secrets de la vie éternelle. Où est votre âme maintenant? quelles
facultés nouvelles a-t-elle acquises dans ce renouvellement?...
--Je ne puis te répondre que ceci: La mort n'existe pas; rien ne
meurt; mais les choses de l'autre vie sont bien différentes de ce
que l'on s'imagine dans le monde où tu es. Je ne t'en dirai pas
davantage, ne m'interroge pas.
--Dites-moi, au moins, si je vous reverrai dans cette autre vie.
--Je l'ignore.
--Et dans celle-ci?
--Oui, si tu le mérites.
--Je le mériterai! Dites-moi encore... Puisque vous pouvez diriger
et conseiller ceux qui vivent dans ce monde, ne pouvez-vous pas les
plaindre?
--Je le peux.
--Et les aimer?
--Je les aime tous comme des frères avec qui j'ai vécu.
--Aimez-en un plus que les autres. Il fera des miracles de courage et
de vertu pour que vous vous intéressiez à lui.
--Qu'il fasse ces miracles, et il me retrouvera dans ses pensées.
Adieu!
--Attendez, oh! mon Dieu, attendez! On croit que vous donnez comme
gage de votre protection, et comme moyen de vous évoquer de nouveau,
une bague magique à ceux qui ne vous ont pas offensée. Est-ce vrai?
et me la donnerez-vous?
--Des esprits grossiers peuvent seuls croire à la magie. Tu ne
saurais y croire, toi qui parles de la vie éternelle et qui cherches la
vérité divine. Par quel moyen une âme, qui se communique à toi sans
le secours d'organes réels, pourrait-elle te donner un objet
matériel et palpable!
--Pourtant, je vois à votre doigt une bague étincelante.
--Je ne puis voir ce que tes yeux voient. Quelle bague crois-tu voir?
--Un large anneau avec une émeraude en forme d'étoile enchâssée
dans l'or.
--Il est étrange que tu voies cela, dit-elle après un moment de
silence; les opérations involontaires de la pensée humaine, et la
connexion de ses rêves avec certains faits évanouis, renferment
peut-être des mystères providentiels. La science de ces choses
inexplicables n'appartient qu'à celui qui sait la cause et la
raison de tout. La main que tu crois voir n'existe que dans ton
cerveau. Ce qui reste de moi dans la tombe te ferait horreur; mais
peut-être me vois-tu telle que j'ai été sur la terre. Dis-moi
comment tu me vois.
Je ne sais quelle description enthousiaste je lui fis d'elle-même.
Elle parut écouter avec attention et me dit:
--Si je ressemble à la statue qui est ici, tu ne dois pas t'en
étonner, car je lui ai servi de modèle. Tu réveilles par là, en moi,
le souvenir effacé de ce que j'ai été, et jusqu'aux pierreries
que tu décris, je me souviens de m'en être parée. La bague que tu
crois voir, je l'ai perdue dans une chambre de ce château que
j'habitais; elle tomba entre deux pierres disjointes sous l'âtre
de la cheminée. Je devais faire lever la pierre le lendemain; mais, le
lendemain, j'étais morte. Peut-être la retrouveras-tu si tu la
cherches. En ce cas, je te la donne en souvenir de moi et du serment que
tu m'as fait de m'obéir. Voici le jour, adieu!
Cet adieu me causa la plus atroce douleur que j'eusse jamais ressentie;
je perdis la tête et faillis m'élancer encore pour retenir
l'ombre enchanteresse, car peu à peu je m'étais assez rapproché
d'elle pour être à portée de saisir le bord de son vêtement, si
j'eusse osé le toucher; mais je n'osai pas. J'avais oublié, il
est vrai, les menaces de la légende contre ceux qui tentaient de
commettre cette profanation; j'étais seulement retenu, et comme
anéanti, par un respect superstitieux; mais un cri de désespoir sorti
de ma poitrine alla vibrer jusque dans les conques marines des tritons
de la fontaine.
L'ombre s'arrêta, comme retenue par la pitié.
--Que veux-tu encore? me dit-elle. Voici le jour, je ne puis rester.
--Pourquoi donc? Si tu le voulais!
--Je ne dois pas revoir le soleil de cette terre. J'habite
l'éternelle lumière d'un monde plus beau.
--Emmène-moi dans ce monde! je ne veux plus rester dans celui-ci;
je n'y resterai pas, je le jure, si je ne dois plus te revoir.
