pour être gai à la façon l'_humour_; il redoute excessivement d'être
l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce
n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est
du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites
et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est
fort différent de l'_humour_ et de la grande ironie. Le _persiflage_
se moque des individus; la grande _ironie_ se moque de l'homme, et le
hait; l'_humour_ se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.
L'_humour_ anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui
d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de
joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au XIVe
siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein renouveau de la
Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun
que de traduire en vers _l'Ecclésiaste._ «Le désenchantement, remarque
à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée
de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et
dans cette race.»
Quand les voyageurs anglais au XVIIIe siècle venaient nous dire:
«Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur répondions:
«Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, écrivait de
Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au cabaret aussi
tristement que si l'on y était forcé par le parlement pour augmenter
les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et sa liberté,
qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses députés à
la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; il danse,
il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il s'enivre.»
Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir bizarre
à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»--Des
inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge
de dix-sept ans écrit un poème sur les _Plaisirs de la mélancolie._
Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est
doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année
l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où
Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un
enfant des hommes était né.
Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus
d'ironie que d'_humour._ Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que
l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche,
cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift
arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui
cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des
humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre
pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de
leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui
sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne
dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale
Swift; il est l'Homère du genre.
Sterne, au contraire, a plus d'_humour_ que d'ironie. Son esprit,
comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a
pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres
légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la
fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.
Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme
qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens,
plus aimable et plus riant.
Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans
l'_humour_ ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans
l'ironie: le père, la source, _sacrum caput._
Qu'y a-t-il de si grand dans l'_humour_ de Rabelais? C'est que chez
lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des
choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que
triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté
profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font
de son livre, qui est par excellence Bible de l'_humour_ c'est-à-dire
d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits
des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui,
étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs
biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède
plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre
deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur,
les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela?
Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science
que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je
vous paye chopine.»
Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point
que chez lui l'écrivain humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon
de philosophie contenue dans le premier verset de _l'Ecclésiaste_,
et qui est tout renseignement de l'_humour_, il l'a donnée dans sa
personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans
sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier
de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son
siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis,
culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à
gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.
Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et
borner l'_humour_. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre
n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein
d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de
raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est
l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à
mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au
sérieux.
Voyez, par exemple, la lettre que Gargantua écrit à Pantagruel, sou
fils, sur ses études: cette lettre est excellente; il ne se peut rien
de plus solide, de plus sensé, de plus juste; un noble enthousiasme
y respire pour la science et pour la vertu; mais cherchez bien, et
vous trouverez l'_humour_ qui se cache et rit en un coin: c'est dans
la signature de la lettre, datée du pays d'_Utopie._ De même, dans
les chapitres sur l'éducation,--chapitres si judicieux qu'ils ont
servi de type à tous les moralistes qui se sont occupés du même sujet,
jusqu'à MM. Jules Simon et Waddington dans leurs plans d'une réforme
de l'Université,--Rabelais a le bon goût de chasser doucement le
sérieux par quelques détails, quelques images, quelques impossibilités
grotesques. La taille seule de ses géants suffirait pour nous rappeler
à chaque instant que nous sommes dans un monde de fantaisie, et quand
Pantagruel raconte une lamentable histoire touchant le trépas des
héros, si l'émotion nous gagnait, nos larmes sécheraient bien vite
en voyant celles du narrateur «couler de ses œilz grosses comme œufs
d'autruche».
Mais, quels que soient la finesse et l'esprit de Rabelais, donnons-nous
garde d'exagérer la fonction de l'art proprement dit chez un tel
humoriste. Ce qui domine dans son génie, c'est la spontanéité,
la nature; il abonde, il excède, il déborde, il a quelque chose
d'inconscient qui rappelle encore une fois sous ma plume le nom et le
souvenir d'Homère. O l'erreur, l'erreur des critiques, qui, cherchant
le sens du _Pantagruel_, veulent y voir tantôt une satire de la
société contemporaine, tantôt un protestantisme caché, et tantôt je ne
sais quels symboles platoniciens! Comme cela montre bien l'impuissance
naturelle de nos petits esprits à concevoir la haute universalité
de l'_humour_, l'impuissance particulière de la raison française à
comprendre la folie poétique! Platon, la société contemporaine, les
protestants, les catholiques, le roi, le pape... qu'est-ce que ces
pygmées? Rabelais se moque bien de cela[5]!
