qu'hypocrisie et mensonge? ou bien serait-ce seulement qu'il n'a pas su
s'élever jusqu'à la vraie gravité et atteindre les sommets d'où l'on
découvre le rapport et la raison des choses? Non; il a tout vu, tout
compris, et il a jugé que _tout n'est qu'une farce._ L'idée du _néant
universel_ est le fond de sa philosophie. Il méprise tout, ou plutôt il
rit de tout, sans colère, sans amertume et sans passion, car la passion
est chose sérieuse. Rien, à ses yeux, ne mérite l'honneur d'être
distingué dans ce grand amas de vanités qui constitue l'univers moral;
surtout il ne fait pas de distinction entre la folie et la sagesse.
Il n'y a point de sages, il n'y a point de fous _particuliers_; mais
«tout le monde est fol», comme dit Panurge, et lui-même non moins que
les autres. Car il ne se prend pas plus au sérieux que le reste de
l'univers, et à la folie il ajouterait la sottise, si, «fol estant, fol
ne se reputoit.» Un de ses traits les plus caractéristiques est une
perpétuelle raillerie intérieure qui a pour objet sa propre personne;
l'humoriste possède par excellence l'art de se dédoubler et d'offrir la
moitié de son individu en spectacle à l'autre moitié. A toute heure, je
veux dire en temps et hors de temps, il se coiffe du bonnet à grelots;
et léger, turbulent, irrévérencieux, brouillant tout, confondant tout
à plaisir, il brise d'un petit coup de sa marotte la balance de la
gravité.
Par là, l'humoriste se sépare profondément des auteurs ordinaires de
satires et de comédies.
Le satirique ordinaire flagelle les vices ou fustige les ridicules du
ton âpre et caustique de l'homme exempt lui-même, par hypothèse, des
infirmités dont il fait le tableau. Le poète comique ordinaire produit
sur son théâtre des sottises spéciales: l'avarice, l'affectation,
la couardise, l'ignorance, la pédanterie, etc. Et quelles sortes de
personnes invite-t-il au spectacle? des dames et des messieurs bien
raisonnables, pour lesquels il témoigne la considération la plus
respectueuse, des femmes très graves et des hommes très haut juchés sur
leur cravate, qui se rengorgent dans leur sagesse, rient d'un rire sec
et hautain en regardant la scène, et rendent grâce au ciel, comme le
Pharisien orgueilleux, de n'être point pareils à ces gens-là: Ridicules
personnages de la comédie, nous sommes beaucoup plus sages que vous, et
nous nous rendons parfaitement compte que vous êtes des sots.
H. Hillebrand, dans un mémoire couronné par l'Académie de Bordeaux sur
_les Conditions de la bonne comédie_, dit fort justement: «L'esprit
ravale et rapetisse l'objet qu'il frappe. Or, pour pouvoir faire cela,
il faut de toute nécessité qu'il soit au-dessus de cet objet, que celui
qui l'exerce se trouve sur un point plus élevé d'où il puisse lancer
ses dards... L'esprit n'est comique et n'atteint son but qu'autant
qu'il s'élève au-dessus de son objet... Toute la force du talent
comique est là. Lui-même supérieur à ce qu'il attaque, il nous élève,
nous spectateurs, à sa propre hauteur.»
Oui, voilà bien le point de vue du bon sens et de ce que nous
appelons orgueilleusement la raison; mais quel mépris cette courte
et présomptueuse sagesse n'inspire-t-elle pas à l'humoriste!
