Reconnaissons d'abord que ni l'un ni l'autre ne peut être égalé à

Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit

critique en littérature. La polémique du pamphlétaire athénien contre

les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du

débat, est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la

querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que les

escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les

cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare,

nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère

exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde

indifférence pour les disputes de goût. Aussi le peu qu'on trouve de

critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur.

Nous pourrions relever dans _Timon d'Athènes_, dans _le Songe d'une

nuit d'été_, dans _Peines d'amour perdues_, quelques passages sur les

poètes et sur la poésie: ils n'ont guère d'importance. On se rappelle

peut-être[1] avec quelle majesté le Temps en personne, dans _le Conte

d'hiver_, vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui

voudraient assujettir le drame à la règle étroite des vingt-quatre

heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans

tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet

aux comédiens:

«Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant

vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de

nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par les crieurs de

la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large

avec vos bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du

torrent de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir

et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela

me blesse jusqu'au fond de l'âme d'entendre un robuste gaillard, à

perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons,

pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie

qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce

gaillard-là qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus

trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide:

mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec

l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais

la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui,

dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter,

pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrer à la vertu ses

propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque

transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression

est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle

choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul,

plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des

acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni

la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient

et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les

ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui,

voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces gens-là

imitaient abominablement l'humanité!»

* * * * *

_Restez fidèles à la nature_: telle est la recommandation que

Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes

dramatiques.--C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur

et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et

notons bien qu'en parlant ainsi, ces deux grands hommes faisaient un

acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.

Dans _les Précieuses ridicules_, le marquis de Mascarille se vante

d'avoir fait une comédie. «A quels comédiens la donnerez-vous? lui

demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite.--Belle

demande! aux grands comédiens (c'est-à-dire à ceux de l'_Hôtel de

Bourgogne_). Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les

choses; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle;

ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit:

et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y

arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?»

Dans _l'impromptu de Versailles_, Molière, qui se met personnellement

en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la

leçon de déclamation qu'on va lire:

«J'avais songé une comédie où il y aurait eu un poète, que j'aurais

représenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une

troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. «Avez-vous,

aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien

faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce...--Eh! monsieur,

auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui

ont été trouvés raisonnables partout où nous avons passé.--Et qui fait

les rois parmi vous?--Voilà un acteur qui s'en démêle parfois.--Qui?

ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut un roi qui soit

gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soit entripaillé comme

il faut, un roi d'une vaste circonférence, et qui puisse remplir un

trône de la belle manière. La belle chose qu'un roi de taille galante!

Voilà déjà un grand défaut; mais que je l'entende réciter une douzaine

de vers.» Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de

_Nicomède_:

/$

Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;

Augmentant mon pouvoir...

$/

le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète: «Comment?

vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses

avec emphase. Écoutez-moi:

/$

Te le dirai-je, Araspe? etc.

$/

Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme

il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait

faire le brouhaha.--Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me

semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des

gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de

démoniaque.--Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme

vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! Voyons un peu

une scène d'amant et d'amante.» Là-dessus une comédienne et un comédien

auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de

Curiace:

/$

Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur

Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?

--Hélas! je vois trop bien, etc.

$/

tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient

pu. Et le poète aussitôt: «Vous vous moquez, vous ne faites rien qui

vaille, et voici comment il faut réciter cela:

/$

Iras-tu, ma chère âme...

Non, je le connais mieux...

$/

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage riant

qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»

Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?

/$

Vos expressions ne sont point _naturelles_...

Ce style figuré, dont on fait vanité,

Sort du bon caractère et de la _vérité._

Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,

Et ce n'est point ainsi que parle la _nature._

$/

La nature, la vérité: voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare

comme chefs de troupes et comme poètes; voilà toute leur rhétorique.

Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à cette grande

devise? leur pratique a-t-elle été de tout point conforme à leur

doctrine?

Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. Shakespeare

est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. Il

ne s'agit ici que de ses comédies proprement dites. Or, il faut le

reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être

fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n'est pas non plus

son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et

le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents,

le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que

solides.

