Il disait, d'ailleurs, avoir des affaires à Angers, bien qu'il ne

sût dire lesquelles, et il ne paraissait pas s'en occuper beaucoup,

car il passait tout son temps avec moi.

Il me raconta ses amours avec madame d'Ionis. Ils avaient été

destinés l'un à l'autre et s'étaient aimés dès l'enfance.

Caroline avait été sacrifiée à l'ambition et mise au couvent pour

rompre leur intimité. Ils s'étaient revus en secret avant et depuis

le mariage avec M. d'Ionis. Le jeune capitaine ne se croyait pas

forcé de m'en faire mystère, les relations ayant été constamment

pures.

--S'il en eût été autrement, disait-il, vous ne me verriez pas

confiant et bavard comme me voilà avec vous.

Son expansion, que je me défendais d'abord de partager, finit par me

gagner. Il était de ces caractères ouverts et droits contre lesquels

rien ne sert de se défendre; c'est bouder contre soi-même. Il

questionnait avec insistance et trouvait le moyen d'agir ainsi sans

paraître curieux ni importun. On sentait qu'il s'intéressait à

vous et qu'il eût voulu voir ceux qu'il aimait aussi heureux que

lui-même.

Je me laissai donc aller jusqu'à lui raconter toute mon histoire, et

même à lui avouer l'étrange passion dont j'étais dominé. Il

m'écouta très-sérieusement et m'assura qu'il ne trouvait rien

de ridicule dans mon amour. Au lieu de chercher à m'en distraire, il

me conseillait de poursuivre la tâche que je m'étais imposée de

devenir un homme de bien et de mérite.

--Quand vous en serez là, me disait-il, si toutefois vous n'y êtes

pas déjà, ou il se fera dans votre vie je ne sais quel miracle, ou

bien votre esprit, tout à coup calmé, reconnaîtra qu'il s'était

égaré à la poursuite d'une douce chimère; quelque réalité plus

douce encore la remplacera, et vos vertus, ainsi que vos talents, n'en

seront pas moins des biens acquis d'un prix inestimable.

--Jamais, lui répondis-je, jamais je n'aimerai que l'objet de mon

rêve.

Et, pour lui faire voir combien toutes mes pensées étaient absorbées,

je lui montrai tous les vers et toute la prose que j'avais écrits

sous l'empire de cette passion exclusive. Il les lut et les relut avec

le naïf enthousiasme de l'amitié. Si j'eusse voulu le prendre au

mot, je me serais cru un grand poëte. Il sut bientôt par cœur les

meilleures pièces de mon recueil et il me les récitait avec feu, dans

nos promenades au vieux château d'Angers et dans les charmants

environs de la ville. Je résistai au désir qu'il me témoigna de les

voir imprimer. Je pouvais faire des vers pour mon plaisir et pour le

soulagement de mon âme agitée, mais je ne devais pas chercher la

renommée du poëte. À cette époque, et dans le milieu où je vivais,

c'eût été un grand discrédit pour ma profession.

Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château

d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois

qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le

post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes

les plus formels et les plus affectueux.

VI

CONCLUSION

Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte

de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton

superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les

premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard

à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais,

d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les

premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je

revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des

siècles.

Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des

écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc.

Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand

caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et

le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères

arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs

d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une

architecture inconnue et fantastique.

Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On

l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de

panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée.

L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs

exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau

courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées

sous la glace, était agréable à voir et à entendre.

J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la

trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me

rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à

l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous

retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne

aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et

surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à

la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir.

Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi

une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui

me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à

ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas

de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et

en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me

défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple

mortelle.

Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis

enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait

vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans

analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable

de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et

hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait.

Elle parut très-embarrassée de mon silence, et je fis un effort pour

sortir de cette ridicule extase. Elle me demandait si je n'étais pas

M. Just Nivières.

--Oui, madame, lui répondis-je enfin; je vous supplie de me

pardonner ma préoccupation. J'étais un peu indisposé, je m'étais

assoupi.

