Le roi de Navarre et trois seigneurs de sa suite font vœu, on ne sait

pourquoi, de consacrer trois années à l'étude, de ne point voir de

femme durant tout ce temps, de ne dormir que trois heures par nuit, de

jeûner complètement un jour par semaine et de ne manger qu'un plat les

autres jours. Il est manifeste que ce serment n'est pas sérieux, et

dès le début de la comédie les quatre partenaires se trouvent placés

dans des conditions telles, qu'ils sont obligés par la force des choses

de le violer partiellement. A dater de cet instant, la situation a

entièrement perdu le peu d'intérêt qu'elle pouvait avoir. Ils ne

tardent pas à se parjurer tout à fait et à se moquer ouvertement de

leurs vœux: «Considérons ce que nous avons juré: jeûner, étudier, et

ne pas voir de femme! Autant d'attentats notoires contre la royauté de

la jeunesse. Dites-moi, pouvons-nous jeûner? Nos estomacs sont trop

jeunes, et l'abstinence engendre les maladies. En jurant d'étudier,

chacun de nous a abjuré le vrai livre... Les femmes sont les livres et

les académies... L'amour enseigné par les yeux d'une femme se répand,

rapide comme la pensée, dans chacune de nos facultés; à toutes nos

forces il donne une force double en surexcitant leur action et leur

pouvoir, etc., etc.»

Cette tirade, quoique d'une longueur excessive, est juste et

spirituelle; mais l'absence de tout sérieux, de toute naïveté dans les

rôles, est évidemment la cause principale de l'insipidité de _Peines

d'amour perdues_ en tant que comédie.

Falstaff est un autre exemple, et le plus intéressant qu'on puisse

produire, d'un personnage comique qui ne se prend pas au sérieux,

s'associe au rire qu'il excite et se moque de lui-même. «Que

voulez-vous? dit ce bon vivant, c'est ma vocation; et ce n'est

pas péché pour un homme que de suivre sa vocation. Si, dans létal

d'innocence, Adam a failli, que peut donc faire le pauvre John Falstaff

dans ce siècle corrompu? Vous voyez bien qu'il y a plus de chair chez

moi que dans un autre, partant, plus de fragilité.» «Me voici, moi,

dit-il encore, le plus vieux et le plus gros des honnêtes gens qui en

Angleterre aient échappé à la potence!»

Je me contente ici d'indiquer ce trait du caractère de Falstaff; pour

peu que j'insistasse à présent sur ce point, je toucherais à une

question réservée, et que je désire garder intacte à cause de son

importance: la question du genre d'esprit nommé _humour_ et de la

littérature humoristique. Hegel, dans la page citée tout à l'heure, a

confondu, je crois, deux choses très différentes: _l'humour_ et le

comique proprement dit.

La théorie hegelienne de la comédie ressemble beaucoup au fond à celle

de Guillaume Schlegel. Elles aboutissent toutes de deux à cette même

conclusion absurde, mais logique, que le prix de l'art appartient à des

farces telles que _le Roi de Cocagne, l'Œil crevé_, etc., et que le

théâtre des Folies-Dramatiques est plus vraiment comique que celui de

la Comédie-Française! Qui se serait attendu à tant de légèreté de la

part des doctes professeurs allemands? J'aime bien _l'Œil crevé_ dans

son genre, et je serais fâché que ce genre n'existât point; seulement

je ne crois pas qu'il y ait des raisons logiques et scientifiques de

penser que cette pièce réalise mieux que _le Misanthrope_ l'idéal de la

comédie: c'est ce que je me propose de montrer dans le chapitre qui va

suivre.

[1] Il y a de très honorables exceptions, parmi lesquelles il convient

principalement de nommer MM. Devrient, Arndt, Schweitzer, Lotheissen,

Laun, Paul Landau, Léopold de Ranke, sans reparler de M. Humbert.

[2] Dans son intéressant volume sur _Henri Heine et son temps_, M.