Il y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies

de Shakespeare appartiennent presque toutes à la jeunesse du poète,

à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait

encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son

pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre

un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France.--A

cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en

une autre, beaucoup plus importante: la tragédie shakespearienne

ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très

prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être

qu'à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique;

c'est le point si bien mis en lumière par M. Guizot[2].--J'ajouterai

enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette

«affectation» si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce

qu'elle s'écarte de «la nature» et de «la vérité», que la langue

anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait

dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Shakespeare, de

même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à

Calderon. Des auteurs qui écrivaient en latin, langue au moins aussi

grave que le français, Térence et Plaute, n'ont pas su résister à

l'attrait des jeux de mots; il faut croire que cette séduction est

bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations,

les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues,

les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de

l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du

talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez

Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez

la plupart de ceux qui lui ont succédé[3].

Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de

remarquer _historiquement_ que sa pratique _diffère_ de celle des

autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser

soutenir qu'elle appartient à un art _supérieur_, et s'il y a jamais eu

un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là.

Rien n'est plus charmant que l'esprit; mais, réduit à lui-même,

rien n'est plus vide de substance et de réalité; c'est une chose

conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un

temps à un autre, et change avec la mode; les traits d'esprit que nous

pouvons saisir encore dans le théâtre d'Aristophane nous laissent

complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste

éternellement la même. Étant donné un personnage ou une situation,

un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans

peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses

contemporains, et ne seront plus compris des autres âges; un écrivain

profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit

nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui

nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre

d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est

point un sentiment trompeur; il est fondé sur cette notion très juste,

que la vraie beauté est une perle de grand prix cachée au fond des

mers et hors de la portée des lutteurs sans courage et des plongeurs

superficiels.

Le comique de Molière est naturel, _réel_, ou, pour employer un terme

que je n'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand

il s'offre, à cause de sa parfaite précision, il est _objectif_;

c'est-à-dire qu'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du

poète, mais dans les choses et dans les hommes: il n'y a pas moyen de

qualifier d'un mot plus juste ni de mieux louer son génie, et là est le

secret de sa supériorité sur tous les autres poètes comiques.

Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé médecin,

reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui tâte le pouls. «Voilà un

pouls qui est fort mauvais.--Je ne suis point malade, monsieur, et ce

n'est pas pour cela que je viens à vous.--Si vous n'êtes pas malade,

que diable ne le dites-vous donc?» Cette exclamation n'est pas une

simple drôlerie, elle a en soi une valeur, parce qu'elle exprime

naïvement la vanité de la médecine; elle est de plus dans la donnée

du caractère de Sganarelle, elle en sort naturellement, j'allais dire

nécessairement: c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots

comme le fameux «Sans dot!» d'Harpagon, ou «Que diable allait-il faire

dans cette galère?» sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la

distance qui sépare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice

de la nature.

Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là

dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre

prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les

compterait, tant ils sont rares! Tel est, par exemple, ce spirituel duo

de Covielle et de Cléonte dans _le Bourgeois gentilhomme_:

«Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate

Lucile?--Et à celle, monsieur, de la pendarde de Nicole?--Après tant

de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses

charmes!--Après tant d'assidus hommages, de soins et de services que je

lui ai rendus dans sa cuisine!--Tant de larmes que j'ai versées à ses

genoux!--Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle!--Tant

d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même!--Tant de

chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place!»

Les calembours s'appellent dans la langue de Molière des

_turlupinades_; voici ce qu'il en pensait.