C'est une vraie plaisanterie humoristique de la destinée que le plus
grand des humoristes soit né en France, pays où l'_humour_ est si rare.
Avant Rabelais et après lui il y a cependant eu dans notre littérature
et dans notre histoire un certain nombre d'humoristes plus ou moins
complets. Le fond de l'_humour_ étant, en somme, le sentiment que tout
est néant et vanité sous le soleil, on peut d'avance affirmer qu'il
n'y a point d'esprit vraiment supérieur, philosophe ou poète, qui n'en
possède une certaine dose. Une histoire de l'_humour_ en France serait
un travail intéressant et très neuf. Je ne prétends point le faire, ni
même en tracer le plan général; je ne veux que citer quelques noms ça
et là.
Le génie de Villon, au XVe siècle, a été résumé par un érudit dans une
phrase que je me plais à transcrire ici, parce qu'elle contient les
termes mêmes de notre dernière définition de l'_humour_. «Dans les vers
de Villon, dit fort bien M. Anatole de Montaiglon, la bouffonnerie
se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la
débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; _le sentiment du
néant des choses et des êtres_ est mêlé d'un burlesque soudain qui en
augmente l'effect.»
Au XVIIe siècle, l'_humour_ de Pascal, désespéré, battu des flots, est
venu aborder au christianisme comme dans un port mal abrité contre la
tempête et toujours plein d'une tragique agitation.
Au siècle suivant, Voltaire, polémiste passionné, prend trop au sérieux
les choses de ce bas monde pour qu'il pût mériter le nom d'humoriste,
s'il ne lui arrivait parfois, comme le dit très justement Jean-Paul
dans son langage bizarre, de «se séparer des Français et de lui-même
par l'idée anéantissante». Ses romans, _Micromégas_ surtout et
_Candide_, sont des œuvres qui s'élèvent fort au-dessus de la satire et
du simple persiflage, et qui appartiennent à l'_humour_ ou du moins à
la haute ironie.--De tous les écrivains de notre littérature, le plus
étranger à toute espèce d'_humour_ est certainement Buffon. Dans son
discours de réception à l'Académie française, Buffon apparaît à nos
yeux comme l'oracle par excellence de la gravité, lorsqu'il recommande
à ses confrères d'employer dans leur style les expressions les plus
générales, parce qu'elles sont les plus nobles. Le style de l'_humour_,
nous l'avons vu, affectionne le procédé directement inverse: fuyant
par dessus tout les termes généraux, il recherche la familiarité
pittoresque et le détail précis, qui anéantissent le sérieux et
rendraient ridicule le sublime lui-même.
Napoléon Ier, dans un autre genre et sur une autre scène, était, lui
aussi, totalement dépourvu d'_humour._ «On ne trouverait pas dans sa
vie entière, écrit son historien le plus rigoureux, une seule de ces
philosophiques ironies sur soi-même, qui nous ravissent dans un César
ou dans un Frédéric, parce qu'elles nous montrent que l'homme est
supérieur au rôle, qu'il se juge lui-même, qu'il n'est pas dupe de sa
propre fortune. Écoutez Frédéric exposant les motifs qui le poussèrent
à s'emparer de la Silésie: «L'ambition, dit-il, l'intérêt, le désir de
faire parler de moi décidèrent de la guerre.» Napoléon, au contraire
... Même, lorsqu'il a vendu Venise ou fait fusiller le duc d'Enghien,
il prétend avoir agi en bienfaiteur de l'humanité. Il n'a pas cette
suprême grandeur de l'homme qui consiste à s'apprécier soi-même à sa
juste valeur; il reste, par son incurable infatuation, au niveau des
petits esprits. Il n'a pas même ce sublime quart d'heure d'Auguste
mourant, qui demande en souriant à ses amis «s'il leur semble avoir
bien joué le drame de la vie[6]». Mme de Rémusat raconte dans ses
Mémoires que Napoléon reprochait à Henri IV d'avoir manqué de gravité.
«C'est une affectation qu'un souverain doit éviter, disait-il, que
celle de la bonhomie. Que veut-il? rappeler à ceux qui l'entourent
qu'il est un homme comme un autre? Quel contresens! Dès qu'un homme
est roi, il est à part de tous; et j'ai trouvé l'instinct de la vraie
politique dans l'idée qu'eut Alexandre de se faire descendre d'un dieu.»
