Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette

expression est d'une clarté parfaite; elle ne cache aucun mystère

ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode

lorsqu'il a dit: «Ce sont icy mes humeurs et opinions; je les donne

pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire; je ne vise

icy qu'à découvrir moi-mesme, qui seray par adventure autre demain, si

nouveau apprentissage me change.»--«Ceux qui écrivent par humeur, dit

La Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages: comme elle n'est

pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se

refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils ont

le plus aimés.» Et il explique ce qu'il faut entendre par «ceux qui

écrivent par humeur»: ce sont les écrivains «que le cœur fait parler,

à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi

dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier».

Justifiant d'avance par son propre exemple la remarque de La Bruyère,

Montaigne disait: «Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient,

qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite.»

Les _Essais_ de Montaigne sont des causeries où il se laisse aller à

toutes les digressions que lui suggéré son humeur, marchant, selon son

expression, «d'autant plus picquamment que plus obliquement». C'est

pourquoi Balzac remarquait que «Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais

non pas toujours ce qu'il va dire».

Donnant à la même idée une expression bouffonne, un autre humoriste,

Laurence Sterne, écrit: «De toutes les manières de commencer un livre

en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la

meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse:

car je commence par écrire la première phrase, et je me confie au

Tout-Puissant pour la seconde.» Les ouvrages de Sterne ne sont, en

effet, qu'une suite de digressions. On rencontre dans son roman de

_Tristram Shandy_ mainte extravagance comme celles-ci: «Une impulsion

soudaine me traverse l'esprit: Baisse le rideau, Shandy! Je le baisse.

Tire ici une ligne en travers du papier, Tristram! Je la tire. Allons!

à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me

diriger dans cette affaire.»--«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit;

pourquoi en fais-je mention? Demandez à ma plume: c'est elle qui me

mène, je ne la mène pas.» --«Ce chapitre, je le nomme le chapitre des

CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume

suivant, si je vis sera mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de

conserver quelque liaison dans mes ouvrages.»

Notons toutefois, dès à présent, une nuance importante entre l'humeur

de Montaigne et l'_humour_ de Sterne. Le désordre de l'écrivain

français est plus naturel que systématique, et l'on s'en aperçoit bien

quand on compare le premier texte des _Essais_, où le plan de l'auteur

est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes,

où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de

plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au

contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet

d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie

bizarre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette humeur

artificielle, il me semble que notre mot français, quoi qu'en pense

M. Genin, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un

terme aussi exotique, aussi étrange que la chose qu'il doit désigner:

il faut dire l'_humour_ et non plus l'_humeur._

Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots peuvent

être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où

l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et

d'autant plus originale, sans ambition de former dans la littérature

un genre de style et d'esprit complètement distinct et à part.

Notre vieux mot national suffît pour désigner l'_humour_ tel que le

définit M. Hillebrand: «Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu

de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des

règles, n'écoute que son humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou

rêve selon les ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice[1].»

Notre vieux mot national suffît encore pour désigner l'_humour_ tel que

le définit M. Montégut: «Qui dit _humour_ dit esprit de tempérament,

traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité,

candeur, naïveté, bonhomie, génialité[2].»

Oui, tant que l'_humour_ n'est que l'humeur, c'est tout bonnement

le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament,

par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude

développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que

la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines,

disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les

éclairs d'une vivacité spirituelle, toutes les grâces d'une feinte

niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique

d'_humour_, et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon

droit s'appeler humoriste.

M. Montégut a raison en un sens de définir l'_humour_ comme il l'a

fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et de

s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom

d'humoriste. «Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa

sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux

caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et

plus artificiel que spontané.»

Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle

n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel

des mots d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les

nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir

la tragédie, fonderait toute sa définition sur les antiques racines du

mot, τράγοζ et ῴδἠ, c'est-à-dire chant du bouc?

* * * * *

A partir du moment où l'_humour_ cesse d'être simplement l'humeur, il

devient quelque chose de singulièrement peu français.

L'humoriste, dans un des sens les plus usuels de ce mot si complexe,

est un homme excentrique, un _original_, comme nous disons en mauvaise

part avec une intention de mépris et l'impression vive d'un ridicule.

Tel était, par exemple, ce docteur Samuel Johnson dont M. Taine, dans

son _Histoire de la littérature anglaise_, nous fait la caricature

suivante:

«On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand

à proportion, l'air sombre et rude, l'œil clignotant, la ligure

profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une

chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît.

