Si l'_Avare_ reste une œuvre du premier ordre ce n'est point, à mon

avis, le caractère d'Harpagon qui en fait l'excellence; c'est plutôt

la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice

par lequel sont détruits tous les liens de nature entre le père et ses

enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les

variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un

coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là, si j'ose le dire,

une sorte d'accaparement littéraire; le poète fait main basse sur les

comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon

Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui et

fait de l'avarice une représentation si complète, que c'est comme une

défense faite à ses successeurs de représenter des avares.

* * * * *

Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, il n'est pas juste de

prétendre que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé de la

généralisation; la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins

que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand

problème de l'art dramatique, le plus haut et le plus difficile de

tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation

d'un vice ou d'un ridicule commun et connu, dans des individus ayant

une physionomie bien distincte.

Ce terme d'_abstractions personnifiées_ appliqué aux figures du

théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont

l'emploi doit être évité par les critiques qui ne se paient pas de

mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute

de nuances et de délicatesse, qui se compose de réserves, de retouches

et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par

ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et

de Racine aime à généraliser; celui de Shakespeare, à individualiser,

au contraire, comme celui d'Euripide, à raisonner; que les Français

et les Grecs visent naturellement à l'idéal tandis que les Anglais

et les Russes étudient d'instinct le réel: mais combien d'exceptions

importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite

à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les

remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de

plus en plus vraies!

Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées!

Cela est-il juste d'Andromaque, de Monime, de Néron? Les meilleurs

personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins

individuels, pas moins vivants que ceux de Racine; ils le sont même

beaucoup plus encore.

Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne! «Il a

l'oreille rouge et le teint bien fleuri.» Il n'est pas seulement

hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament,

sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la

force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tartuffe est «gros et gras».

Il est homme à manger pour son souper «deux perdrix et la moitié d'un

gigot», à boire à son déjeuner «quatre grands coups de vin». Certains

_hoquets_ troublent sa digestion.

A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est

beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que

les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse

de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être «capable, écrit

Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il

était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines

et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour

rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une

calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les

personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses,

mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle

et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et

libidineux qu'on lui prête... Comme Don Juan, qui, lui aussi, joue

sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne craint ni Dieu, ni diable; il est

l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc...

Comment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse

prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de

ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le

cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ce n'était pas sans doute

la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne

fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et

de s'étonner beaucoup.»

* * * * *

Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme

plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement

un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole

poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature; le fond

de sa nature, c'est l'amour des voluptés, la luxure et la gourmandise,

et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes

convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses

qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté

d'Iago, parce qu'il n'est pas comme Iago un pur génie d'enfer faisant

le mal sans intérêt et par amour de l'art; il a des passions basses

qui rendent gauche son adresse et qui aveuglent sa clairvoyance. M.

Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de

Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages de son livre

sur _Ménandre_:

«Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à

l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour

lui: après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu

qu'elle le méprise et le hait. Il sait de longs détours pour capter ou

retenir la tendresse d'Orgon: à peine se trouve-t-il seul avec Elmire,

qu'il pose le masque et agit en effronté. Tout à l'heure il commandait

au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est

l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant

dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est

tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent

qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de

lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame

son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont les contrastes

mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de

religion, précisément parce qu'il a des passions grossières: il fallait

ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit: ne devrait-il

pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès chancelant

réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égare au lieu de

l'éclairer; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que

sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus

qu'à s'établir dans sa maison: le grand imposteur devient la dupe d'un

exempt.»

Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que

de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a

cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer

plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de

l'imposteur, selon lui, un personnage comique.

Schlegel avait dit que _le Tartuffe_, à quelques scènes près, n'est

point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique

ne réside pas seulement dans les parties accessoires et chez les

personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du

drame, répond à Schlegel:

«Molière a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de

Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros, outre l'astuce

du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du pied-plat qui a réussi.

Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé

inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui rend Tartuffe comique,

c'est qu'arrivé au moment où il se croit sûr de son fait, où il pense

avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon, il perd toute

retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine.

Il a la jactance de l'hypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont

vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparent à Iago; mais la

comparaison n'est pas juste... Iago est assez habile pour prendre

dans ses filets un homme de la force d'Othello; il n'y a qu'un Orgon

qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à

part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin; on peut aussi le rapprocher

de Narcisse; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres

circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On

parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde,

elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et

grossière.

«On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe

est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon,

comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le

tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va

être délivré; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse

remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme

Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point

de tout ménagement, frappe si fort, se trahit et s'accuse si bien,

qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite

et ne suivant que dos voies souterraines, comme celle d'Onuphre,

n'aurait rien de comique; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la

galanterie et l'ostentation: voilà un contraste heureux, propice à la

comédie.

