comédies d'Aristophane, c'était la parabase et les chœurs; et cela
même, h bien prendre la chose, était au profit de la gaieté. En effet
la parabase, ce morceau étranger à la pièce, avait beau être sérieux en
lui-même, il montrait que le poète ne prenait pas au sérieux la forme
dramatique; et les chœurs, tout sublimes qu'ils étaient, et précisément
parce qu'ils étaient sublimes, faisaient voir avec quelle liberté il
se jouait même de la comédie, en illuminant soudain de toutes les
magnificences du lyrisme les bas-fonds de la plus grossière obscénité.
Si Sophocle, s'adressant à l'assemblée par l'entremise du chœur, eût
vanté son propre mérite et dénigré ses compétiteurs, ou si, en vertu de
son droit de citoyen d'Athènes, il eût fait des propositions sérieuses
pour le bien public, assurément toute impression tragique aurait été
détruite par de semblables infractions aux règles de la scène. Mais
les incidents épisodiques, les bizarreries de toute espèce reçoivent
de la gaieté un favorable accueil, lors même que ces hors-d'œuvre
sont plus sérieux que tout le reste du spectacle; car la gaieté est
toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et toute
attention prolongée, quel qu'en soit l'objet, lui est pénible. C'était
pour les spectateurs un plaisir de se soustraire un instant aux lois
de la scène, à peu près comme dans un déguisement burlesque on s'amuse
quelquefois à lever le masque.
Il était nécessaire, pour des raisons étrangères à l'art, que la forme
de l'ancienne comédie fût abolie bientôt; mais son esprit, c'est-à-dire
la fantaisie poétique et la gaieté, pouvait et devait lui survivre,
et lui a survécu en effet dans les comédies de Shakespeare, dans _le
Roi de Cocagne_ de Legrand, dans _le Désespoir de Jocrisse_, «ouvrage
classique» s'écrie Schlegel dans sa douzième leçon, «ouvrage qui a
conquis la palme de l'immortalité»!
De Ménandre, Térence et Plaute, Schlegel fait peu de cas, parce que
chez les auteurs comiques de cette école la forme de la composition est
sérieuse; tout y est régulièrement ordonné et dirigé avec effort vers
un but. L'unité d'impression est le grand souci de ces poètes: de peur
de l'affaiblir ou de la troubler, ils évitent soigneusement tout ce
qui pourrait distraire les spectateurs en les égayant hors de propos;
ils n'admettent les saillies de la verve comique que dans la mesure où
elles concourent à l'effet principal. Et le sérieux n'est pas seulement
dans la contexture de leurs poèmes, où tout se lie, où tout se tient
comme les scènes d'une tragédie: il est dans l'esprit de ces pièces,
qui s'appellent pourtant des comédies et qui ne sont que des moralités
lourdes ou des drames gonflés de pathétique. Quant au prosaïsme, il
est partout: dans l'imitation de la vie réelle, dans le but instructif
que se propose le poète, dans le dénouement de ces œuvres graves et
raisonnables qui se terminent régulièrement par un mariage. En les
lisant, on croit entendre Euripide s'écrier, dans _les Grenouilles_
d'Aristophane:
/$
Grâce à moi, grâce à la logique
De mes drames judicieux,
Et surtout à l'esprit pratique
De mes héros sentencieux,
Le bourgeois plus moral, plus sage,
Apprend à mener sa maison,
Car il rencontre à chaque page
Des maximes pour sa raison
Et des conseils pour son ménage!
$/
Arrivons à Molière.--Il y a dans son théâtre des scènes pleines de
folie poétique et de gaieté, et que Schlegel, conséquent avec ses
doctrines, fait profession d'admirer beaucoup; telles sont: les ballets
du _Malade imaginaire_; les coups de bâton que les archers donnent à
Polichinelle; les coups de plats de sabre que les Turcs distribuent
en cadence à M. Jourdain; la danse des dervis: _Dara, dara bastonara
..._ «Mamamouchi, vous dis-je, je suis mamamouchi;» M. de Pourceaugnac
poursuivi par des apothicaires armés des outils de leur profession;
ou bien encore cette petite scène de _la Princesse d'Élide_ où Moron
caresse un ours:
«Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De
grâce, épargnez-moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à
manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens
là-bas qui seraient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,
tout doux, s'il vous plaît. Là, là, là, là. Ah! monseigneur, que votre
altesse est bien faite! elle a tout à fait l'air galant et la taille la
plus mignonne du monde. Ah! beau poil! belle tête! beaux yeux brillants
et bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites
quenottes jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits
ongles bien faits!...»
