Pas plus qu'entre la tragédie et la comédie, Molière ne distingue

entre la haute comédie et la farce: il mêle tous les genres; son

_Misanthrope_ a des mots qui sont du style burlesque, et ses pièces

bouffonnes sont pleines de traits d'une profonde observation. Molière

sentait qu'à une certaine profondeur le comique doit toujours être

sérieux, car à une certaine profondeur le comique touche au tragique.

Rien n'est plus superficiel et plus faux que l'opposition du tragique

et du comique sur laquelle est fondée toute la théorie de Guillaume

Schlegel. Jean-Paul a dit avec beaucoup plus de raison: «Nous manquons

de comique _parce que nous manquons de sérieux et que nous avons mis à

sa place l'esprit._»

On reproche à Molière de manquer de libre inspiration poétique et

d'avoir fait, dans une intention morale trop ostensible, la satire des

ridicules et des vices: je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a dans

cette critique du parti pris et du système plutôt que l'expression

naïve et sincère d'un jugement de goût. Il n'est pas vrai que le ton

général des comédies de Molière soit didactique, et que l'impression

dominante qu'elles nous laissent soit celle d'une leçon reçue. L'art

du grand poète se maintient avec beaucoup de tact et d'habileté dans

cette région intermédiaire si bien définie par Schiller, quand il dit:

«Le but du poète ne comporte ni le ton d'un homme qui châtie, ni le

ton d'un homme qui amuse. L'un est trop sérieux pour un libre jeu de

l'esprit, et la poésie ne doit jamais perdre ce caractère; l'autre est

trop frivole pour le sérieux que nous voulons au fond de toute espèce

de jeu poétique.»

Ajoutons que si Molière est sérieux, plus sérieux que Shakespeare dans

ses comédies, il est gai aussi, très souvent, et d'une gaieté folle,

étourdissante, qui égale celle du poète anglais, «Il n'y en a certes

pas de plus vive, a dit Vinet. Molière ne rit pas du bout des lèvres,

il ne raille pas à demi-mot; il est hardi, rude parfois, insolent même

dans son comique; il boit à longs traits et largement à cette coupe

d'ivresse qui rappelle Rabelais.»

Je comprends que la satire âpre et amère, quelque éloquente qu'elle

puisse être d'ailleurs, soit bannie par les gens d'un goût délicat

du chœur joyeux de la pure et libre poésie; mais tel n'est point en

général le style de Molière. Chez lui la satire, loin de tomber jamais

dans la violence et la roideur d'un Juvénal, se joue constamment sur

des cimes encore plus riantes et plus éthérées que celle d'Horace.

Quoi de plus léger, de plus vif, de plus frais, quoi enfin de plus

_poétique_, au sens que le goût attachera toujours à ce mot sans le

définir, que ce portrait qu'un petit marquis à la fois ridicule et

charmant fait de lui-même dans le _Misanthrope_:

/$

Parbleu! je ne vois pas, lorsque je m'examine,

Où prendre aucun sujet d'avoir l'âme chagrine.

J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison

Qui se peut dire noble avec quelque raison;

Et je crois, par le rang que me donne ma race,

Qu'il est fort peu d'emplois dont je ne sois en passe.

Pour le cœur, dont surtout nous devons faire cas,

On sait, sans vanité, que je n'en manque pas,

Et l'on m'a vu pousser dans le monde une affaire

D'une assez vigoureuse et gaillarde manière.

Pour de l'esprit, j'en ai, sans doute, et du bon goût,

A juger sans élude et raisonner de tout;

A faire, aux nouveautés dont je suis idolâtre,

Figure de savant sur les bancs du théâtre,

Y décider en chef et faire du fracas

A tous les beaux endroits qui méritent des ahs.

Je suis assez adroit, j'ai bon air, bonne mine,

Les dents belles surtout et la taille fort fine.

Quant à se mettre bien, je crois sans me flatter

Qu'on serait mal venu de me le disputer;

Je me vois dans l'estime autant qu'on y puisse être,

Fort aimé du beau sexe et bien auprès du maître:

Je crois qu'avec cela, mon cher marquis, je crois

Qu'on peut par tout pays être content de soi.

$/

J'appelle cette aisance et cette grâce _poétiques_ au plus haut degré.

