sur un escarbot, s'écrie: «Machiniste, fais bien attention à moi, car
la peur commence à me prendre au ventre.» Cette plaisanterie, dont
l'effet est de détruire l'illusion théâtrale, est un trait d'_humour_,
et il y en a mille de même espèce dans le théâtre d'Aristophane. La
forme générale en est humoristique par le décousu de la composition,
par les digressions, les allusions et les saillies de toute nature
qui escamotent continuellement l'idée principale sous l'inattendu
et l'accessoire; par la _parabase_ elle-même, intervention directe
et brusque de la personne du poète dans son œuvre, sorte de préface
bizarrement jetée au beau milieu de l'action dramatique; enfin, par le
rapprochement ou le mélange des trivialités les plus ignobles et du
lyrisme le plus pur et le plus éclatant.
Mais, à considérer d'autres choses plus importantes--l'inspiration
habituelle du poète, ses préoccupations favorites, son caractère, bref
le fond de son théâtre et de sa pensée--Aristophane m'apparaît comme
le contraire même de l'humoriste. Il est plein de petites passions et
de préjugés étroits. On n'a jamais été plus homme de parti, et quel
parti! celui du passé contre l'avenir et le progrès, des ténèbres
contre la lumière. Sa polémique violente contre Euripide et contre
Socrate ne fait pas honneur à la portée de son esprit aux yeux de
la postérité. S'il raille avec une verve acharnée les démagogues et
le peuple, c'est qu'il est très passionnément du parti conservateur
et qu'il pense en politique comme les aristocrates. En combattant
Cléon, il fait simplement les affaires de Nicias. Il est avant tout
citoyen, et je ne lui en fais pas un reproche; mais ce degré de passion
civique est inconciliable avec la haute philosophie de l'_humour._ Il
est impossible d'être moins dégagé des préjugés de son temps, plus
claquemuré dans le point de vue borné du passé et de la routine.
Une œuvre, cependant, fait exception dans le théâtre tout politique
d'Aristophane: c'est la fantaisie aérienne des _Oiseaux._ Cette
comédie charmante est le chef-d'œuvre de la poésie humoristique dans
l'antiquité. Ici, le poète s'élève bien au-dessus de la simple satire
individuelle ou sociale; son ironie universelle, exempte d'amertume, se
joue de toutes les classes de la société indistinctement, philosophes,
devins, poètes, avocats, magistrats, législateurs; montant plus haut
encore, elle s'envole jusque pardessus l'Olympe; elle se moque des
hommes et des dieux, de la terre et du ciel. Il n'y a rien de plus
gracieux ni de plus hardi.
* * * * *
Dans les champs libres de l'air, les oiseaux imaginent de bâtir une
ville forte et de devenir les maîtres du momie en interceptant toute
communication entre les dieux et les hommes. Les dieux, inquiets,
dépêchent en éclaireur la messagère Iris. Menacée de mort par les
oiseaux» elle s'écrie:
«Je suis immortelle!
--Tu n'en mourrais pas moins. Ah! ce serait vraiment intolérable! Quoi!
l'univers nous obéirait, et les dieux seuls feraient les insolents, et
ne comprendraient pas encore qu'il leur faut à leur tour subir la loi
du plus fort! Mais, dis-moi, où diriges-tu ton vol?
--Moi? Envoyée par Jupiter auprès des hommes, je vais leur dire de
sacrifier aux dieux olympiens, d'immoler sur les autels des brebis et
des bœufs, et de remplir leurs rues d'une épaisse fumée de graisse
grillée.
--De quels dieux parles-tu?
--Desquels? mais de nous, des dieux du ciel.
--Vous, dieux?
--Y en a-t-il d'autres?
--Les hommes maintenant adorent les oiseaux comme dieux, et c'est à
eux qu'ils doivent offrir leurs sacrifices, et _non à Jupiter, par
Jupiter_[2]!»
Rien de plus humoristique que ce dernier trait.--La situation devient
tout à fait intolérable pour les dieux, qui se décident à envoyer aux
oiseaux une ambassade composée de Neptune, d'Hercule et d'un dieu
triballe, personnage grotesque. Ils se présentent dans la nouvelle cité
au moment où Pisthétérus, organisateur de la république des oiseaux,
est occupé à faire la cuisine.