Louis Ducros rend à Schlegel ce bel hommage: «Il avait réussi à faire

passer dans la langue allemande les beautés du théâtre espagnol et

des poésies italiennes; mais surtout, par son théâtre de Shakespeare,

que Heine appelle «un chef-d'œuvre incomparable», il s'était montré,

le mot n'est que juste, traducteur de génie... Schlegel a si bien

réussi à faire entrer Shakespeare tout vivant, à l'incorporer dans

la littérature allemande, que David Strauss a pu dire, dans son

remarquable essai sur Schlegel: «L'Homère de Voss et le Shakespeare de

Schlegel sont devenus les fondements de notre culture esthétique.»--Il

est vrai que M. Ducros appelle Schlegel un peu plus loin «le plus grand

fat qu'ait produit la littérature allemande».

[3] Ce discours ne put être prononcé, parce que la critique, dit-on au

récipiendaire, n'était pas de mise dans un discours académique.

[4] _Cours d'Esthétique_, traduit par M. Bénard, t. V.

[5] Rambert.--_Corneille, Racine et Molière._

CHAPITRE II

CRITIQUE DU DOGMATISME EN LITTÉRATURE

_La Critique de l'École des femmes_ de Molière et la _Critique du

jugement_ de Kant.--L'ancien et le nouveau dogmatisme.--Critique

de l'idée _a priori_ ou rationnelle de la comédie.--Critique de

l'idée du beau.--Critique de l'idée _a posteriori_ ou empirique de

la comédie.--Critique de l'idée de la poésie.--Vanité de la méthode

dogmatique.

Nous venons de voir à l'œuvre la méthode par laquelle on prouve, en

vertu de certains principes généraux dogmatiquement formulés d'avance,

que Molière est un assez méchant poète comique, tandis qu'Aristophane

et Shakespeare sont les vrais maîtres dans l'art de la comédie. On

pourrait, par le même procédé, prouver tout aussi pertinemment le

contraire et réfuter ainsi d'une façon indirecte les paradoxes de

l'école allemande. Mais ce n'est pas ce que je me propose de faire.

J'aime mieux entreprendre franchement la critique du dogmatisme en

littérature, et montrer que dans les jugements de l'ordre esthétique

rien ne relève de la science et tout dépend du goût.

Ce n'est pas une petite satisfaction, pour celui qui veut faire cet

utile travail, de sentir qu'il a pour lui Shakespeare et Molière.

Shakespeare, nous l'avons vu ailleurs, professait à l'égard de toutes

les doctrines littéraires la plus superbe indifférence[1]. Le grand

esprit de Molière pensait de même sur ce point. Tous ses principes de

critique sont résumés dans le dialogue suivant de Dorante et d'Uranie,

les deux personnages sensés et sérieux de la délicieuse petite comédie

intitulée _la Critique de l'École des femmes._

«DORANTE.--Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les

règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrappé

son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse

sur ces sortes de choses, et que chacun ne soit pas juge du plaisir

qu'il y prend?

URANIE.--J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux

qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les

autres, font des comédies que personne ne trouve belles.

DORANTE.--Et c'est ce qui marque, Madame, comme on doit s'arrêter

peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont

selon les règles ne plaisent pas et que celles qui plaisent ne soient

pas selon les règles, il faudrait de nécessité que les règles eussent

été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent

assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que

l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux

choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de

raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir.

URANIE.--Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si

les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne

vais point demander si j'ai eu tort et si les règles d'Aristote me

défendaient de rire.

DORANTE.--C'est justement comme un homme qui aurait trouvé une sauce

excellente, et qui voudrait examiner si elle est bonne sur les

préceptes du _Cuisinier français._

URANIE.--Il est vrai, et j'admire les raffinements de certaines gens

sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.

DORANTE.--Vous avez raison, Madame, de les trouver étranges, tous ces

raffinements mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits

à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes

choses; et jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver

rien de bon sans le congé de messieurs les experts.»