* * * * *
La littérature de notre siècle compte un certain nombre d'humoristes
partiels, dont Sterne mesurerait exactement l'esprit en disant
qu'ils possèdent la _moitié_, le _quart_ ou les _deux cinquièmes_ de
l'_humour_.
Par exemple, ce n'est pas le scepticisme qui manquait à l'auteur
du _Génie du christianisme_, depuis l'_Essai sur les Révolutions_,
ouvrage de sa jeunesse, où Chateaubriand disait de Chamfort: «Je me
suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des
hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque», jusqu'au
jour où, las de vivre et rassasié d'années, il écrivait à Béranger: «La
politique, vous savez que depuis longtemps je n'y crois plus; peuples
et rois, tout s'en va; liberté et tyrannie ne sont à craindre ou à
espérer pour personne. Une seule chose seulement me fait rire, _c'est
qu'il y ait des hommes d'esprit qui prennent tout ce qui se passe au
sérieux._» Mais chez Chateaubriand, la forme, qui est toujours grave,
emporte le fond; il y a dans ses boutades plus de pose que de véritable
_humour_, et surtout il était vain et infatué de lui-même à un degré
incompatible avec ce genre d'esprit.
Courier, persifleur excellent à la vraie mode de France, n'a pas
le moindre grain d'_humour._ Stendhal en a un peu plus, et il en
affecte encore davantage. Mérimée en a autant que Stendhal, mais sans
affectation. L'_humour_, chez ce parfait écrivain, est sévèrement
mesuré et réglé par le goût; l'artiste et l'homme du monde se sont unis
en lui pour tenir l'humoriste en échec. Mais je reconnais l'_humour_
au plaisir que prend l'auteur de _Lokis_ et de la _Vénus d'Ille_ à
mystifier le lecteur ébahi.
Mérimée raconta un jour à M. Jules Sandeau une anecdote qui est, à mon
sentiment, le dernier mot de l'_humour_, en ce sens qu'elle nous fait
toucher du doigt la limite extrême que l'_humour_ ne peut pas dépasser
et où il confine au scandale:
«Le 29 juillet 1830, quand la lutte touchait à sa fin, un enfant de
Paris, un de ces intrépides vauriens qu'on est sûr de trouver mêlés
dans toutes les insurrections, tirait d'un point de la rive gauche sur
le Louvre, qu'on attaquait. Il ne ménageait ni le plomb ni la poudre;
seulement il tirait de loin, et, novice encore dans le maniement
des armes, il tirait mal et perdait tous ses coups. Témoin de sa
maladresse, touché de son inexpérience, un particulier qui flânait par
là en simple curieux l'aborda civilement, lui prit son fusil des mains,
et après quelques bons conseils sur la façon de s'en servir, voulant
joindre l'exemple au précepte, il ajusta magistralement un garde suisse
qui, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, brûlait ses dernières
cartouches et faisait tête aux assaillants. Le coup partit, le garde
suisse tomba. Là-dessus, l'obligeant inconnu remit gracieusement
le fusil à son propriétaire, et comme celui-ci, tout émerveillé,
l'engageait à le reprendre et à continuer: «_Non_, répliqua-t-il, ce ne
sorti pas mes opinions[7].»
Il n'y a rien au delà de ce trait. La seule chose que je puisse, non
point égaler à un tel paradoxe d'_humour_, mais lui comparer dans une
certaine mesure, c'est une histoire, extraite par Bayle des _Aventures_
de Charles d'Assoucy; il s'agit d'un voleur qui se contentait, le
jour de Pâques, d'ôter la bourse aux passants et qui leur laissait le
manteau, «en considération, disait-il, de ce que je viens de communier
et du grand mystère que nous célébrons aujourd'hui».
M. Renan est un humoriste aux trois quarts parfait; personne n'a
compris plus profondément que lui la philosophie de _l'Ecclésiaste_;
mais dans la cathédrale «désaffectée» où ce grand-prêtre du scepticisme
proclame le néant des espérances humaines et la farce divine de la
création, il dit toujours la messe avec une gravité que le bon Rabelais
eût prise pour de la foi.
