même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables
d'un mets ou d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant:
«Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos
livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer.» Et
si, la conversation passant des vins d'Europe aux fleuves du nouveau
monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de
savoir si le Tennessee se jette dans l'Ohio ou dans le Mississipi,
Uranie terminerait encore le débat; elle enverrait Galopin chercher
un atlas, et tout le monde serait bientôt renseigné et en paix. Mais,
sur Molière, sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et
comment ne pas disputer? Si Uranie prétend que l'auteur du _Tartuffe_,
du _Misanthrope_, de _l'École des Femmes_, est un grand comique, un
grand poète, et si Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce
l'_Esthétique_ de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la
question?
Il n'y a point d'idée du comique; il n'y a point d'_idée_ du beau; il
n'y a point d'_idée_ de la poésie; mais il y a des intelligences qui
comprennent diversement la poésie, le comique, le beau: la dispute est
donc nécessaire, et la dispute est interminable.
Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un
vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité
d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra
pas directement des logiciens; mais elle sait aussi que plus ses
idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle
aura d'action lente et inavouée sur l'esprit des hommes savants
qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès-là, elle peut
raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est
_un défaut d'intelligence_, il faut bien le reconnaître, qui tient
caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même
l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière;
avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir
assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de
se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès
par la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu,
sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en limitent, l'esprit
de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large,
leurs préjugés touilleront, leur éducation s'achèvera. Ils se seront
instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils
rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés; mais
il se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à
Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour
couvrir leur retraite et sauver l'honneur de la logique.
«On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se
rende:» tel est le programme des acteurs de _la Critique de l'École des
Femmes._ Mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est
rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas
à la raison. Si les disputes de goût ne laissent jamais sur la place un
vainqueur et un vaincu, elles font quelque chose de bien plus utile:
elles laissent dans l'esprit des adversaires des idées nouvelles qui
germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au
delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en l'exagérant
on l'affaiblit; mais, le soir, on se dit en se couchant: «Il pourrait
bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dire ce
matin; voilà une idée qui ne m'était jamais venue; voilà un fait que
j'ignorais; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé; voilà un
point de vue où je ne m'étais pas encore mis; il faudra songer à cela.»
Là-dessus on s'endort, et, comme la nuit est bonne conseillère, on
s'éveille ayant fait un pas de plus dans le chemin de la vérité.
Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut remporter.
Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un
théorème, remontant aux principes, redescendant aux conséquences,
jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction: je la comparerais plutôt à
un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre
parole pour rien et croit avoir fait par ses commentaires tout ce qu'il
peut faire, s'il persuade à ses auditeurs de sonder d'un cœur et d'un
esprit purs le texte de la Parole divine.
* * * * *
Le goût étant avec l'intelligence dans un rapport de dépendance
très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût _se
perfectionne._ Mais que faut-il entendre par là? deux choses très
différentes: d'une part, que le goût _s'élargit_; de l'autre, qu'il
_s'épure._ La première de ces idées est claire comme le jour.
Le goût s'élargit; c'est tout simple: plus l'instruction d'un homme est
étendue et son intelligence ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres,
d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles,
d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de
la beauté. Cette capacité de jouir de tout est une source de bonheur
et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il
blâme et s'y abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien
le blâme est plus commun, plus aisé, partant, plus sujet à erreur que
l'éloge. «Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un
poème que vantent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il
ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez
considérable d'objets de cette espèce.»
L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de
voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de
tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un
silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kant le
lui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût _par l'étude et la
comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agit_; puis il étudie, il
compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croît pas avoir raison
contre tout le monde. Bien plus: qu'un seul bon juge loue ce qu'il
condamne, il ne croira pas avoir raison contre lui; car il sait qu'il
faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter
aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur
fût-elle dominante, il y a plus d'esprit dans la bonté qui cherche
encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile
qui condamne tout.
Nous comprenons trop bien aujourd'hui le perfectionnement du goût,
en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus
de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur
ce point; rien de plus clair, encore une fois, que cette première
idée: le goût s élargit.--Il n'en est pas de même de la seconde: _le
goût s'épure._ Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement,
et la contradiction devient plus sensible encore si au mot «s'épure»
on substitue le mot «s'affine». Comment le goût peut-il à la fois
s'élargir et s'épurer, _s'élargir_ et _s'affiner?_
Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement
supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes.
Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus
large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un
trait de nature, de barbarie, d'ignorance, et l'éducation avait pour
but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors
étaient les _dégoûtés._
Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Célimène a
tracé pour tous les âges le portrait, dans _le Misanthrope_:
/$
Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile.