Cette petite comédie de Molière est l'image la plus charmante et la

plus vraie de la grande et éternelle comédie de la critique. On y voit

un savant, M. Lysidas, qui dit exactement comme Guillaume Schlegel:

«Ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies.» On y

voit une femme d'esprit, Élise, dont l'agréable ironie traduit bien

l'impression que les élégants sophismes de Schlegel ont dû faire

sur l'esprit de plus d'un lecteur: «Mon Dieu! que tout cela est dit

élégamment! J'aurais cru que cette pièce était bonne; mais Madame a

une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si

agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.» Et

n'est-ce pas Hegel que Dorante désigne lorsqu'il parle des personnes

que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de

lumières?

* * * * *

La fausse méthode contre laquelle Molière protestait par la bouche de

Dorante est abandonnée depuis longtemps, un autre abus lui a succédé;

mais l'argumentation de Dorante reste éternellement bonne et prévaudra

toujours contre tous les dogmatismes.

Le dogmatisme littéraire du XVIIe siècle invoquait non

la raison, mais l'autorité, l'autorité d'Aristote d'abord et des

autres anciens; puis, chose bizarre, celle des Pères de l'Église,

d'Heinsius, de Grotius, et de tous les savants de quelque renom qui

avaient pu glisser dans leurs énormes in-folio une pensée relative

à la poésie. En ce temps-là, prouver une proposition quelconque sur

l'art, c'était purement et simplement citer une autorité à l'appui; le

mot _preuve_ n'avait pas d'autre sens dans la langue de la critique au

XVIIe siècle.

Boileau s'étonne, dans la troisième préface de ses œuvres, que l'on

_ose_ combattre les règles de son _Art poétique_, après qu'il a déclaré

que c'était une traduction de celui d'Horace. Racine avait trop

d'esprit pour s'engager avec une confiance aveugle dans cette voie;

cependant, lorsqu'une de ses tragédies avait réussi, il expliquait très

bien son succès par les règles: «Je ne suis point étonné, écrit-il dans

la préface de _Phèdre_, que ce caractère ait eu un succès si heureux du

temps d'Euripide, et qu'il ait encore si bien réussi dans notre siècle,

puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la

tragédie.» Et dans la préface de _Bérénice_: «Je conjure mes critiques

d'avoir assez bonne opinion d'eux-mêmes pour ne pas croire qu'une pièce

qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument

contre les règles.»

Molière poussait le scepticisme peut-être un peu plus loin que Racine,

pas aussi loin pourtant qu'on serait tenté de le croire. Il n'allait

pas jusqu'à prétendre que les fameuses règles pussent être fausses; il

soutenait seulement que la connaissance n'en était point utile, si ce

n'est pour fermer la bouche aux pédants:

«Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez

les ignorants et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous

ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères

du monde; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que

le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend

à ces sortes de poèmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces

observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace

et d'Aristote.» Quand Lysidas dit à Dorante: «Enfin, Monsieur, toute

votre raison, c'est que _l'École des femmes_ a plu; et vous ne vous

souciez point qu'elle soit dans les règles, pourvu...--Tout beau! M.

Lysidas, interrompt Dorante avec feu, je ne vous accorde pas cela. Je

dis bien que le grand art est de plaire, et que, cette comédie ayant

plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle

et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, _je soutiens

qu'elle ne ne cite contre aucune des règles dont vous parlez._ Je les

ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre, et je ferais voir aisément que

peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que

celle-là.» Dorante prend contre le marquis la défense des jugements

du parterre, «par la raison qu'entre ceux qui le composent _il y en a

plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles_, et

que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se

laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni

complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.»

Mais rien n'égale, en présence des règles et de l'autorité, la

soumission crédule de notre grand Corneille. Il repousse avec

indignation le système de défense adopté par les plus zélés partisans

du _Cid_: «Ils se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes les

objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu que _le Cid_ fût

selon les règles d'Aristote, et qu'Aristote en avait fait pour son

siècle et pour des Grecs, et non pour le nôtre et pour des Français

Cette erreur n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi... Certes,

je serais le premier qui condamnerais _le Cid_, s'il péchait contre

les grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe.»