--Non! reprit-elle avec une adorable douceur, vous pleuriez! C'est

ce qui m'a attirée ici, de la galerie où j'attendais le signal de

l'arrivée de mon frère.

--Votre frère...

--Oui, votre ami, Bernard d'Aillane.

--Ainsi vous êtes mademoiselle d'Aillane?

--Félicie d'Aillane, et j'ose dire votre amie aussi, bien que

vous ne me connaissiez pas et que je vous voie pour la première fois.

Mais l'estime que mon frère fait de vous et tout ce qu'il nous a

écrit sur votre compte m'ont donné pour vous une sympathie réelle.

C'est donc avec chagrin, avec inquiétude que je vous ai entendu

sangloter. Mon Dieu! j'espère que vous n'avez pas été frappé

dans vos affections de famille; si vos dignes parents, dont j'ai

aussi entendu dire tant de bien, étaient dans la peine, vous ne seriez

point ici?

--Grâce à Dieu, répondis-je, je suis tranquille sur le compte de

toutes les personnes que j'aime, et le chagrin personnel que

j'éprouvais tout à l'heure se dissipe au son de votre voix et aux

douces paroles qu'elle m'adresse. Mais comment se fait-il qu'ayant

une sœur telle que vous, Bernard ne m'en ait jamais parlé?

--Bernard est absorbé par une affection dont je ne suis pas jalouse

et que je comprends bien, car madame d'Ionis est une tendre sœur pour

moi; mais n'êtes-vous pas venu avec lui, et comment se fait-il que

je vous trouve seul ici, sans que personne soit averti de votre arrivée?

--Bernard a pris les devants...

--Ah! je comprends. Eh bien, laissons-les ensemble encore un peu;

ils ont tant de choses à se dire, et leur attachement est si noble, si

fraternel, si ancien déjà! Mais venez auprès de la cheminée de la

bibliothèque, car il fait un peu frais ici.

Je compris qu'elle ne trouvait pas convenable de rester dans

l'obscurité avec moi, et je la suivis à regret. Je craignais de voir

sa figure, car sa voix me plongeait dans une forte illusion; comme si

mon immortelle se fût pliée à m'entretenir en langue vulgaire des

détails du monde des vivants.

Il y avait du feu et de la lumière dans la bibliothèque et je pus

alors voir ses traits, qui étaient admirablement beaux et qui me

rappelaient confusément ceux que je croyais bien fixés dans ma

mémoire. Mais, à mesure que je l'examinais avec autant d'attention

que le respect me permettait d'en laisser paraître, je reconnus que

ces trois images de la néréide, du fantôme et de mademoiselle

d'Aillane se confondaient dans ma tête, sans qu'il me fût possible

de les isoler pour faire à chacune la part d'admiration qui lui

était due. C'était le même type, j'en étais bien certain; mais

je ne pouvais plus constater les différences, et je m'apercevais avec

effroi de l'incertitude de ma mémoire quant à la sublime apparition.

J'y avais trop pensé, j'avais trop cru la revoir, je ne me la

représentais plus qu'à travers un nuage.

Et puis, au bout de quelques instants, j'oubliais cette angoisse pour

ne plus voir que mademoiselle d'Aillane, belle comme la plus pure et

la plus élégante des nymphes de Diane, et aussi naïvement affectueuse

avec moi qu'un enfant qui se confie à une figure sympathique. Il y

avait en elle une chasteté pour ainsi dire rayonnante, un abandon de

cœur adorable sans aucune pensée de coquetterie; rien des manières

toujours un peu réservées d'une fille de qualité parlant à un

bourgeois. Il semblait que je fusse un parent, un ami d'enfance avec

qui elle refaisait connaissance après une séparation de quelques

années. Son regard limpide n'avait pas le feu concentré de celui de

madame d'Ionis. C'était une lumière sereine comme celle des

étoiles. Impressionnable et nerveux comme je l'étais devenu à la

suite de tant de veilles exaltées, je me sentais comme rajeuni,

reposé, rafraîchi délicieusement sous cette bénigne influence.

