vers, et j'aurais eu encore ce temps-là, quand même on ne me
l'eût pas laissé, car je ne dormais presque plus et ne recherchais
aucun de ces amusements qui absorbent les trois quarts de la vie d'un
jeune homme. Je ne songeais plus à l'amour, je fuyais le monde, je ne
paradais plus avec les hommes de mon âge sous les yeux des belles dames
du pays. J'étais retiré, méditatif, austère, très-doux avec les
miens, très-modeste avec tout le monde, très-ardent aux luttes du
barreau. Je passai pour un garçon accompli, mais j'étais
profondément malheureux.
C'est que je nourrissais, avec un stoïcisme étrange, une passion
insensée et sans analogue dans la vie. J'aimais une ombre; je ne
pouvais même pas dire une morte. Toutes mes recherches historiques
n'avaient abouti qu'à me prouver ceci: Les trois demoiselles
d'Ionis n'avaient peut-être jamais existé que dans la légende.
Leur histoire, placée par les derniers chroniqueurs à l'époque de
Henri II, était déjà une vieille chronique incertaine à cette même
époque. Il ne restait d'elles ni un titre, ni un nom, ni un écusson
dans les papiers de la famille d'Ionis, que mon père, en raison du
procès, avait tous entre les mains; ni même une pierre tumulaire en
aucun lieu de la contrée!
J'adorais donc une pure fiction, éclose, selon toute apparence, dans
les fumées de mon cerveau. Mais voilà où il eût été impossible de
me convaincre. J'avais vu et entendu cette merveille de beauté; elle
existait dans une région où il m'était impossible de l'atteindre,
mais d'où il lui était possible de descendre vers moi. Creuser le
problème de cette existence indéfinissable et le mystère du lien qui
s'était formé entre nous m'eût conduit au délire. Je le sentais,
je ne voulais rien expliquer, rien approfondir; je vivais par la foi,
qui est l'_argument des choses qui n'apparaissent pas_, une folie
sublime, soit, si la raison n'est que l'argument de ce qui tombe
sous les sens.
Ma folie n'était pas aussi puérile qu'on eût pu le craindre. Je
la soignais comme une faculté supérieure et ne lui permettais pas de
descendre des hauteurs où je l'avais placée. Je m'abstins donc de
toute évocation nouvelle, dans la crainte de m'égarer à la
poursuite cabalistique de quelque chimère indigne de moi.
L'immortelle m'avait dit de devenir digne qu'elle restât vivante
dans ma pensée. Elle ne m'avait pas promis de revenir sous la forme
où je l'avais vue. Elle avait dit que cette forme n'existait pas et
n'était que la création produite en moi par l'élévation de mon
sentiment pour elle. Je ne devais donc pas tourmenter mon cerveau pour
la reproduire, car mon cerveau pouvait la dénaturer et faire surgir
quelque image au-dessous d'elle. Je voulais purifier ma vie et
cultiver en moi le trésor de la conscience, dans l'espoir que, à un
moment donné, cette céleste figure viendrait d'elle-même se placer
devant moi et m'entretenir avec cette voix chérie que je n'avais
pas mérité d'entendre longtemps.
Sous l'empire de cette manie, j'étais en train de devenir homme de
bien, et il est fort étrange que je fusse conduit à la sagesse par la
folie. Mais c'était là quelque chose de trop subtil et de trop tendu
pour la nature humaine. Cette rupture de mon âme avec le reste de mon
être, et de ma vie avec les entraînements de la jeunesse, devait me
conduire peu à peu au désespoir, peut-être à la fureur.
Je n'en étais encore qu'à la mélancolie, et, bien que très-pâli
et très-amaigri, je n'étais ni malade ni insensé en apparence,
lorsque la cause des d'Ionis contre les d'Aillane arriva au rôle.
Mon père m'avertit de préparer mon plaidoyer pour la semaine
suivante. Il y avait alors trois mois environ que j'avais quitté, par
une matinée de juin, le funeste château d'Ionis.
