Il n'y avait, dit-il, qu'une partie sérieuse en apparence dans les

comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela

même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet

la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en

lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme

dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément

parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il

se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les

magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité.

Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût

vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de

son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions sérieuses

pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été

détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais

les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent

de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre

sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est

toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute

attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était

pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois

de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse

quelquefois à lever le masque.

Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme

de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire

la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre,

et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans _le

Roi de Cocagne_ de Legrand, dans _le Désespoir de Jocrisse_, «ouvrage

classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a

conquis la palme de l'immortalité»!

De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que

chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est

sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers

un but. L'unité d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur

de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce

qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos;

ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où

elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement

dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient

comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces,

qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités

lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il

est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif

que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et

raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les

lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans _les Grenouilles_

d'Aristophane:

/$

Grâce à moi, grâce à la logique

De mes drames judicieux,

Et surtout à l'esprit pratique

De mes héros sentencieux,

Le bourgeois plus moral, plus sage,

Apprend à mener sa maison,

Car il rencontre à chaque page

Des maximes pour sa raison

Et des conseils pour son ménage!

$/

Arrivons à Molière.--Il y a dans son théâtre des scènes pleines de

folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses

doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets

du _Malade imaginaire_; les coups de bâton que les archers donnent à

Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent

en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: _Dara, dara bastonara

..._ «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac

poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession;

ou bien encore cette petite scène de _la Princesse d'Élide_ où Moron

caresse un ours:

«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De

grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à

manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens

là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,

tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre

altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la

plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants

et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites

quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits

ongles bien faits!...»

Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur

des _Plaisirs de l'île enchantée_ excelle, quand il veut, dans

cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne

font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces

interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes

et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet

de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le

docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette

oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères,

et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre,

pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont

là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de

caractère.

J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations,

professait une admiration particulière pour _les Fourberies de Scapin._

Malheureusement, Molière a écrit _le Misanthrope_ et _le Tartuffe_,

sans parler de _l'Avare_, des _Femmes savantes_ et de tant d'autres

erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique.

_Le Tartuffe_ est une assez belle satire en forme de drame; mais,

à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté

obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et

le fils par leur bigoterie, le reste de la famille par sa haine pour

l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant

d'onction que les dévots de cœur ne doivent

/$

Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,

Mais attacher leur haine au péché seulement.

$/

Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de

personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon

par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue

comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que

Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours

inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille,

le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui,

par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la

pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le

beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des

sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:

/$

... Souhaitez que son cœur, en ce jour,

Au sein de la vertu fasse un heureux retour,

Qu'il corrige sa vie en détestant son vice

Et puisse du grand prince adoucir la justice.

$/

Le crime puni, cela est tragique; mais le crime repentant, cela

s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que

_le Tartuffe_ est une satire entremêlée de sermons et terminée comme

un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage

superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire

mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.

Et _le Misanthrope?_ Soyons sérieux; on n'assiste pas à la

représentation de cette pièce pour s'amuser:

/$

Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!

$/

nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous

dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description

du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant,

crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné

s'écrie, par l'organe de son principal personnage:

/$

Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être

Si plaisant que je suis!...

$/

Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus

exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de

détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en

relation directe avec sa théorie du comique.

Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé _le

Roi de Cocagne_ de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier

d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en

Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment

réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de

donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai

cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.

La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom

de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui

cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce

qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer

l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, _le Roi de Cocagne._ Thalie

en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons,

s'écrie-t-il,

/$

Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!

Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,

Du bouffon.

$/

Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas

qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le

défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans _la Méchante Femme mise à la

raison_, le prologue est plus remarquable que la pièce même.»

Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de

Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance

de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec

bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de

l'empire:

/$

Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,

Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.

Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,

Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;

Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;

Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;

Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,

Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.

$/

«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou

même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils

ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi

soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que

le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place.

L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son

génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable

qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»

Dès la seconde scène, le théâtre change, et l'on voit s'élever le

palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements,

de fruits confits.

«Les critiques français affectent de mépriser les changements de

décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste

d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de

l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement

vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire

à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est

un défaut du caractère et de l'esprit.»

Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de

Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:

/$

Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.

Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.

Cet empire envié par le reste du monde,

Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,

N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit

Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.

Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;

Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!

Dans la profusion le goût se ralentit;

Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.

Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,

De laisser pour un temps le trône à l'abandon...

Le trône, cependant, est une belle place:

Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?

Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen

Je veux être empereur ou simple citoyen.

$/

«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un

des meilleurs motifs de la comédie.»--Toute cette scène est excellente.

Je regrette seulement que Bombance dise au roi:

/$

Si le trop de santé vous cause des dédains,

Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:

Ils vous la détruiront, je me le persuade.

$/

L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout

ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature,

une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et

parfaitement inoffensif.

Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en

prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le

spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe.

Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à

aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal

où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients

pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague

fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son

doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen de la substituer à

l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.

/$

ZACORIN.

Sire...

LE ROI.

Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.

ZACORIN.

Quoi?...

LE ROI.

Je viens là-dedans de me laver les mains.

ZACORIN.

Et ne voulez-vous pas les laver davantage?

LE ROI.

Et par quelle raison les laver, dis?

ZACORIN bas.

J'enrage.

HAUT.

Sire, dans nos climats, la coutume des rois

Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.

$/

De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier

sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand

il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais

l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui

tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse

Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre

d'élargir Philandre, et entre autres extravagances du meilleur comique

il s'écrie:

/$

Gardes!

UN GARDE.

Seigneur?

LE ROI.

Voyez là-dedans si j'y suis.

$/

Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le

théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses

principes,--et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.

On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de

Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de

la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité

historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction

de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la

métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt.

Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine

de Hegel--originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe,

renversant toutes nos idées et tous les faits!

S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre

et certaine, c'est que, pour qu'un individu soit comique, il faut

qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous

apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut

continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par

son esprit, mais il a cessé d'être _comique._ Et cela est si bien senti

par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste

à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on

dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement

(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire

provoqué par l'esprit, nous rions _avec_ le personnage; dans le rire

provoqué par le comique, nous rions _du_ personnage, qui lui-même ne

rit pas.

Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile

dans _Beaucoup de bruit pour rien_, vient faire des lapsus de cette

force: «La _dissemblée_ est-elle au complet?... Qui de vous est le

plus _indigne_ d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire

part d'une affaire qui vous _décerne_»; ou quand le paysan Thibaut,

dans _le Médecin malgré lui_, consulte Sganarelle en ces termes:

«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.--D'hypocrisie?--Oui.

C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un

la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les

mufles des jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire

et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf,

parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de

comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à

l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde

encore: ce sont des jeux de mots, pointes, _concetti_, calembours, qui,

étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument

rien de comique à nos yeux.

Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française,

faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son

discours de réception[3]: «Il y a quelquefois dans les comédies de M.

de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de

situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait

parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre

plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il

diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le

comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire

quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains

une feuille perdue de _l'Année littéraire_, j'eus la curiosité d'y

jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie

des _Plumes du paon_ ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni

d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes

impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins

de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage,

_leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire

rire._» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.

Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite

et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine

est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne

tranquillement que le personnage comique _ne doit point se prendre

lui-même au sérieux!_

«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques

_pour eux-mêmes_ ou seulement _pour les spectateurs._ Le premier cas

seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est

comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de

son but et de sa volonté...

«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère

seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà

dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute et Térence, se

développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine

si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi

dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et

repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages

comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré

les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles

de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant,

est dans ce cas.

«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent

leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent

avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont

déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les

autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un

rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux

dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement

plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation

si pénible, que pour la lever il faut un _deus ex machina_... De

même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière,

par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion

bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont

rien, à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant

à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle

emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend

l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin

suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide

jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis

que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse,

du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si

le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela

sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point

que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se

trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de

ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y

a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple

moquerie et une joie maligne[4].»

Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul

personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel:

c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est

fagoteur de son état et qu'on l'a fait médecin à son corps défendant,

il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle

profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier

de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir

plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente,

il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va

chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin

d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de

jouer si bien avec l'inconnu[5]».

Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de

goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus _comiques_

dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls

d'Argan: «_Quid dicis_, Thomas?--_Dico_ que le pouls de monsieur est le

pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»--plus comiques, dis-je,

que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule

dans sa robe et déblatère en son latin: _Cabricias arci thuram

catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum,

Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia

substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus._

Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à

l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment:

c'est _Peines d'amour perdues._

Molière et Shakespeare · 第 3 / 20 段