--Tu me reverras, sois tranquille, dit-elle. Attends l'heure où tu
en seras digne, et, jusque là, ne m'évoque plus. Je te le défends.
Je veillerai sur toi comme une providence invisible, et, le jour où ton
âme sera aussi pure qu'un rayon du matin, je t'apparaîtrai par la
seule évocation de ton pieux désir. Soumets-toi!
--Soumets-toi! répéta une voix grave qui résonna à ma droite.
Je me retournai et vis un des fantômes que j'avais déjà vus dans ma
chambre, lors de la première apparition.
--Soumets-toi! répéta comme un écho une voix toute pareille, à ma
gauche.
Et je vis le second fantôme.
Je n'en fus pas ému, bien que ces deux spectres eussent, dans la
hauteur de leur taille et dans le timbre profond de leur voix, quelque
chose de lugubre. Mais que m'importait, à moi, de voir ou
d'entendre des choses horribles? Rien ne pouvait m'arracher au
ravissement où j'étais plongé. Je ne m'arrêtai même pas à
regarder ces ombres accessoires; je cherchais des yeux ma céleste
beauté. Hélas! elle avait disparu, et je ne voyais plus que
l'immobile néréide de la fontaine, avec sa pose impassible et les
tons froids du marbre bleui par les reflets du matin.
Je ne sais ce que devinrent ses sœurs; je ne les vis pas sortir. Je
tournais autour de la fontaine comme un insensé. Je croyais être
endormi et je m'étourdissais dans la confusion de mes idées, avec
l'espoir de ne pas m'éveiller.
Mais je me rappelai la bague promise, et montai à ma chambre, où je
trouvai Baptiste, qui me parla, sans que je vinsse à bout de savoir de
quoi. Il me sembla troublé, peut-être à cause de l'expression de ma
figure, mais je ne pensai pas à l'interroger. Je cherchai dans
l'âtre et j'y remarquai bientôt deux pierres mal jointes. Je
m'efforçai de les soulever. C'était une entreprise impossible sans
les outils nécessaires.
Baptiste me croyait probablement fou, et, cherchant machinalement à
m'aider:
--Est-ce que monsieur a perdu quelque chose? dit-il.
--Oui, j'ai laissé tomber là, hier, une de mes bagues.
--Une bague?... Monsieur ne porte pas de bagues, je ne lui en ai pas
vu.
--C'est égal. Tâchons de la trouver.
Il prit un couteau, gratta la pierre tendre pour élargir la fente,
enleva la cendre et le ciment en poudre qui la remplissait, et, tout en
travaillant à me satisfaire, il me demanda comment était faite cette
bague, de l'air dont il m'eût demandé ce que j'avais rêvé.
--C'est une bague d'or avec une étoile faite d'une grosse
émeraude, répondis-je avec l'aplomb de la certitude.
Il ne douta plus, et, détachant une tringlette des rideaux de vitrage,
il la recourba en crochet et atteignit la bague, qu'il me présenta en
souriant. Il pensait, sans oser le dire, que c'était un don de madame
d'Ionis.
Quant à moi, je la regardai à peine, tant j'étais sûr que
c'était celle dont j'avais vu l'ombre; elle était effectivement
toute semblable. Je la passai à mon petit doigt, ne doutant pas
qu'elle n'eût appartenu à la défunte demoiselle d'Ionis et que
je n'eusse vu le spectre de cette merveilleuse beauté.
Baptiste mit beaucoup de discrétion dans sa conduite. Persuadé que
j'avais eu une très-belle aventure, car il m'avait attendu toute la
nuit, il me quitta en m'engageant à me coucher.
On pense bien que je n'y songeais guère. Je m'assis devant la
table, que Baptiste avait débarrassée du fameux souper aux trois
pains, et, pour m'efforcer de ressaisir l'ivresse de ma vision, dont
je craignais d'oublier quelque chose, je me mis à en écrire la
relation fidèle, telle qu'on vient de la lire.
Je demeurai dans cette agitation mêlée d'extase jusqu'après le
lever du soleil. Je m'assoupis un peu, les coudes sur ma table et crus
refaire mon rêve; mais il m'échappa bien vite et Baptiste vint
m'arracher à la solitude où j'aurais dès lors voulu achever ma
vie.
Je m'arrangeai de manière à ne descendre qu'au moment où l'on
devait se mettre à table. Je ne m'étais pas encore demandé comment
je rendrais compte de la vision; j'y songeai en faisant semblant de
déjeuner, car je ne mangeai pas, et, sans me sentir fatigué ni malade,
j'éprouvais un invincible dégoût pour les fonctions de la vie
animale.