* * * * *
Il ne faut pas demander aux critiques français dont la culture est
trop exclusivement classique une bonne définition de l'_humour_; on
en chercherait vainement une dans Sainte-Beuve, qui n'a jamais su
goûter Rabelais que du bout des lèvres. Pour comprendre comme il faut
l'_humour_, il est nécessaire d'avoir reçu le baptême de l'esprit
étranger; M. Scherer remplissait cette condition, et dans un article
du _Temps_ (24 mai 1870) recueilli plus lard dans la sixième série de
ses _Études sur la littérature contemporaine_, il a défini le mot aussi
complètement qu'il est possible de le faire en trois pages.
Bien que l'Angleterre soit, avec l'Irlande, le pays de l'_humour_,
il ne faut pas attendre non plus de la critique anglaise une notion
générale et abstraite de l'esprit humoristique. La critique anglaise
s'est toujours fort peu souciée d'esthétique; les faits l'intéressent
plus que les idées. Dans son livre sur les humoristes anglais du
XVIIIe siècle, Thackeray n'a pas jugé utile de définir vraiment
l'_humour_ une seule fois. Carlyle aussi s'en est tenu à une définition
partielle. M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_,
a fort brillamment décrit quelques-uns des caractères extérieurs
de l'_humour_, mais sans remonter à l'idée génératrice de ce genre
d'esprit et de talent.
En Allemagne, la _Poétique_ de Jean-Paul, livre extravagant et obscur,
est le vrai code de d'_humour_, et plusieurs chapitres des admirables
_Reisebilder_ d'Henri Heine en sont le commentaire lumineux.--Le grand
sens de Hegel a condamné l'_humour_ avec la dernière sévérité. Il
y voit la fin du romantisme et la ruine de l'art. La _subjectivité
infinie_, en d'autres termes le sentiment du moi spirituel, principe
de l'art moderne, finit fatalement par tomber dans le plus détestable
excès. L'_humour_, c'est la personnalité de l'artiste gonflée,
débordée et envahissant toute son œuvre. Un humoriste est un écrivain
rempli de vanité ou d'orgueil, qui se regarde lui-même comme le
personnage le plus important et le plus intéressant de ses écrits,
ou plutôt comme le seul qui ait de l'importance et qui soit digne
d'intérêt. Il est l'_alpha_ et l'_oméga_, le commencement et la fin.
Les sujets qu'il traite sont tous égaux et sont tous indifférents.
Moïse et les Israélites traversant la mer Rouge, Léonidas et les trois
cents Spartiates mourant aux Thermopyles, n'ont pas plus de valeur,
pas plus de dignité à ses yeux ... qu'un vieux balai, un mouchoir de
poche de couleur ou un morceau de pipe cassée, puisque la seule chose
substantielle dans l'art et dans ses productions, c'est l'esprit,
l'imagination, la sensibilité, la grâce et _les grâces_ de l'artiste.
Rien de plus juste que cette magistrale sentence de condamnation. Mais
Hegel se trompe en donnant à entendre que l'humoriste a foi en lui-même
et n'a pas d'autre foi: non, s'il met ainsi sa personne en avant, ce
n'est ni par vanité ni par orgueil; c'est pour l'anéantir, elle aussi,
sur les débris de l'univers.
[1] On se rappelle que Schlegel fonde toute sa théorie de la comédie
sur une prétendue contradiction du tragique et du comique.
[2] Rabelais.
[3] Traduction de M. Renan.
[4] Gaston Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, p. 200.
[5] Je n'ai garde de révoquer en doute certaines allusions
contemporaines qui sont incontestables; ce que je nie, au nom de
la poésie comme de l'_humour_, c'est que le _Pantagruel_ soit le
développement logique et suivi d'une allégorie _particulière._
[6] Lanfrey, _Histoire de Napoléon Ier_, t. II, p. 336.
[7] Séance de l'Académie française du 8 janvier 1878. Réponse du
directeur, M. Jules Sandeau, à M. de Loménie, récipiendaire.
CHAPITRE VIII
L'HUMOUR DANS SHAKESPEARE, ARISTOPHANE ET MOLIÈRE
_Les Oiseaux_ d'Aristophane.--La raison moyenne dans le théâtre de
Molière.--_Humour_ du _Malade imaginaire et du Misanthrope._--Les
clowns et les philosophes de Shakespeare.--Falstaff.--Les sept âges de
la vie humaine.--Le banquet de la lin.--Conclusion générale.
