Les Allemands disent qu'il n'y à point de poésie quand la réalité

est peinte telle qu'elle est, quand la raison gouverne et tempère

l'imagination, quand les mathématiciens, les épiciers, les notaires,

bref les esprits exacts, positifs ou pratiques, ne font pas au poète

l'honneur de ne l'entendre point. Quelle étrange étroitesse! Pourquoi

restreindre le domaine de la poésie à celui de la fantaisie? Pourquoi

défendre à l'imagination de faire alliance avec la raison et, si cela

lui plaît, de se subordonner librement à elle? Pourquoi exclure Molière

du céleste chœur, parce qu'il est le poète, non de quelques rêveurs,

mais de l'humanité, et parce que sa pauvre servante le comprenait

mieux que certains savants? Pourquoi Orgon, Tartuffe, Chrysale, Argan,

Alceste, seraient-ils des objets moins dignes de la poésie qu'Obéron,

Titania, Fleur-des-Pois ou Grain-de-Moutarde? Pourquoi «la lune» enfin

serait-elle plus poétique que «le soleil»?

Mieux vaut s'en tenir aux vieilles définitions de la philosophie

grecque et appeler la poésie une _imitation belle_ avec Aristote, ou

avec Platon une _création_: cela ne veut pas dire grand'chose et ne

mène pas bien loin; mais, au moins, cela est vrai.

On voit à présent toute la vanité de la méthode qui consiste à

déterminer l'_idée_ de la comédie pour montrer que Molière est ou n'est

pas comique, et à définir celle de la poésie pour faire voir qu'il est

ou n'est pas poète [9]. Ce que je reproche aux critiques allemands, ce

n'est point de préférer Shakespeare ou Aristophane à Molière, c'est

d'avoir la prétention de fonder leur préférence sur la plus petite

raison de l'ordre scientifique et logique. On est toujours libre de

ne pas trouver une sauce excellente; mais, si nous la trouvons bonne,

c'est perdre son temps et sa peine que de nous démontrer qu'elle

est mauvaise et qu'une autre vaut mieux, soit d'après les règles du

cuisinier grec, comme le voulait l'ancien dogmatisme, soit d'après

l'idée de la sauce en général, comme le fait le nouveau.

Je me propose, toujours sur les pas de Molière et de Kant, de montrer

dans le chapitre qui va suivre qu'il n'y a point d'autre principe

de la critique littéraire que le goût, c'est-à-dire le libre choix

de l'intelligence, avec tous ses périls d'erreur, avec l'esprit de

prudence et les autres qualités que l'expérience et l'éducation peuvent

lui faire acquérir, mais sans rien absolument qui relève de la science

ni de la logique, sans gage aucun de certitude.

[1] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, chap. III.

[2] Voy. _Shakespeare et les Tragiques grecs_, chap. VI.

[3] M. Ribot a parfaitement senti et rendu cette poésie des grands

métaphysiciens originaux: «Quand on lit les grands métaphysiciens,

Schelling ou Hegel, on éprouve, même sans croire à leurs hypothèses,

une impression puissante comme celle que donne la grande poésie. On

se sent sur une haute montagne, dans un air très raréfié, à peine

respirable, mais en vue d'un immense horizon.» _Schopenhauer_, p. 176.

[4] 1re scène des _Nuées._

[5] Calderon, _Maison à deux portes._

[6] Voy. _Drames et poèmes antiques de Shakespeare_, p. 327 et suiv.

[7] Voy. plus haut, p. 13.

[8] Page 20.

[9] C'est en suivant une méthode exactement pareille que Lessing,

grand définisseur, a porté sur La Fontaine un jugement célèbre par son

impertinence. Il a défini la fable, et, en vertu de sa définition, il

a démontré que l'auteur des _Animaux malades de la peste_ n'est pas un

bon fabuliste.

