moment qu'il s'agirait de vous obéir. Mais vous me mépriseriez si
je méritais ce blâme par un faux serment. Pourquoi donc, d'ailleurs,
ne pas tenter d'amener les d'Aillane à une transaction honorable
pour eux?
--Vous savez bien que celle que M. d'Ionis propose ne l'est pas.
--Vous n'espérez pas modifier ses intentions?
Elle secoua la tête et se tut. C'était me dire éloquemment quel
homme sans cœur et sans principes était ce mari, indifférent à tant
de charmes et livré à tous les désordres.
--Cependant, repris-je, il vous autorise à être généreuse après
la victoire.
--Et à qui croit-il donc avoir affaire? s'écria-t-elle en
rougissant de colère. Il oublie que les d'Aillane sont l'honneur
même et ne recevront jamais, à titre de grâce et de bienfait, ce que
l'équité leur fait regarder comme la légitime propriété de leur
famille.
Je fus frappé de l'énergie qu'elle mit dans cette réponse.
--Êtes-vous donc très-liée avec les d'Aillane? lui demandai-je.
Je ne le pensais pas.
Elle rougit encore et répondit négativement.
--Je n'ai jamais eu de grandes relations avec eux, dit-elle; mais
ils sont mes parents assez proches pour que leur honneur et le mien ne
fassent qu'un. J'ai la certitude que la volonté de notre oncle
était de leur léguer sa fortune. D'autant plus que M. d'Ionis,
m'ayant épousée pour ce qu'on appelait mes beaux yeux, n'a pas
eu bonne grâce ensuite vis-à-vis de moi à me chercher un héritage et
à vouloir faire casser ce testament pour défaut de forme.
Puis elle ajouta:
--Est-ce que vous ne connaissez aucun d'Aillane?
--J'ai vu le père assez souvent, les enfants jamais. Le fils est un
officier dans je ne sais quelle garnison...
--À Tours..., dit-elle vivement.
Puis elle ajouta plus vivement encore.
--À ce que je crois, du moins?
--On dit qu'il est fort bien?
--On le dit. Je ne le connais pas depuis qu'il a âge d'homme.
Cette réponse me rassura. Il m'était passé un instant par la tête
que le motif du désintéressement magnanime de madame d'Ionis pouvait
bien puiser sa plus grande force dans une passion pour son cousin
d'Aillane.
--Sa sœur est charmante, dit-elle; vous ne l'avez jamais vue?
--Jamais. N'est-elle pas encore au couvent?
--Oui, à Angers. On assure que c'est un ange. Ne serez-vous pas
bien fier quand vous aurez réussi à plonger dans la misère une fille
de bonne maison, qui comptait, à bon droit, sur un mariage honorable et
sur une vie conforme à son rang et à son éducation? C'est là le
grand désespoir qui attend son pauvre père. Mais voyons, dites-moi vos
expédients; car vous avez cherché et trouvé quelque chose,
n'est-ce pas?
--Oui! répondis-je après avoir réfléchi comme on peut réfléchir
dans la fièvre, oui, madame, j'ai trouvé une solution.
IV
L'IMMORTELLE
J'eus à peine donné cette espérance de succès, que je m'effrayai
de l'avoir eue moi-même. Mais il n'y avait plus moyen de reculer.
Ma belle cliente me pressait de questions.
--Eh bien, madame, lui dis-je, il faut trouver le moyen de faire
parler l'oracle, sans jouer le rôle d'imposteur; mais il faut que
vous me donniez, sur l'apparition dont ce château passe pour être le
théâtre, des détails qui me manquent.
--Voulez-vous voir les vieilles paperasses d'où j'ai tiré mon
extrait? s'écria-t-elle avec joie. Je les ai ici.
Elle ouvrit un meuble dont elle avait la clef et me montra une assez
longue notice, avec commentaires écrits à diverses époques par divers
chroniqueurs attachés à la chapelle du château ou au chapitre d'un
couvent voisin qui avait été sécularisé sous le dernier règne.
Comme je n'étais pas pressé de prendre un engagement qui eût
abrégé le temps accordé à ma mission, je remis la lecture de ce
fantastique dossier à la veillée, et je me laissai chastement cajoler
par mon enchanteresse. Je m'imaginai qu'elle y mettait une délicate
coquetterie, soit qu'elle tînt à ses idées au point de se
compromettre un peu pour les faire triompher, soit que ma résistance
excitât son légitime orgueil de femme irrésistible, soit enfin, et je
m'arrêtais avec délices à cette dernière supposition, qu'elle
sentît pour moi une estime particulière.
Elle fut forcée de me quitter: d'autres visites arrivaient. Il y eut
du monde à dîner; elle me présenta à ses nobles voisins avec une
distinction marquée, et me témoigna devant eux plus d'égards que je
n'avais peut-être droit d'en attendre. Quelques-uns parurent
trouver que c'était trop pour un petit robin de ma sorte, et
tentèrent de le lui faire entendre. Elle prouva qu'elle ne craignait
guère la critique, et montra tant de vaillance à me soutenir, que
j'en devins un peu fou.