V
LE DUEL
À mesure que nous avions étudié cette triste affaire, nous nous
étions bien convaincus, mon père et moi, qu'elle était _imperdable_.
Deux testaments se trouvaient en présence: l'un qui, depuis cinq
ans, avait reçu sa pleine exécution, était en faveur de M.
d'Aillane. Gêné à l'époque de cet héritage, il s'était
libéré en vendant l'immeuble qu'il regardait comme sien. L'autre
testament, découvert trois ans après, par un de ces étranges hasards
qui font dire que, parfois, la vie ressemble à un roman, dépouillait
tout à coup les d'Aillane pour enrichir madame d'Ionis. La
validité de ce dernier acte était incontestable; la date,
postérieure à celle du premier, était nette et précise. M.
d'Aillane plaidait l'état d'enfance du testateur et l'espèce
de pression que M. d'Ionis avait exercée sur lui à ses derniers
moments. Ce dernier point était assez réel; mais l'état
d'enfance ne pouvait être constaté en aucune façon.
En outre, M. d'Ionis prétendait, avec raison, que, pressé par ses
créanciers, d'Aillane leur avait cédé l'immeuble au-dessous de sa
valeur, et il réclamait une somme assez importante, puisque c'était
le dernier débris de la fortune de ses adversaires.
M. d'Aillane n'espérait guère le succès. Il sentait la faiblesse
de sa cause; mais il tenait à se laver de l'accusation, portée
contre lui, d'avoir connu ou seulement soupçonné l'existence du
second testament, d'avoir engagé la personne qui en était
dépositaire à le tenir caché pendant trois ans, et de s'être
hâté de mobiliser l'héritage pour échapper en partie aux
conséquences de l'avenir. Il y avait donc, en outre du fond de
l'affaire, discussion sur la valeur réelle de l'immeuble,
exagérée en plus et en moins par les deux parties, dans les débats
antérieurs à l'intervention de mon père dans le procès.
Nous causions ensemble sur ce dernier point, mon père et moi, et nous
n'étions pas tout à fait d'accord, lorsque Baptiste nous annonça
la visite de M. d'Aillane fils, capitaine au régiment de ***.
Bernard d'Aillane était un beau garçon, de mon âge à peu près,
fier, vif et plein de franchise. Il s'exprima très-poliment, faisant
appel à notre honneur en homme qui en connaissait la rigidité; mais,
à la fin de son exorde, emporté par la vivacité de son naturel, il
laissa percer une menace fort claire contre moi, pour le cas où, dans
ma plaidoirie, je viendrais à exprimer quelque doute sur la parfaite
loyauté de son père.
Le mien fut plus ému que moi de ce défi, et, avocat dans l'âme, il
s'en courrouça avec éloquence. Je vis que d'un projet de
conciliation allait naître une querelle, et je priai les deux
interlocuteurs de m'écouter.
--Permettez-moi, mon père, dis-je, de faire observer à M.
d'Aillane qu'il vient de commettre une grave imprudence, et que, si
je n'étais pas, grâce au devoir de ma profession, d'un sang plus
rassis que le sien, je prendrais plaisir à provoquer sa colère, en
faisant argument de tout pour les besoins de ma cause.
--Qu'est-ce à dire? s'écria mon père, qui était le plus doux
des hommes dans son intérieur, mais passablement emporté dans
l'exercice de ses fonctions. J'espère bien, mon fils, que vous
ferez argument de tout, et que, s'il y a lieu, le moins du monde, à
suspecter la bonne foi de vos adversaires, ce ne sont point la petite
moustache et la petite épée de M. le capitaine d'Aillane, non plus
que la grande moustache et la grande épée de monsieur son père, qui
vous retiendront de le proclamer.