La douairière, qui ne voyait pas très-bien, ne s'aperçut pas de mon
trouble. Je répondis à ses questions ordinaires avec le vague des
jours précédents, mais, cette fois, sans jouer aucune comédie, et
avec la préoccupation d'un poëte que l'on interroge bêtement sur
le sujet de son poëme, et qui répond avec ironie des choses évasives
pour se délivrer d'investigations abrutissantes. Je ne sais si madame
d'Ionis fut inquiète ou étonnée de me voir ainsi. Je ne la regardai
pas, je ne la vis pas. Je compris à peine ce qu'elle me disait, tout
le temps que dura cette contrainte mortelle du déjeuner.
Enfin, je me trouvai seul dans la bibliothèque, l'attendant comme les
autres jours, mais sans impatience aucune. Loin de là, j'éprouvais
une vive satisfaction à me noyer dans mes rêveries. Il faisait un
temps admirable; le soleil embrasait les arbres et les terrains en
fleur, au delà des grandes masses d'ombre transparente que projetait
l'architecture du château sur les premiers plans du jardin. Je
marchais d'un bout à l'autre de cette vaste salle, m'arrêtant
chaque fois que je me trouvais devant la fontaine. Les fenêtres et les
rideaux étaient fermés à cause de la chaleur. Ces rideaux étaient
d'un bleu doux que je voulais voir verdâtre, et, dans ce crépuscule
artificiel qui me retraçait quelque chose de ma vision, j'éprouvais
un bien-être incroyable et une sorte de gaieté délirante.
Je parlais tout haut, et je riais sans savoir de quoi, lorsque je me
sentis serrer le bras assez brusquement. Je me retournai et vis madame
d'Ionis, qui était entrée sans que j'y fisse attention.
--Voyons! répondez-moi; voyez-moi, au moins! me dit-elle avec un
peu d'impatience. Savez-vous que vous me faites peur, et que je ne
sais plus que penser de vous?
--Vous l'avez voulu, lui répondis-je, j'ai joué avec ma raison;
je suis fou. Mais ne vous en faites pas de reproche; je suis bien plus
heureux ainsi, et ne souhaite pas de guérir.
--Ainsi, reprit-elle en m'examinant avec inquiétude, cette
apparition n'est pas un conte ridicule? du moins, vous croyez... vous
l'avez vue se produire?
--Mieux que je ne vous vois en ce moment?
--Ne le prenez pas sur ce ton d'orgueil enivré: je ne doute pas de
vos paroles. Racontez-moi tranquillement...
--Rien! jamais! je vous supplie de ne pas me questionner. Je ne peux
pas, je ne veux pas répondre.
--En vérité, la société des spectres ne vous vaut rien, cher
monsieur, et vous me feriez croire que l'on vous a dit des choses
singulièrement flatteuses, car vous voilà fier et discret comme un
amant heureux!
--Ah! que dites-vous là, madame! m'écriai-je. Il n'y a pas
d'amour possible entre deux êtres que sépare l'abîme du
tombeau... Mais vous ne savez pas de quoi vous parlez, vous ne croyez à
rien, vous vous moquez de tout!
J'étais si rude dans mon enthousiasme, que madame d'Ionis fut
piquée.
--Il y a une chose dont je ne me moque pas, dit-elle avec vivacité:
c'est mon procès, et, puisque vous m'avez promis, sur l'honneur,
de consulter un oracle mystérieux et de vous conformer à ses
arrêts...
--Oui, répondis-je en lui prenant la main avec une familiarité
très-déplacée, mais très-calme, dont elle ne s'offensa pas, tant
elle comprit l'état de mon âme; oui, madame, pardonnez-moi mon
trouble et mon oubli. C'est par dévouement pour vous que j'ai joué
un jeu bien dangereux, et je vous dois, au moins, compte du résultat.
Il m'a été prescrit d'obéir aux intentions de mon père et de
vous faire gagner votre procès.
Soit qu'elle s'attendît à cette réponse, soit qu'elle fût en
doute de ma lucidité, madame d'Ionis ne marqua ni surprise ni
contrariété. Elle se contenta de lever les épaules, et, me secouant
le bras comme pour me réveiller:
--Mon pauvre enfant, dit-elle, vous avez rêvé, et rien de plus.
