait appliqué
son brillant esprit à faire valoir l'honnête médiocrité morale de sa
nature, au lieu de la vilipender à cœur joie, il pouvait, en restant au
fond le même homme, devenir l'objet de l'estime du monde superficiel et
dupe dos apparences.
Un critique anglais du XVIIIe siècle, Maurice Morgann, a écrit sur
le caractère de sir John Falstaff un essai vraiment délicieux,
humoristique comme le personnage même auquel il est consacré, mais sans
s'écarter jamais du bon goût et de la distinction la plus exquise.
L'écrivain fait l'apologie du héros, réhabilite sa réputation, et
soutient en particulier ce piquant paradoxe, que Falstaff était un
homme de courage. S'il passe pour un poltron, ce n'est pas à cause
de ce qu'il a fait, c'est à cause de ce qu'il a dit; sur ce point-là
surtout, par son imprudence volontaire, il est l'auteur de la mauvaise
opinion que le monde a de lui; mais ses actions vident mieux que ses
paroles.
Sans aller jusqu'à faire de Falstaff un Bayard, ou peut, en toute
justice et en toute vérité, soutenir qu'il n'était pas plus
poltron qu'un autre et que, s'il est cité partout comme un type de
poltronnerie, c'est que son _humour_ a ambitionné ce singulier honneur
et, comme il arrive toujours, l'a sans peine obtenu. Il avait le degré
de vaillance compatible avec son grand âge et son énorme masse de
chair; et dans toutes les occasions où nous le voyons lâcher pied ou
faire le mort, l'équité oblige de reconnaître qu'à moins de se faire
tuer comme un Romain de Corneille, ce vieux et gros homme ne pouvait
pas, s'il voulait conserver sa chère guenille, agir autrement qu'il n'a
fait.
Il est clair que si Shakespeare avait voulu faire de Falstaff un
type de _miles gloriosus_, c'est-à-dire de vantardise et de lâcheté,
il aurait dû le représenter dans la fleur et la force de l'âge; un
vieil infirme qui fuit n'est point ridicule. Mais Falstaff n'est pas
un soldat fanfaron; il ne se vante pas d'_avance_ d'exploits qu'il
n'accomplira point; ses rodomontades ne viennent qu'_après_ l'action et
sont une libre et joyeuse invention de l'_humour_ brodant sur des faits
particuliers.
Sur le champ de bataille de Shrewsbury, en pleine ardeur de la lutte,
Falstaff plaisante, et le prince Henry lui dit: «Ah çà! est-ce le
moment de plaisanter et de batifoler?» Non sans doute; un caractère
sérieux ne voudrait pas plaisanter en pareille circonstance; mais un
lâche ne le pourrait pas[6].
Un vigoureux gaillard de l'armée ennemie, Archibald, comte de Douglas,
s'élance contre Falstaff qui, à sa vue,
/$
Plus froid que n'est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
Ayant quelque part ouï dire
Que l'ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
$/
Il fait, parbleu! joliment bien. «Sandis! il était temps de simuler
le mort, ou ce bouillant dragon d'Écossais m'aurait payé mou écot.
Simuler? je me trompe, je n'ai rien de simulé. C'est mourir qui est
simuler; car on n'est que le simulacre d'un homme quand on n'a plus la
vie d'un homme; au contraire, simuler le mort, quand par ce moyen-là
on vit, ce n'est pas être un simulacre, mais bien le réel et parfait
modèle de la vie. La meilleure partie du courage, c'est la prudence; et
c'est grâce à cette meilleure partie que j'ai sauvé ma vie.»
Je vous demande un peu à quoi il eût servi que Falstaff se fît tuer?
Sans profit pour la société, il aurait donc cherché--l'égoïste!--la
satisfaction personnelle d'un fantastique bonneur?
«L'honneur! est-ce que l'honneur peut remettre une jambe, un bras?
enlève-t-il la douleur d'une blessure? s'entend-il à la chirurgie?