Voilà, selon Schlegel, les endroits magistraux de Molière. L'auteur
des _Plaisirs de l'île enchantée_ excelle, quand il veut, dans
cette gaieté inoffensive, dans ces douces et poétiques folies qui ne
font de mal à personne; il connaît le grand art des intermèdes, ces
interruptions si éminemment comiques dans la suite naturelle des scènes
et des actes, surtout quand elles n'ont aucun rapport avec le sujet
de la pièce; il dit parfois de pures bêtises: par exemple, quand le
docteur Pancrace prie Sganarelle de passer de l'autre côté, «car cette
oreille-ci est destinée pour les langues scientifiques et étrangères,
et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle»; quand Clitandre,
pour savoir si Lucinde est malade, tâte le pouls à son père, ce sont
là, Dieu merci! de vraies gaietés comiques et nullement des traits de
caractère.
J'ai entendu dire à M. Guizot que Schlegel, dans ses conversations,
professait une admiration particulière pour _les Fourberies de Scapin._
Malheureusement, Molière a écrit _le Misanthrope_ et _le Tartuffe_,
sans parler de _l'Avare_, des _Femmes savantes_ et de tant d'autres
erreurs d'un homme qui n'était pourtant pas sans génie comique.
_Le Tartuffe_ est une assez belle satire en forme de drame; mais,
à quelques scènes près, ce n'est point une comédie. Sauf la gaieté
obligée de la soubrette, tous les personnages sont sérieux, la mère et
le fils par leur bigoterie, le reste de la famille par sa haine pour
l'imposteur, et le beau-frère par ses sermons, où il prêche avec tant
d'onction que les dévots de cœur ne doivent
/$
Jamais contre un pécheur avoir d'acharnement,
Mais attacher leur haine au péché seulement.
$/
Quant à Tartuffe lui-même, le théâtre tout entier n'a point de
personnage moins gai que ce scélérat, qui fait passer le pauvre Orgon
par «une alarme si chaude», que le dénouement de cette prétendue
comédie allait être tragique, si Molière ne se fût avisé à temps que
Louis XIV était «un prince ennemi de la fraude». Après le discours
inopiné du messager royal, on conçoit l'allégresse de toute la famille,
le soulagement du public et notre reconnaissance pour le poète qui,
par un coup de son art, vient de nous délivrer de la terreur et de la
pitié tragiques et de sauver la comédie; mais nous comptions sans le
beau-frère, qui nous interdit toute joie profane et nous ramène à des
sentiments sérieux par cette exhortation finale, tout à fait édifiante:
/$
... Souhaitez que son cœur, en ce jour,
Au sein de la vertu fasse un heureux retour,
Qu'il corrige sa vie en détestant son vice
Et puisse du grand prince adoucir la justice.
$/
Le crime puni, cela est tragique; mais le crime repentant, cela
s'éloigne encore davantage de la gaieté et de la comédie. En sorte que
_le Tartuffe_ est une satire entremêlée de sermons et terminée comme
un drame moral, à laquelle l'auteur a eu soin d'ajouter un personnage
superflu, Dorine, pour avoir au moins un rôle gai et ne pas faire
mentir tout à fait le titre de comédie qu'il a donné à son œuvre.
Et _le Misanthrope?_ Soyons sérieux; on n'assiste pas à la
représentation de cette pièce pour s'amuser:
/$
Ah! ne plaisantez pas, il n'est pas temps de rire!
$/
nous dit Alceste d'un ton courroucé, et s'il nous arrive de nous
dérider à la scène comique de Dubois ou à la plaisante description
du «grand flandrin de vicomte» qui, «trois quarts d'heure durant,
crache dans un puits pour faire des ronds,» le drame étonné et indigné
s'écrie, par l'organe de son principal personnage:
/$
Par la sambleu, messieurs, je ne croyais pas être
Si plaisant que je suis!...