J'ai partagé un instant votre exaltation, j'ai espéré du moins
qu'elle vous ramènerait à la notion de délicatesse et d'équité
qui est au fond de votre âme. Mais je ne sais quels scrupules
exagérés, ou quelles habitudes d'obéissance passive envers votre
père, vous ont fait entendre des paroles chimériques. Sortez de ces
illusions. Il n'y a pas eu de spectres, il n'y a pas eu de voix
mystérieuse; vous vous êtes monté la tête avec l'indigeste
lecture du vieux manuscrit et les contes bleus de l'abbé de Lamyre.
Je vais vous expliquer ce qui vous est arrivé.
Elle me parla assez longtemps; mais je fis de vains efforts pour
l'écouter et la comprendre. Il me semblait, par moments, qu'elle me
parlait une langue inconnue. Quand elle vit que rien n'arrivait de mon
oreille à mon esprit, elle s'inquiéta sérieusement de moi, me
toucha le poignet pour voir si j'avais la fièvre, me demanda si
j'avais mal à la tête, et me conjura d'aller me reposer. Je
compris qu'elle me permettait d'être seul et je courus avec joie me
jeter sur mon lit, non que je ressentisse la moindre fatigue, mais parce
que je m'imaginais toujours revoir la céleste beauté de mon
immortelle, si je parvenais à m'endormir.
Je ne sais comment se passa le reste de la journée. Je n'en eus pas
conscience. Le lendemain matin, je vis Baptiste marchant par la chambre
sur la pointe du pied.
--Que fais-tu là, mon ami? lui demandai-je.
--Je vous veille, mon cher monsieur, répondit-il. Dieu merci, vous
avez dormi deux bonnes heures. Vous vous sentez mieux, n'est-ce pas?
--Je me sens très-bien. J'ai donc été malade!
--Vous avez eu un gros accès de fièvre hier au soir, et cela a duré
une partie de la nuit. C'est l'effet de la grande chaleur. Vous ne
pensez jamais à mettre votre chapeau quand vous allez au jardin!
Pourtant madame votre mère vous l'avait si bien recommandé!
Zéphyrine entra, s'informa de moi avec beaucoup d'intérêt, et
m'engagea à prendre _encore_ une cuillerée de _ma_ potion calmante.
--Soit, lui dis-je, bien que je n'eusse aucun souvenir de cette
potion: un hôte malade est incommode, et je ne demande qu'à guérir
vite.
La potion me fit réellement grand bien, car je dormis encore et rêvai
de mon immortelle. Quand j'ouvris les yeux, je vis, au pied de mon
lit, une apparition qui m'eût charmé l'avant-veille, mais qui me
contraria comme un reproche importun. C'était madame d'Ionis, qui
venait elle-même s'informer de moi et surveiller les soins que l'on
me donnait. Elle me parla avec amitié et me marqua de l'intérêt
véritable. Je la remerciai de mon mieux et l'assurai que je me
portais fort bien.
Alors apparut la tête grave d'un médecin, qui examina mon pouls et
ma langue, me prescrivit le repos, et dit à madame d'Ionis:
--Ce ne sera rien. Empêchez-le de lire, d'écrire et de causer
jusqu'à demain, et il pourra retourner dans sa famille après-demain.
Resté seul avec Baptiste, je l'interrogeai.
--Mon Dieu, monsieur, me dit-il, je suis bien embarrassé pour vous
répondre. Il paraît que la chambre où vous étiez passe pour être
hantée...
--La chambre où j'étais? Où suis-je donc?
Je regardai autour de moi, et, sortant de ma torpeur, je reconnus enfin
que je n'étais plus dans la _chambre aux dames_, mais dans un autre
appartement du château.
--Pour moi, monsieur, reprit Baptiste, qui était un esprit
très-positif, j'ai dormi dans cette chambre et n'y ai rien vu. Je
ne crois pas du tout à ces histoires-là. Mais, quand j'ai entendu
que vous vous tourmentiez dans la fièvre, parlant toujours d'une
belle dame qui existe et qui n'existe pas, qui est morte et qui est
vivante... que sais-je ce que vous n'avez pas dit là-dessus!
c'était si joli quelquefois, que j'aurais voulu le retenir, ou
savoir écrire pour le conserver; mais cela vous faisait du mal, et
j'ai pris le parti de vous apporter ici, où vous êtes mieux.
Voyez-vous, monsieur, tout ça vient de ce que vous faites trop de vers.