Au milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter

un vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une

fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,

avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon

racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit et que,

n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,

comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup

il s'oubliait, se baissait et enlevait dans sa main le soulier d'une

dame... Lorsque enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait

à parler, il disputait, vociférait, faisait de la conversation un

pugilat, arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion

doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait:

«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig.--Ma chère

dame, ne parlez plus de ceci; la sottise ne peut être défendue que par

la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, pensant que

vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il faisait des

bruits étranges, tantôt tournant la bouche comme s'il ruminait, tantôt

claquant de la langue comme quelqu'un qui glousse...»

L'antipode de l'humoriste anglais ainsi entendu, c'est le Français

aimable et poli, tel que Duclos, au milieu du XVIIIe siècle, en traçait

le portrait: «Le bon ton, dans ceux qui ont le plus d'esprit, consiste

à dire agréablement des riens et à ne pas se permettre le moindre

propos sensé si on ne le fait excuser par les grâces du discours;

à voiler enfin la raison, quand on est obligé de la produire, avec

autant de soin que la pudeur en exigeait autrefois quand il s'agissait

d'exprimer quelque idée libre.»

L'esprit français, l'esprit de société, naturellement ennemi de

l'excentricité individuelle, est, en ce sens, tout ce qu'il y a de

plus opposé à l'_humour._ La moindre infraction aux usages, aux

manières généralement adoptées, passe chez nous pour une inconvenance,

et l'obligation de ressembler à tout le monde étouffe la croissance

des originaux. On devient _ridicule_ pour peu qu'on se distingue; en

France, la crainte du ridicule «congèle tout», selon l'expression de

Stendhal. «Armés du ridicule, écrit aussi Vinet, les Français ont

ramené à l'ordre, c'est-à-dire, sur chaque sujet, aux idées convenues

ou à la convention de n'en point avoir, tous les esprits rebelles».

Joubert appelle la politesse «une sorte d'émoussoir». Mme Geoffrin

comparait la société de Paris à une quantité de médailles renfermées

dans une bourse, lesquelles, à force de s'être frottées l'une contre

l'autre, ont usé leurs empreintes et se ressemblent toutes.

Les Anglais oui ont voyagé en France au XVIIIe siècle, Smollett,

Horace Walpole, Sterne, Arthur Young, ont trouvé la société française,

malgré tout son esprit, un peu grave, voire même ennuyeuse, parce que

les individus leur ont paru manquer de cette originalité rude, mais

vive, de cette mâle indépendance qu'ils étaient accoutumés à voir en

Angleterre.

«Si je puis hasarder une remarque sur la conversation des salons

français, écrit Arthur Young, le savant agronome, j'y louerai

volontiers l'égalité du ton, mais j'en blâmerai la fadeur. Il est

tellement interdit à toute pensée forte de s'exprimer, que les gens

d'esprit et les hommes nuis se trouvent presque absolument pareils.

Élégante et froide, polie et dénuée d'intérêt, la conversation

française n'est qu'un échange de lieux communs aussi inoffensifs qu'ils

sont vides d'instruction. Là où il y a excès de politesse, il y a

peu de place pour la discussion, et si vous ne pouvez ni raisonner ni

discuter, que devient la conversation? La bonne humeur, une facilité

aimable, sont les premiers éléments de toute société privée; mais

l'esprit, le savoir, l'originalité doivent briser çà et là cette

surface unie et produire quelque inégalité de sentiment; sans quoi la

conversation est comme un voyage à travers des plaines d une monotonie

sans fin.»

Sterne rapporte dans son _Voyage sentimental_ un entretien piquant et

instructif qu'il eut avec le comte de Bissie sur le caractère français:

«Parlez-moi franchement, me demanda le comte: trouvez-vous chez les

Français toute l'urbanité dont le monde nous fait honneur?--Je n'ai

rien vu, dis-je, qui ne confirme cette réputation.--Vraiment, dit le

comte, les Français sont donc polis?--A l'excès, repartis-je.»

«Le comte releva le mot _excès_, et prétendit que je pensais là-dessus

plus que je ne disais. Je me défendis longtemps de mon mieux. Il

soutint que j'avais une arrière-pensée, et me pressa de déclarer

franchement mon opinion.