$/
Tel est le jugement de Guillaume Schlegel sur Molière, ou, plus
exactement (car je laisse de côté, pour l'heure, mainte critique de
détail plus ou moins curieuse), la partie de ce jugement qui est en
relation directe avec sa théorie du comique.
Il me reste à faire connaître aux lecteurs de ce fidèle exposé _le
Roi de Cocagne_ de Legrand, poète français (1673-1728), l'héritier
d'Aristophane en France, comme Shakespeare est son héritier en
Angleterre, le seul écrivain de notre prosaïque nation qui ait vraiment
réalisé l'idéal de la comédie. Schlegel a malheureusement omis de
donner à ses auditeurs de 1808 l'analyse du chef-d'œuvre; je comblerai
cette lacune, mais le critique allemand fera lui-même le commentaire.
La pièce est précédée d'un prologue. Legrand en personne, sous le nom
de Geniot, s'efforçant d'escalader le Parnasse, rencontre Thalie, qui
cherche précisément un poète. Elle vient de rebuter Plaisantinet, parce
qu'il aime la gaillardise et qu'il ne sait pas faire rire sans choquer
l'honnêteté. Geniot lui propose son sujet, _le Roi de Cocagne._ Thalie
en est charmée, et l'auteur, impatient du dieu qui l'agite: Allons,
s'écrie-t-il,
/$
Allons, Muse, il est temps! Se m'abandonne pas!
Déjà tous m'inspire! du badin, du folâtre,
Du bouffon.
$/
Ce petit prologue est, sans doute, peu de chose; mais «il ne faut pas
qu'un prologue ait trop d'importance». Shakespeare est tombé dans le
défaut qu'a su éviter Legrand: «Dans _la Méchante Femme mise à la
raison_, le prologue est plus remarquable que la pièce même.»
Philandre, chevalier errant, Zacorin, son valet, et Lucelle, infante de
Trébizonde, sont transportés dans le pays de Cocagne par la puissance
de l'enchanteur Alquif. Bombance, ministre du roi, les accueille avec
bonté au nom de son maître et leur fait une description merveilleuse de
l'empire:
/$
Quand on veut s'habiller, on va dans les forêts,
Où l'on trouve à choisir des vêtements tout prêts.
Veut-on manger? Les mets sont épars dans nos plaines,
Les vins les plus exquis coulent de nos fontaines;
Les fruits naissent confits dans toutes tes saisons;
Les chevaux tout sellés entrent dans les maisons;
Le pigeonneau farci, l'alouette rôtie,
Nous tombent ici-bas du ciel, comme la pluie.
$/
«Si les critiques français ne se montraient pas indifférents ou
même contraires à tous les élans de la véritable imagination, ils
ne dédaigneraient pas une petite pièce dont l'exécution est aussi
soignée que celle d'une comédie régulière, par cette seule raison que
le merveilleux y joue un grand rôle et y occupe la première place.
L'esprit fantastique est rare en France, et Legrand n'a dû qu'à son
génie l'idée d'un genre alors absolument neuf; car il est probable
qu'il ne connaissait pas le théâtre comique des Grecs.»
Dès la seconde scène, le théâtre change, et l'on voit s'élever le
palais du roi; les colonnes en sont de sucre d'orge et les ornements,
de fruits confits.
«Les critiques français affectent de mépriser les changements de
décoration. Au milieu d'un peuple léger, ils ont pris le poste
d'honneur de la pédanterie; pour qu'un ouvrage leur inspire de
l'estime, il faut qu'il porte l'empreinte d'une difficulté péniblement
vaincue; ils confondent la légèreté aimable, qui n'a rien de contraire
à la profondeur de l'art, avec cette autre espèce de légèreté qui est
un défaut du caractère et de l'esprit.»
Au moment où les étrangers se disposent, en dépit du désespoir de
Bombance, à manger le palais, le roi s'avance au bruit de la symphonie:
/$
Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.
Bombance, demeurez, et tous, Ripaille, aussi.