L'_humour_ signifie maintenant pour nous quelque chose, grâce au
soin que nous avons eu de exclure aucun des sens partiels de ce mot,
depuis le plus superficiel, où il se confond avec le huitième sens
du mot français _humeur_, selon le dictionnaire de Littré, jusqu'au
plus profond, où cette bizarre forme d'esprit nous est apparue comme
l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
l'espèce de philosophie si amèrement exprimée dans le premier verset
de _l'Ecclésiaste._
J'ai essayé de rendre sensible à l'imagination l'idée générale de
l'_humour_ par toutes sortes d'exemples tirés de la littérature et de
l'histoire; je craindrais, en résumant cette longue investigation, de
prêter une précision trop rigoureuse à une définition qui, pour être
vraie, doit rester, à mon avis, un peu vague et flottante. S'il faut
en rassembler une dernière fois les termes principaux, j'aime mieux ne
pas prendre moi-même la responsabilité d'une besogne si délicate, et je
cède la parole au critique français qui a donné de l'_humour_ la plus
juste définition que je connaisse.
«Le rire, écrit M. Scherer[1], est excité par le ridicule, et le
ridicule naît de la contradiction entre l'usage d'une chose et sa
destination. Un homme tombe à la renverse; nous ne pouvons nous
empêcher de rire, à moins pourtant que sa chute n'entraîne un danger,
et qu'un sentiment ne soit ainsi chassé par l'autre ... Grossissons
maintenant les choses, étendons les termes: la disparate n'est plus
dans le double sens d'un mot, entre une attitude et le décorum
habituel, entre la folie du moment et la raison qui forme le fond de la
vie; elle est entre l'homme même et sa destinée, entre la réalité tout
entière et l'idéal... Supposons maintenant qu'un artiste ait saisi
dans toute sa vivacité cette ironie de la destinée. Non pas, toutefois,
pour s'en irriter ou s'en indigner. Il a appris à être tolérant...
Il supporte, avec une sorte de pitié et presque de sympathie, toutes
ces tristesses, ces misères, ces petitesses, ces pauvretés... Il se
plaît à recueillir partout des vestiges d'une noblesse première et
inaltérable. Seulement, il sait en même temps qu'à tout cela il y a
un envers, et il aime à retourner l'envers de l'étoffe, à montrer la
vertu dans son cortège d'étroitesses et de ridicules, à signaler le
grotesque jusque dans les choses vénérables et vénérées. L'ironie
de notre artiste est tempérée d'une sorte de mélancolie; il s'amuse
de l'humanité, mais sans amertume. La perception des disparates de
la destinée humaine par un homme qui ne se sépare pas lui-même de
l'humanité, mais qui supporte avec bonhomie ses propres faiblesses et
celles de ses chers semblables,--telle est l'essence de l'_humour_. On
comprend le genre de plaisanterie qui en résulte: une sorte de satire
sans fiel, un mélange de choses drôles et touchantes, le comique et le
sentimental qui se pénètrent réciproquement.
«Ce n'est pas tout cependant. L'humoriste, en dernière analyse, est
un sceptique. Cette tolérance «les misères de l'humanité qui le
caractérise ne peut provenir que d'un affaiblissement de l'idéal en
lui. D'où il résulte que notre humoriste joue volontiers avec sou
sujet. Sou but principal est de s'amuser et d'amuser les autres.
Et c'est pourquoi il outrera facilement le genre de plaisanterie
auquel il se livre; il multipliera les contrastes et les dissonances;
il cherchera le bizarre pour le bizarre même. Il lui faudra la
drôlerie à tout prix; il aura des inventions burlesques; il tombera
dans l'équivoque et la bouffonnerie. Ce qui n'empêche pas que la
disposition de l'humoriste ne soit probablement, en somme, la plus
heureuse qu'on puisse apporter dans la vie, le point de vue le plus
juste d'où l'on puisse la juger... L'humoriste est sans doute le vrai
philosophe--pourvu cependant qu'il soit philosophe.»
* * * * *
Il nous reste à examiner l'_humour_ dans Shakespeare et dans Molière, à
chercher si ces deux poètes sont des humoristes, et dans quelle mesure
ils le sont.--Un mot d'abord sur Aristophane.
Incompatible avec la saine raison, avec la beauté simple et sévère de
l'art classique en général, l'_humour_ s'est cependant glissé dans
l'ancienne comédie grecque à cause de la licence extraordinaire qui la
distingue à tous les points de vue.