«De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs

critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les

malheurs dont la famille d'Orgon est menacée.»

Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine,

mais à mon avis elle est _trop fine._ Je veux dire qu'un critique très

exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par

M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est

point conforme à l'impression immédiate que produit l'œuvre de Molière

sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu.

Quels sont, à la représentation du _Tartuffe_, les sentiments non des

délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait?

On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le

scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon

qui le chasse de chez lui:

/$

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez eu maître,

La maison m'appartient...

$/

Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur

descend sur la scène sous la forme de la justice de Louis XIV. Que

la divinité n'intervienne pas sans besoin absolu, a dit Horace: eh

bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement. «L'intervention de la

police est très naturelle et très bien accueillie,» remarque Gœthe avec

simplicité.

Dans _Beaucoup de bruit pour rien_, il est vrai, Shakespeare, en

faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter

l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des

spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contre le bonheur d'un

couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici

Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune

importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle

de savoir si la comédie de Molière est «proprement une _comédie_». Il

me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie, une en particulier

qui est le sublime de la littérature comique et à laquelle toutes les

comédies du monde n'ont rien de comparable: la scène où Orgon tombe

aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si à côté de cela, _le Tartuffe_

renferme des éléments tragiques, que m'importe? Il m'est impossible de

comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons

dans Shakespeare: l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du

risible et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence

est que dans les grands drames de Shakespeare le tragique domine, et

que c'est le comique dans les grands drames de Molière.

Vinet observe que dans _le Tartuffe_ et _le Misanthrope_ Molière touche

hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de

la conscience et de l'humanité: «Certes, ajoute-t-il avec un grand

sens, le _Misanthrope_ de Molière est infiniment plus sérieux que la

_Bérénice_ de Racine.»

Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne

se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre

un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un

caractère exclusivement comique? Soyons bien persuadés qu'il attachait

lui-même fort peu de prix à cette démonstration et qu'il partageait sur

ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.

* * * * *

La préoccupation pédantesque de l'_idée_ du comique a lourdement égaré

la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère

de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui

d'Orgon. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu dans

le grand ouvrage de N. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite

du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois

assez neuves.

Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans son

vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur

cet esprit faible. Quand Cléante demande au père de Marianne quels sont

ses desseins relativement à la démarche de l'amoureux Valère, il répond

en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître:

/$

... De faire

Ce que le ciel voudra.

$/

Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe:

/$

Mortifiez vos sens avec ce mariage.

$/

Orgon, écrit encore M. Marckwaldt, est un de ces hommes chez lesquels

le début de force et d'intelligence se traduit par des exagérations

perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans

les extrêmes. L'opposition qu'on fait à leurs idées ne sert qu'à les y

entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis,

ils ne font que changer d'exagération; ils ne mettent aucun ménagement,

aucune retenue dans leur ardeur à maudire ce qu'ils avaient élevé

jusqu'au ciel.

Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local

pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à titre de

curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il

nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps.

Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de

peinture plus fine.

Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière; c'est la

faiblesse du caractère, après celle de l'esprit: nuance délicate très

habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une

abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux,

deux hommes.

* * * * *

On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas

seulement la netteté logique de la conception rationnelle, c'est aussi

la vie et la variété de la nature.

Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé

à Shakespeare pour le nombre et la diversité des figures individuelles.

Mais, s'il n'a pas créé une aussi grande profusion de types de toutes

sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale

et dramatique, du règne de la matière à celui de l'esprit et de

Sganarelle à Alceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue

de Falstaff à Hamlet, de Sancho Pança à Don Quichotte, et c'est par là

qu'il est grand comme eux. «On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en

étant à une seule extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la

fois.»

[1] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. XV.

[2] Voy. _Shakespeare et tes Tragiques grecs_, chap. III et VII.

CHAPITRE VI

DÉFINITIONS PARTIELLES DE L'_HUMOUR_

Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans

Sainte-Beuve.--Une colère inutile de Voltaire et de M.

Genin.--Montaigne.--Les digressions de Sterne.--Définitions données

par M. Hillebrand et par M. Montégut.--Le docteur Samuel Johnson.--Le

bon ton, selon Duclos.--Une scène du _Voyage sentimental._--Antipathie

de l'esprit français et de l'esprit humoristique.--Exemples

particuliers d'_humour._--L'esprit dans la bêtise.--L'esprit dans le

sentiment.--Définitions données par Thackeray; par Carlyle; par M.

Taine.--Le style de l'_humour._

Shakespeare est un plus grand _humoriste_ que Molière: telle est;

à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons pas le

moindre avis dans la question, parce que nous ignorons ce que c'est

que l'_humour_. Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot,

et j'ai quelque espoir de le trouver; voici sur quoi est fondée une

espérance si présomptueuse.

