La niaiserie apparente et le renversement de toute logique qui

entrent comme éléments dans l'_humour_ ont fait croire à trop de gens

qu'il suffisait de dire des bêtises et d'être absurde pour mériter

le nom d'humoriste. Ben Jonson proteste, dans le prologue d'une

de ses comédies, contre la prétention ridicule des personnes qui

voudraient se faire passer pour humoristes parce qu'elles affectent

une excentricité quelconque. «Quoi! s'écrie-t-il, un drôle, en portant

des plumes bariolées et un câble à son chapeau, une fraise à triple

étage, trois pieds de ruban à ses souliers et un nœud à la suisse

sur des jarretières à la française, se donnera par là un caractère

humoristique! Ah! c'est quelque chose de plus que le comble du

ridicule!» Un _philistin_ berlinois vantait devant Henri Heine le grand

nombre d'humoristes qu'on voit à Berlin, et, à cause de cela, nommait

sa ville la moderne Athènes. Heine lui dit:

«Mon bel ami, l'_humour_ est une invention des Berlinois, le peuple

le plus spirituel de la terre. Vexés d'être venus trop tard au monde

pour inventer la poudre, ils ont cherché à s'immortaliser par une

autre invention qui fût aussi utile et qui pût rendre des services

particuliers précisément à ceux qui n'ont pas inventé la poudre.

Jadis, quand quelqu'un avait dit une sottise, que trouvait-on à faire?

Rien. On ne pouvait pas empêcher l'accident d'être arrivé, et les gens

disaient: «Voilà un sot!» C'était désagréable. A Berlin, cette ville

de tant d'esprit, mais où il se dit tant de sottises, ce désagrément

était senti plus vivement que partout ailleurs. Le ministère essaya

d'employer des mesures sérieuses contre le fléau: la presse seule

eut la permission de publier les grosses sottises; la conversation

dut se contenter des petites,--avec un privilège spécial, toutefois,

pour les professeurs et les hauts fonctionnaires; mais aux gens des

basses classes on n'accorda le droit de dire tout haut des sottises

que dans l'intérieur de leurs maisons. Toutes ces mesures restèrent

impuissantes; les sottises comprimées n'en éclatèrent qu'avec plus

de force dans les occasions extraordinaires; elles étaient même

secrètement protégées par l'autorité; le mal devenait intolérable,

lorsque enfin fut imaginé un expédient de génie à effet rétroactif, qui

du même coup anéantissait toutes les sottises et les métamorphosait en

sagesse. Ce moyen est très simple: il consiste à déclarer que toutes

les absurdités qu'on a commises, c'est uniquement par _humour_ qu'on

les a dites ou faites. Ainsi tout va se perfectionnant dans le monde:

la sottise devient de l'ironie; la plate adulation qui a manqué son

but devient de la satire; la balourdise naturelle se change en adroit

persiflage, l'absurdité pure et simple en _humour_, la sotte ignorance

en esprit et en sagesse, et toi-même, enfin, mon bel ami, en Aspasie de

la moderne Athènes[7].»

Schopenhauer condamne, lui aussi, «la tendance qui nous porte à donner

aux choses un nom supérieur à celui qui leur convient. De même que

chaque auberge s'intitule hôtel, chaque changeur banquier, chaque

manège ambulant cirque, la moindre salle de concert académie de

musique, toute boutique de marchand bureau, tout potier sculpteur;

de même le dernier farceur se fait appeler humoriste! Grands mots et

petites choses: telle est la devise du noble siècle où nous vivons.»

* * * * *

_L'esprit dans la bêtise_, comme toutes les définitions sommaires qu'on

a données et qu'on donnera encore de l'_humour_, n'est qu'un côté de

cette chose si complexe; d'autres éléments, d'une importance égale ou

supérieure, entrent dans sa composition, et d'abord, _l'esprit dans le

sentiment._

C'est ainsi que Schlegel définit le mot. Il y a dans tout véritable

_humour_ (et ce trait est des plus remarquables) de la sensibilité

et de la bonté. L'auteur comique ordinaire ne touche et n'amuse

que l'esprit: nous rions des personnages qu'il met en scène, mais

notre cœur reste sec pour eux; si nous leur savons gré du bon sang

qu'ils nous font faire, on ne peut aller jusqu'à dire que nous les

_aimions_, à proprement parler. L'humoriste a le pouvoir extraordinaire

d'intéresser les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux

héros les plus chéris de la tragédie ou du roman.

Une des créations les plus délicieuses de la littérature humoristique

est l'oncle Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil

enfant qui a une manie très étrange, un _dada_, et dans le cerveau

duquel l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis

nombre d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, aimable

et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être qui nous soit

plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre route un type aussi

noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs serait de nous agenouiller

devant lui et de saisir sa main pour la baiser. Nous respectons

de même, nous admirons, nous _aimons_ don Quichotte, si loyal, si

généreux, si galant homme et même si sensé à travers ses extravagances.