Écoutons Jean-Paul sur ce point. Suivant mon habitude quand je cite
les esthéticiens allemands, je ne traduis pas littéralement ses
expressions, je développe et commente sa pensée:
Pygmée grimpé sur des échasses, dit à peu près Jean-Paul, l'auteur
comique vulgaire attaque et poursuit vaillamment de pauvres sottises
individuelles: l'amour-propre, la vanité aristocratique ou bourgeoise,
les charlatans, les précieuses, les coquettes, les dupes, les
imposteurs, les cuistres. Ce vainqueur rabaisse ce qui est bas,
rapetisse ce qui est petit, terrasse ce qui est déjà à terre et croit,
par cette généreuse exécution, se rehausser lui-même ainsi que tous
les riches en esprit! Fou un peu plus fou que les autres dans la
maison de fous du globe terrestre, il prononce orgueilleusement, du
haut de sa folie qu'il ignore, un sermon triomphant contre ses frères
les fous.--L'humoriste, plein d'indifférence à l'égard des sottises
individuelles, se dresse sur la roche tarpéienne d'où sa pensée
précipite l'humanité tout entière: tel nous apparaît Swift dans son
_Gulliver_; ou bien, comme Sterne, il pose sur la tête de l'Humanité
une couronne de fleurs et la mène en souriant aux Petites-Maisons.
Jean-Paul est, avec Henri Heine, le seul auteur, à ma connaissance, qui
ait profondément compris la philosophie de l'_humour._
L'humoriste n'éprouve pas pour son public la déférence ni pour les
personnages qu'il met en scène l'ironie dédaigneuse que professe le
poète comique ordinaire. Il ne divise pas les hommes en fous et en
sages, les sages instruisant et guérissant les fous. Il n'est d'aucun
parti, d'aucune église, d'aucune école, d'aucune coterie ni d'aucune
secte. S'il a percé à jour les meneurs de la populace, ce n'est pas
pour être la dupe des chefs de l'aristocratie; Nicias, à ses yeux, ne
vaut pas mieux que Cléon: ce sont deux variétés de la grande folie
humaine. De quel droit insulterait-il Trissotin? est-ce que les plus
grands savants de la terre ne sont pas aussi de _triples sots?_ est-ce
que toute la science de l'homme est autre chose que vanité? Quelle
illusion, quelle outrecuidance, chez les spectateurs comme chez le
poète, de s'imaginer qu'ils sont supérieurs aux personnages de la
comédie! Le petit monde qui grouille sur la scène, le monde tout
aussi microscopique qui est assis dans la salle, sa propre personne
et l'univers entier, tout est confondu aux yeux de l'humoriste dans
l'égalité du néant.
Non seulement l'humoriste n'éprouve aucun sentiment de dédain pour ses
grotesques; mais, par une conséquence naturelle de son mépris général
du monde et comme pour humilier le sot orgueil de la galerie, il les
_aime_, il a pour eux une prédilection secrète, une tendresse de cœur.
C'est ici le trait le plus profond de l'_humour._ Nous l'avons noté
dans notre dernier chapitre, mais sans explication, sans dire de quelle
idée il procédait, parce que nous n'étions pas encore remontés à la
source philosophique de ce genre d'esprit. Nous comprenons maintenant
ce curieux amour de l'humoriste pour tous les déshérités du royaume de
Dieu. L'humoriste part de ce grand principe, que le poète ne doit point
immoler quelques misérables victimes pour l'amusement égoïste d'une
élite intellectuelle qui n'existe pas, et il raisonne ainsi:
Vous donc qui savez que vous êtes fou, ô poète! ne soyez pas méchant,
ne soyez pas avare pour vos frères les fous. Protégez-les, au
contraire, avec un tendre et maternel amour, contre la malignité des
_sots_; puissent les sots sécher d'envie en voyant combien ce pauvre
fou leur est supérieur en bonté, en esprit, en imagination, en sagesse!