Le jeune d'Aillane était hors de lui, et, ne pouvant s'en prendre
à un homme de l'âge de mon père, il avait grand besoin de s'en
prendre à moi. Il m'envoya quelques paroles assez aigres que je ne
relevai pas, et, m'adressant toujours à mon père, je lui répondis:
--Vous avez parfaitement raison de croire que je ne me laisserai pas
intimider; mais il faut pardonner à M. d'Aillane d'avoir eu cette
pensée. Si je me trouvais dans la même situation que lui, et que votre
honneur fût en cause, songez, mon cher père, que je ne serais
peut-être pas plus patient et plus raisonnable qu'il ne faut. Ayons
donc des égards pour son inquiétude, et, puisque nous pouvons la
soulager, n'ayons pas la rigueur de la faire durer davantage. J'ai
assez examiné l'affaire pour être persuadé de l'extrême
délicatesse de toute la famille d'Aillane, et je me ferai un plaisir
comme un devoir de lui rendre hommage en toute occasion.
--Voilà tout ce que je voulais, monsieur, s'écria le jeune homme
en me serrant les mains; et, maintenant, gagnez votre procès, nous ne
demandons pas mieux!
--Un instant, un instant! reprit mon père avec le feu qu'à
l'audience il portait dans ses répliques. Je ne sais quelles sont, en
définitive, vos idées, mon fils, sur cette parfaite loyauté; mais,
quant à moi, si je trouve, dans l'historique de l'affaire, des
circonstances où elle me paraît évidente, il en est d'autres qui me
laissent des doutes, et je vous prie de ne vous engager à rien, avant
d'avoir pesé toutes les objections que j'étais en train de vous
faire lorsque monsieur nous a accordé l'honneur de sa visite.
--Permettez-moi, mon père, répondis-je avec fermeté, de vous dire
que de légères apparences ne me suffiraient pas pour partager vos
doutes. Sans parler de la réputation bien établie de M. le comte
d'Aillane, j'ai sur son compte et sur celui de sa famille un
témoignage...
Je m'arrêtai, en songeant que ce témoignage de ma sublime et
mystérieuse amie, je ne pouvais l'invoquer sans faire rire de moi. Il
était pourtant si sérieux dans ma pensée, que rien au monde, pas
même des faits apparents, ne m'en eussent fait douter.
--Je sais de quel témoignage vous parlez, dit mon père. Madame
d'Ionis a beaucoup d'affection...
--Je connais à peine madame d'Ionis! répliqua vivement le jeune
d'Aillane.
--Aussi, je ne parle point de vous, monsieur, reprit mon père en
souriant; je parle du comte d'Aillane et de mademoiselle sa fille.
--Et moi, mon père, dis-je à mon tour, je n'ai pas voulu parler de
madame d'Ionis.
--Peut-on vous demander, me dit le jeune d'Aillane, quelle est la
personne qui a eu sur vous cette heureuse influence, afin que je puisse
lui en savoir gré?
--Vous me permettrez, monsieur, de ne pas vous le dire. Ceci m'est
tout personnel.
Le jeune capitaine me demanda pardon de son indiscrétion, prit congé
de mon père un peu froidement, et se retira en me témoignant sa
gratitude pour mes bons procédés.
Je le suivis jusqu'à la porte de la rue, comme pour le reconduire.
Là, il me tendit encore la main; mais, cette fois, je retirai la
mienne, et, le priant d'entrer un instant dans mon appartement qui
donnait sur le vestibule d'entrée de notre maison, je lui déclarai
de nouveau que j'étais persuadé de la noblesse de sentiments de son
père, et bien déterminé à ne pas porter la moindre atteinte à
l'honneur de sa famille. Après quoi, je lui dis:
--Ceci établi, monsieur, vous allez me permettre de vous demander
raison de l'insulte que vous m'avez faite, en doutant de ma fierté
jusqu'à me menacer de votre ressentiment. Si je ne l'ai pas fait
devant mon père, qui semblait m'y pousser, c'est parce que je sais
que, sa colère passée, il se fût senti le plus malheureux des hommes.