«... Une nation polie, mon cher comte, dis-je, rend chacun son

débiteur, et d'ailleurs l'urbanité, comme le beau sexe, a tant de

charmes par elle-même, qu'il en coûte de dire qu'elle puisse tomber

en faute; pourtant, je crois qu'en toutes les choses humaines il

n'y a qu'un certain degré de perfection que l'homme ait le pouvoir

d'atteindre; ce point dépassé, l'homme ne perfectionne pas ses

qualités, il en change. Je ne puis avoir la présomption de dire

jusqu'où cette remarque s'applique aux Français dans le sujet dont nous

parlons; mais supposez que les Anglais arrivent, par le raffinement

progressif de leur civilisation, à ce même extérieur poli qui distingue

les Français: si nous ne perdions pas la politesse du cœur, qui incline

les hommes plutôt à des actions charitables qu'à des actes de civilité,

nous perdrions du moins cette originalité personnelle, cette variété de

caractères qui nous distingue non seulement les uns des autres, mais de

tout le reste du monde.

«J'avais dans ma poche quelques shillings du roi Guillaume aussi

polis qu'une glace, et prévoyant qu'ils serviraient à rendre sensible

mon idée, je les avais pris dans ma main.--Voyez, monsieur le comte,

poursuivis-je en posant les shillings devant lui sur la table, à force

de tinter et de se frotter l'un contre l'autre depuis soixante-dix ans

dans la poche du tiers et du quart, les voilà tous devenus si pareils

qu'à peine pouvez-vous les distinguer. Les Anglais, comme d'anciennes

médailles qui, tenues plus à part, ne passent que par un petit nombre

de mains, conservent le relief tranchant que la belle main de la

nature leur a donné; ils ne sont pas si agréables au toucher; mais,

en revanche, la légende est si visible qu'au premier coup d'œil vous

voyez de qui ils portent l'image et l'inscription. Mais les Français,

monsieur le comte, ajoutai-je (désirant adoucir ce que j'avais dit),

ont tant d'excellentes qualités qu'ils peuvent bien se passer de

celle-ci; c'est un peuple loyal, brave, généreux, spirituel et bon,

s'il en est sous le ciel. S'ils ont un défaut, c'est d'être trop

sérieux.

«--Mon Dieu! s'écria le comte en se levant. Mais vous plaisantez?»

dit-il, corrigeant son exclamation. Je mis la main sur ma poitrine et,

du ton le plus grave et le plus pénétré, lui affirmai que c'était mon

opinion bien arrêtée.»

Pendant que les Anglais trouvaient fade l'urbanité française, les

Français ont souvent trouvé désagréable et offensante la verve âpre et

rude des Anglais. Voici de petits vers où Colin d'Harleville accuse

avec vivacité la différence de l'esprit des deux nations:

/$

Ces Anglais ont dans leur gaieté

Et surtout dans la raillerie,

Un fiel mordant, une âcreté

Insupportable en vérité,

Quand des Français on a goûté

Le sel et la plaisanterie.

$/

M. Mézières remarque que les Anglais se permettent d'introduire la

plaisanterie dans des sujets et dans des occasions où ce mélange

blesserait, comme une faute de goût des plus choquantes, la gravité

française. «Aucun orateur politique, dit-il, ne se permettrait en

France les plaisanteries de Lord Palmerston dans ses discours...

Childe-Harold riant d'un gros rire et faisant des calembours, au

retour de son odyssée mélancolique, quelle lumière cela jette sur la

complexité du caractère anglais! Notre René n'a pas de cos contrastes:

il est resté jusqu'au bout grave et fier.»

J'ai développé plus haut ce paradoxe de la gravité de l'esprit

français[3], et je craindrais d'autant plus de trop insister sur ce

point que cette gravité ne forme évidemment qu'une partie de notre

caractère national, la moins généralement reconnue, c'est vrai, et,

à cause de cela, la plus utile à mettre en lumière; mais il faut

prendre garde d'oublier les vérités communes à force de chercher les

vérités ignorées Le fait est qu'on distingue deux grands courants dans

la littérature française: une veine d'esprit, de gaieté, de malice

et aussi de licence, qu'on appelle proprement la veine _gauloise_;

et une veine de gravité, de noblesse, de majesté et de grandeur,

qui est notre héritage _latin._ Il y a sur ce parallélisme--ou cet

antagonisme--dos deux traditions la matière d'un développement à perte

de vue, que je ne veux pas entamer ici et dont on trouvera la substance

dans un article de Sainte-Beuve sur M. Renan au tome II des _Nouveaux

lundis._

Des deux esprits qui, par leur réunion, composent l'esprit français, le

premier, l'esprit gaulois, quoique différent de l'_humour_ des peuples

du Nord, est son cousin germain et s'entendrait peut-être assez bien

avec lui; le second, l'esprit latin, a pour l'_humour_ une profonde

antipathie. Ce n'est pas à cause de notre fond celtique, c'est à cause

de notre éducation latine, que l'_humour_ est devenu pour nous quelque

chose d'étranger et d'étrange. «Mot intraduisible, car la chose nous

manque, a dit M. Taine: l'_humour_ est le genre de talent qui peut

amuser des Germains, des hommes du Nord; il convient à leur esprit

comme la bière et l'eau-de-vie à leur palais. Pour les gens d'une autre

race, il est désagréable; nos nerfs le trouvent trop âpre et trop amer.»