Ne faites pas comme les comiques vulgaires, qui emprisonnent leurs
mannequins dans des camisoles trop justes et qui croiraient l'art
et la morale compromis s'ils donnaient de l'esprit à Harpagon, de
la délicatesse à Sganarelle, du cœur à Scapin ou de l'imagination à
Vadius. Leurs avares, à eux, sont des imbéciles; leurs maris jaloux
n'ont point d'habileté; leurs faux savants sont lourds et bêtes, et
leurs visionnaires manquent d'idées. Vous, au contraire, ornez vos
grotesques de toutes sortes de grâces; enrichissez-les généreusement
de talents et de vertus. Ajoutez aux débauches de Falstaff la
philosophie de Falstaff pour contre-poids; ne laissez pas Hamlet
perdre la raison sans réparer aussitôt cette perte au centuple par les
saillies brillantes de l'esprit et les clartés mystiques de la seconde
vue; faites sortir de la bouche édentée de don Quichotte les discours
d'un sage, et mettez dans ses membres amincis par le jeûne et roidis
par un long usage des coups la grâce polie et les gestes courtois
d'un parfait gentilhomme; que la science et l'adresse de Panurge nous
étonne et nous ravisse autant que sa poltronnerie nous amuse, et que
l'ex-capitaine Toby Shandy, ce vieil enfant qui joue avec des canons et
des forteresses pour rire, reçoive de vos mains libérales un cœur d'or
et l'innocence des anges!
Je ne dis pas qu'il n'y ait point de contradiction dans ce mélange
de tant de grâce avec tant d'absurdité. Comment Panurge, ce vaurien
qui «toujours machinait quelque chose contre les sergents et contre
le guet», a-t-il pu avoir le temps et la volonté d'apprendre _treize_
langues? Et comment ce même Panurge, mourant de faim, a-t-il le cœur de
donner un échantillon complet de ce prodigieux savoir linguistique?
Mais l'humoriste, loin d'éviter les contradictions, y prend un vif
plaisir; car elles apportent leur contingent d'appui à la seule
doctrine qu'il professe, celle du néant de toute chose. Son amusement
par excellence, sa plus délicieuse joie, est de détruire de ses propres
mains ce qu'il vient d'édifier. A la suite d'un développement qui
paraît sérieux, il lâche une sottise et fait une gambade, pour bien
montrer que tout cela n'a aucune importance et qu'il n'est pas assez
dupe de lui-même pour en croire un seul mot.
Voilà pourquoi il aime à rapprocher, à confondre des choses que
notre point de vue borné de gens graves nous fait considérer comme
contraires: les larmes et le rire, la tristesse et la joie, la sagesse
et la folie, la grandeur et la petitesse; voilà pourquoi il débite
gravement des plaisanteries, signale avec soin le côté grotesque de
tout ce que les hommes vénèrent et, dans le récit d'une scène émouvante
ou douloureuse, ne manque jamais de faire entrevoir l'ombre de ridicule
qui se projette impitoyablement sur tous les accidents de la vie
humaine. Le rire tout à coup surgit de quelque coin, comme le gros bras
nu du Suisse endormi dans le tableau célèbre où Saint-Simon peint la
cour de Versailles à la mort de Monseigneur.
L'humoriste est effrontément cynique, non pas tant par goût pour le
libertinage, que par mépris pour le décorum hypocrite, afin de rire des
pudeurs effarouchées, de retourner l'envers de l'étoffe et d'exhiber
à nu la bête qui est dans l'homme. Soulever tous les voiles; produire
sur la scène les mystères des coulisses et les secrets du machiniste;
livrer aux regards téméraires le cabinet de toilette de la beauté;
traîner sous les yeux du public les héros tels qu'ils sont pour leur
valet de chambre, en pantoufles, chemise de nuit et casque à mèche;
humilier tout ce qui est fier, exalter tout ce qui est humble: c'est la
volupté de l'humoriste.
En bonne logique, l'_humour_ est la négation même et la ruine de l'art,
puisque le mépris de l'univers, principe de l'_humour_, embrassant
tout ce qui existe, doit comprendre l'art comme les autres choses; et
nous voyons, en effet, les humoristes conséquents faire profession de
mépriser jusqu'à la forme qu'ils donnent à leur pensée.