Dans le même écrit, la préface du _Cid_, Corneille appelle la poétique

d'Aristote un traité _divin._ Par une subtilité qui était bien dans la

nature de son génie, ce naïf grand homme avait besoin de trouver dans

les anciens des exemples et des règles pour faire autrement que les

anciens, et il voulait leur rester soumis en leur désobéissant. Voici

comment il justifie l'une de ses pièces, _Don Sanche_, d'être sans

modèle dans l'antiquité: «L'amour de la nouveauté était l'humeur des

Grecs dès le temps d'Eschyle, et, si je ne me trompe, c'était aussi

celle des Romains.

/$

Nec minimum meruere decus, vestigia græca

Ausi deserere.

$/

Ainsi, j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en

a point.»

L'histoire des erreurs de l'esprit humain n'offre pas de page plus

curieuse que cette longue aberration du monde lettré au sujet

d'Aristote et de sa _Poétique._ Aristote n'avait pu faire et sans doute

n'avait voulu faire que la poétique des Grecs, et des Grecs de son

temps. C'est à peine si, par le regard divinateur du génie, il pouvait

entrevoir une bien faible partie du développement futur de la poésie

en Grèce, sans qu'il put aucunement prétendre à lui imposer à l'avance

des lois; quant à la marche de l'art à travers les âges, elle était

tout à fait hors de ses conjectures commode sa juridiction. Cependant

les générations successives ont pris les informations de sa _Poétique_

sur les poètes qui l'avaient précédé pour autant d'arrêts définitifs

réglant la forme de toute la poésie à venir, et ce document d'histoire

a conservé jusqu'au XVIIIe siècle l'autorité d'un code dans

la république des lettres.

Lessing, grand polémiste, critique de beaucoup de sensibilité et de

talent, mais trop étroitement renfermé dans les questions de métier

et de main d'œuvre pour ne pas mériter, lui aussi, le reproche fait à

Schlegel par Gœthe de ne jamais voir dans les ouvrages dramatiques que

le squelette de la fable et son arrangement extérieur, Lessing gardait

encore dans son intégrité le culte d'Aristote, «Je n'hésite pas à

déclarer, écrit-il vers la fin de sa _Dramaturgie_, dût-on se moquer de

moi en ce siècle de lumière, que je tiens la _Poétique_ d'Aristote pour

aussi infaillible que les éléments d'Euclide. Les principes n'en sont

ni moins vrais ni moins sûrs que ceux d'Euclide; seulement ils sont

moins faciles à saisir et par conséquent plus exposés à la chicane. Et

particulièrement pour la tragédie, puisque le temps nous a fait la

grâce de nous conserver à peu près toute la partie de la _Poétique_

qui la concerne, je me fais fort de prouver victorieusement qu'elle

ne saurait s'écarter d'un seul pas de la direction qu'Aristote lui

a tracée sans s'éloigner d'autant de sa perfection.» Voilà l'ancien

dogmatisme dans toute sa ferveur et sa roideur.

Notre siècle a enfin renversé l'idole, puis il l'a relevée avec un soin

respectueux et intelligent, en la cataloguant à son numéro d'ordre dans

sa collection d'antiques. L'ancien temple de la superstition est devenu

un musée. Nous ne croyons plus à l'«infaillibilité» d'Aristote. Ses

doctrines littéraires ont perdu pour nous leur autorité singulière et

absolue; objet de curiosité érudite plutôt que d'indispensable étude,

nous ne sommes plus obligés même d'en tenir compte, et nous écrivons

librement sur l'art sans nous inquiéter de ce que le philosophe grec a

pu dire. Les théories de ce sage se trouvent-elles d'accord avec les

nôtres, nous louons hautement la sagacité extraordinaire de son perçant

génie; sommes-nous d'un autre avis que cet ancien, nous trouvons cela

tout naturel, et celui que nos pères révéraient comme un oracle ou

comme un dieu à cause de son antiquité, c'est à cause de son antiquité

que nous l'excusons et lui pardonnons ses erreurs.