Elle me parlait sans art et sans prétention, mais avec une distinction

naturelle et une droiture de jugement qui trahissaient une éducation

morale bien au-dessus de celle qu'on regardait alors comme suffisante

pour les femmes de son rang. Elle n'avait aucun de leurs préjugés,

et c'était avec une angélique bonne foi et même avec une certaine

passion d'enfant généreuse qu'elle acceptait les conquêtes de

l'esprit philosophique qui nous entraînait tous, à notre insu, vers

une ère nouvelle.

Mais, par-dessus tout, elle avait le charme irrésistible de la douceur,

et je le subis d'emblée sans songer à m'en préserver, sans me

souvenir que j'avais prononcé, dans le secret de mon âme, une sorte

de vœu monastique qui me consacrait au culte de l'insaisissable

idéal.

Elle me parla avec abandon des chagrins et des joies de sa famille, du

rôle que j'avais joué dans les péripéties de ces derniers temps,

et de la reconnaissance qu'elle croyait me devoir pour la manière

dont j'avais parlé à Bernard de l'honneur de leur père.

--Vous savez donc toutes ces choses? lui dis-je avec attendrissement.

Vous devez apprécier tout ce qu'il m'en coûtait d'avoir à vous

combattre!

--Je sais tout, me dit-elle, et même le duel que vous avez failli

avoir avec mon frère. Hélas! tout le tort était de son côté; mais

il est de ceux qui se relèvent meilleurs après une faute, et c'est

de là que date son estime pour vous. Il tarde à mon père, que ses

affaires ont retenu à Paris tous ces temps-ci, mais qui sera ici

bientôt, de vous dire qu'il vous regarde désormais comme un de ses

enfants. Vous l'aimerez, j'en suis sûre; c'est un homme d'un

esprit supérieur et d'un caractère à la hauteur de son esprit.

Comme elle parlait ainsi, un bruit de voiture et les aboiements des

chiens au dehors la firent sauter sur sa chaise.

--C'est lui! s'écria-t-elle, je parie que c'est lui qui arrive!

Venez avec moi à sa rencontre.

Je la suivis, tout enivré. Elle m'avait mis le flambeau dans les

mains et courait devant moi, si svelte et si souple, que nul statuaire

n'eût pu concevoir un plus pur idéal de nymphe et de déesse.

J'étais déjà habitué à voir cet idéal costumé à la mode de mon

temps. Sa toilette, d'ailleurs, était exquise de goût et de

simplicité, et je voulus voir encore un rapprochement symbolique dans

la couleur de sa robe de soie changeante, qui était d'un blanc mat,

à reflets vert tendre.

--Voici M. Nivières, dit-elle en me montrant à son père, aussitôt

qu'elle l'eut embrassé avec effusion.

--Ah! ah! répondit-il d'un ton qui me parut singulier et qui

m'eût troublé, s'il ne fût venu à moi en me tendant les deux

mains avec une cordialité non moins surprenante: ne vous étonnez pas

du plaisir que j'ai à vous voir; vous êtes l'ami de mon fils, le

mien par conséquent, et je sais, par lui, tout ce que vous valez.

Madame d'Ionis et Bernard accouraient; je trouvai Caroline embellie

par le bonheur. Quelques moments après, nous étions tous réunis

autour de la table, avec l'abbé de Lamyre, qui était arrivé dans la

matinée, et la bonne Zéphyrine, qui avait fermé les yeux de la

douairière d'Ionis quelques semaines auparavant, et qui portait le

deuil comme toutes les personnes de la maison. Les d'Aillane,

n'étant parents des d'Ionis que par alliance, s'étaient

dispensés d'une formalité qui, de leur part, n'eût pu sembler

qu'un acte d'hypocrisie.