Cet empire envié par le reste du monde,
Ce pouvoir qui s'étend une lieue à la ronde,
N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit
Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
Je ne suis pas heureux tant que vous pourriez croire;
Quel diable de plaisir! toujours manger et boire!
Dans la profusion le goût se ralentit;
Il n'est, mes chers amis, viande que d'appétit.
Je suis donc résolu, si vous le trouvez bon,
De laisser pour un temps le trône à l'abandon...
Le trône, cependant, est une belle place:
Qui la quitte, la perd. Que faut-il que je fasse?
Je m'en rapporte à vous, et par votre moyen
Je veux être empereur ou simple citoyen.
$/
«Folie aimable et pleine de sens! La parodie des vers tragiques est un
des meilleurs motifs de la comédie.»--Toute cette scène est excellente.
Je regrette seulement que Bombance dise au roi:
/$
Si le trop de santé vous cause des dédains,
Souffrez dans vos États deux ou trois médecins:
Ils vous la détruiront, je me le persuade.
$/
L'influence de Molière est sensible ici; mais elle est rare partout
ailleurs, et à part deux ou trois traits mordants de la même nature,
une gaieté douce règne dans ce petit poème exempt de fiel et
parfaitement inoffensif.
Cependant le roi tombe amoureux de Lucelle, et Philandre est mis en
prison. Cet embarras du héros de la comédie n'est point pénible pour le
spectateur, comme celui d'Orgon, victime des machinations de Tartuffe.
Pourquoi? parce que le poète a eu bien soin de ne nous intéresser à
aucun des personnages de sa pièce, et que dans le monde purement idéal
où il les a placés nous savons qu'ils ne manqueront jamais d'expédients
pour se tirer d'affaire. En effet, le sage Alquif possède une bague
fée, qui a la propriété de rendre fou l'imprudent qui la met à son
doigt. Zacorin, devenu échanson, cherche un moyen de la substituer à
l'anneau royal. Il présente au roi un bassin avant son repas.
/$
ZACORIN.
Sire...
LE ROI.
Que voulez-vous? tous ce apprêts sont vains.
ZACORIN.
Quoi?...
LE ROI.
Je viens là-dedans de me laver les mains.
ZACORIN.
Et ne voulez-vous pas les laver davantage?
LE ROI.
Et par quelle raison les laver, dis?
ZACORIN bas.
J'enrage.
HAUT.
Sire, dans nos climats, la coutume des rois
Est de laver leurs mains toujours deux ou trois fois.
$/
De guerre lasse, il imagine de répandre, comme par mégarde, un encrier
sur la main du roi. Le roi quitte son diamant pour se laver, et quand
il a fini, Zacorin lui présente à la place la bague enchantée. Mais
l'infortuné prince ne l'a pas plutôt mise à son doigt que la tête lui
tourne ... il ne sait plus ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il chasse
Lucelle de sa présence en l'accablant d'injures; il donne l'ordre
d'élargir Philandre, et entre autres extravagances du meilleur comique
il s'écrie:
/$
Gardes!
UN GARDE.
Seigneur?
LE ROI.
Voyez là-dedans si j'y suis.
$/
Telle est la comédie que Guillaume Schlegel met au-dessus de tout le
théâtre de Molière: rien de plus logique, c'est la conséquence de ses
principes,--et voilà ce qu'on appelle une réfutation par l'absurde.
On peut omettre sans inconvénient le côté métaphysique de la théorie de
Hegel, en ce qui concerne la comédie. Si la métaphysique hegelienne de
la tragédie, vraie ou non, je veux dire conforme ou non à la réalité
historique et à la pratique des poètes, est en soi une construction
de premier ordre, d'une grandeur et d'une beauté incontestables, la
métaphysique hegelienne de la comédie est obscure et sans intérêt.
Je la néglige, et je vais droit à la partie originale de la doctrine
de Hegel--originale, dois-je dire? ou étrange, inconcevable, inouïe,
renversant toutes nos idées et tous les faits!