«PISTHÉTÉRUS.--Esclave, donne la râpe au fromage; apporte le silphium,
passe-moi le fromage, veille au charbon.
HERCULE.--Mortel, nous sommes trois dieux qui te saluons.
PISTHÉTÉRUS.--Attends que j'aie mis mon silphium.
HERCULE.--Qu'est-ce que ces viandes?
PISTHÉTÉRUS.--Ce sont des oiseaux punis de mort pour avoir attaqué les
amis du peuple.
HERCULE.--Et tu les assaisonnes avant que de nous répondre?
PISTHÉTÉRUS.--Ah! Hercule, salut! Qu'y a-t-il?
HERCULE.--Les dieux nous envoient ici en ambassade pour traiter de la
paix... Nous n'avons pas intérêt à vous faire la guerre; pour vous,
soyez nos amis, et nous promettons que vous aurez toujours de l'eau de
pluie dans vos citernes et la plus douce température. Nous sommes, à
cet égard, munis de pleins pouvoirs.
PISTHÉTÉRUS.--Nous n'avons jamais été les agresseurs; et, aujourd'hui
encore, nous sommes disposés à la paix selon votre désir, pourvu que
vous accédiez à une condition équitable; c'est que Jupiter rendra le
sceptre aux oiseaux. Cette convention faite, j'invite les ambassadeurs
à dîner.
HERCULE.--Cela me suffit, je vote pour la paix.
NEPTUNE.--Malheureux! Tu n'es qu'un idiot et un goinfre. Veux-tu donc
détrôner ton père?
PISTHÉTÉRUS.--Quelle erreur! Mais les dieux seront bien plus puissants,
si les oiseaux gouvernent la terre. Maintenant les mortels, cachés sous
les nues, échappent à vos regards et parjurent votre nom; mais si vous
aviez les oiseaux pour alliés, qu'un homme, après avoir juré par le
corbeau et par Jupiter, ne tienne pas son serment, le corbeau s'abat
sur lui à l'improviste et lui crève l'œil.
NEPTUNE.--Bonne idée, par Neptune!
HERCULE.--C'est aussi mon avis ... je vote pour que le sceptre leur
soit rendu..?
PISTHÉTÉRUS.--Ah! j'allais oublier un second article: je laisse Junon à
Jupiter, mais à condition qu'on me donne en mariage la jeune Royauté.
NEPTUNE.--Alors, tu ne veux pas la paix. Retirons-nous.
PISTHÉTÉRUS.--Peu m'importe; cuisinier, soigne la sauce.
HERCULE.--Quel homme bizarre que ce Neptune! Où vas-tu? Ferons-nous la
guerre pour une femme?
NEPTUNE.--Et quel parti prendre?
HERCULE.--Lequel? conclure la paix.
NEPTUNE.--O le niais! veux-tu donc toujours être dupé? Mais tu fais
ton malheur. Si Jupiter meurt après avoir abdiqué la puissance royale
à leur profit, tu es ruiné; car c'est à toi que reviennent toutes les
richesses qu'il laissera.
PISTHÉTÉRUS.--Ah! mon Dieu! comme il t'en fait accroire! Viens ici
à l'écart, que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami.
La loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es
bâtard et non fils légitime.
HERCULE.--Moi, bâtard! Que dis-tu là?
PISTHÉTÉRUS.--Mais sans doute; n'es-tu pas né d'une femme étrangère?
D'ailleurs, Minerve n'est-elle pas reconnue pour l'unique héritière
de Jupiter? Et une fille ne le serait pas, si elle avait des frères
légitimes.
HERCULE.--Mais si mon père, au lit de mort, voulait me donner ses
biens, tout bâtard que je suis?
PISTHÉTÉRUS.--La loi s'y oppose; et ce Neptune même qui t'excite
maintenant serait le premier à revendiquer les richesses de ton père,
en sa qualité de frère légitime. Écoute; voici comment est conçue
la loi de Solon: «Un bâtard ne peut hériter s'il y a des enfants
légitimes; et s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
collatéraux les plus proches.»
HERCULE.--Et moi, je n'ai rien de la fortune paternelle?
PISTHÉTÉRUS.--Rien absolument. Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait
inscrire sur les registres de sa phratrie?
HERCULE.--Non, et il y a longtemps que je m'en étonnais.