La grandeur «horrificque» des bons géants de Rabelais s'oppose seule à

ce que nous les portions, eux aussi, sur notre cœur.

Ce n'est pas seulement en créant des caractères où la bonté se mêle à

quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibilité; elle déborde

chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la nature, et il n'y a pas

de talent qui se pique moins d'une froide et impassible objectivité

que l'_humour._ Sterne, rencontrant un âne qui n'a pas l'air heureux,

s'émeut sympathiquement a sa vue et, le cœur serré d'une pitié naïve ou

étudiée, il en fait le tableau suivant:

«Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec deux grands paniers

sur le dos; il se tenait dans une attitude hésitante, les deux pieds

de devant en dedans du seuil, les deux pieds de derrière dans la rue,

ne sachant pas très bien s'il devait avancer ou non.. Il mangeait la

tige d'un artichaut et l'avait déjà laissée tomber par dégoût une

demi-douzaine de fois et ramassée par faim. Dieu t'assiste, dis-je,

mon bon! tu fais là un amer déjeuner, et tu as d'amères journées de

travail, et, j'en ai peur, des coups amers pour tes gages... Tu n'as

pas un ami peut-être dans le monde entier, qui te donne un macaron.

Disant ces mots, j'en tirai de ma poche un paquet que je venais

d'acheter et je lui en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron,

je le pressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ses

jambes tremblaient sous elle: comme je tirais son licou, il se cassa

net dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif: «Ne me frappez pas,

semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez.»

Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu

et bien décrit cet élément considérable de l'_humour_: l'esprit dans le

sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de

quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:

«L'_humour_vrai, l'_humour_ de Cervantes et de Sterne a sa source dans

le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un

esprit généreux verse sur les blessures de la vie, et que seul un

esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'_humour_ ainsi entendu

est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus

tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait exister en l'absence de

ces sentiments... Un incident chétif est jeté négligemment sous nos

yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique

que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté

fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de

sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une

teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère

et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien,

vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous

les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos

affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime

qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà

la marque de l'_humour_ vrai.»

Dans un feuilleton du _Journal des Débats_, daté du 12 mai 1867, la

femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie,

a dit finement: «L'_humour_ fait que la griffade elle-même a quelque

chose de la caresse.»

M. Taine, dans son _Histoire de la littérature anglaise_, a défini

partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de

l'_humour_:

«Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des

contrastes. Swift plaisante avec la mine sérieuse d'un ecclésiastique

qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les

plus grotesques. Hamlet, secoué de terreur et désespéré, pétille de

bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s'y

livre[8]. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle

aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves.--Un

autre trait de l'_humour_ est l'oubli du public. L auteur nous

déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être

compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si

son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper.

Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui

dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de

chambre, bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise.--Un

dernier trait de l'_humour_ est l'irruption d'une jovialité violente,

enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît

brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes

de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez

une grimace, un geste de polisson; puis tout rentre dans la solennité

habituelle.--Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus.

L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone

de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle: beau ou

laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent

bien le Germain solitaire, énergique, imaginatif, amateur de contrastes

violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des

retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines

et classiques, races d'orateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en

vue du public, où l'on n'est heureux que par le spectacle des formes

harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble

naturelle.»

M. Taine dit encore: «L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel des

choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase

ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs.»

Il est très vrai que tel est souvent le style de l'_humour_. Sterne,

qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres: «Je suis persuadé

que le charme principal de l'_humour_ de Cervantes consiste en ceci,

que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute

la pompe d'un grand événement.» Et Thackeray cite comme le meilleur

trait d'_humour_ de Swift un passage des _Voyages de Gulliver_ où le

style a bien le caractère particulier défini par Sterne et par M.

Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de son maître, le

cheval: «Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais,

comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son

pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'à ma

bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette

dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop

improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner

une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je

n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à

s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets.

Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature

des Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment.»

Cependant, le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray,

et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne

suffit pas pour distinguer et définir le style de l'_humour_ dans

sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien

curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul

a signalé: c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de

rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser

et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus

extrêmes de la particularisation.

Rabelais écrit par exemple: «Il luy passa la broche un peu au-dessus

du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye,

et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la

capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre

les spondyles et l'omoplate senestre... Dont tomba par terre, et

tombant rendit plus de quatre potées de soupes, et l'asme meslée parmy

les soupes... Puis, se donna à tous les diables, appelant Grilgolh,

Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus

de peur pour plus de cinq sols.»