Monsieur votre père le disait bien, que ça dérangeait les idées!
Vous feriez mieux de ne penser qu'à vos dossiers.
--Tu as certainement raison, mon cher Baptiste, répondis-je, et je
tâcherai de suivre ton conseil. Il me semble, en effet, que j'ai eu
un accès de folie.
--De folie? Oh! non pas, monsieur, Dieu merci! Vous avez battu la
campagne dans la fièvre, comme ça peut arriver à tout le monde; mais
voilà que c'est fini, et, si vous voulez prendre un peu de bouillon
de poulet, vous vous retrouverez dans vos esprits comme vous y étiez
auparavant.
Je me résignai au bouillon de poulet, bien que j'eusse souhaité
quelque chose de plus nourrissant pour me remettre vite. Je me sentais
accablé de fatigue. Peu à peu, mes forces revinrent dans la journée,
et on me permit de souper légèrement. Le lendemain, madame d'Ionis
revint me voir. J'étais levé et me sentais tout à fait bien. Je lui
parlai avec beaucoup de sens de ce qui m'était arrivé, sans
toutefois lui donner aucun détail à cet égard. J'avais été fou:
j'en étais très-honteux, et la priais de me garder le secret;
j'étais perdu comme avocat, si l'on me faisait, dans le pays, la
réputation d'un visionnaire; mon père s'en affecterait beaucoup.
--Ne craignez rien, me répondit-elle; je vous réponds de la
discrétion de mes gens; assurez-vous du silence de votre valet de
chambre, et cette aventure ne sortira pas d'ici. D'ailleurs, quand
même on raconterait quelque chose, nous en serions tous quittes pour
dire que vous avez eu un accès de fièvre, et qu'il a plu à ces
esprits superstitieux de l'interpréter au gré de leur crédulité.
Au fond, ce serait la vérité. Vous avez pris un coup de soleil en
venant ici à cheval par une journée brûlante. Vous avez été malade
dans la nuit. Les jours suivants, je vous ai tourmenté avec ce
malheureux procès, et, pour vous amener à mon avis, je n'ai reculé
devant rien!
Elle s'arrêta, et, changeant de ton:
--Vous souvient-il de ce que je vous ai dit avant-hier, dans la
bibliothèque?
--J'avoue que je ne l'ai pas compris, j'étais sous le coup...
--De la fièvre? Certainement, je l'ai bien vu!
--Vous plaît-il de me répéter, maintenant que j'ai toute ma
tête, ce que vous m'avez dit à propos de l'apparition?
Madame d'Ionis hésita.
--Est-ce que votre mémoire a conservé le souvenir de cette
apparition? me dit-elle d'un ton léger, mais en m'examinant avec
une sorte d'inquiétude.
--Non, répondis-je, c'est très-confus maintenant; confus comme un
songe dont on a enfin conscience et que l'on ne pense plus à
ressaisir.
Je mentais avec aplomb; madame d'Ionis en fut dupe, et je vis
qu'elle mentait aussi, en prétendant ne m'avoir parlé, dans la
bibliothèque, que de l'effet du manuscrit, pour s'accuser de me
l'avoir prêté dans un moment où j'étais déjà fort agité. Il
fut évident pour moi qu'elle m'avait dit là-dessus, la veille,
dans un mouvement d'effroi devant mon état mental, des choses
qu'elle était maintenant bien aise que je n'eusse pas entendues;
mais je ne soupçonnai pas ce que ce pouvait être. Elle me voyait
tranquille, elle me croyait guéri. Je parlais avec assurance de ma
vision, comme d'un accès de fièvre chaude. Elle m'engagea à n'y
plus penser du tout, à ne jamais m'en tourmenter.
--N'allez pas vous croire plus faible d'esprit qu'un autre,
ajouta-t-elle; il n'y a personne qui n'ait eu quelques heures de
délire dans sa vie. Restez encore deux ou trois jours avec nous; quoi
qu'en dise le médecin, je ne veux pas vous renvoyer, faible et pâle,
à vos parents. Nous ne parlerons plus du procès, c'est inutile;
j'irai voir votre père et en causer avec lui, sans vous en tourmenter
davantage.
Le soir, j'étais tout à fait guéri; j'essayai de pénétrer dans
mon ancienne chambre, elle était fermée. Je me hasardai à demander la
clef à Zéphyrine, qui répondit l'avoir remise à madame d'Ionis.
On ne voulait plus y loger personne jusqu'à ce que la légende,
récemment exhumée, fût oubliée de nouveau.