Qu'est-ce que l'honneur? un mot. Qu'y a-t-il dans ce mot? un souffle
... Les morts y sont insensibles, et il ne peut vivre avec les vivants,
car la médisance ne le permet pas... L'honneur n'est qu'un écusson
funèbre, et ainsi finit mon catéchisme.»
Falstaff fait le mort, non en lâche, mais en bouffon; sans doute,
c'était d'abord une ruse, et la plus légitime des ruses; mais c'était
aussi (ce qu'il aimait par-dessus tout) une bonne farce; car, le danger
passé, il ne se relève pas de suite, il continue à faire le mort,
pour entendre l'oraison funèbre que fera sur lui le prince de Galles,
et pour rire. Cet incident de la bataille servira de matière à son
_humour_, comme l'aventure des voleurs volés. Le cadavre de Hotspur
est étendu à côté de lui; il lui donne un grand coup de poignard et le
charge sur son dos.
«Voilà Percy! Je m'attends à être duc ou comte.
LE PRINCE HENRY.--Mais c'est moi qui ai tué Percy, et toi, je l'ai vu
mort.
FALSTAFF.--Toi?... Seigneur! Seigneur! que ce monde est adonné au
mensonge! Je vous accorde que j'étais à terre et hors d'haleine, et
lui aussi; mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant,
et nous nous sommes battus une grande heure à l'horloge de Shrewsbury
... Je soutiendrai jusqu'à la mort que c'est moi qui lui ai fait
cette blessure à la cuisse; si l'homme était vivant et qu'il osât me
démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.»
* * * * *
Falstaff est l'humoriste le plus plaisant du théâtre de Shakespeare.
D'autres ont une tournure d'esprit plus chagrine et plus sombre. Tel
est Jacques dans _Comme il vous plaira._ Le tableau que ce mélancolique
personnage fait de la vie humaine est une grande page de philosophie à
la façon de l'_humour_:
«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n'en
sont que les acteurs. Ils entrent et ils sortent, et chacun y joue
successivement les différents rôles d'un drame en sept âges. C'est
d'abord l'enfant, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice.
Puis l'écolier pleurnicheur avec son petit sac et son frais visage
du matin, qui, aussi lent qu'un limaçon, rampe à contre-cœur vers
l'école. Et puis l'amoureux, ardent comme une fournaise et soupirant
une ballade plaintive dédiée aux sourcils de sa maîtresse. Puis le
soldat, prodigue de jurons étrangers, barbu comme le léopard, jaloux
sur le point d'honneur, brusque et vif à la querelle, poursuivant la
réputation, cette fumée, jusque sous la gueule du canon. Et puis le
juge, dans sa belle panse ronde garnie d'un gras chapon, l'œil sévère,
la barbe taillée bien gravement, plein d'antiques adages et de maximes
banales et jouant, lui aussi, son rôle. Le sixième âge nous offre
un maigre Pantalon en pantoufles, avec des lunettes sur le nez et
une grande poche à sa robe de chambre; les bas bien conservés de sa
jeunesse, infiniment trop larges pour son mollet maigri; sa voix, jadis
pleine et mâle, revenue au fausset des premières années et modulant
un aigre sifflement. La scène finale, qui termine ce drame historique
plein d'accidents inattendus, est une seconde enfance, état de pur
oubli: sans dents, sans yeux, sans goût,--sans rien!»
* * * * *
Et après?
Hamlet va nous le dire.
«Où est Polonius? lui demande le roi.
--A souper.
--A souper! où donc?
--Dans un endroit où il ne mange pas, mais où il est mangé. Un certain
congrès de vermine politique est en affaire avec lui en ce moment. Le
ver, voyez-vous, est l'empereur qui préside à toute votre diète. Nous
engraissons les autres créatures, et nous nous engraissons nous-mêmes
pour les asticots. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu'un
service différent pour la même table. Voilà la fin... Un homme peut
pêcher avec un ver qui a mangé d'un roi, et manger du poisson qui a
mangé ce ver.