La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou

moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes

les définitions qu'on en a données avant eux; puis, sur les débris

qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à

ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les

autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie

toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus

modeste.

Je crois que toutes les définitions de l'_humour_ proposées par des

hommes de sens, de goût et de savoir, ont du bon, et je n'en connais

aucune qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune

qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle?

Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches,

de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour

que leur sens puisse être enveloppé tout entier dans une formule, dans

une explication brève. «La trame de nos sensations est si compliquée,

a dit Lessing, qu'à grand'peine l'analyse la plus subtile en peut-elle

saisir un fil bien séparé et le suivre à travers tous ceux qui le

croisent. Et lors même qu'elle y a réussi, elle n'en lire aucun

avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations absolument

simples; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la

moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les

exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que

l'expérience de quelques cas particuliers.»

Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop

rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions

sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les

expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit

en anglais, comme on disait en latin, les _illustrer_, c'est-à-dire

les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples,

de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de

viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les

développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours

ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, à toutes les

nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien

persuader qu'on n'a jamais tout dit.

Je me propose d'étudier de cette manière la notion de l'_humour_.

Commençant par les définitions les plus générales et les plus

superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai

progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et

profondes. Suivant une remarque déjà faite à propos de la notion

du comique, l'intérêt de notre étude ira en augmentant à mesure que

l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité

des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La

définition totale de l'_humour_ se composera de tout ce que nous aurons

dit--et de ce qui nous resterait à dire encore.

* * * * *

Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise _humour_, sous

sa forme allemande _Humor_, il a pris une signification spéciale dont

on retrouve quelque chose dans le huitième sens d'_humeur_ selon le

dictionnaire de Littré: «Penchant à la plaisanterie, originalité

facétieuse.»

M. Littré cite deux passages des comédies de Corneille où le mot

_humeur_ a cette acception. Dans _l'Illusion comique_, Matamore,

achevant de vanter ses hauts faits, voit approcher sa maîtresse en

compagnie de son rival, et d'abord tourne les talons.

/$

CLINDOR.

Où vous retirez-vous?

MATAMORE.

Le fat n'est pas vaillant,

Mais il a quelque humeur qui le rend insolent.

$/

Dans _la Suite du Menteur_, Cléandre, à une plaisanterie que dit son

valet, s'écrie: «Cet homme a de l'humeur!» et Dorise ajoute:

/$

C'est un vieux domestique

Qui, comme tous voyez, n'est pas mélancolique.

$/

_Avoir de l'humeur_ voudrait dire tout le contraire aujourd'hui; mais

on voit par cet exemple de Corneille que le mot _humeur_, employé

absolument, pouvait signifier belle humeur, de même que le mot _santé_,

quand nous l'employons sans adjectif, signifie bonne santé.

Les écrivains qui aiment les archaïsmes n'ont pas complètement renoncé

à un usage discret du mot _humeur_ ainsi entendu. On lit dans les

_Salons_ de Diderot, à propos d'un tableau de Beaudouin: «Toute la

scène du confessionnal voulait être mieux dessinée; cela demandait

plus d'humeur, plus de force.» Sainte-Beuve écrit encore, mais dans un

sens un peu différent: «La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n'a rien

de naturel et de doux; c'est une sorte d'humeur ou de fantaisie qui se

joue sur un fond triste.»

Voltaire, dans une lettre à l'abbé d'Olivet, revendique pour la France

la propriété du mot et de la chose: «Les Anglais, dit-il, ont un terme

pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté,

cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu'il

s'en doute, et ils rendent cette idée par le mot _humour_, qu'ils

prononcent _youmor._ Et ils croient qu'ils ont seuls cette _humour_,

que les autres nations n'ont point de terme pour exprimer ce caractère

d'esprit; cependant c'est un ancien mot de notre langue employé en ce

sens dans plusieurs comédies de Corneille.»

M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations

philologiques, souhaite très ardemment que, «mieux éclairés sur leurs

droits, les Français reprennent la possession d'un mot qui n'a pas

cessé de leur appartenir et laissent désormais aux fils d'Albion leur

_humour_ ou _youmor_, dont ils se croient les inventeurs.» «Il est

honteux, s'écrie-t-il avec une fureur comique, de demander la charité

quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une

obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle!» Voilà bien

une indignation de philologue! Il est très vrai que notre mot national

suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification

du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus

importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant

que l'_humeur_ et l'_humour_ sont choses identiques.

Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne

l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. Il n'y a

pas de raison, par exemple, pour appeler _humour_ l'humeur de Montaigne.

Molière et Shakespeare · 第 11 / 20 段