CHAPITRE III

ANALYSE OU JUGEMENT DE GOUT

Comment Molière définit le goût dans _la Critique de l'École des

femmes._--Liberté du jugement de goût; sens et limites de cette

liberté: union nécessaire du goût avec l'intelligence.--Comment

se fait la culture du goût.--Les classiques.--Que le goût ne peut

rien prouver logiquement, et que néanmoins il doit raisonner;

fausseté de la maxime _De gustibus non disputandum._--Double

sens de ce mot, _perfectionnement_ du goût: 1° élargissement; 2°

épuration.--Impossibilité de concilier théoriquement ces deux

choses, et nécessité de les admettre l'une et l'autre.--Antinomie de

l'intelligence et de la sensibilité.--Que la sensibilité est l'âme

de la critique; prétention vaine de l'école historique, qui veut

la supprimer.--Services immenses rendus d'ailleurs à la critique

littéraire par la connaissance de l'histoire.

Molière, dans _la Critique de l'École des Femmes_, définit ainsi le

goût:

«Du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on se

fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement

des choses que tout le savoir enrouillé des pédants.»

Cette _manière d'esprit_ me remet en mémoire ce que Socrate, dans

Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout

de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la

rhétorique n'est ni un art ni une science, et l'appelle une espèce de

routine, ἐμπειριά τιζ. Car, dit-il, «c'est l'instinct qui la dirige

et non des principes. Et, par les dieux, Polus! si je ne craignais de

faire de la peine à Gorgias, je te dirais une chose; mais j'ai peur

que ce ne soit un peu impoli.--Quelle chose donc, Socrate, s'il te

plaît?--C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre

que la cuisine.» La critique littéraire n'est point une science, et, ne

lui en déplaise, ce n'est pas un art non plus: c'est un métier, «une

espèce de routine»; le principe ou, pour mieux dire, l'instinct qui la

dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le _goût._

A égale distance de l'homme de goût se trouvent: d'une part le pédant,

qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression

directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des

théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la

sensation pure dans ce qu'elle a de superficiel.

Le sot est celui qui, à une représentation de _l'École des Femmes_,

par exemple, voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un

lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non

parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce

que c'est un coup; le sot est encore celui qui, entendant le même

Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime:

/$

Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?

$/

n'est point frappé de l'incomparable beauté du trait, mais ne prend

plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme.

Qu'un acteur, traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et

tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la

comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce

_sot_, en trois lettres qui disent tout, on le rencontre assez souvent

pour que tout le monde le connaisse; il se nomme «le marquis» dans _la

Critique de l'École des Femmes._

Nous connaissons à fond le pédant, nous avons tout à l'heure étudié et

critiqué son rôle; dans Molière, son nom est «monsieur Lysidas».

Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du

pédant, voici maintenant la personne de goût: c'est celle qui, ayant

un simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit

Molière, et nous pouvons ajouter par le commerce des livres, «se laisse

aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles». Dans

_la Critique de l'École des Femmes_ il y a un homme de goût. Dorante,

et une femme de goût, Uranie.

Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dît: «Peut-on souffrir une pièce

qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le

nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour

montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action; et dans

cette comédie-ci il ne se passe point d'actions; et tout consiste en

des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.» Que répond Dorante?

«Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du

sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à

la personne intéressée, à Arnolphe, qui par là entre à tous coups

dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque

nouvelle, toutes les mesures qu'il peut pour se parer du malheur qu'il

craint.--Pour moi, ajoute Uranie, je trouve que la beauté du sujet de

_l'École des Femmes_ consiste dans cette confidence perpétuelle; et ce

qui me paraît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et

qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par

un étourdi qui est sou rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui

arrive.»

M. Lysidas avait dit encore: «Est-il rien de si peu spirituel ou, pour

mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et

surtout celui des _enfants par l'oreille_?»--«L'auteur, répond Dorante,

n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une

chose qui caractérise l'homme.»

«La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est-elle

pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?»--«Pour

la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont

trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison,

et de même qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant sou voyage, par la

pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa

porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par

les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions.»

Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir

que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à

répondre à ceux qui l'attaquent: «Cette comédie est fort belle; je la

trouve fort belle; n'est-elle pas en effet la plus belle du monde?» Ils

rendent compte de leur sentiment: ils jugent, ils raisonnent; ils ont

une réponse nette et précise à toutes les objections du dogmatisme.