Sterne ne dit pas: «Mon père devint tout rouge»; il ne lui suffit même

pas de dire: «Mon père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des

yeux»; voici comment il s'exprime: «Mon père rougit de _six teintes et

demie, sinon d'une pleine octave_, au-dessus de sa couleur naturelle.»

Au lieu d'écrire: _la patience de Job_, il écrit: _le tiers, le quart,

la moitié ou les trois cinquièmes_ de la patience de Job, indiquant

exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour

supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule

chaque nombre, chaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression

«laveuse de vaisselle» a plus de couleur à ses yeux que celle de «fille

de cuisine», et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage,

il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes,

il tiendra à nous apprendre qu'elle _récure une poissonnière._ La

blessure de l'oncle Toby, il faut que nous le sachions, a été reçue

à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face

de l'angle saillant du demi-bastion de Saint-Roch; l'os _pubis_ et le

bord extérieur de la partie du _coxendix_ appelée os _ilium_ ont été

horriblement écrasés, et «c'est un grand bonheur que le considérable

fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et

l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile».

M. Henri Rochefort, qui de nos jours a repris et poussé singulièrement

loin ce curieux procédé de style, voulant énoncer ce fait bien simple,

que tous les _sénateurs sont vieux_, dédaigne les vieilles images dont

un écrivain banal se contenterait pour nous montrer dans la haute

assemblée une collection de crânes chauves ou de mâchoires dégarnies;

il écrit: «On a calculé qu'en mettant bout à bout tous les wagons

de la compagnie d'Orléans, le premier serait à Blois que le dernier

serait encore à Paris; en réunissant sur une seule ligne les âges de

tous les sénateurs, on remonterait facilement jusqu'aux Ptolémées, et

_M. Nisard_, en qualité de dernier nommé, se trouvant à la fin de la

colonne, _pourrait serrer la main à Rhamsès IV._»

Sterne a rendu cette idée: Quand une femme est en couches, toutes les

femmes de la maison prennent un air important,--dans une phrase qui est

le _nec plus ultra_, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après

laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle:

«De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant

le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait

son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de

l'état de mariage--et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a

plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu

porter,--il n'en est aucune qui me semble aussi pleine d'inextricables

mystères que celle-ci: Pourquoi, dès l'instant où madame est portée

dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme

de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en

deviennent-elles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus

d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble?»

* * * * *

J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles

de l'_humour_, en les éclaircissant par de nombreux exemples, et

l'impression qui résulte pour mes lecteurs, sans nul doute, de cette

longue revue préliminaire, c'est que l'_humour_ est un genre d'esprit

et de talent singulièrement complexe.

L'humoriste aime l'excentricité; il se réjouit de déconcerter la

logique et la raison; il donne à ses personnages grotesques des

qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a

une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants,

les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en

passant, sur une pauvre bâte qui souffre, et an fond il estime qu'il

/$

Un âne,

Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier[9];

$/

affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon

dont il les dit; il est volontiers cynique et brutal; il attache bout

à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes,

comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc;

enfin il prend, dans sa manière d'écrire, exactement le contrepied du

précepte de Buffon, évite les ternies généraux qui ont de la noblesse,

et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui

anéantissent le sérieux.

Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments

contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée

mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en

un mot, la philosophie de l'_humour_? C'est ce que je me propose de

chercher dans le chapitre qui va suivre.

[1] _Revue critique_, 1e janvier 1870.

[2] _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1865.

[3] Voy. pages 164 et suiv.

[4] _Frankreich und die Franzosen in der zweiten Hœlfte des XIXten

Jahrhunderts._

[5] _Much vexed by this reflexion, Mr. Squeers looked at the little

boy to see whether he was doing any thing he could beat him for: as he

happened not to be doing any thing at all, he merely boxed his ears,

and told him not to do it again._

[6] On ne peut trop multiplier les exemples quand ils sont

significatifs et piquants. Citons encore une plaisanterie où éclate

bien ce caractère d'impossibilité logique et d'absurdité infinie. Dans

une fantaisie charmante de M. Eugène Chavette, _Aimé de son concierge_,

un personnage se vante de ressembler à Henri IV; un autre, voulant

flatter sa manie, lui dit: «Serait-il quelqu'un qui osât nier votre

ressemblance parfaite avec ce souverain!... Quand vous êtes entré tout

à l'heure, j'ai cru que c'était Henri IV, le vert galant, qui venait me

voir. J'ai regardé si la belle Gabrielle ne vous suivait pas... C'est

même à dire que _de vous et de Henri IV, c'est encore vous le plus

ressemblant!_»

[7] Reisebilder.

[8] Dans son livre sur _Henri Heine_, M. Ducros note naturellement

cette singularité, mais sans prendre garde que c'est précisément en

cela que l'_humour_ de Heine consiste et en jugeant, avec la juste

sévérité du Français classique et de l'honnête homme, ce qui lui Tait

l'effet d'une simple inconvenance: «Heine nie et raille lui-même

l'idéal, la naïveté et la sincérité de l'inspiration, au moment même

où il semblait le plus naïvement et le plus sincèrement inspiré...