PISTHÉTÉRUS.--Qu'as-tu à montrer le poing au ciel? Veux-tu te battre?
Mais sois pour nous, je te ferai roi et te donnerai monts et merveilles.
HERCULE.--Ta seconde condition me semble juste; je t'accorde la jeune
fille...
PISTHÉTÉRUS.--Voilà des oiseaux découpés fort à propos pour le repas de
noces.»
* * * * *
Tout est humoristique dans cette scène prodigieuse, notamment la
plaisante attribution que le poète fait aux dieux des usages et de la
législation des hommes. On a obtenu de nos jours un grand succès de
rire en travestissant d'une manière semblable les personnages célestes;
mais, bien entendu, on n'a osé parodier qu'une mythologie morte, au
lieu que la témérité, presque inconcevable pour nous, de l'_humour_
d'Aristophane se jouait de la vivante religion du peuple.
C'est peu de dire que l'ironie du poète n'épargne pas les dieux.
Elle ne ménage pas même les oiseaux, ces nouveaux maîtres du monde.
Pisthétérus en fricasse quelques-uns pour le repas d'Hercule et de
Neptune, et il ose dire au chœur entier des oiseaux, qu'il veut exciter
contre les hommes: «Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des
pièges, des gluaux, des filets de toute espèce; on vous prend, on vous
vend en masse, et les acheteurs vous tâtent, pour s'assurer si vous
êtes gras. _Encore si l'on vous servait simplement rôtis sur ta table!_
mais on râpe du fromage dans un mélange d'huile, de vinaigre et de
silphium, auquel on ajoute une autre sauce grasse, et on verse le tout
bouillant sur votre dos!»
* * * * *
Arrivons enfin à Shakespeare et à Molière. Aux yeux des critiques
étrangers (nous l'avons dit en commençant cette élude sur l'_humour_)
Shakespeare est plus humoriste que Molière. Je partage le sentiment
de ces critiques: mais je ne suis pas du tout disposé à faire de la
qualification d'humoriste un éloge absolu et sans réserve. J'accorde
que l'humoriste est le vrai sage; il est seul _déniaisé_; il n'est la
dupe de rien; il connaît trop les secrets des coulisses pour prendre
au sérieux la comédie humaine; le monde lui apparaît comme une grande
foire aux vanités, et en même temps il est né avec un tempérament si
heureux qu'au lieu de pleurer et de s'indigner au spectacle de tant de
misères et de sottises, il rit. Reste à savoir si ce désintéressement,
cette indifférence suprême doit être l'idéal du véritable artiste.
Si l'on croit avec Malherbe qu'un bon poète n'est pas plus utile à
l'État qu'un bon joueur de quilles (et ce paradoxe est soutenable),
alors tout ce qui peut élever le poète sur les stériles sommets de
cette philosophie, même aux dépens de l'activité pratique et des
services rendus, est à souhaiter pour son propre perfectionnement et
pour notre plaisir. Si, au contraire, on regarde le poète, non comme
un individu complètement isolé du monde dans ces temples sereins dont
parle Lucrèce, mais comme un membre du corps social; si l'on pense
avec Aristote que l'homme est un animal _politique_ et que l'auteur
comique doit à sa manière, _pro sua parte virili_, satisfaire, lui
aussi, à cette définition, alors il ne faut pas que le poète plane
trop au-dessus de l'univers et se dispense ainsi de contribuer de sa
personne au mouvement de la machine. Il doit pousser aux roues et, pour
cela, marcher franchement avec nous sur la roule poudreuse et, s'il le
faut, dans l'ornière. «Montre moi ton pied, génie, dit quelque pari
Victor Hugo, et voyons si tu as comme moi au talon de la poussière
terrestre. Si tu n'as pas de cette poussière, si tu n'as jamais marché
dans mon sentier, tu ne me connais pas et je ne te connais pas.
Va-t-en!»
Il n'y a de réellement utiles en ce monde que les gens naïfs et bornés;
quant à ces sages, si affranchis de nos passions et si désintéressés de
nos affaires, on s'en passerait, car ils ne font rien.
Molière croyait ingénument que «l'emploi de la comédie est de
corriger les vices des hommes[3]»; il s'en tenait à la bonne vieille
devise: _Castigat ridendo mores_, et il agissait en conséquence.