Comment cela peut-il se faire? D'où viennent tant de fins aperçus, dont

la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation

du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression

agréable qui leur fait goûter _l'École des Femmes_, et les remarques

si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur

dramatique des récits d'Agnès et d'Horace, sur la logique profonde de

l'art de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce

qu'on appelle ses plaisanteries? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils

su tirer toutes ces choses du seul fait d'être émus et d'admirer?

L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec

l'intelligence; mais les lois de cette union, les conditions qui

régissent les rapports de l'intelligence et du goût sont obscures.

* * * * *

Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique,

ni par conséquent de nécessaire; il ne se fonde point (pour parler

le langage de Kant) sur un concept, c'est-à-dire sur une idée qui,

s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence

forcée. Mais, de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus

principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières

de l'intelligence qu'on appelait autrefois _règles_ et qu'on appelle

aujourd'hui _idéal, théories_, etc., il ne s'ensuit pas que le goût

soit indépendant de l'intelligence en général; au contraire: «Par cela

même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des

concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de

toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin

d'une culture générale.»

Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence

cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût; le

logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces

idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût: la

véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme

distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans

savoir comment, de même qu'on respire sans effort et sans en avoir

même conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce

nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de

l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté,

qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter

toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à

quelque chose: si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions; si ce

n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance et à ses

préjugés: en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une

servitude inconsciente. Le goût, affranchi des règles tyranniques et

des formules étroites, doit donc, s'il ne veut pas retomber dans une

servitude pire encore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale

de l'intelligence.

* * * * *

Comment se fait la culture générale du goût? Elle se fait au moyen

d'une étude comparée, aussi étendue et aussi approfondie qu'il se peut,

des formes diverses que le beau a revêtues dans les différents âges et

chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve,

«son tour du monde», et se donner le spectacle des diverses

littératures dans leur infinie variété.

Parmi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle,

il y en a quelques-unes qui se recommandent particulièrement à notre

attention par l'admiration générale et durable dont elles sont l'objet

dela part des hommes. Cette admiration _générale et durable_ est le seul

indice extérieur que nous possédions pour savoir où est le beau, en

dehors de l'impression produite sur notre sensibilité, et rien n'est

plus faible qu'un tel criterium; car le consentement des hommes est

sujet à des variations importantes et même à de complets revirements.

L'histoire des réputations littéraires est à tout le moins l'histoire

d'une onde, quand elle n'est pas l'histoire d'un flux et d'un reflux.

Le XVIIIe siècle ne mettait pas Corneille à son rang et estimait Racine

un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui; Shakespeare

est, de nouveau, très vivement discuté depuis quelques années, et

les attaques de ses adversaires rencontrent une faveur secrète dans

le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections; la gloire

d'Homère lui-même a eu ses périodes d'éclipse ou d'épreuve; le XIXe

siècle n'a ni grandi ni diminué Molière, mais on a vu se produire, sous

l'influence du romantisme, un changement de point de vue très curieux

dans l'évaluation comparative de ses œuvres: deux comédies, _le Malade

imaginaire_ et _Don Juan_, ont acquis de nos jours une valeur que nos

pères ne songeaient pas à leur attribuer.

Les écrivains dont les œuvres se recommandent ainsi par une

beauté _relativement universelle et éternelle_ (si ces expressions

contradictoires peuvent être hasardées), constituent dans la république

des lettres l'élite de ceux qu'on nomme les _classiques._ «On vante

avec raison, dit Kant, les ouvrages des anciens comme des modèles, les

auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains,

comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple...

Le goût a besoin d'apprendre par des exemples ce qui, dans le progrès

général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut

pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses

premiers essais.»

Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels

surtout le goût doit se former; mais les _classiques_ ne sont pas

les _anciens_ seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas

suffisamment large. Ce qui fait que la plupart des définitions de ce

mot sont si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments

négatifs, des conditions de régularité, de sagesse, de pondération, de

mesure, qui les rendent étroites et exclusives. Sainte-Beuve l'a senti,

et dans sa charmante causerie intitulée: «Qu'est-ce qu'un classique?»

cherchant pour ce terme une définition _flottante et généreuse_, il dit

excellemment:

«Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un

auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le

trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque

mérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans

ce cœur où tout semblait connu et exploré; qui a rendu sa pensée, son

observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais

large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé

à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le

monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique,

aisément contemporain de tous les âges.»

Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux

encore à Shakespeare qu'à Racine. «Les plus grands noms qu'on aperçoit

au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le

plus certaines idées restreintes qu'on a voulu donner du beau et du

convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple?

Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde; mais

du temps de Pope, il ne l'était pas.» Il en est de Molière comme de

Shakespeare. «Le moins classique, en apparence, des quatre grands

poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus

qu'on ne l'estimait; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins

classique après lui semblait La Fontaine; et voyez après deux siècles

ce qui, pour tous deux, en est advenu: bien avant Boileau, même avant

Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus

féconds et les plus riches pour les traits d'une morale universelle?»

Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un

étranger a naturellement plus de prix que toutes celles qu'il reçoit

de la main des Français, et je ne veux pas manquer cette occasion de

citer Gœthe de nouveau:

«Il ne faut pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe,

mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé

depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a

quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le

plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques.

Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà

les qualités qui règnent chez lui avec une harmonie parfaite; quel

plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?... Molière est un homme

unique; ses pièces touchent à la tragédie. Son _Avare_, où le vice

détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une

profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans

une pièce de théâtre chaque situation doit être importante en elle-même

et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le

_Tartuffe_ est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la

première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir

des événements graves. L'exposition de _Minna de Barnhelm_ de Lessing

est fort belle aussi; mais celle du _Tartuffe_ est unique au monde,

c'est en ce genre ce qu'il y a de plus excellent.»

L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et

particulièrement des formes classiques: voilà donc le moyen de

cultiver le goût, cette «manière d'esprit qui, sans comparaison, juge

plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants»;

ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec

l'esprit géométrique.

* * * * *

Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur

la finesse de Dorante et d'Uranie; et, réciproquement, la finesse de

Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas.

En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent

rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le

goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées

aune réciproque impuissance, «On voit à peine les choses de finesse,

écrit Pascal; on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines

infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes

... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on

n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de

l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard,

et non par progrès de raisonnement.»

M. Lysidas, je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière

n'est ni un comique ni un poète, à peu près comme on démontre le carré

de l'hypoténuse: Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse,

ne sont pas de cette force; il leur est absolument impossible de

prouver que Molière est un poète comique; mais ils s'y résignent, en

considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les

plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle,

et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne

faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves

les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et

pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement; les

preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour

M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait

par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle.

Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes,

sains de cœur et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire

ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles

et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne reconnaissent pas le génie de

Molière dans _le Misanthrope_, ne le découvrent point dans les analyses

de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament,

ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept

couleurs.

Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non.

Quel que soit le peu d'effet immédiat de ses arguments, il a le droit

et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point de fondement

logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir

l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler

du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même

un peu intolérante: c'est là un caractère distinctif, essentiel, du pur

jugement de goût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique

que la maxime: _De gustibus non disputandum._

«Il est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien

convaincre: un jugement de goût en matière de beau _exige de chacun_

la même satisfaction, sans se fonder sur un concept; et ce droit à

l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons

une chose _belle_, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous

viendrait jamais à la pensée d'employer cette expression; nous

rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans

concept; car en fait d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et

nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement

de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la

beauté... Le goût esthétique _exige l'universalité_ pour chacun de

ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas

sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait

dans les cas particuliers.»

Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à

personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de _la Critique

de l'École des Femmes_, et supposons que cette femme d'esprit ait

invité à sa table quelques critiques allemands.

Molière et Shakespeare · 第 6 / 20 段