Le souper ne fut pas bruyant. On devait s'abstenir de gaieté et

d'expansion devant les domestiques, et madame d'Ionis sentait si

bien les convenances de sa situation, qu'elle se contenait sans effort

et maintenait ses hôtes au même diapason. Le plus difficile à rendre

grave était l'abbé de Lamyre. Il ne pouvait se défendre de

l'habitude de chantonner deux ou trois vers de couplet, en manière de

résumé philosophique, à travers la conversation.

Malgré cette sorte de contrainte, la joie et l'amour étaient dans

l'air de cette maison, où personne ne pouvait raisonnablement

regretter M. d'Ionis, et où l'étroitesse d'idées et la

banalité de cœur de la douairière avaient laissé fort peu de vide.

On y respirait un parfum d'espoir et de délicate tendresse qui me

pénétrait, et dont je m'étonnais de ne pas me sentir attristé, moi

qui m'étais fiancé à l'éternelle solitude.

Il est vrai que, depuis ma liaison avec Bernard, je marchais à grands

pas vers la guérison. Son caractère plein d'initiative m'avait

arraché bon gré, mal gré, à mes habitudes de tristesse. En

m'arrachant aussi mon secret, il m'avait soustrait à la funeste

tendance qui me portait vers le détachement de toutes choses.

--Un secret sans confident est une maladie mortelle, m'avait-il dit.

Et il m'avait écouté divaguer, sans paraître s'apercevoir de ma

folie: tantôt il avait semblé la partager, tantôt il m'avait

adroitement présenté des doutes qui m'avaient gagné. J'en étais

arrivé, la plupart du temps, à croire que, sauf l'inexplicable fait

de la bague, mon imagination avait tout créé dans mes aventures

fantastiques.

Je trouvai chez M. d'Aillane toute la supériorité de cœur et

d'esprit que ses enfants m'avaient annoncée. Il me témoignait une

sympathie à laquelle je répondais de toute mon âme.

On se sépara le plus tard possible. Pour moi, quand minuit sonna et que

madame d'Ionis donna le signal du bonsoir général, j'eus un

sentiment de douleur, comme si je retombais d'un songe délicieux dans

une morne réalité. J'avais si longtemps renversé en moi la notion

de la vie, prenant celle-ci pour le rêve et le rêve pour la veille,

que cet effroi de me retrouver seul était, à mes propres yeux, une

sorte de prodige subit, qui ébranlait tout mon être.

Je n'aurais certes pas voulu encore admettre l'idée que je pouvais

aimer; mais il est certain que, sans me croire amoureux de mademoiselle

d'Aillane, je sentais pour elle une amitié extraordinaire. Je

n'avais cessé de la regarder à la dérobée dans les moments où

elle ne m'adressait pas la parole, et plus je m'initiais à sa

beauté un peu étrange de lignes, plus je me persuadais retrouver

l'effet produit sur moi par le fantôme adoré; seulement, c'était

une fascination plus douce et qui me remplissait moralement d'un

bien-être inouï. Cette physionomie limpide inspirait une confiance

absolue et quelque chose d'ardemment tranquille comme la foi.

Bernard, qui pas plus que moi n'avait envie de dormir, babilla avec

moi jusqu'à deux heures du matin. Nous étions logés dans la même

chambre, non plus la chambre aux dames, ni même celle où j'avais

été malade, mais un joli appartement décoré, dans le goût de

Boucher, des images les plus roses et les plus souriantes. Il n'avait

pas plus été question de dames vertes que si l'on n'en eût jamais

entendu parler.

Bernard, tout en m'entretenant de sa chère Caroline, me questionna

sur l'opinion que j'avais conçue de sa chère Félicie. Je ne

savais d'abord comment lui répondre. Je craignais de dire trop ou

trop peu. Je m'en tirai en lui demandant à mon tour pourquoi il

m'avait si peu parlé d'elle.