L'opinion générale du XIXe siècle sur la _Poétique_

d'Aristote est assez fidèlement exprimée dans cette note de M. Cousin:

«On ne peut dire le mal qu'a fait à la poésie nationale l'admiration

dont se prirent les pédants d'autrefois, à la suite de ceux d'Espagne

et d'Italie, pour cet ouvrage d'Aristote, assez médiocre en lui-même,

sauf quelques parties qui tranchent fort sur tout le reste. Cette

Poétique, qu'on a voulu imposer à l'Europe entière, n'est pas autre

chose, en ce qui concerne le drame, que la pratique du théâtre grec,

ou plutôt d'un bien petit nombre de pièces de ce théâtre, érigée en

théorie universelle: comme si une poésie éteinte depuis deux mille ans

pouvait servir de type à la poésie d'une autre nation, et d'une nation

chrétienne et moderne!»

Le principe d'autorité est ruiné aujourd'hui, on ne se survit qu'à

peine à lui-même chez quelques rares revenants d'un autre âge. Le

dogmatisme moderne ne prétend plus que l'excellence d'une comédie

consiste dans sa conformité avec les règles posées par les anciens;

il soutient qu'une comédie est bonne lorsqu'elle est conforme à

l'idéal de la comédie: en conséquence, il détermine _l'idéal de la

comédie_ et montre que Molière n'est pas comique, il définit _l'idée

de la poésie_ et fait voir que Molière n'est pas poète. Mais je crois

que sa méthode, plus rationnelle que par le passé, n'est pas moins

chimérique, et qu'il fait toujours comme un homme qui voudrait vérifier

«si une sauce est bonne sur les préceptes du _Cuisinier français_,»

au lieu d'en faire l'essai sur son palais et sur sa langue. L'unique

différence, c'est qu'autrefois le chef de cuisine était un Grec,

qui s'appelait Aristote, tandis que les pédants nouveaux composent

eux-mêmes leurs recettes, leurs formules et leur dogmes au fond des

laboratoires de l'Allemagne.

Les comparaisons de l'ordre culinaire sont naturelles et presque

inévitables toutes les fois qu'on agite la question du goût esthétique.

Le livre de «haulte gresse» auquel Dorante fait allusion dans _la

Critique de l'École des femmes_ était l'œuvre d'un sieur de la Varenne,

écuyer de cuisine de M. le marquis d'Uxelles; il avait paru en 1651 à

Paris sous ce titre: «_Le Cuisinier Français_, enseignant la manière

de bien apprêter et assaisonner toutes sortes de viandes grasses et

maigres, légumes, pâtisseries et autres mets qui se servent tant sur

les tables des grands que des particuliers, avec une introduction pour

faire des confitures.»

Le fondateur de la philosophie critique au XVIIIe siècle,

Emmanuel Kant, dans sa _Critique du Jugement_, dit exactement comme

Molière: «On peut bien m'énumérer tous les ingrédients qui entrent

dans un certain mets et me rappeler que chacun d'eux m'est d'ailleurs

agréable, en m'assurant de plus avec vérité qu'il est très sain: je

reste sourd à toutes ces raisons, je fais l'essai de ce mets sur ma

langue et sur mon palais, et c'est d'après cela et non d'après des

principes universels que je porte mon jugement... Les critiques ont

beau raisonner d'une manière plus spécieuse que les cuisiniers, le

même sort les attend; ils ne doivent pas compter sur la force de leurs

preuves pour justifier leurs jugements... Il semble que ce soit là une

des principales raisons qui ont fait désigner sous le nom de _goût_

cette faculté du jugement esthétique.»

On pourrait faire une édition de _la Critique de l'École des femmes_

avec un commentaire perpétuel de Kant. Le grand ouvrage auquel

j'emprunte cette citation, et dont je continuerai à m'inspirer, n'est

que la traduction en langue philosophique des principes pleins de bon

sens que Molière a placés dans la bouche de Dorante et dans celle

d'Uranie.