J'ai aussi une mère fort tendre; c'est ce qui me fait vous
demander le secret sur l'explication que nous avons ici. Chargé des
intérêts de madame d'Ionis, c'est demain que je plaide sa cause.
Je vous prie donc de m'accorder pour après-demain, au sortir du
Palais, le rendez-vous que je vous demande.
--Non, parbleu! il n'en sera rien, s'écria le jeune homme en me
sautant au cou. Je n'ai pas la moindre envie de tuer un garçon qui me
montre tant de cœur et de justice! J'ai eu tort, j'ai agi en
mauvaise tête, et me voilà tout prêt à vous en demander pardon.
--C'est fort inutile, monsieur, car vous étiez tout pardonné
d'avance. Dans mon état, on est exposé à ces offenses-là et elles
n'atteignent pas un honnête homme; mais il n'y en a pas moins
nécessité pour moi de me battre avec vous.
--Oui-da! Et pourquoi diable, après les excuses que je vous fais?
--Parce que ces excuses sont intimes, tandis que votre visite ici a
été publique. Voilà votre grand cheval qui piaffe à notre porte, et
votre soldat galonné qui attire tous les regards. Vous savez bien ce
que c'est qu'une petite ville de province. Dans une heure, tout le
monde saura qu'un brillant officier est venu menacer un petit avocat
plaidant contre lui, et vous pouvez être bien sûr que, demain, lorsque
j'aurai pour vous et les vôtres les égards que je crois vous devoir,
plus d'un esprit malveillant m'accusera d'avoir peur de vous, et
rira de ma figure placée en regard de la vôtre. Je me résigne à
cette humiliation; mais, mon devoir accompli, j'aurai un autre devoir
qui sera de prouver que je ne suis pas un lâche, indigne d'exercer
une profession honorable, et capable de trahir la confiance de ses
clients dans la crainte d'un coup d'épée. Songez que je suis
très-jeune, monsieur, et que j'ai à établir mon caractère, à
présent ou jamais.
--Vous me faites comprendre ma faute, répondit M. d'Aillane. Je
n'ai pas senti la gravité de ma démarche, et je vous dois des
excuses publiques.
--Il sera trop tard après ma plaidoirie: on pourrait toujours croire
que j'ai cédé à la crainte; et il serait trop tôt auparavant: on
pourrait croire que vous craignez mes révélations.
--Alors, je vois qu'il n'y a pas moyen de s'arranger, et que
tout ce que je peux faire pour vous, c'est de vous donner la
réparation que vous exigez. Comptez donc sur ma parole et sur mon
silence. En sortant du Palais, demain, vous me trouverez au lieu qu'il
vous plaira de désigner.
Nous fîmes nos conventions. Après quoi, le jeune officier me dit
d'un air affectueux et triste:
--Voilà pour moi une mauvaise affaire, monsieur! car, si j'avais
le malheur de vous tuer, je crois que je me tuerais moi-même après. Je
ne pourrais pas me pardonner la nécessité où j'ai mis un homme de
cœur comme vous de jouer sa vie contre la mienne. Dieu veuille que le
résultat ne soit pas trop grave! Il me servira de leçon. Et, en
attendant, quoi qu'il arrive, voyez mon repentir et n'ayez pas une
trop mauvaise idée de moi. Il est bien certain que le monde nous
élève mal, nous autres jeunes gens de famille! Nous oublions que la
bourgeoisie nous vaut et qu'il est temps de compter avec elle. Allons,
donnez-moi la main à présent, en attendant que nous nous coupions la
gorge!
Madame d'Ionis devait venir le lendemain pour assister aux débats.
J'avais reçu d'elle plusieurs lettres très-amicales où elle ne me
détournait plus de mon devoir d'avocat, et où elle se contentait de
me recommander de respecter l'honneur de ses parents, qui ne pouvait,
disait-elle, être méconnu et offensé sans qu'il en rejaillît de la
honte sur elle-même. Il était facile de voir qu'elle comptait sur sa
présence pour me contenir, au cas où je me laisserais emporter par
quelque dépit oratoire.