Je prétendis avoir laissé quelque chose dans cette chambre. Il fallut
céder: Zéphyrine alla chercher la clef et entra avec moi. Je cherchai
partout sans vouloir dire ce que je cherchais. Je regardai dans le foyer
de la cheminée et je vis, sur les pierres disjointes, les égratignures
fraîches que Baptiste y avait faites avec son couteau. Mais qu'est-ce
que cela prouvait, sinon que, dans ma folie, j'avais fait chercher là
un objet qui n'existait que dans le souvenir d'un rêve? J'avais
cru trouver une bague et la mettre à mon doigt. Elle n'y était plus,
elle n'y avait sans doute jamais été!
Je n'osai même plus interroger Baptiste sur ce fait. On ne me laissa
pas seul un instant dans la chambre aux dames et on la referma dès que
j'en fus sorti. Je sentis que rien ne me retenait plus au château
d'Ionis et je partis le lendemain matin, furtivement, pour échapper
à la conduite en voiture dont on m'avait menacé.
Le cheval et le grand air me remirent tout à fait. Je traversai assez
vite les bois qui environnaient le château, dans la crainte d'être
poursuivi par la sollicitude de ma belle hôtesse. Puis je ralentis mon
cheval à deux lieues de là, et arrivai tranquillement à Angers dans
l'après-midi.
Ma figure était un peu altérée: mon père ne s'en aperçut pas
beaucoup; mais rien n'échappe à l'œil d'une mère, et la
mienne s'en inquiéta. Je parvins à la tranquilliser en mangeant avec
appétit; j'avais arraché à Baptiste le serment de ne rien dire;
il y avait mis cette restriction, qu'il ne le tiendrait pas si je
venais à retomber malade.
Aussi je m'en gardai bien! je me soignai moralement et physiquement
comme un garçon très-épris de la conservation de son être. Je
travaillai sans excès, je me promenai régulièrement, j'éloignai
toute idée lugubre, je m'abstins de toute lecture excitante. La
raison de toute cette raison prenait sa source dans une folie obstinée
mais tranquille et, pour ainsi dire, maîtresse d'elle-même. Je
voulais constater devant mon propre jugement que je n'avais pas été
fou, que je ne l'étais pas, et qu'il n'y avait rien de plus
avéré à mes propres yeux que l'existence des dames vertes. Je
voulais aussi remettre mon esprit dans l'état de lucidité
nécessaire pour cacher mon secret et le nourrir en moi, comme la source
de ma vie intellectuelle et le critérium de ma vie morale.
Toute trace de crise s'effaça donc rapidement, et, à me voir
studieux, raisonnable et modéré en toutes choses, il eût été
impossible de deviner que j'étais sous l'empire d'une idée fixe,
d'une monomanie bien conditionnée.
Trois jours après mon retour à Angers, mon père m'envoya à Tours
pour une autre affaire. J'y passai vingt-quatre heures, et, quand je
revins _chez nous_, j'appris que madame d'Ionis était venue
s'entendre avec mon père sur la suite de son procès. Elle avait paru
céder à la raison positive: elle consentait à le gagner.
Je fus content de ne l'avoir pas rencontrée. Il serait impossible de
dire qu'une aussi charmante femme me fût devenue antipathique; mais
il est certain que je craignais plus que je ne désirais de me retrouver
avec elle. Son scepticisme, dont elle n'avait paru se débarrasser un
jour avec moi que pour m'en accabler le lendemain, me faisait
l'effet d'une injure et me causait une souffrance inexprimable.
Au bout de deux mois, quelque effort que je fisse pour paraître
heureux, ma mère s'aperçut de l'épouvantable tristesse qui
régnait au fond de mes pensées. Tout le monde remarquait en moi un
grand changement à mon avantage, et elle s'en était réjouie
d'abord. Ma conduite était d'une austérité complète et mon
entretien aussi grave et aussi sensé que celui d'un vieux magistrat.
Sans être dévot, je me montrais religieux. Je ne scandalisais plus les
simples par mon voltairianisme. Je jugeais avec impartialité toutes
choses et critiquais sans aigreur celles que je n'admettais pas. Tout
cela était édifiant, excellent; mais je n'avais plus de goût à
rien et je portais la vie comme un fardeau. Je n'étais plus jeune, je
ne connaissais plus ni l'ivresse de l'enthousiasme ni l'entraînement
de la gaieté.