Certes, si les œuvres de la comédie, depuis que le genre de Ménandre

a succédé à celui d'Aristophane, étaient toujours écrites dans ce

goût, il n'y aurait pas lieu de faire la question qu'Horace pose en

ces termes: «On s'est demandé si la comédie était ou n'était pas un

poème, parce que l'inspiration et la force ne s'y rencontrent ni dans

les mots, ni dans les choses, et qu'à la mesure près c'est une pure

conversation toute semblable aux entretiens ordinaires.»

* * * * *

C'est avoir une idée singulièrement étroite de la poésie que de la

faire consister par excellence dans les fictions fantastiques de

l'imagination pure. Je tiens Aristophane pour un grand poète; mais ce

n'est pas du tout parce qu'il a déguisé des personnages en oiseaux,

en guêpes, en nuées, ni parce qu'au commencement de sa comédie de _la

Paix_ Trygée monte jusqu'au trône de Jupiter, à cheval sur un escarbot;

nous avons vu dans les opéras bouffes d'Offenbach des fantaisies

semblables avec plaisir, mais sans nous pâmer d'admiration pour leur

auteur; le genre admis (et il ne faut pas un génie extraordinaire pour

l'inventer), la prodigalité d'extravagances de toute nature dans cette

donnée appartient à une espèce d'imagination vulgaire et facile. Je

regarde _le Songe d'une Nuit d'été_ comme une des productions les plus

charmantes de la poésie; mais ce n'est point parce que la fée Titania

tombe amoureuse, par les maléfices d'Obéron, d'un homme métamorphosé

en âne, ni parce que l'action se passe dans un pays enchanté, où les

philtres et les sortilèges jouent un rôle: les mêmes imaginations se

rencontrent dans le _Roi de Cocagne_ de Legrand, et _le Roi de Cocagne_

est une platitude. Les féeries ne sont point, au regard du goût,

l'œuvre la plus haute de la poésie; une grande comédie de caractères

et de mœurs, telle que _le Misanthrope_ ou _le Tartuffe_, restera

toujours, au regard du goût, une production poétique bien supérieure à

toutes les féeries.

Il y a sur ce sujet d'excellentes remarques dans le livre de M.

Humbert. Le critique allemand proteste contre cette rhétorique fausse,

ou tout au moins incomplète, qui prétend identifier la poésie avec la

faculté de produire des fictions. Pourquoi Homère est-il le père de

toute poésie? Est-ce parce qu'il nous montre Jupiter ébranlant le ciel

et la terre d'un mouvement de ses sourcils; l'armée des Grecs couverte

par l'ombre du casque de Pallas; les coursiers de Mars franchissant

d'un seul bond autant d'espace que le regard d'un homme assis sur un

rocher élevé, devant la mer, peut embrasser d'étendue? Non, c'est

parce que, le premier, Homère a peint l'humanité avec des couleurs

vraies: c'est parce que le petit Astyanax se renverse en criant sur

le sein de sa nourrice, saisi d'effroi à l'aspect du casque de son

père; c'est parce que le vieux Priam pleure aux genoux d'Achille et

le supplie de lui rendre le cadavre d'Hector avec des accents et des

mots qui feront éternellement battre les cœurs. L'homme est le grand

objet de la curiosité de l'homme. Cela est si vrai, que les dieux,

les diables, les anges, les monstres et les fées ne nous intéressent

qu'à la condition d'être des hommes et dans la proportion où ils sont

des hommes. Les dieux d'Homère sont intéressants, parce qu'ils sont

des hommes agrandis; mais les hommes d'Homère sont plus intéressants

encore, parce qu'ils sont des hommes tout simplement. Dieu le père,

les anges et toute l'armée des séraphins de Milton nous font mourir

d'ennui; mais son Satan nous intéresse, parce qu'il a les passions de

l'humanité. L'éloge que donne Gervinus aux fées du _Songe d'une Nuit

d'été_, c'est qu'elles ressemblent à des femmes.

Étrange illusion de la poésie fantastique! elle croit s'élancer dans un

monde libre où elle s'affranchira de la réalité, et elle est obligée,

si elle veut avoir quelque valeur et offrir quelque intérêt, d'imiter

la réalité. Elle revient, par une voie détournée, à son éternel objet,

la nature humaine. Laissons-la faire, si ces caprices et ces détours

l'amusent; mais que cette leçon l'instruise, et qu'elle ne prenne pas

de grands airs avec Molière parce que son art est toujours resté dans

le vrai et qu'il a suivi la ligne droite.