Le XVIIe siècle nous montre la victoire de l'esprit latin sur presque

toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce grand siècle,

de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner dans chacun

la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de

l'individu». Mais à d'autres moments l'esprit celtique a pris sa

revanche, et même au XVIIe siècle il n'a pu être complètement étouffé.

L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a

fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple

français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle

expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte

révolution de notre existence tant politique que littéraire.

Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de

tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter

soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition?

C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y

a un fond d'_humour_ celtique sous notre politesse et notre gravité

latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la

France et des Français[4], M. Hillebrand propose de modifier à notre

usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le

Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le

Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre

classique de l'_humour_; elle a donné naissance ou asile aux plus

grands humoristes de la littérature anglaise, notamment à Swift et à

Sterne.

* * * * *

Un Irlandais, au XVe siècle, le comte de Kildare, accusé d'avoir

commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, répondit, pour

s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. Voilà une

plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son originalité,

et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait comique ou

spirituel.

Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement

inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et

recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà!

doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et

tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté

pure, d'une bêtise.

A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours

dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente

d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment

à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à

cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce

que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la

piquante épigramme du Gascon.

Dans l'_humour_, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte

qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire,

avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union

est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange

contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie

humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter

à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à

l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime,

présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait.

Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de _Maître Pathelin_,

appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.

L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que,

«_quoiqu'il_ n'eût point pris part au combat, il avait le mérite

d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte

et les Bélise des _Femmes savantes_, me pâmer d'admiration sur ce

quoique. Ce _quoique_ vaut un poème. Ce _quoique_ m'ouvre l'infini.

L'absurdité profonde de ce _quoique_ est précisément ce qui en fait le

sublime.

/$

Enfin, _quoique_ en dit beaucoup plus qu'il ne semble.

Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,

Mais j'entends là-dessous un million de mots.

$/

La gloire de l'_humour_, c'est de faire ouvrir de grands yeux ronds

à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique

bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur

insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants,

comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une

pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en

eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous

pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au

travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du

défunt?--Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole,

c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»

Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance

de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M.

Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est

un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces

les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de

fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à

attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur

une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon

pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif

pour le battre; comme le petit garçon ne faisait rien du tout, il

se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas

recommencer[5].»

Dans la fable du _Loup plaidant contre le renard par devant le singe_,

il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux

parties, prononce l'arrêt en ces termes:

/$

Je vous connais de longtemps, mes amis,

Et tous deux vous paierez l'amende:

Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.

Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.

$/

Ce qui fait l'_humour_ de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme,

plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la

fable n'a rien d'humoristique:

/$

Le juge prétendait qu'à tort et à travers

On ne saurait manquer, condamnant un pervers.

$/

Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le

poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale

de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre

imagination des perspectives infinies.

On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La

Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit

que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition

logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute

espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme

particulier de l'_humour_. En ce sens on peut dire que l'_infini_ est

au fond des plaisanteries de l'_humour_, à la différence des traits

simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours

nette et la portée limitée[6].

Voici quelques exemples d'_humour_ consistant dans une contradiction

infinie entre la situation où se trouvaient certains personnages et les

sentiments qu'ils ont exprimés.

Le colonel Turner fut pendu après la Restauration, comme coupable d'un

vol infâme; au moment de monter à la potence, il dit à la multitude

qu'une réflexion le consolait puissamment: c'était qu'il avait toujours

ôté son chapeau en entrant dans une église.

Montaigne parle d'un criminel qui, mené au gibet, disait qu'il ne

voulait pas passer par une certaine rue, «car il y avait danger

qu'un marchand luy fist mettre la main sur le collet, à cause d'un

vieux debte. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le touchast pas à

la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit

chatouilleux.» Dans les _Essais de critique et d'histoire_ de Macaulay,

nous rencontrons une anecdote toute pareille: un voleur, marchant au

supplice, demandait aux shériffs de lui tenir un parapluie au-dessus de

la tête, depuis la porte de Newgate jusqu'à la potence, parce que le

brouillard était humide et qu'il craignait de s'enrhumer.

* * * * *

Molière et Shakespeare · 第 12 / 20 段