--Attendez pourtant que ma fille y consente, car je veux qu'elle

soit heureuse. Quant à moi, je vous la donne sans savoir si elle sera

assez riche pour vous; parce que, si elle l'est, je suis décidé à

vous trouver assez noble pour elle. Vous risquez le tout pour le tout.

Eh bien, mordieu! j'en veux faire autant et ne pas rester au-dessous

de l'exemple que vous me donnez. Vous n'avez pas d'ambition

d'argent, vous autres; moi, je n'ai plus de préjugés de noblesse.

Nous voilà donc d'accord. J'ai votre parole et vous avez la mienne.

Seulement, je tiens à ce que ma fille seule en décide: et vous allez,

cher monsieur Nivières, laisser votre fils faire sa cour lui-même, car

son amour est bien nouveau, et c'est à lui d'inspirer la confiance

sur ce point. Quant à son caractère et à son talent, nous les

connaissons, et il n'y aura pas d'objection de ce côté-là.

Il me fut donc permis d'être assidu au château d'Ionis, et ce fut,

relativement au passé, le plus beau temps de mon existence.

J'aimais, dans les conditions normales de la vie, un être au-dessus

de la région ordinaire de la vie; un ange de bonté, de douceur,

d'intelligence et de beauté idéales.

Elle me fit attendre l'espérance. Elle s'exprimait librement sur

son estime et sa sympathie pour moi; mais, quand je parlais d'amour,

elle montrait quelque doute.

--Ne vous trompez-vous pas, disait-elle, et n'avez-vous pas aimé

avant moi, et plus que moi, certaine inconnue que mon frère n'a

jamais voulu me nommer?

Un jour, elle me dit:

--Ne portez-vous pas là, au doigt, une certaine bague qui est pour

vous un talisman, et, si je vous demandais de la jeter dans la fontaine,

m'obéiriez-vous?

--Non certes! m'écriai-je, je ne m'en séparerai jamais, puisque

c'est vous qui me l'avez donnée.

--Moi! que dites-vous là?

--Oui, c'est vous! ne me le cachez plus. C'est vous qui avez

joué le rôle de la dame verte pour satisfaire madame d'Ionis, qui

voulait vous faire décréter sa ruine et qui croyait trouver en moi la

personne digne de foi dont son mari exigeait le témoignage. C'est

vous qui, en cédant à sa fantaisie jusqu'à m'apparaître sous un

aspect fantastique, m'avez tracé mon devoir conformément à la

délicatesse et à la fierté de votre âme.

--Eh bien, oui, c'est moi! dit-elle; c'est moi qui ai failli

vous rendre fou et qui m'en suis cruellement repentie quand j'ai su,

tardivement, combien vous aviez souffert de cette aventure romanesque.

On vous avait, une première fois, éprouvé par une scène de

fantasmagorie où je n'étais pour rien. Quand on vous vit si

courageux, plus courageux que l'abbé de Lamyre, à qui Caroline avait

joué, pour se divertir, un tour semblable, on s'imagina pouvoir vous

régaler d'une apparition qui n'avait rien de bien effrayant. Je me

trouvais ici secrètement, car la douairière d'Ionis ne m'y eût

pas soufferte volontiers. Caroline, frappée de ma ressemblance avec la

nymphe de la fontaine, s'imagina de me coiffer et de m'habiller

comme elle, pour me faire rendre mon oracle, qui ne fut pas conforme à

ses désirs, mais auquel vous avez religieusement obéi, sans oublier un

seul instant le soin de notre honneur. Je partis le lendemain matin, et

on me laissa ignorer ensuite que vous aviez été gravement malade ici,

à la suite de cette apparition. Quand vous eûtes une querelle avec

Bernard, j'étais à Angers, et c'est moi qui vous renvoyai la bague

que je vous avais fait trouver dans votre chambre. Cette circonstance

avait été inventée par madame d'Ionis, qui possédait deux bagues

pareilles, fort anciennes, et qui avait tout disposé pour notre roman.