Les _dilettanti_ de l'esthétique, qui sourient de cette prétention,
sont-ils bien sûrs qu'elle n'ait pas été justifiée par le succès?
Sont-ils bien sûrs que le progrès moral et intellectuel de la France
aurait été aussi rapide si Molière n'avait pas fait, en homme honnête
et convaincu, la guerre aux vices et aux ridicules de son temps?
L'auteur du mémoire que j'ai déjà cité sur _les Conditions de la bonne
comédie_, M. Hillebrand, pense que ce qui manque à notre comédie
contemporaine pour rivaliser avec celle de Molière, c'est avant tout
le courage et te bon sens de ce grand homme, et il dit éloquemment:
«Si aujourd'hui le poète avait la hardiesse de _peindre d'après
nature_, comme dit Molière, et de _rendre agréablement sur le théâtre
les défauts de tout le monde_; s'il osait attaquer les engouements
du moment; si, au lieu de la glorifier, il flétrissait la _bohême_
de l'art et des lettres; s'il mettait à nu l'ineptie de nos «grands
hommes» ou la pauvreté de nos «brillantes» réputations; s'il portait
impitoyablement sur la scène nos grands écrivains organisant la réclame
à défier le charlatan de foire; s'il riait de la littérature pompeuse
et guindée que personne n'ose ne pas admirer; s'il flagellait un peu
nos hommes aux grands principes _humanitaires_, aux idées _généreuses_;
s'il raillait nos ni voleurs insatiables, nos défenseurs pathétiques
du droit _nouveau_, nos belliqueux apôtres de la Révolution et de la
civilisation; s'il défendait avec verve la société contre les attaques
creuses et emphatiques qu'on accumule contre elle, et s'il découvrait
l'inanité des idoles du temps, ne trouverait-il personne qui voulût
rire avec lui[4]?»
Pour suivre le programme que M. Hillebrand trace à nos auteurs
contemporains et que Molière a suivi, il faut que le poète ait la
naïveté sublime de croire qu'il est, lui aussi, un homme d'action
et qu'il peut faire quelque bien. Cette illusion généreuse ou cette
noble confiance n'est guère possible à l'humoriste, qui est désabusé,
_sceptique_, comme le dit fort justement M. Scherer, et chez qui
la tolérance philosophique pour toute l'humanité provient d'un
affaiblissement de l'idéal. Voilà la vilain côté de l'_humour_, le
revers de la médaille. Et voilà pourquoi, en convenant que Shakespeare
est un plus grand humoriste que Molière, je ne saurais attribuer à ce
mot la valeur d'un éloge absolu pour le premier de ces poètes ni d'un
blâme quelconque pour le second.
L'_humour_ universel de Shakespeare a peut-être été moins utile à la
civilisation que la lutte en champ clos soutenue par Molière pour la
vérité contre l'erreur. L'humanité les admire également tous les deux;
mais son cœur a plus d'estime pour la foi vive du combattant que pour
la haute indifférence du philosophe et de l'artiste, et Molière est
plus _aimé_ que Shakespeare.
* * * * *
L'horizon du poète français est plus étroit que celui de son grand
rival, j'aime mieux dire de son frère aîné; cela n'est vraiment pas
contestable, et il ne sert à rien de le nier, comme l'a fait son
apologiste allemand, M. Humbert, dans l'ardeur un peu indiscrète de
son zèle; reconnaissons plutôt les bornes de Molière, et montrons, ce
qui n'est pas difficile, que ces bornes faisaient sa force.
Une des barrières qui se dressaient devant lui était la puissance
royale; notre grand comique l'a toujours respectée, et pour cause.
Faut-il appeler Louis XIV la limite de Molière, ou bien sa force et son
appui? Oublie-t-on que sa verve n'aurait pu s'exercer librement contre
la noblesse si le roi ne l'avait protégé? Protection parfois dure et
humiliante, j'en conviens, mais intelligente en somme, et dont on doit
féliciter le poète, au lieu de l'en blâmer ou de l'en plaindre, comme
font des libéraux qui se trompent de siècle.