* * * * *

Il y a un monde qui tient le milieu entre le monde réel et le monde

fantastique: c'est celui de la pastorale. Avec _le Songe d'une Nuit

d'été_, qui est une féerie, la plus jolie comédie de Shakespeare est

une pastorale, _Comme il vous plaira._ Ce qui fait le charme singulier

de cet ouvrage, c'est un mélange d'imagination poétique et de bon

sens pratique à la mode de Molière. D'après ce que nous permettent de

conjecturer les deux premiers actes de _Mélicerte_, ce gracieux poème,

malheureusement inachevé, nous aurait laissé une impression semblable.

J'aime à rapprocher Molière de Shakespeare pour la poésie, et

Shakespeare de Molière pour le bon sens. Ces deux grands hommes, qu'on

veut brouiller, se seraient compris l'un l'autre merveilleusement. S'il

n'y a rien de plus poétique que la comédie de _Comme il vous plaira_,

il n'y a rien, en même temps, de plus sensé. Le poète jette doucement

le ridicule sur les exagérations sentimentales et romanesques. Il se

laisse aller à toute la poésie de la nature, il la décrit, il la chante

avec son lyrisme habituel, et cependant il n'est pas dupe de son propre

enthousiasme. Peintre complet de l'humanité, il a des personnages pour

célébrer naïvement le retour de l'âge d'or, et il en a aussi pour

railler la vie champêtre et trouver que la civilisation et la société

ont du bon. Cette douce ironie du grand poète, ce sourire du bon sens

mêlé au sourire de la belle nature, compose l'exquise distinction

de cette comédie, plus faite d'ailleurs, comme toutes celles de

Shakespeare, pour être goûtée comme en fruit savoureux ou respirée

comme un parfum que pour être analysée. Ou analyse _Tartuffe_, on

analyse _Coriolan_, mais non pas _As you like it_, ni _Mélicerte._

* * * * *

Au point de vue de la poésie du langage, il ne faut pas prétendre

égaler Molière à Shakespeare. Molière, comme Racine, a tiré de son

instrument le plus heureux parti; mais celui que Shakespeare avait à

son service était plus riche sans comparaison. Le malheur de notre

poésie, depuis Malherbe jusqu'au jour où les romantiques renouvelèrent

sur la langue la tentative généreuse de Ronsard, c'est de n'avoir été

trop souvent que de la belle prose rimée. Durant cette période il y

a cependant eu quelques hommes si bien doués par la nature que, sans

faire aucune violence à la bonne langue maternelle et en suivant tout

simplement leur génie, ils ont été poètes autant qu'on peut l'être en

français; et ces hommes-là sont par excellence les poètes de la nation.

Tels furent Molière et La Fontaine. Tel avait été précédemment avec

autant de verve, mais avec moins d'élégance, Mathurin Regnier.

A la différence des écrivains seulement éloquents, qui ne savent

/$

Que proser de la rime et rimer de la prose,

$/

Molière pense _poétiquement_; je veux dire que chez lui, comme chez La

Fontaine et chez Regnier, l'image fait corps avec l'idée et n'en est

point séparable. Un critique distingué de la Suisse, M. Rambert, a bien

vu ce mérite du style de Molière:

«Molière, écrit M. Rambert, a l'image poétique, animée du souffle de

la vie. Que de traits nous aurions à rappeler! ce Damis dont parle

Célimène, et dont le portrait s'achève par deux vers admirables:

/$

Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit

Il regarde en pitié tout ce que chacun dit;

$/

ces Femmes savantes, qui savent citer les auteurs

/$

Et clouer de l'esprit à leurs moindres propos;

$/

ces gens enfin dont Tartuffe est le modèle,

/$

Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune

Par le chemin du ciel courir à leur fortune.

$/

Parmi les poètes comiques de la France, il n'en est pas qui aient eu

comme Molière cette puissance de création poétique dans le style[5].»

Les premières pièces en vers de Molière, _l'Étourdi, le Dépit

amoureux_, avec leur style franc du collier, étincelant d'imagination,

plein de la fougue de deux jeunesses--la jeunesse de l'auteur et celle

de la littérature française--étaient l'objet de la prédilection d'un

grand poète contemporain, qui a eu quelquefois des aperçus de grand

critique. J'ai entendu Victor Hugo réciter avec l'accent de la plus

vive admiration deux passages de _l'Étourdi._ Au troisième acte, Lélie

reproche à Mascarille d'avoir dit du mal de celle qu'il aime:

/$

... Sur ce que j'adore oser porter le blâme,

C'est me faire une plaie au plus tendre de l'âme,

$/

«Il n'y a rien de plus beau dans la poésie française du XVIIe siècle,

s'écriait Victor Hugo, comme expression d'un amour profond.» Au

quatrième acte, c'est Mascarille qui reproche à Lélie une de ses

nombreuses étourderies;

/$

Pour moi, j'en ai souffert la gêne sur mon corps;

Malgré le froid, je sue encor de mes efforts.