Élise, dans _la Critique de l'École des Femmes_, entre la première

chez Uranie et cause avec sa cousine des divers visiteurs qui viennent

habituellement la voir. «Je goûte ceux qui sont raisonnables, dit la

sage Uranie, et me divertis des extravagants.--Ma foi, répond Élise

avec vivacité, les extravagants ne vont guère loin sans vous ennuyer,

et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisants dès la seconde

visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire

de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur

les bras, et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?--Ce

langage est à la mode, et on le tourne en plaisanterie à la cour.--Tant

pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce

jargon obscur! La belle chose de faire entrer aux conversations du

Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et

de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans!

et qu'un homme montre d'esprit quand il vient vous dire: «Madame, vous

êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues

de Paris, car chacun vous voit de bon œil», à cause que Boneuil est

un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et

bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils

pas lieu de s'en glorifier?--On ne dit pas cela aussi comme une chose

spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien

eux-mêmes qu'il est ridicule.--Tant pis encore, de prendra peine à

dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les

tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je

condamnerais tous ces messieurs les turlupins.»

Plus loin, Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pas trouvé le

moindre mot pour rire dans toute _l'École des Femmes_: «Pour toi,

marquis, je ne m'en étonne pas: c'est que tu n'y as point trouvé de

turlupinades.»

La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir

entre toutes comme épigraphe pour une édition de ses œuvres, c'est la

réponse déjà citée de Dorante à Lysidas critiquant dans _l'École des

Femmes_ un mot qu'il qualifie de plaisanterie basse: _L'auteur n'a pas

mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui

caractérise l'homme._

* * * * *

Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité trahit chez

notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse

que l'humeur fantasque et folâtre, qui est chez tous les autres auteurs

de comédies la source principale du plaisir qu'on goûte à les lire.

La lecture de Molière est une fête moins pour l'imagination que pour

la raison. La logique règne dans la conduite des événements comme

dans la contexture des scènes; le hasard, arbitre souverain du sort

des personnages chez Plaute, Shakespeare et la plupart des comiques,

est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dénouements défectueux et

sacrifiés: c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante

qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contre-temps.

La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus

sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des

faits, mais encore par de véritables sermons placés tout exprès dans la

bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la

glorification du bon sens.

Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans l'ordre

moral comme dans l'ordre intellectuel, des règles de la nature, est

dénoncé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de

son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers de Marie-Joseph Chénier:

/$

C'est le bon sens, la raison qui fait tout,

Vertu, génie, esprit, talent et goût.

Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique;

Talent? raison produite avec éclat;

Esprit? raison qui finement s'exprime;

Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat,

Et le génie est la raison sublime.

$/

Celte poétique, prenons-y garde, est la vraie poétique française. Si le

siècle de Louis XIV est le plus grand et le plus beau de notre histoire

littéraire, c'est apparemment parce que le génie national a trouvé

alors sa plus complète expression; or le caractère de la littérature du

grand siècle, c'est la suprématie de la raison. Aimez donc la raison,

disait Boileau,

/$

Que toujours vos écrits

Empruntent d'_elle seule_ et leur lustre et leur prix.

$/

Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que la littérature

française.

Si cela est vrai de la littérature, il faut savoir remonter de l'effet

à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien de moins léger,

rien de plus grave au fond que l'esprit français. La surface trompe,

il est vrai; les Français ont _la coquetterie de la légèreté_: c'est

qu'ils redoutent l'ennui et haïssent la pédanterie; ils se font donc

aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez

sous cette enveloppe que la politesse leur impose: vous serez étonnés

de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur

esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seule supporter

longtemps est excellente et substantielle.

Quelles sont les comédies de Molière que les Français apprécient

surtout? Les plus sérieuses, celles que recommande à la raison et au

cœur soit la portée de renseignement moral exprimé ou sous-entendu,

soit même le pathétique de quelques situations, au risque de

compromettre un peu la gaieté et la joie. Les étrangers ne sont point

de notre avis; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer

moins la «gaie science» que la satire, et, à l'inverse de Boileau,

ils préfèrent le sac de Géronte aux discours d'Alceste. Un amusant

imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit

à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas

davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre; ils n'exigent pas

qu'elle renferme une leçon ou une étude. Mais nous, _il nous faut de

la raison_; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce,

il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant

aristophanesque peut être soutenue quelque temps au théâtre par les

acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littérature si

l'on n'y découvre pas le coin de philosophie.

Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau

des Français: c'est la _fantaisie_, le caprice sans but et sans

règle. Ils veulent tout comprendre, même ce que les grands humoristes

ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête

pour trouver le sens du _Pantagruel._ Ils cherchent avec le même

sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire,

l'_argument_, et, s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances

de l'imagination sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire

est toujours un _jugement_, un témoignage de satisfaction rendu par

l'esprit à l'esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils

font, mais l'opération de la logique n'en est pas moins complète;

l'Allemand, au contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car,

s'il lui fallait commencer par comprendre, il rirait trop longtemps

après[4]. L'Anglais parcourant le _Punch_, avant même de savoir de quoi

il s'agit, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect

d'un contraste ou d'une disproportion, d'une jambe maigre comme un

fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les étrangers, en cela,

sont moins raisonnables que nous, mais sont peut-être plus heureux. Le

seul vrai rire est le rire enfantin; si les Français étaient plus gais

naturellement, auraient-ils donc besoin qu'on fit une si grande dépense

d'esprit pour les faire rire? Selon une remarque profonde de Vinet,

les natures les plus sensibles au ridicule ne sont pas celles dont la

gaieté est la plus franche.

Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Molière. On

reproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en d'autres

termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve contraire à

l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme de la saine

morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une

prudence terre à terre remportent toujours la victoire au dénouement.

Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en

opposition avec les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent

si judicieusement la mesure et la règle en toute chose, paraissent à

nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se

rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce

qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée, et ils opposent à

l'esprit satirique, agressif, militant des pièces de Molière la gaieté

pure, qui, étant sans but et sans malice, est poétique par cela même.

La _gaie science_: tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage

de nos aïeux.

* * * * *

Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à

l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare

toutes les perfections; s'il avait toutes les perfections, il serait

plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le dire ni de le

penser. Je fais bon marché, au point de vue de l'art et de la poésie,

des sages du théâtre de Molière, quelle qu'ait pu être d'ailleurs,

_historiquement_, leur utilité, leur nécessité même pour montrer que le

poète ne partageait pas certaines exagérations compromettantes. J'irai

plus loin, et je ferai aux détracteurs de notre grand comique une

concession très importante: je ne crois pas que la raison de Molière,

ni la raison française en général, telle surtout qu'elle est apparue

au XVIIe siècle, soit la plus haute qui se puisse concevoir; elle est

beaucoup trop respectueuse pour le sens commun, pour les formes, pour

les conventions, pour les préjugés, pour les idées moyennes et pour

les grandeurs officielles; il lui manque cette sagesse «confite, comme

disait Rabelais, au mépris des choses fortuites». Je reviendrai à

fond sur ce sujet quand je traiterai de l'_humour._ Il y a néanmoins

diverses observations à faire qui atténuent considérablement, si elles

ne les réfutent pas tout à fait, les critiques que je viens de résumer.

D'abord, la bonne comédie, comme Schiller l'a remarqué, occupe surtout

la raison; elle met en jeu les facultés logiques et intellectuelles,

à la différence de la tragédie, qui s'adresse davantage au sentiment.

«Le monde, a dit Horace Walpole, est une comédie et une tragédie; une

comédie _pour l'homme qui pense_, une tragédie pour l'homme qui sent.»

Molière considérait le comique et le tragique comme identiques au fond,

comme deux aspects différents d'une seule et même chose. Mettons-nous

bien dans l'esprit que ni lui ni Shakespeare ne se sont jamais souciés

des distinctions que fait l'esthétique entre les diverses catégories

du drame. Alceste, qui se croit trahi, fait à Célimène une scène de

tragédie, et quelle scène! jamais la passion n'a parlé un langage plus

ému et plus enflammé; c'est du lyrisme. Marianne, menacée d'être livrée

à Tartuffe, se jette aux genoux de son père et lui adresse une prière

si touchante, si suave, si pleine de tendresse et de larmes, qu'elle

ornerait un chef-d'œuvre de Racine.

Molière et Shakespeare · 第 8 / 20 段