Ils altèrent à cœur joie la beauté de leur œuvre, en dérangent
l'harmonie, en bouleversent les proportions, se livrent à des écarts
de toute sorte, bizarreries, lazzis et zigzags de plume. S'ils ne se
sentent pas de folie naturelle, ils se font une folie _par raison._
Coiffés du bonnet à clochettes, affublés d'une veste d'arlequin, ils
saluent la noble compagnie le dos tourné, en lui montrant «le lieu
que les Arabes appellent _al-katim_[2]», ouvrent généralement leur
livre par une culbute et le ferment sur une pirouette. Rabelais
remplit six colonnes avec une liste d'adjectifs. Sterne s'échappe
en perpétuels hors-d'œuvre: ici l'histoire d'une abbesse des
Andouillettes, là une fable de Hafen-Slawkenbergius, _de Nasis_, en
latin; au beau milieu de son roman, il s'amuse à dessiner une table
composée de petits carrés blancs et noirs en défiant le lecteur
d'en deviner le sens, et il commence un chapitre ainsi: «Pt ...r
...ing--twing--twing--prut--trut (c'est un abominable violon).
Tr...a...e...i...o...u--twang...Diddle, diddle, diddle, diddle, diddle,
diddle, dum dum ... twaddle diddle, twiddle, diddle, twoddle diddle,
twuddle diddle--prut--trut--krish--krash--krush.»
Mais il est clair que l'_humour_ est obligé de se modérer lui-même.
Car son extrémité logique, son dernier terme, serait la destruction
de toute espèce de plaisir et d'intérêt, l'anéantissement du fond et
de la forme, le rien pur et simple,--zéro. Aussi l'humoriste a-t-il
beau se piquer d'excentricité, il s'impose une règle et une mesure; il
n'échappe point, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, à la grande loi
de tout art, qui est de se tracer une limite. Sous son masque de folie,
il se surveille et se possède très bien; ce Socrate en démence n'est
pas si fou qu'il le prétend et sait parfaitement ce qu'il fait.
Inconséquence piquante! il a du goût, ce grotesque briseur de
lignes; si vous pouviez le surprendre aux heures de composition,
vous le verriez tranquillement assis dans son cabinet de travail (et
non pas toujours sous la table, comme il s'en vante), mesurer son
coup, calculer son effet, appliquer certains principes mystérieux.
C'est ici la contradiction intime de l'_humour_. Comme tant d'autres
contradictions du même genre, elle n'est pas un principe de mort,
mais de vie, puisque c'est à elle que l'humoriste doit d'exister
littérairement et d'être à sa manière un artiste. L'_humour_, qui
semble à la plupart des personnes qui le définissent ce qu'il y a
de naturel et de spontané par excellence, est donc aussi quelque
chose de très factice et de très voulu. Il devient aisément choquant
par affectations, et alors rien n'est plus insupportable; ici comme
partout, la nuance entre l'art et le procédé, entre le style et la
manière, est le mystère du goût, le secret du talent.
* * * * *
Je voudrais maintenant sortir des considérations générales et plus
ou moins abstraites, pour considérer l'_humour_ dans les faits de
l'histoire et dans les œuvres de la littérature; mais je ne saurais
avoir la prétention d'esquisser en un chapitre l'historique, même
sommaire, de ce genre d'esprit, et mon seul dessein est de produire
çà et là quelques exemples, sans m'astreindre à un ordre logique
rigoureux.--Je réserve Shakespeare, Aristophane et Molière, dont le
génie dans ses rapports avec l'_humour_ sera plus loin l'objet d'un
examen spécial.
On s'est souvent demandé si l'antiquité classique en général avait
connu et pratiqué l'_humour_? La réponse dépend naturellement de
l'explication qu'on donne de ce mot: à l'entendre dans toute la
plénitude du sens que je viens de développer en dernier lieu, il
est évident que l'esprit grec et l'esprit humoristique sont deux
choses profondément contraires. La seule supposition d'une existence
possible de l'_humour_ au siècle de Périclès et de Phidias serait une
témérité sacrilège. Aux époques primitives et aux époques classiques,
l'_humour_, fleur artificielle d'une civilisation raffinée en train de
se corrompre, cache au sein de la terre ses couleurs de mauvais goût
et le poison enivrant de ses parfums. Car alors l'homme est plein de
santé, et l'_humour_ est une maladie; l'homme est heureux, croyant,
et l'_humour_ est une forme du scepticisme; l'homme est dans un état
d'équilibre parfait, et l'_humour_ est le renversement frénétique de
tous les rapports et de toutes les proportions.