Une autre borne du génie de Molière était l'Église et la foi
catholique. Le comique français n'a jamais osé prendre avec cette
puissance sacrée la moindre des libertés que se permettait l'_humour_
d'Aristophane. Il n'aurait plus manqué que cela! C'est assez, c'est
beaucoup, qu'il ait eu l'audace d'écrire et de jouer _Tartuffe._ La
critique contemporaine en prend fort à son aise; elle trouve que
la comédie, la poésie et l'_humour_ se passeraient bien de cette
froide personnification de la sagesse à laquelle l'auteur a donné le
nom de Cléante: mais le rôle et les discours de Cléante étaient le
_laissez-passer_ indispensable du _Tartuffe._
Ce point de fait bien établi, ne craignons pas de reconnaître la
gravité, la pondération, la mesure de l'esprit de Molière, et son
manque total d'humour en ce sens. Il est à mille lieues de la hardiesse
et de la liberté sans frein de Rabelais, qui ne ménageait personne,
ni le peuple, ni les savants, ni la cour, ni l'Église même, qui osait
s'attaquer à tout ce qui avait nom dans le monde et allait chercher ses
victimes jusque sur le trône et sur le saint siège. L'idéal de Molière
est une sorte de raison moyenne, de sens commun, qui n'est en somme
que le préjugé du grand nombre, et que l'Ariste de _l'École des maris_
définit fort prosaïquement en ces termes:
/$
Toujours au plus grand nombre on doit s'accommoder,
Et jamais il ne faut se faire regarder.
L'un et l'autre excès choque, et tout homme bien sage
Doit faire des habits ainsi que du langage,
N'y rien trop affecter, et sans empressement
Suivre ce que l'usage y fait de changement.
Mon sentiment n'est pas qu'on prenne la méthode
De ceux qu'on voit toujours renchérir sur la mode,
Et qui dans ses excès, dont ils sont amoureux,
Seraient fâchés qu'un autre eût été plus loin qu'eux:
Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que l'on se fonde,
De fuir obstinément ce que suit tout le monde,
Et qu'il vaut mieux souffrir d'être au nombre des fous
Que du sage parti se voir seul contre tous.
$/
Molière représente l'un après l'autre les ridicules du siècle et de la
société; comme sa galerie de portraits est riche et comme son pinceau
est un pinceau de génie qui élève chaque modèle particulier à la
hauteur d'un type général, il se trouve qu'en définitive il a peint
l'humanité; mais il ne paraît point avoir eu et il n'a jamais exprimé,
non pas même par la bouche d'Alceste, la profonde idée humoristique de
l'_humaine folie._ Il n'a pas la haute sagesse de Rabelais proclamant
par l'organe de Panurge que «tout le monde est fol». Le spectacle
actuel du monde, dans le rôle nettement défini de chaque acteur,
absorbait uniquement son attention; il n'avait pas le loisir ou le goût
de laisser s'envoler bien haut sa rêverie et de contempler les tréteaux
où s'agitent un moment les marionnettes humaines, du point de vue de
l'éternité.
* * * * *
En un sens cependant Molière est humoriste. Il a su se _dédoubler_
et rire de lui-même avec une telle sérénité, que, si l'on n'était
pas averti pur l'histoire mélancolique de sa vie, on ne se douterait
jamais que c'est sa propre personne qu'il livre à la raillerie dans
plusieurs de ses œuvres. «Il s'est joué le premier», écrit son camarade
Lagrange, «en plusieurs endroits, sur les affaires de sa famille et qui
regardaient ce qui se passait dans son domestique.»
Ce n'est pas tant dans _l'Impromptu de Versailles_ (la seule pièce
de Molière louée expresse-meut par Jean-Paul) que j'admire cette
puissante objectivité humoristique du poète, que dans _George Dandin,
le Malade imaginaire_ et _le Misanthrope._ Voilà les œuvres où Molière
s'est réellement élevé par le rire au-dessus de ses propres douleurs,
el il n'y a rien de plus fort, rien de plus étonnant. Ce miracle
d'_humour_ a tellement frappé M. Humbert, qu'il n'hésite pas à dire
que l'objectivité même d'un Shakespeare ou d'un Gœthe n'a rien d'aussi
extraordinaire. Shakespeare et Gœthe, en effet, offrent-ils quelque
chose de comparable au rire de Molière malade, de Molière mourant sur
la scène en jouant le personnage d'Argan, et faisant précéder les
folies de la pièce et du ballet qui la termine, de ce prologue triste
comme la mort:
/$
Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,
Vains et peu sages médecins;
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
La douleur qui me désespère!...