Elle se trompait en supposant qu'elle eût exercé sur moi quelque
pouvoir. J'étais désormais gouverné par une plus haute influence,
par un souvenir bien autrement puissant que le sien.
Je m'entretins encore avec mon père dans la soirée, et l'amenai à
me laisser libre d'apprécier comme je l'entendais le côté moral
de l'affaire. Il me donna le bonsoir en me disant d'un air un peu
goguenard, que je ne compris pas plus que ses paroles:
--Mon cher enfant, prends garde à toi! Madame d'Ionis est pour toi
un oracle, je le sais! Mais j'ai grand'peur que tu ne tiennes le
bougeoir pour un autre.
Et, comme il vit mon étonnement, il ajouta:
--Nous parlerons de cela plus tard. Songe à bien parler demain et à
faire honneur à ton père!
Au moment de me mettre au lit, je fus frappé de la vue d'un nœud de
rubans verts attaché à mon oreiller avec une épingle. Je le pris et
sentis qu'il contenait une bague: c'était l'étoile d'émeraude dont le
souvenir ne m'était resté que comme celui d'un rêve de la fièvre.
Elle existait, cette bague mystérieuse; elle m'était rendue!
Je la passai à mon doigt et je la touchai cent fois pour m'assurer
que je n'étais pas dupe d'une illusion; puis je l'ôtai et
l'examinai avec une attention dont je n'avais pas été capable au
château d'Ionis, et j'y déchiffrai cette devise en caractères
très-anciens: _Ta vie n'est qu'à moi_.
C'était donc une défense de me battre? L'immortelle ne voulait
pas me permettre encore d'aller la rejoindre? Ce fut une cruelle
douleur; car, depuis quelques heures, la soif de la mort s'était
emparée de moi, et j'espérais être autorisé par les circonstances
à me débarrasser de la vie sans révolte et sans lâcheté.
Je sonnai Baptiste, que j'entendais marcher encore dans la maison.
--Écoute, lui dis-je, il faut me dire la vérité, mon ami; car tu
es un honnête homme, et ma raison est dans tes mains. Qui est venu ici
dans la soirée? Qui a apporté la bague dans ma chambre, là, sur mon
oreiller?
--Quelle bague, monsieur? Je n'ai pas vu de bague.
--Mais, maintenant, ne la vois-tu pas? N'est-elle pas à mon doigt?
Ne l'y as-tu pas déjà vue au château d'Ionis?
--Certainement, monsieur, que je la vois et que je la reconnais bien!
C'est celle que vous aviez perdue là-bas et que j'ai retrouvée
entre deux carreaux; mais je vous jure, sur l'honneur, que je ne sais
pas comment elle se trouve ici, et qu'en faisant votre couverture, je
n'ai rien vu sur votre oreiller.
--Au moins, peut-être, pourras-tu me dire une chose que je n'ai
jamais osé te demander après cette fièvre qui m'avait rendu fou
pendant quelques heures. Par qui cette bague m'avait-elle été prise
au château d'Ionis?
--Voilà ce que je ne sais pas non plus, monsieur! Ne vous la voyant
plus au doigt, j'ai pensé que vous l'aviez cachée... pour ne pas
compromettre...
--Qui? Explique-toi!
--Dame! monsieur, est-ce que ce n'est pas madame d'Ionis qui vous
l'avait donnée?
--Nullement.
--Après ça, monsieur n'est pas forcé de me dire... Mais ça doit
être elle qui vous l'a renvoyée.
--As-tu vu quelqu'un de chez elle venir ici aujourd'hui?
--Non, monsieur, personne. Mais celui qui a fait la commission
connaît les êtres de la maison, pas moins!