--Est-il possible, lui dis-je, que vous ne l'aimiez pas autant

qu'elle vous aime?

--Je serais, répondit-il, un étrange animal si je n'adorais pas ma

sœur. Mais vous étiez si préoccupé de certaines idées, que vous ne

m'auriez pas seulement écouté si je vous eusse fait son éloge. Et

puis, dans la situation où nous étions et où nous sommes

malheureusement encore, ma sœur et moi, il ne convenait guère que

j'eusse l'air de vous la proposer.

--Et comment eussiez-vous pu avoir l'air de me faire un pareil

honneur?

--Ah! c'est qu'il y a une circonstance singulière dont j'ai

été bien des fois sur le point de vous parler, et que vous avez

certainement déjà remarquée: la ressemblance étonnante de Félicie

avec la néréide de Jean Goujon, dont vous étiez épris au point de

prêter ses traits à votre fantôme.

--Je ne me trompais donc pas! m'écriai-je, mademoiselle

d'Aillane ressemble, en beau, à cette statue?

--En beau!... merci pour elle! Mais vous voyez, cette ressemblance

vous impressionne; voilà pourquoi je me suis abstenu de vous la

signaler d'avance.

--Je comprends que vous ayez craint de me suggérer des

prétentions... que je ne puis avoir!

--J'ai craint de vous rendre amoureux d'une jeune personne qui ne

pouvait prétendre à vous; voilà, mon cher ami, tout ce que j'ai

craint. Tant que la situation de fortune de madame d'Ionis ne sera pas

connue, nous devons nous considérer comme dans la misère. Votre père

et le mien craignent que son mari n'ait tout mangé, et qu'en la

nommant sa légataire universelle, il ne lui ait fait qu'une mauvaise

plaisanterie. Dans ce cas, jamais nous n'accepterons la petite fortune

qu'elle veut nous céder et à laquelle nos droits sont contestables,

comme vous le savez de reste. Je ne l'en épouserai pas moins, puisque

nous nous aimons, mais sans consentir à ce qu'elle me reconnaisse,

par contrat, le moindre avoir. Alors, ma sœur, sans aucune espèce de

dot,--car ma femme ne serait pas assez riche pour lui en faire une,

et Félicie ne souffrira jamais qu'elle se gêne pour elle,--est

résolue à se faire religieuse.

--Religieuse, elle? Jamais! Bernard, vous ne devez jamais consentir

à un pareil sacrifice!

--Pourquoi donc, mon cher ami? dit-il avec un sentiment de tristesse

et de fierté que je compris. Ma sœur a été élevée dans cette

idée-là, et même elle a toujours montré le goût de la retraite.

--Vous n'y songez pas! Il est impossible qu'une personne aussi

accomplie ne daigne pas consentir à faire le bonheur d'un honnête

homme; il est encore plus impossible qu'un honnête homme ne se

rencontre pas pour implorer d'elle ce bonheur!

--Je ne dis pas qu'il n'en sera peut-être pas ainsi! C'est une

question que l'avenir résoudra, d'autant plus que, si madame

d'Ionis reste un peu riche, je ne me ferai pas de scrupule de lui

laisser doter ma sœur dans une limite modeste, mais suffisant à la

modestie de ses goûts. Seulement, nous ne savons rien encore, et, dans

tous les cas, j'aurais eu mauvaise grâce à vous dire: «J'ai une

sœur charmante qui réalise votre idéal...» C'eût été vous dire:

«Songez-y!...» c'eût été vous jeter à la tête une fille

beaucoup trop fière pour consentir jamais à entrer dans une famille

plus riche qu'elle, par la porte de l'exaltation d'un jeune

poëte. Or, le raisonnement que j'ai fait, je le fais encore, et je

vous prie bien sérieusement, mon cher ami, de ne pas trop remarquer la

ressemblance de ma sœur avec la néréide.