S'il y a dans l'ordre esthétique une vérité qui nous semblait sûre
et certaine, c'est que, pour qu'un individu soit comique, il faut
qu'il se prenne lui-même au sérieux. A partir du moment où nous nous
apercevons qu'il n'a plus en sa propre personne une foi naïve, il peut
continuer à nous égayer par sa brillante humeur, à nous faire rire par
son esprit, mais il a cessé d'être _comique._ Et cela est si bien senti
par tout le monde, que le premier talent des pitres de société consiste
à garder autant que possible l'apparence du sérieux et à être, comme on
dit, des pince-sans-rire. La naïveté humaine, voilà incontestablement
(nous le pensions du moins) la source du vrai comique. Dans le rire
provoqué par l'esprit, nous rions _avec_ le personnage; dans le rire
provoqué par le comique, nous rions _du_ personnage, qui lui-même ne
rit pas.
Prenons un exemple bien simple. Quand Dogberry, fonctionnaire imbécile
dans _Beaucoup de bruit pour rien_, vient faire des lapsus de cette
force: «La _dissemblée_ est-elle au complet?... Qui de vous est le
plus _indigne_ d'être constable?... Corbleu! je voudrais vous faire
part d'une affaire qui vous _décerne_»; ou quand le paysan Thibaut,
dans _le Médecin malgré lui_, consulte Sganarelle en ces termes:
«Ma mère est malade d'hypocrisie, monsieur.--D'hypocrisie?--Oui.
C'est-à-dire qu'allé est enflée partout ... alle a de deux jours l'un
la fièvre quotiguenne avec des lassitudes et des douleurs dans les
mufles des jambes,» cela est d'un comique assurément très vulgaire
et très bas, mais enfin cela est comique, parce que Thibaut est naïf,
parce que Dogberry est sérieux. Ce genre tout à fait inférieur de
comique consistant en inconscientes bévues de langage abonde jusqu'à
l'excès dans les comédies de Shakespeare; mais une chose y surabonde
encore: ce sont des jeux de mots, pointes, _concetti_, calembours, qui,
étant voulus et ayant l'intention d'être spirituels, n'ont absolument
rien de comique à nos yeux.
Ducis, succédant à Voltaire comme membre de l'Académie française,
faisait des comédies de son prédécesseur la critique suivante dans son
discours de réception[3]: «Il y a quelquefois dans les comédies de M.
de Voltaire un comique de mots et d'expressions, au lieu du comique de
situations et de caractères. On dirait que le personnage qu'il fait
parler veut se moquer de lui-même. Le poète paraît sourire à sa propre
plaisanterie. Mais plus il montre le projet d'être comique, plus il
diminue reflet... Rien n'est si différent que la plaisanterie et le
comique.» Ces vérités-là sont élémentaires en France; on peut dire
quelles traînent partout; le hasard ayant fait tomber entre mes mains
une feuille perdue de _l'Année littéraire_, j'eus la curiosité d'y
jeter les yeux, et voici ce que je lus: «Les personnages de la comédie
des _Plumes du paon_ ne sont ni de la bohême, ni du demi-monde, ni
d'aucune fraction du monde: ce sont, en argot d'atelier, des bonshommes
impossibles; ils ont plus de bizarrerie que d'originalité; pleins
de contradictions dans leurs mœurs, leurs sentiments, leur langage,
_leur excentricité n'est pas prise assez au sérieux pour nous en faire
rire._» La langue est incorrecte, mais la pensée est juste.
Eh bien, croirait-on que Hegel change tout cela, met le cœur à droite
et le foie à gauche, et, sans avoir l'air de se douter que sa doctrine
est un paradoxe contredisant le sens commun et l'évidence, enseigne
tranquillement que le personnage comique _ne doit point se prendre
lui-même au sérieux!_
«On doit bien distinguer, dit-il, si les personnages sont comiques
_pour eux-mêmes_ ou seulement _pour les spectateurs._ Le premier cas
seul doit être regardé comme le vrai comique. Un personnage n'est
comique qu'autant qu'il ne prend pas lui-même au sérieux le sérieux de
son but et de sa volonté...