Quel est le principe de l'immortelle beauté de l'art et de la nature
humaine en Grèce, sinon l'harmonie idéale de la matière avec l'esprit?
«Les anciens, a dit Jean-Paul, aimaient trop le monde et la vie pour
les mépriser à la façon de l'_humour_.»
Dans la décadence de l'antiquité l'_humour_ fit éclosion; mais, pour
qu'il s'épanouît dans tout son faux éclat, deux conditions étaient
nécessaires: il a fallu d'abord que le christianisme révélât à
l'individu sa valeur infinie comme être spirituel et moral, son prix
supérieur à celui «des corps, du firmament, des étoiles, de la terre et
de ses royaumes»; il a fallu ensuite que le scepticisme philosophique
inclinât l'individu à penser qu'il n'est lui-même qu'une illusion
fugitive au sein d'un univers illusoire, rêve d'une ombre qui passe,
création fantasmagorique d'un fantôme.
Les peuples de l'antique Orient avaient eu la bizarre idée de consacrer
un ou plusieurs jours à la fête de la Folie, et cet usage, transmis aux
nations occidentales par les Latins de la décadence, n'a pas disparu
de nos mœurs; il se retrouve dans les mascarades et les débauches par
lesquelles nous disons adieu au carnaval.
Dans son beau livre sur les _Fragments cosmogoniques de Bérose,
commentés d'après les textes cunéiformes et les monuments de l'art
asiatique._ M. François Lenormant rapporte que les Babyloniens avaient
coutume de célébrer cinq jours de suite une fête humoristique appelée
_Sacée_, durant laquelle les esclaves commandaient à leurs maîtres; un
d'entre eux était revêtu d'un costume pareil à celui du roi. Les Perses
empruntèrent cette mode aux Babyloniens en la perfectionnant: au lieu
d'un esclave, ce fut un condamné à mort qu'on chargea pendant quelques
jours du rôle du roi; puis, la fête terminée, il était dépouillé, battu
de verges et pendu. Séimiramis avait été d'abord une esclave du harem
de Ninus; lors des Sacées, ce fut elle qu'on choisit pour l'asseoir sur
le trône comme reine de la fête; elle prit son rôle au sérieux, donna
l'ordre de mettre à mort le monarque, et c'est ainsi qu'elle s'empara
du pouvoir.
M. Gaston Boissier, dans le chapitre de son grand ouvrage sur la
_Religion romaine_ où il raconte l'invasion des religions étrangères à
Rome, fait de bien curieuses citations d'Apulée et d'Hérodien.
«Apulée, dit-il, a décrit la procession grotesque qui précédait au
printemps les fêtes d'Isis: c'était un véritable carnaval. On y prenait
les costumes les plus bizarres, on y montrait les spectacles les plus
variés. Après avoir dépeint les gens qui s'habillent en soldats, en
femmes, en gladiateurs, en magistrats, en philosophes, il ajoute:
«Je vis un ours qui était vêtu en matrone et qu'on portai t dans une
litière; un singe avec un chapeau de paille et une tunique phrygienne,
qui tenait une coupe d'or et représentait le berger Pâris; un âne
couvert de plumes qui précédait un vieillard décrépit: l'un était
Bellérophon et l'autre Pégase.» Hérodien rapporte précisément la même
chose des fêtes de Cybèle qui se célébraient aussi au printemps:
«Alors, dit-il, on a liberté entière de faire toutes les folies et
toutes les extravagances qui viennent dans l'esprit. Chacun se déduise
à sa fantaisie: il n'est dignité si considérable, personnage si sévère
dont on ne puisse prendre l'air et les vêtements.»