Je gardai un instant le silence; puis, sentant malgré moi que cette

recommandation me troublait plus que je ne m'y serais attendu

moi-même, je lui dis avec une sincérité brusque:

--Alors, mon cher Bernard, pourquoi donc m'avez-vous amené ici?

--Parce que je croyais ma sœur partie. Elle devait rejoindre, à

Tours, mon père, qui lui-même ne devait venir ici que dans une

quinzaine. Les événements contrarient mes prévisions; mais je n'en

suis pas moins tranquille pour ma sœur, ayant affaire à un homme tel

que vous.

--Êtes-vous aussi tranquille pour moi, Bernard? lui dis-je d'un

ton de reproche.

--Oui, répondit-il avec un peu d'émotion. Je suis tranquille,

parce que vous aurez la force d'âme de vous dire ceci: Une fille de

cœur et de mérite a le droit de vouloir être recherchée par un homme

dont le cœur soit libre, et elle serait peu flattée de découvrir, un

jour, qu'elle n'a dû sa recherche qu'au hasard d'une

ressemblance.

Je compris si bien cette réponse, que je n'ajoutai plus rien et

résolus de ne plus trop regarder mademoiselle d'Aillane, dans la

crainte de me donner follement le change à moi-même. Je pris même la

résolution de partir, pour peu que je vinsse à être trop ému de

cette fatale ressemblance, et c'est ce qui m'arriva dès le

lendemain. Je sentis que je devenais éperdument épris de mademoiselle

d'Aillane, que le rêve de la néréide s'effaçait devant elle, et

que Bernard s'en apercevait avec inquiétude.

Je pris congé, prétendant que mon père ne m'avait donné que

vingt-quatre heures de liberté. J'étais décidé à ouvrir mon cœur

à mes parents et à leur demander l'autorisation d'offrir mon âme

et ma vie à mademoiselle d'Aillane. Je le fis avec la plus grande

sincérité. Le récit de mes souffrances passées fit rire mon père et

pleurer ma mère. Cependant, quand j'eus assez bien dépeint cet état

de désespoir où j'étais tombé par moments et qui m'avait fait

envisager avec une sorte de volupté la pensée du suicide, mon père

redevint sérieux, et s'écria en regardant ma mère:

--Ainsi, voilà un enfant qui a été maniaque sous nos yeux, et nous

ne nous en sommes pas doutés! Et vous pensiez, ma mie, qu'il nous

cachait sa flamme pour la belle d'Ionis qui est si bien vivante,

tandis qu'il se consumait pour la belle d'Ionis qui est morte, si

tant est qu'elle ait jamais existé! Vraiment, il se passe

d'étranges choses dans la tête des poëtes, et j'avais bien

raison, dans les commencements, de me méfier de cette diablesse de

poésie. Allons, grâces soient rendues à la belle d'Aillane qui

ressemble à la néréide et qui nous a guéri notre insensé! Il faut

l'épouser à tout prix, et la demander bien vite avant qu'on sache

si elle aura une dot; car, si elle doit en avoir une, elle se trouvera

trop grande dame pour épouser un avocat. Pourquoi diantre madame

d'Ionis ne m'a-t-elle pas confié le soin de sa liquidation? Nous

saurions à quoi nous en tenir, au lieu que ce vieux procureur de Paris

n'en finira pas de six mois. Est-ce qu'on travaille à Paris? On

fait de la politique et on néglige les affaires!

Dès le lendemain, mon père et moi, nous retournions à Ionis. Notre

demande fut soumise à M. d'Aillane, qui commença par m'embrasser;

après quoi, il tendit la main à mon père et lui dit avec une droiture

toute chevaleresque:

--_Oui, et merci!_

Je me jetai de nouveau dans ses bras et il ajouta:

Les dames vertes · 第 6 / 7 段