$/
Nous avons fait ailleurs une assez ample connaissance avec l'_humour_
de Shakespeare quand nous avons étudié la tragédie d'_Antoine et
Cléopâtre_[5], et nous avons signalé la scène qui se passe à bord de
la galère de Sextus Pompée comme la plus humoristique de son théâtre.
D'autres pièces, _Hamlet_ par exemple et _le Roi Lear_, sont
hautement humoristiques, en ce sens qu'elles nous laissent l'impression
profonde du néant du monde et de la vie.--Mais ce n'est point par
ce dernier mot de la sagesse qu'il convient de commencer une revue
générale de l'_humour_ du grand poète.
Partons du _clown_, qui est, dans ses tragédies comme dans ses
comédies, le personnage humoristique par excellence. Pourquoi
humoristique? Ce n'est pas seulement parce qu'il dit des facéties et
fait rire par sa balourdise; cette fonction vulgaire est la partie
inférieure de son rôle; le vieux théâtre anglais et les poètes qui ne
sont point de vrais humoristes se sont contentés de cela. Shakespeare
a élevé le clown ou plutôt le _fou_ (car ce mot indique dans la
hiérarchie un degré supérieur, et bon nombre des clowns de son théâtre
ne sont que de gros balourds sans esprit), Shakespeare, dis-je, a élevé
le fou à la hauteur d'un interprète bouffon de sa propre sagesse. Il a
personnifié en lui son _humour_ ou son ironie.
«Le fou, dit finement Ulrici, est avec conscience ce que les autres
personnages de la comédie sont sans le savoir, un fou; et par cette
vue juste il cesse d'être fou, il acquiert le droit de dire: Le plus
fou de nous tous n'est pas celui qu'on pense; et il devient pour son
entourage le miroir de la vérité.»
Le galimatias de Pierre-de-Touche, dans _Comme il vous plaira_,
renferme la pensée intime de cette comédie, où le bon sens de
Shakespeare a raillé doucement la vie pastorale pendant que son
instinct de poète se complaisait à en célébrer lyriquement les charmes.
«Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre-de-Touche?
demande Corin.--Franchement, berger, en tant qu'elle est solitaire,
je l'apprécie fort; mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie
misérable. En tant qu'elle se passe à la campagne, elle me plaît
beaucoup; mais en tant qu'elle se passe loin de la cour, elle est
fastidieuse. Comme vie frugale, voyez-vous, elle sied parfaitement à
mon humeur; mais, comme vie dépourvue d'abondance, elle est tout à fait
contre mon goût.»
L'idée de revêtir la raison d'un masque de folie est d'ailleurs
vieille comme le monde, et Shakespeare n'a eu qu a la transporter de
la réalité dans son théâtre. Dans l'antiquité, Solon et le premier
Brutus sont des exemples classiques de ce genre de travestissement.
Au moyen âge, les bouffons chargés d'amuser les princes répondaient,
quand ils se faisaient une idée élevée de leur rôle, à la définition de
l'humoriste. Les fous de cour out disparu des palais des rois; mais
on les retrouve dans nos assemblées politiques: il n'en est presque
pas qui n'ait son humoriste, faisant entendre du haut de la tribune
des vérités qu'on lui pardonne à cause du déguisement plus ou moins
extravagant et burlesque dont les affuble l'art ou la nature.
Ce n'est pas seulement un contraste bizarre que recherche l'_humour_,
c'est, au fond, une preuve d'intelligence philosophique qu'il donne,
en choisissant des insensés pour être les organes de la raison. Un
auteur allemand qui vivait au XVIIe siècle a écrit un roman intitulé
_Simplice_, où il signale les abus contemporains et avise au moyen de
les corriger; mais, pour montrer son peu de foi en la sagesse humaine,
il met ses plans de réforme dans la bouche d'un fou.
L'_humour_ de Shakespeare se plaît à faire briller l'esprit des
personnages frappés de folie réelle, d'un éclat qui redouble au milieu
de leur égarement. «Comme ses répliques sont parfois grosses de sens!»
s'écrie Polonius en écoutant divaguer Hamlet; «heureuses reparties qu'a
souvent la folie, et que la raison et le bon sens ne trouveraient pas
avec autant d'à-propos!»--«O mélange de bon sens et d'extravagance!
s'écrie de même Edgar en entendant parler le roi Lear; la raison dans
la folie!»