C'est elle qui vous l'a reprise ensuite pendant votre fièvre, dans

la crainte de vous voir trop exalté par cette apparence de réalité,

et préférant vous laisser croire que vous aviez tout rêvé.

--Et je ne l'ai pas cru! jamais! Mais comment aviez-vous repris

possession de cette bague qui n'était pas à vous?

--Caroline me l'avait donnée, dit-elle en rougissant, parce que je

l'avais trouvée jolie!

Puis elle se hâta d'ajouter:

--Quand Bernard vous eut confessé, j'appris enfin par quels

chagrins et quelles vertus vous aviez mérité de revoir la dame verte.

Je résolus alors d'être votre sœur et votre amie pour réparer, par

l'affection de toute ma vie, l'imprudence où je m'étais laissé

entraîner et vous dédommager ainsi des peines que je vous avais

causées. Je ne m'attendais guère à vous plaire autant au grand jour

qu'au clair de la lune. Eh bien, puisqu'il en est ainsi, sachez que

vous n'avez pas été seul malheureux, et que...

--Achevez! m'écriai-je en tombant à ses pieds.

--Eh bien, eh bien..., dit-elle en rougissant encore plus et en

baissant la voix, bien que nous fussions seuls auprès de la fontaine,

sachez que j'avais été punie de ma témérité. J'étais, ce

jour-là, une enfant bien tranquille et bien gaie. Je sus très-bien

jouer mon rôle, et mes _deux sœurs_, Bernard et l'abbé de Lamyre, qui

nous écoutaient derrière ces rochers, trouvèrent que j'y avais mis

une gravité dont ils ne me croyaient pas capable. La vérité est

qu'en vous voyant et en vous écoutant, je fus prise moi-même de je

ne sais quel vertige. D'abord, je me figurai que j'étais

réellement une morte. Destinée au cloître, je vous parlai comme

séparée déjà du monde des vivants. La conviction de mon rôle me

gagna. Je sentis que je m'intéressais à vous. Vous m'invoquiez

avec une passion... qui me troubla jusqu'au fond de l'âme. Si vous

voyiez ma figure, je voyais aussi la vôtre... et, quand je rentrai dans

mon couvent, j'eus peur des vœux que je devais prononcer, je sentis

qu'en jouant à m'emparer de votre liberté, j'avais livré et

perdu la mienne.

En me parlant ainsi, elle s'était animée. La timide pudeur du

premier aveu avait fait place à la confiance enthousiaste. Elle entoura

ma tête de ses beaux bras longs et souples et m'embrassa au front, en

disant:

--Je te l'avais bien promis que tu me reverrais! J'étais navrée

en te faisant cette promesse que je croyais trompeuse, et, pourtant,

quelque chose de divin, une voix de la Providence me disait à

l'oreille: «Espère, puisque tu aimes!»

Nous fûmes unis le mois suivant. La liquidation de madame d'Ionis,

devenue madame d'Aillane, n'était pas terminée, quand éclata la

Révolution qui mit fin à toute contestation de la part des créanciers

de son mari, jusqu'à nouvel ordre. Après la Terreur, elle se

retrouva dans une situation aisée, mais non opulente: j'eus donc la

joie et l'orgueil d'être le seul appui de ma femme. Le beau

château d'Ionis était vendu, les terres dépecées. Des paysans,

égarés par un patriotisme peu éclairé, avaient brisé la fontaine,

croyant que c'était la baignoire d'une reine.

Un jour, on m'apporta la tête et un bras de la néréide, que

j'achetai au mutilateur et que je garde précieusement. Ce que

personne n'avait pu briser, c'était mon bonheur de famille; ce qui

avait traversé, ce qui traversa toujours, inaltérable et pur, les

tempêtes politiques, ce fut mon amour pour la plus belle et la

meilleure des femmes.

FIN

Les dames vertes · 第 7 / 7 段