Au moyen âge, une sorte d'_humour_ en action nous est également offerte
dans la fameuse _fête des Fous._ C'était une mascarade où l'État,
l'Église et toutes les choses respectées étaient livrées au ridicule
pendant un jour. Un prédicateur en chaire justifiait ainsi cet usage:
«Les tonneaux de vin crèveraient si on ne leur ouvrait quelquefois la
bonde ou le fausset pour leur donner de l'air. Or, nous sommes de vieux
vaisseaux et des tonneaux mal cerclés, que le vin de la sagesse ferait
rompre si nous le laissions bouillir ainsi par une dévotion continuelle
au service divin. C'est pour cela que nous donnons quelques jours aux
joies et aux bouffonneries, afin de retourner ensuite avec plus de
ferveur à l'étude et aux exercices de la religion.»
D'autres scènes humoristiques, mais du plus lugubre caractère,
appartenant à la fois aux représentations de l'art et à l'histoire
réelle, nous apparaissent dans la _Danse des morts._ Quel théâtre
que ce cimetière des Innocents où, en l'année 1424, une foule de
misérables, atteints de je ne sais quelle démence épidémique, vinrent
danser sur les fosses béantes qu'ils allaient tout à l'heure remplir!
Et quel histrion de comédie que ce grimaçant squelette aux formes
anguleuses et gauches, tel qu'il est figuré dans les peintures du
XVe siècle, venant convier à la danse tous les états et toutes les
classes: pape, empereur, cardinaux, évêques; riches et pauvres,
nobles et vilains; l'avare couvant ses monceaux d'or et la belle dame
à sa toilette, qui, dans la glace de son miroir, voit en pâlissant
l'horrible fantôme ricaner derrière elle!
* * * * *
L'_humour_ peut être triste, triste jusqu'à la mort; certes il a de
quoi être mélancolique, puisque son principe est le sentiment profond
du néant de toute chose:
«Vanité des vanités, disait l'Ecclésiaste; vanité des vanités; tout est
vanité!... Moi, l'Ecclésiaste, j'ai été roi sur Israël à Jérusalem...
Ayant vu toutes les choses qui se font sous le soleil, je n'y trouvai
que vanité et pâture de vent... Je me disais en moi-même: «Me voilà
grand; j'ai accumulé plus de science qu'aucun de ceux qui ont vécu
avant moi à Jérusalem; mon intelligence a vu le fond de toute chose;
j'ai appliqué mon esprit à connaître la sagesse et à lu discerner de la
folie.» J'appris vite que cela aussi est pâture de vent; car
/$
Beaucoup de sagesse,
Beaucoup de tristesse;
Grandir son savoir
Est peine vouloir.
$/
«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le
plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité...
Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des
vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres
fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour
arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux
sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et
de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi
à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or,
l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de
chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et
je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis
à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de
mes mains et les travaux auxquels je m'étais livré, je reconnus encore
une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors
à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une
part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la
supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la
lumière sur les ténèbres.
/$
Le sage a ses yeux dans sa tête,
Et le fou marche dans la nuit.
$/
«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je
pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle
du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma
sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions
me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se
passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent[3].»
Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.
Cependant, si l'_humour_ se confondait en dernière analyse avec le
pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature
un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans
_l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec
ridée du néant de l'existence._ Le parfait humoriste pense, connue
l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire
cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle
est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée,
légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui
inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.
L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'_humour_
gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques
années, initient l'esprit français à l'_humour_ slave, plein de
mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau
fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de
joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel
des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait
exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa
conception du monde[4]».
Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M.
Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne,
a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate
dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes
politiques, et dans toute leur littérature, même dans les œuvres
des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et
contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue
précisément le tempérament humoristique.