Voyant que je ne tirerais rien de l'examen des choses réelles, je
congédiai Baptiste et me livrai à mes rêveries accoutumées. Tout
cela ne pouvait plus être expliqué naturellement. Cette bague
contenait le secret de ma destinée. J'étais désolé d'avoir à
désobéir à mon immortelle et j'étais heureux en même temps de
m'imaginer qu'elle tenait sa promesse de veiller sur moi.
Je ne fermai pas l'œil de la nuit. Ma pauvre tête était bien malade
et mon cœur encore plus. Devais-je désobéir à l'arbitre de ma
destinée? devais-je lui sacrifier mon honneur? Je m'étais engagé
trop avant avec M. d'Aillane pour revenir sur mes pas. Je
m'arrêtais par moments à la pensée du suicide pour échapper au
supplice d'une existence que je ne comprenais plus. Et puis je me
tranquillisais par la pensée que cette terrible et délicieuse devise:
_Ta vie n'est qu'à moi_, n'avait pas le sens que je lui attribuais,
et je résolus de passer outre, me persuadant que l'immortelle
m'apparaîtrait sur le lieu même du combat, si sa volonté était de
l'empêcher.
Mais pourquoi ne m'apparaissait-elle pas elle-même pour mettre fin à
mes perplexités? Je l'invoquais avec une ardeur désespérée.
--L'épreuve est trop longue et trop cruelle! lui disais-je; j'y
perdrai la raison et la vie. Si je dois vivre pour toi, si je
t'appartiens...
Un coup de marteau à la porte de la maison me fit tressaillir. Il ne
faisait pas encore jour. Il n'y avait que moi d'éveillé chez nous.
Je m'habillai à la hâte. On frappa un second coup, puis un
troisième, au moment où je m'élançais dans le vestibule.
J'ouvris tout tremblant. Je ne sais quel rapport mon imagination
pouvait établir entre cette visite nocturne et le sujet de mes
angoisses; mais, quel que fût le visiteur, j'avais le pressentiment
d'une solution. C'en était une, en effet, bien que je ne pusse
comprendre le lien des événements où j'allais voir bientôt se
dénouer ma situation.
Le visiteur était un domestique de madame d'Ionis, qui arrivait à
bride abattue avec une lettre pour mon père ou pour moi, car nos deux
noms étaient sur l'adresse.
Pendant qu'on se levait dans la maison pour venir ouvrir, je lus ce
qui suit:
«Arrêtez le procès. Je reçois à l'instant et vous transmets une
nouvelle grave qui vous dégage de votre parole envers M. d'Ionis. M.
d'Ionis n'est plus. Vous en aurez la nouvelle officielle dans la
journée.»
Je portai la lettre à mon père.
--À la bonne heure! dit-il. Voilà une heureuse affaire pour notre
belle cliente, si ce maussade défunt ne lui laisse pas trop de dettes;
une heureuse affaire aussi pour les d'Aillane! La cour y perdra
l'occasion d'un beau jugement, et toi celle d'un beau plaidoyer.
Alors... dormons, puisqu'il n'y a rien de mieux à faire!
Il se retourna vers la ruelle; puis il me rappela comme je sortais de
sa chambre.
--Mon cher enfant, me dit-il en se frottant les yeux, je pense à une
chose: c'est que vous êtes amoureux de madame d'Ionis, et que, si
elle est ruinée...
--Non, non, mon père! m'écriai-je, je ne suis pas amoureux de
madame d'Ionis.
--Mais tu l'as été? Voyons, la vérité? C'est là la cause de
ce bon changement qui s'est fait en toi. L'ambition du talent
t'est venue... et cette mélancolie dont ta mère s'inquiète...
--Certainement! dit ma mère, qui avait été réveillée par les
coups de marteau à une heure indue, et qui était entrée, en cornette
de nuit, pendant que nous causions; soyez sincère, mon cher fils!
vous aimez cette belle dame, et même je crois que vous en êtes aimé.
Eh bien, confessez-vous à vos parents...