L'auteur des _Reisebilder_ n'a garde de se laisser aller bonnement

et naïvement à sa propre émotion: il veut pouvoir, à la fin d'un

développement ému ou d'une description enthousiaste, nous mystifier par

une plaisanterie inattendue, qui est souvent brutale et vulgaire.»

[9] Alfred de Musset, _Mardoche._

CHAPITRE VII

PHILOSOPHIE DE L'_HUMOUR_ AVEC UN APERÇU SUR L'HISTOIRE DE CE GENRE

D'ESPRIT

L'_humour_ considéré comme le contraire de la gravité.--Idée

du néant universel.--Différence entre l'humoriste et l'auteur

comique ordinaire.--Explication de l'amour de l'humoriste pour

ses personnages grotesques.--Rapprochement insolent de tous les

contrastes.--Loi de contradiction de l'humour en tant que forme de

l'art.--L'_humour_ chez les Babyloniens; chez les Perses; dans la

décadence romaine; au moyen Age.--La fête des fous.--La danse des

morts.--_L'Ecclésiaste._--L'_humour_ des Espagnols.--L'_humour_ des

Anglais.--Rabelais.--Villon.--Pascal.--Voltaire.--Humoristes divers du

XIXe siècle.

J'emprunterai un instant à Guillaume Schlegel sa fameuse méthode des

contraires[1] pour donner une dernière définition de l'_humour_,

plus précise, plus profonde, plus intéressante que toutes celles qui

ont passé devant nos yeux, mais peut-être aussi moins applicable à

la grande généralité des cas où les hommes ont coutume d'employer ce

terme. J'opposerai à l'_humour_ l'état d'esprit qui lui est le plus

contraire: cet état, c'est la gravité.

Écartons avant tout les idées de tristesse et de morgue qu'on associe

d'habitude au mot _gravité_, mais qui sont étrangères à la notion

de la chose. Qu'est-ce qu'un homme grave? c'est simplement un homme

qui se prend lui-même au sérieux et qui prend les choses au sérieux;

c'est, selon l'étymologie, un homme qui _pèse._ J'entends le verbe

_peser_ dans les deux sens, au sens neutre et au sens actif: l'homme

grave, _gravis_, a du poids,--du lest, comme on dit par métaphore; dans

l'ordre général du monde il pèse pour sa part--on croit peser; et, en

outre, il a une balance dans laquelle il pèse toutes choses. Cette

double idée de poids, figurée sous les deux symboles du lest et de la

balance, telle est la signification complète du mot _gravité._

L'homme grave, ai-je dit, prend tout au sérieux, et d'abord sa propre

personne.

Rire de lui-même, manquer au respect qu'il se doit, se donner un petit

soufflet sur la joue ou la moindre chiquenaude sur le bout du nez,

déroger tant soit peu à sa dignité de sénateur, de député, de ministre,

de prêtre, de capitaine, de professeur, de juge, la pensée ne saurait

lui en venir.

Il envisage avec le même sérieux le monde, la société, les hommes,

toutes choses. Cela, répétons-le encore, ne signifie point qu'il voit

tout en noir, qu'il prend tout au tragique; non, c'est un esprit

juste, parfaitement réglé, mesuré et sensé. Chaque chose à sa place;

rien de trop: voilà ses devises. Il sait qu'il y a un temps pour

rire et un temps pour pleurer; il sait qu'il y a des choses qui sont

gaies et d'autres choses qui sont tristes. L'homme grave rit donc lui

aussi et s'égaie, mais seulement des objets convenables et aux heures

convenables. Il croit à une valeur réelle et relative des choses. Il a

des opinions arrêtées, des principes, des convictions. Il a aussi des

passions: elles donnent du sérieux à la vie.

La gravité est l'état normal de l'homme, son état de santé et

d'équilibre. Mais, de même que la vertu, elle a ses hypocrites, et

l'immense majorité des hommes n'en possède que quelques faux dehors.

«La forme, la fo-orme, disait Bridoison; _on-on_ doit _rem-emplir_ les

formes.»--«Dans toutes les professions, écrit La Rochefoucauld, chacun

affecte une mine et un extérieur pour paraître ce qu'il veut qu'on le

croie; ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de mines.» Et

encore: «La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les

défauts de l'esprit.»

Voilà l'_humour_ presque défini, mais négativement et par son

contraire; nous n'avons qu'à retourner les termes de notre définition

de la gravité.

L'humoriste ne prend rien au sérieux, ni les hommes, ni les choses, ni

lui-même.

Molière et Shakespeare · 第 13 / 20 段