* * * * *

On peut déterminer l'_idée_ de la comédie de deux manières: _a

posteriori_, c'est-à-dire d'après les œuvres des comiques; ou _a

priori_, c'est-à-dire d'après les considérations de la raison.

L'esthétique allemande définit la comédie _a priori._

Commençons par être juste envers elle et ne lui prêtons pas une

absurdité gratuite; elle est assez riche de ce côté-là sans que nous

ajoutions à son avoir. Pour introduire un élément _a priori_ dans

la définition de la comédie, il n'est point nécessaire de faire

complètement abstraction des œuvres des comiques. Il serait impossible

au logicien le plus hardi de faire ainsi table rase de toutes ses

connaissances littéraires. Quoi de plus inconcevable qu'une définition

_a priori_ de la comédie, si cette définition devait être absolument

pure de toute donnée empirique? Comment une idée qu'Aristophane,

Ménandre, Shakespeare, Molière ont mis plus de vingt siècles à composer

partie par partie, sortirait-elle en un seul bloc du cerveau d'un

penseur allemand, comme Minerve armée de pied en cap s'élança de la

tête de Jupiter? Une définition _a priori_ de la comédie ne saurait

donc être une création de la raison pure; mais qu'est-ce alors? Voici,

je pense, ce qu'il convient d'entendre par là.

Un os, un fragment d'os suffit, dit-on, à la science et au génie pour

reconstruire l'animal entier. Si, devant un fragment de la comédie

universelle, le théâtre d'Aristophane, par exemple, ou bien encore

l'ensemble du théâtre comique depuis son origine sur notre globe

jusqu'à nos jours, nous avons et l'idée de ce fragment et celle de

quelque chose de plus, que ce fragment ne contient pas, _ce quelque

chose de plus_ est une notion _a priori._ Dans cette hypothèse, quel

avantage n'aurions-nous pas sur Aristote! Le pauvre Stagyrite ne

possédait qu'un os, la comédie antique; au lieu que nous, par notre

vaste connaissance de la comédie chinoise, russe, grecque, latine,

espagnole, anglaise, française, allemande, italienne, etc., nous sommes

en mesure de composer bien plus facilement l'idée totale de la comédie.

Toute la question est de savoir si nos notions idéales dépassent en

fait ou peuvent dépasser les données de la réalité.

Voilà ce que j'entends par une définition _a priori_ de la comédie, et

ce sens est évidemment le meilleur.--En voici un autre qui est moins

bon. J'ai peur que ce ne soit le sens allemand.

Il y a des maladies qui nous font perdre partiellement la mémoire;

nous nous souvenons nettement de certaines choses, point du tout de

quelques autres, confusément de la plupart. Cette dernière condition

est justement celle de certaines définitions _a priori._ Une profonde

méditation philosophique a pour effet, en nous entretenant d'idées

pures, d'affaiblir en nous, sans l'effacer complètement, le souvenir

de la réalité. Alors, par une application nouvelle du principe de

contradiction, les choses que nous nous représentons avec netteté nous

servent à reconstruire _a priori_ quelques-unes de celles dont l'image

est devenue confuse.

Prenons un exemple, et supposons que deux naturalistes, bons logiciens,

aient perdu, à la suite d'une maladie, le souvenir net et complet de

la nature. Ils profiteront sur-le-champ de cette heureuse circonstance

pour écrire _a priori_ l'histoire naturelle, et pour communiquer ainsi

à certaines parties de cette science un caractère nouveau de certitude

rationnelle que l'empirisme est incapable de lui donner. Arrivés à

la définition du singe, ils se rappelleront confusément que le singe

est un animal _comique_, dont l'aspect donne envie de rire; mais tous

les caractères de la bête seront entièrement sortis de leur mémoire:

précieuse condition pour l'exercice de la logique. Voici à peu près

comme ils pourront raisonner.

Molière et Shakespeare · 第 4 / 20 段