Rien ne touche son goût, tant il est difficile;
Il veut voir des défauts à tout ce qu'on écrit,
Et pense que louer n'est pas d'un bel esprit;
Que c'est être savant que trouver à redire;
Qu'il n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire,
Et qu'en n'approuvant rien des ouvrages du temps
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
$/
L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a un bon et un mauvais goût,
déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans
un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles,
après les avoir corrigés. Mais cette vieille rhétorique est tombée en
ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait
voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a
point d'étalon de la beauté, et que tout le principe de la distinction
du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve: le bon
goût, c'est le mien; le mauvais goût, c'est le vôtre.
Aujourd'hui, on évite de parler d'un _bon_ et d'un _mauvais goût_,
sentant combien il est difficile de mettre cette distinction à l'abri
du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant
qu'il s'agit d'admirer et de louer, nous avons dans le consentement
d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées un
semblant de criterium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus
d'intelligence pour découvrir certaines qualités cachées que pour
apercevoir des défauts superficiels, une règle assurément fort sage;
mais, en matière de blâme, toute apparence de criterium et de règle
nous manque absolument et nous errons à l'aventure dans les ténèbres
de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier
un goût pur avec un goût large nous a donc fait tomber dans l'autre
extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'_épuration_, et tandis
qu'autrefois, les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus
gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve
comme le palais.
Où se trouve le secret de l'accord logique entre les deux grandes
qualités contradictoires du goût? J'avoue que je ne le sais point;
mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et
s'arranger ensemble comme elles pourront: supprimer l'une, c'est faire
offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la
nature.
Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et
affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous
semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté, commun, prétentieux,
vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous
pourrons nous tromper, je l'avoue, et nous tromper gravement; il pourra
nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard
plus perçant et plus sûr nous fera découvrir plus tard des raisons
d'admirer; mais qu'y faire? l'erreur est le redoutable privilège des
êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de
liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit
de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et
qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes
n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de
préconiser, au nom du goût, une tolérance universelle, une prodigalité
banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui, en peu de
temps, émousse et supprime le sens même du beau.
/$
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
$/
En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un
appétit goulu, et quand on me vante le _grand goût_ de quelqu'un, il
me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom de
Grandgousier, père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé
aux libres esprits de faire leur tour du monde pour se donner le
spectacle des littératures diverses dans leur variété infinie, ajoute:
«Il faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout
compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois
et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages
sans fin. L'esprit poétique n'est pas le _Juif errant._»
Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on ne perd rien à être
difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les
connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse de leur
organisation rendent le plus sensibles à toutes sortes de défauts.
Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun talent
pour peindre le mon le matériel; quand il trouve _ridicule_ cette
ode le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse
britannique; quand il ne peut supporter «l'image qu'offrent ces deux
jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et
en soulevant la poussière avec leurs pieds»: il est certain qu'à ce
moment-là Gœthe éprouve moins de plaisir que Mme de Staël, qui traduit
avec enthousiasme cette même ode et proclame _fort heureux_ tout ce
que Gœthe juge ridicule. Mais cet avantage que Gœthe perd un moment,
il le recouvre an centuple le moment d'après, quand la lecture d un
pur chef-d'œuvre de l'art grec fait couler à longs traits dans tous
ses sens et dans son âme des délices que probablement ne goûta jamais
Mme de Staël.
/$
Les délicats sont malheureux;
Rien ne saurait les satisfaire,
$/
a dit La Fontaine: non, ils sont heureux à leurs heures, et ils
préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des esprits faciles
que tout satisfait.
L'antinomie qui rend le problème du goût logiquement insoluble apparaît
aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre l'intelligence
et la sensibilité.
L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne
s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend tout, et, par
la même raison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément: grand
signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues.
«L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts;
qui n'est que juste, est froid.» La sensibilité, au contraire, est une
source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe
de vie.
«Qu'est-ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait,
sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite
de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la
délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, à exagérer, à
mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vrai, du bon
et du beau, à être injuste, à être fou? Multipliez les âmes sensibles,
et vous multiplieriez dans la même proportion les éloges et les blâmes
outrés.» Diderot n'a point tort de maudire la sensibilité comme une
source d'erreurs: mais Mlle de Lespinasse a raison de l'exalter comme
un principe de vie:
«Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis
jamais exclusive, et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme
qui loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je
suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent
le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner; il
portera le calme et la paix dans mon âme; et j'adorerai le passionné
Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme ... je l'aimerai même pour
ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer...
J'admirerai dans Clarisse la noble simplicité de Richardson; et dans
Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son affectation, qui
est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle.
J'aime Racine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux
qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés:
on est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la
sensibilité et le charme de sa diction; et Shakespeare dégoûte, rebute
par la barbarie de son goût; mais aussi on est enlevé, surpris, frappé
de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains
endroits: oh! permettez-moi donc d'aimer l'un et l'autre. J'aime
la naïveté, la simplicité de La Fontaine, et j'aime aussi le fin,
l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfin, je ne finirais point, si
je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon
Plutarque et que j'estime le sévère La Rochefoucauld; j'aime le décousu
de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius...
Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je
sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire:
Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois par jour:
J'aime; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et
je dirai de tout, ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses
neveux: «J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime
mon neveu le cadet parce qu'il est bête.»
La contradiction que Mlle de Lespinasse essayait de se faire pardonner,
l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui choque notre goût
moderne, habitué en ce genre à tous les excès et à tous les paradoxes.
Mais comment concilier l'esprit de largeur, propre à l'intelligence,
avec la sensibilité, lorsque celle-ci, au lieu de tout aimer avec un
généreux enthousiasme, se dégoûte et s'irrite, exclut, préfère et
choisit? Encore une fois je ne concilie point ces deux choses, je
constate seulement leur coexistence et j'en affirme la nécessité. Tout
critique complet doit unir l'intelligence, qui admet tout parce qu'elle
comprend tout, avec la sensibilité, qui a ses étroitesses naturelles.
La critique littéraire n'est pas une science; elle ne possède pas la
certitude logique et elle a de quoi s'en consoler, puisque ce qu'elle
perd de ce côté-là elle le regagne en originalité personnelle, en
éloquence, j'allais dire en invention et en génie: qu'elle prenne
donc franchement son parti d'une condition si acceptable, et qu'elle
réclame en toutes lettres _son droit d'erreur, le droit qu'elle a de se
tromper_, qui n'est autre chose en définitive que le droit même de la
liberté.
Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire
faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne
pour apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce _coin de
talent_, qu'avec un peu de patience, disait Mme de Sévigné, on finit
toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour
comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. Mlle
de Lespinasse a beau dire, elle avait ses limites, elle aussi. Si
nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons
dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre,
auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage
avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer
d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement
les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là: les plus grands et
les plus forts n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une
faiblesse en songeant combien cette faiblesse est naturelle; si
naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors
de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit
au-dessous d'elle une chose insensible.
Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne
foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. Il n'est pas
plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible
qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la
perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur;
celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille,
par Michel-Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les
romantiques clartés de la _lune_ (je répète le refrain de la chanson de
Heine): nous aimons mieux Molière et l'éclat du _soleil._ Qui aime tout
également n'aime rien, et cette belle équité dont il se vante n'est
que l'équité de l'indifférence.
* * * * *
Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire
qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue
du néant de tout dogmatisme, a dit: A quoi bon la sensibilité?
l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut que nuire en mêlant ses
fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles
sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir
_pourquoi_ les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer
de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme!
Et quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner,
d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des
préférences!
L'école _historique_ a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire
cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence
pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de
la science sur des bases solides et positives; mais proscrire la
sensibilité de la critique, c'est _tuer son âme_: malgré tous ses
efforts, l'école historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point
fait.
D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme
raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré
un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie, d'hospitalité
universelle, que celui qui ranime depuis une soixantaine d'années.
Comme elles sont loin de nous ces querelles qui passionnaient nos
pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et
des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons
appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les
romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers.
Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine
des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des
hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires.
Nous sentons que nous sommes «concitoyens de toute âme qui pense[1]»,
et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les
poètes du genre humain.
Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos passions exclusives
et nos idées étroites, un certain type artificiel du beau, appelé
_modèle_ ou idéal, pour y comparer pédantesquement les œuvres que nous
voulons juger: nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours
changeante; nous parcourons sa surface et nous en admirons l'immensité,
nous plongeons dans son sein et nous sommes éblouis des richesses
infinies de cet abîme sans fond.
[1] Lamartine
CHAPITRE IV
LE COMIQUE ET LA POÉSIE DANS MOLIÈRE ET DANS SHAKESPEARE
L'imitation de la nature recommandée par Shakespeare et par
Molière.--Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans
ses comédies.--Comment Molière est supérieur à tous les autres poètes
comiques par la vérité de ses traits.--Rareté des jeux d'esprit
dans son théâtre.--Sérieux de Molière et de l'esprit français.--Que
néanmoins la raison de Molière et du XVIIe siècle n'est pas la plus
haute qui se puisse concevoir.--La poésie de Molière.--Différence entre
la fantaisie et la poésie.--La pastorale dans Shakespeare et dans
Molière.--Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de
Molière.--Poésie du _Misanthrope._
La chose est entendue, il n'y a point d'autre méthode en critique
littéraire que l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls
d'erreur auxquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de
prudence que l'expérience acquiert, avec les lumières que donne
l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Schlegel et
les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit
de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous
leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs
jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et
logiques.
* * * * *
Nous choisirons dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et
les comparer _au point de vue du goût_, quelques parties de leur talent
comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de
dire un mot des idées littéraires de ces deux auteurs.