--Que veux-tu dire par là?
--Rien. Je veux seulement vous montrer comment un roi peut faire un
voyage à travers l'intestin d'un mendiant.»
* * * * *
Une fresque sublime d'Orcagna représente la Mort armée de sa faux et
planant au-dessus d'une brillante société de jeunes gens et de jeunes
filles, qui rient et se parlent à l'oreille amoureusement inclinés, et,
pendant que la musique joue, caressent leurs faucons et leurs chiens.
Voilà le frontispice qu'il faudrait mettre aux œuvres de Shakespeare.
La Mort est la seule majesté que ce grand poète ait révérée. Sa
supériorité consiste en ceci, qu'il contemplait la vie humaine du point
de vue de l'éternité. Il n'a pas épousé avec l'ardeur d'Aristophane
les passions et les préjugés d'un parti à vue courte; il ne s'est
pas incliné respectueusement, comme Molière, devant des institutions
politiques et religieuses, vénérables sans doute, mais humaines et,
comme tout ce qui est humain, condamnées à périr. Il reste en dehors de
nos querelles d'une heure; il s'élève au-dessus de notre sagesse d'un
jour. Voilà pourquoi son théâtre est le plus profond de tous et le plus
universel.
«C'est un divin bateleur, a-t-on dit[7]. Le monde lui apparaissait
comme un tréteau de saltimbanques, les vivants comme des masques de
théâtre forain, la vie comme une pièce de marionnettes. Il pose devant
nous ses personnages dans les attitudes les plus tragiques, il tire
de leur poitrine des accents qui nous remuent les entrailles et nous
glacent le cœur, et soudain il leur crie par la voix d'un fou: Othello,
Macbeth, aimable Ophélie, et toi, gentil Roméo, vous avez beau faire,
vous n'êtes que des poupées; j'aperçois au travers de votre pourpre le
bois et le carton dont vous êtes faits. Nous sommes ici dans la baraque
de Polichinelle, et c'est l'aveugle Destinée qui tient les fils.»
* * * * *
Quand les enfants, ayant fait des progrès dans l'intelligence,
commencent à devenir de petits singes et à pouvoir imiter les gestes
qu'ils voient faire, leurs mamans leur apprennent à remuer comiquement
leurs petites mains au rythme d'une chansonnette humoristique qui
renferme tout le sens de la vie humaine selon Shakespeare:
/$
Ainsi font, font, font
Les follettes
Marionnettes,
Ainsi font, font, font
Trois p'tits tours--et puis s'en vont.
$/
[1] _Études sur la littérature contemporaine_, t. VI, p. 210.
[2] Traduction de M. Poyard.
[3] Préface du _Tartuffe._
[4] Écrit en 1883.
[5] Voy. _Les Tragédies romaines de Shakespeare_, chap. VII.
[6] Maurice Morgann, _An Essay on the dramatic character of sir John
Falstaff._
[7] Victor Cherbuliex, _Études de littérature et d'art._
APPENDICE[1]
UNE CURE D'HOMÉOPATHIE MORALE DANS LE THÉATRE DE SHAKESPEARE
_LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON_
Shakespeare nous enseigne, dans une de ses comédies, comment on guérit
les méchantes femmes de leur méchanceté par une sorte de traitement
qu'on peut appeler _homéopathique_, quoique ce terme date d'une époque
postérieure. Cette comédie a donc un sens, et un sens très utile. C'est
probablement la raison pour laquelle elle plaît davantage à notre goût
français qu'au goût des étrangers; car il arrive le plus souvent que
les comédies de Shakespeare n'ont pas de sens, et c'est même ainsi que
les Anglais et les Allemands les préfèrent. Ils disent que la poésie
ne doit pas être trop claire ni trop sensée, et ils nous accusent de
_prosaïsme_ parce que nous avons toujours aimé à trouver dans les
pièces de théâtre l'intérêt d'une étude ou l'utilité d'une leçon.