Attaché dessus vous comme un joueur de boule

Après le mouvement de la sienne qui roule,

Je pensais retenir toutes vos actions

En faisant de mon corps mille contorsions.

$/

Voilà le style poétique. Au goût de Victor Hugo, ce style ne brille

nulle part avec plus d'éclat que dans les premières pièces de

Molière[6]:

D'un autre côté, Sainte-Beuve remarque que Molière jusqu'à sa mort a

été continuellement en progrès dans ce qu'il appelle _la poésie du

comique._

«On a, dit-il, loué Molière de tant de façons comme peintre des mœurs

et de la vie humaine, que je veux indiquer surtout un côté qu'on a

trop peu mis en lumière, ou plutôt qu'on a méconnu. Molière, jusqu'à

su mort, fut en progrès continuel dans la poésie du comique. Qu'il ait

été en progrès dans l'observation morale et ce qu'on appelle le haut

comique, celui du _Misanthrope_, du _Tartuffe_, des _Femmes savantes_,

le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au

travers de ce développement, où la raison de plus en plus ferme,

l'observation de plus en plus mûre, ont leur part, il faut admirer

ce surcroît toujours montant et bouillonnant de verve comique très

folle, très riche, très inépuisable, que je distingue fort, quoique

la limite soit malaisée à définir, de la farce un peu bouffonne et de

la lie un peu scarronesque où Molière trempa au début. Que dirai-je?

C'est la distance qu'il y a entre la prose du _Roman comique_ et tel

chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Rabelais...

C'est ce que n'ont pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire,

Vauvenargues et autres, dans l'appréciation de ce qu'on a appelé les

dernières farces de Molière. M. de Schlegel aurait dû le mieux sentir;

lui qui célèbre mystiquement les poétiques fusées finales de Calderon,

il aurait dû ne pas rester aveugle à ces fusées, pour le moins égales,

d'éblouissante gaieté, qui font aurore à l'autre pôle du monde

dramatique. Il a bien accordé à Molière d'avoir le génie du burlesque,

mais en un sens prosaïque, comme il eût fait à Scarron, et en préférant

de beaucoup le _génie_ fantastique et poétique du comédien Legrand...

Quoi qu'on en ait dit, _M. de Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme,

le Malade imaginaire_, attestent au plus haut point ce comique

jaillissant et imprévu, qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec

_le Songe d'une nuit d'été_ et _la Tempête._ Pourceaugnac, M. Jourdain,

Argan, c'est le côté de Sganarelle continué, mais plus poétique, plus

dégagé de la farce du _Barbouillé_, plus enlevé souvent par delà le

réel... De la farce franche et un peu grosse du début, on s'élève,

en passant par le naïf, le sérieux, le profondément observé, jusqu'à

la fantaisie du rire dans toute sa pompe et au gai sabbat le plus

délirant[7].»

* * * * *

A la remarque de Victor Hugo sur les premières comédies de Molière, à

celle de Sainte-Beuve sur les dernières, j'en ajouterai une autre sur

le chef-d'œuvre dont la composition signale le milieu de sa carrière

dramatique et l'apogée de son talent: _le Misanthrope._

J'ose dire qu'Alceste est la création la plus _poétique_ de Molière

au sens même que les Allemands donnent à ce mot. Que reprochent-ils

à la poésie française en général, à celle de Molière en particulier?

d'être trop claire, trop _didactique_; de faire évanouir par excès de

jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que

la splendeur crue du _soleil_ aux dépens des vagues et mystérieuses

lueurs de la _lune._ Eh bien, j'accepte le principe de cette critique,

et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé

qu'une leçon morale parfaitement nette se dégagent de la lecture du

_Misanthrope?_

Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaucoup

discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves

aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les

premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite,

ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait

voulu ridiculiser la vertu! Il est impossible d'imaginer un plus lourd

contresens. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au

contraire le fruit le plus cher et le plus personnel de son génie,

comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.

Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur

ce noble Alceste, qu'il aimait? Par la même raison qui fait que

Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils

étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien

prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages,

mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes

finissent toujours par _s'affranchir_ de leur sujet et par le traiter

_objectivement._

_Hamlet_ et _le Misanthrope_ sont le principal trait d'union de cette

fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il

n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique

prosaïque qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que

prouve _Hamlet?_ rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses

malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve _le

Misanthrope?_ rien non plus, puisque le dénouement laisse le principal

personnage au point où il en était au début.

Des «philistins» demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu

exposer dans ses tragédies du _Tasse_ et de _Faust_... «Quelle idée?

répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais la vie du

Tasse,; avais ma propre vie; en mêlant les différents traits de ces

deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux

dire justement de ma peinture: elle est l'os de mes os et la chair de

ma chair... Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner

dans mon _Faust!_ Comme si je le savais! comme si je pouvais le dire

moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images...

_Faust_ est un ouvrage de fou.»

Moralistes de fait, mais non pas d'intention, _moralistes sans

moraliser_, selon une expression excellente de Schlegel, les vrais

poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne

se proposent jamais d'avance un but expressément didactique. Ils ne

conçoivent pas _d'abord_ une idée abstraite pour l'incorporer _ensuite_

dans une image et une forme sensible: dans le mystérieux travail du

génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont

simultanées et inséparables.

Ainsi a fait Molière pour la conception de œuvres comme pour les

détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.

[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III.

[2] Voy. plus haut p. 13.

[3] De nos jours et en France, M. Théodore de Banville, que le culte

superstitieux de la rime riche a conduit, par une conséquence logique,

à l'indulgence, puis à l'estime et à l'admiration pour le calembour,

arrive finalement à y voir l'avenir même de la comédie!

[4] «Il y a, dit Me de Staël, une gaieté allemande douce, paisible, qui

se contente à peu de frais; qu'un mot, que le son bizarre de quelques

lettres singulièrement assemblées provoquent et satisfont.»

[5] _Corneille, Racine et Molière_, p. 433.

[6] Voyez nos _Artistes juges et parties; Causeries

parisiennes._--Deuxième causerie.

[7] _Portraits littéraires_, t. II.

CHAPITRE V

LES CARACTÈRES DE MOLIÈRE COMPARÉS A CEUX DE SHAKESPEARE

Brusque révélation des caractères comiques de Molière.--Leur

exagération.--Leur généralité.--Critique du personnage

d'Harpagon.--Individualité de Tartuffe.--Mélange du tragique et du

comique dans Molière comme dans Shakespeare.--Caractères d'Orgon et de

Chrysale.--Moins riche que la galerie d'originaux de Shakespeare, celle

de Molière est complète aussi.

Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de

Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois

très intéressante par les critiques allemands.

J'ai dit ailleurs un mot de la différence de l'art des deux poètes dans

la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth[1],

j'ai remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage,

avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans

complication, sans nuances,--enfin à la Molière. La méchanceté de Lady

Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason,

qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et

qu'elle ne pourra plus ensuite que rester la même ou faiblir. De même

Harpagon est complet, de prime abord; il n'y aura pas moyen pour le

poète de renchérir sur la scène avec La Flèche, et tout ce que son

art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même

ton. Alceste commence par déclarer à Philinte que sa misanthropie est

absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier,

définitif. Tartuffe paraît:

/$

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,

Et priez que toujours le ciel vous illumine.

Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.

Des aumônes que j'ai partager les deniers.

$/

Le tableau est achevé; quel trait reste-t-il à ajouter à cette

plénitude parfaite, à ce _nec plus ultra_ d'hypocrisie?

On peut très bien se demander si cette méthode de Molière est la

meilleure, ci si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par

degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à l'extrême,

n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond.

* * * * *

L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois _Holberg

considéré comme imitateur de Molière_, M. Legrelle, très imbu des idées

allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà

docteur en philosophie de l'Université d'Iéna), ne balance pas à donner

tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré

en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas

dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il

n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et

que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel

a raison, M. Legrelle ajoute:

«Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt

une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et

les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en

lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer

dans ces travers ou dans ces vices? Ce qu'il s'agit pour Molière de

produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque

défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?... Sa

méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la

passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond

même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort

compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce

point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le

contredire.

Molière et Shakespeare · 第 9 / 20 段