«Aristophane, le vrai comique, avait fait de ce dernier caractère
seulement la base de ses représentations. Cependant, plus tard, déjà
dans la comédie grecque, mais surtout chez Plaute et Térence, se
développe la tendance opposée. Dans la comédie moderne celle-ci domine
si généralement, qu'une foule de productions comiques tombent ainsi
dans la simple plaisanterie prosaïque, et même prennent un ton âcre et
repoussant... Il faut excepter Shakespeare, chez qui les personnages
comiques conservent leur bonne humeur et leur gaieté insouciante malgré
les mésaventures et les fautes commises... Mais Molière, dans celles
de ses fines comédies qui ne sont nullement du genre purement plaisant,
est dans ce cas.
«Le prosaïque, ici, consiste en ce que les personnages prennent
leur but au sérieux avec une sorte d'âpreté. Ils le poursuivent
avec toute l'ardeur de ce sérieux. Aussi, lorsqu'à la fin ils sont
déçus ou déconfits par leur faute, ils ne peuvent rire comme les
autres, libres et satisfaits. Ils sont simplement les objets d'un
rire étranger. Ainsi, par exemple, le Tartuffe de Molière, ce faux
dévot, véritable scélérat qu'il s'agit de démasquer, n'est nullement
plaisant. L'illusion d'Orgon trompé va jusqu'à produire une situation
si pénible, que pour la lever il faut un _deus ex machina_... De
même, des caractères parfaitement soutenus, comme l'avare de Molière,
par exemple, mais dont la naïveté absolument sérieuse dans sa passion
bornée ne permet pas à l'âme de s'affranchir de ces limites, n'ont
rien, à proprement parler, de comique. L'avarice, aussi bien quant
à ce qui est son but que sous le rapport des petits moyens qu'elle
emploie, apparaît naturellement comme nulle de soi; car elle prend
l'abstraction morte de la richesse, l'argent comme tel, pour la fin
suprême où elle s'arrête. Elle cherche à atteindre cette froide
jouissance par la privation de toute autre satisfaction réelle, tandis
que dans cette impuissance de son but comme de ses moyens, de la ruse,
du mensonge, etc., elle ne peut arriver à ses fins. Mais maintenant, si
le personnage s'absorbe tout entier dans ce but, en soi faux, et cela
sérieusement, comme constituant le fond même de son existence, au point
que, si celui-ci se dérobe sous lui, il s'y attache d'autant plus et se
trouve d'autant plus malheureux, une pareille représentation manque de
ce qui est l'essence du comique. Il en est de même partout où il n'y
a, d'un côté, qu'une situation pénible, et de l'autre que la simple
moquerie et une joie maligne[4].»
Je ne trouve guère dans tout le théâtre de Molière qu'un seul
personnage principal qui soit comique selon la formule de Hegel:
c'est Sganarelle, dans son rôle de médecin malgré lui. Comme il est
fagoteur de son état et qu'on l'a fait médecin à son corps défendant,
il est clair qu'il ne peut pas se prendre au sérieux dans sa nouvelle
profession. Le bon, c'est qu'«il finit par prendre goût à son métier
de médecin. Son esprit inventif y trouve beau jeu, et, par plaisir
plus encore que par nécessité, il se lance, il brode, il argumente,
il pérore, il extravague, il embrouille le cœur et les poumons; il va
chercher au fond de sa mémoire quelque bribe rouillée de son latin
d'autrefois, et la fait resservir à merveille, s'admirant lui-même de
jouer si bien avec l'inconnu[5]».
Certes, Sganarelle est amusant; mais il n'y a pas en France un homme de
goût qui ne trouve les deux Diafoirus, père et fils, plus _comiques_
dans le vrai sens du mot, lorsqu'ils tâtent sérieusement le pouls
d'Argan: «_Quid dicis_, Thomas?--_Dico_ que le pouls de monsieur est le
pouls d'un homme qui ne se porte point bien,»--plus comiques, dis-je,
que Sganarelle, si plaisant qu'il soit d'ailleurs, lorsqu'il gesticule
dans sa robe et déblatère en son latin: _Cabricias arci thuram
catalamus singulariter, nominativo, hæc musa la muse, bonus bona bonum,
Deus sanctus, est ne oratio latinas? Etiam oui, quare pourquoi, quia
substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum et casus._
Il y a toute une grande comédie de Shakespeare conforme d'un bout à
l'autre à la théorie de Hegel, et je ne lui en fais pas mon compliment:
c'est _Peines d'amour perdues._