--Je veux bien me confesser, répondis-je en embrassant ma bonne mère;
j'ai été amoureux de madame d'Ionis pendant deux jours; mais
j'ai été guéri le troisième jour.
--Sur l'honneur? dit mon père.
--Sur l'honneur!
--Et la raison de ce changement?
--Ne me la demandez pas, je ne puis vous la dire.
--Moi, je la sais, dit mon père riant et bâillant à la fois:
c'est que la petite madame d'Ionis et ce beau cousin qui ne la
connaît pas... Mais ce n'est pas l'heure de faire des propos de
commère. Il n'est que cinq heures, et, puisque mon fils ne soupire ni
ne plaide aujourd'hui, je prétends dormir la grasse matinée.
Délivré de l'anxiété relative au duel, je pris un peu de repos.
Dans la journée, le décès de M. d'Ionis, arrivé à Vienne quinze
jours auparavant (les nouvelles n'allaient pas vite en ce temps-là),
fut publié dans la ville, et le procès suspendu en vue d'une
prochaine transaction entre les parties.
Nous reçûmes, le soir, la visite du jeune d'Aillane. Il venait me
faire ses excuses devant mon père, et, cette fois, je les acceptai de
grand cœur. Malgré l'air grave avec lequel il parlait de la mort de
M. d'Ionis, nous vîmes bien qu'il avait peine à cacher sa joie.
Il accepta notre souper; après quoi, il me suivit dans mon
appartement.
--Mon cher ami, me dit-il, car il faut que vous me permettiez de vous
donner ce nom désormais, je veux vous ouvrir mon cœur, qui déborde
malgré moi. Vous ne me jugez pas assez intéressé, j'espère, pour
croire que je me réjouis follement de la fin du procès. Le secret de
mon bonheur...
--N'en parlez pas, lui dis-je; nous le savons, nous l'avons
deviné!
--Et pourquoi n'en parlerais-je pas avec vous, qui méritez tant
d'estime et qui m'inspirez tant d'affection? Ne croyez pas être
un inconnu pour moi. Il y a trois mois que je rends compte de toutes vos
actions et de tous vos succès à...
--À qui donc?
--À une personne qui s'intéresse à vous on ne peut plus! à
madame d'Ionis. Elle a été fort inquiète de vous pendant quelque
temps après votre séjour chez elle. C'est au point que j'en étais
jaloux. Elle m'a rassuré de ce côté-là, en me disant que vous
aviez été assez grièvement malade pendant vingt-quatre heures.
--Alors, dis-je avec un peu d'inquiétude, comme elle n'a pas de
secrets pour vous, elle vous aura appris la cause de ces heures de
délire...
--Oui, ne vous en tourmentez pas; elle m'a tout raconté, et sans
que ni elle ni moi ayons songé à nous en moquer. Bien au contraire,
nous en étions fort tristes, et madame d'Ionis se reprochait de vous
avoir laissé jouer avec certaines idées dont on peut recevoir trop
d'émotion. Ce que je sais, moi, c'est que, tout en jurant comme un
beau diable que je ne crois pas aux dames vertes, je n'aurais jamais
eu le courage de les évoquer deux fois. Il y a mieux, si elles
m'eussent apparu, j'aurais certainement tout cassé dans la chambre;
et vous, que j'ai si sottement provoqué hier, vous me semblez,
quant aux choses surnaturelles, beaucoup plus hardi que je ne serais
curieux.
Cet aimable garçon, qui était alors en congé, revint me voir les
jours suivants, et nous fûmes bientôt intimement liés. Il ne pouvait
pas encore se montrer au château d'Ionis, et il attendait avec
impatience que sa belle et chère cousine lui permît de s'y
présenter, après qu'elle aurait consacré aux convenances les
premiers jours de son deuil. Il eût voulu se tenir dans une ville plus
voisine de sa résidence; mais elle le lui interdisait formellement, ne
se fiant pas à la prudence d'un fiancé si épris.