Lorsque nous fûmes seuls ensemble, madame d'Ionis me demanda ce que
je comptais faire des manuscrits relatifs à l'apparition des trois
dames vertes. J'avais la tête montée, il me semblait que j'étais
aimé et que je ne devais plus redouter de railleries. Je lui racontai
donc ingénument la vision que j'avais eue, et celle, toute semblable,
que m'avait racontée l'abbé de Lamyre.
--Me voilà donc forcé de croire, ajoutai-je, qu'il est certaines
situations de l'âme où, sans frayeur comme sans charlatanisme et
sans superstition, certaines idées se revêtent d'images qui trompent
nos sens, et je veux étudier ce phénomène, déjà subi par moi, dans
les relations sages ou folles de ceux chez lesquels il a pu se produire.
Je ne vous cache pas que, contrairement à mes habitudes d'esprit,
loin de me défendre du charme des illusions, je ferai tout mon possible
pour leur abandonner mon cerveau. Et si, dans cette disposition
d'esprit toute poétique, je réussis à voir et à entendre quelque
fantôme qui me commande de vous obéir, je ne reculerai pas devant le
serment que pourront exiger ensuite M. d'Ionis et sa mère. Je ne
serai pas forcé de jurer que je crois aux révélations des esprits et
aux apparitions des morts, car je n'y croirai peut-être pas pour cela;
mais, en affirmant que j'ai entendu des voix, puisque aujourd'hui
même je puis affirmer que j'ai vu des ombres, je ne serai pas un
menteur; et peu m'importe de passer pour un insensé, si vous me
faites l'honneur de ne pas partager cette opinion.
Madame d'Ionis montra un grand étonnement de ce que je lui disais, et
me fit beaucoup de questions sur ma vision dans la _chambre aux dames_.
Elle m'écouta sans rire, et même elle s'étonna du calme avec
lequel j'avais subi cette étrange aventure.
--Je vois, me dit-elle, que vous êtes un esprit très-courageux.
Quant à moi, à votre place, j'aurais eu peur, je le confesse. Avant
que je vous permette de recommencer cette épreuve, jurez-moi que vous
n'en serez ni plus effrayé ni plus affecté que la première fois.
--Je crois pouvoir vous le promettre, lui répondis-je. Je me sens
excessivement calme, et, dussé-je voir quelque spectacle effrayant,
j'espère rester assez maître de moi-même pour ne l'attribuer
qu'à ma propre imagination.
--Est-ce donc cette nuit que vous voulez faire cette évocation
singulière?
--Peut-être; mais je veux d'abord lire tout ce qui y a rapport. Je
voudrais aussi parcourir quelque ouvrage sur ces matières, non un
ouvrage de critique dénigrante, je suis bien assez porté au doute,
mais un de ces vieux traités naïfs, où, parmi beaucoup
d'enfantillages, il peut se trouver des idées ingénieuses.
--Eh bien, vous avez raison, dit-elle, mais je ne sais quel ouvrage
vous conseiller: je n'ai guère fouillé dans ces vieux livres. Si
vous voulez, demain, chercher dans la bibliothèque...
--Si vous le permettez, je ferai cette étude tout de suite. Il
n'est que onze heures, c'est le moment où votre maison devient
calme et silencieuse. Je veillerai dans la bibliothèque, et, si je puis
venir à bout de m'exalter un peu, je serai d'autant mieux disposé
à retourner dans ma chambre pour offrir aux trois dames le souper
commémoratif qui a la vertu de les attirer.
--J'y ferai donc porter le fameux plateau, dit madame d'Ionis en
souriant, et j'ai besoin de m'efforcer de trouver cela fort
singulier pour n'en être pas un peu émue.
--Quoi! madame, vous aussi...?
--Eh! mon Dieu, reprit-elle, que sait-on? On rit de tout,
aujourd'hui; en est-on plus sage qu'autrefois? Nous sommes des
créatures faibles qui nous croyons fortes: qui sait si ce n'est
point à cause de cela que nous nous rendons plus matériels que Dieu ne
le voudrait, et si ce que nous prenons pour de la lucidité n'est pas
un aveuglement? Comme moi, vous croyez à l'immortalité des âmes.
Une séparation absolue entre les nôtres et celles qui sont dégagées
de la matière est-elle chose si claire à concevoir que nous puissions
la prouver?
Elle me parla dans ce sens pendant quelques instants, avec beaucoup
d'esprit et d'imagination; puis elle me quitta un peu troublée, en
me suppliant, pour peu que j'eusse quelque trouble moi-même et que je
vinsse à être assiégé d'idées noires, de ne pas donner suite à
mon projet. J'étais si heureux et si touché de sa sollicitude, que
je lui exprimai mon regret de n'avoir pas un peu de peur à braver
pour lui marquer mon zèle.
Je remontai à ma chambre, où Zéphyrine avait déjà disposé la
corbeille; Baptiste voulait m'en débarrasser.
--Laisse cela, lui dis-je, puisque c'est l'habitude de la maison,
et va te coucher. Je n'ai pas plus besoin de toi que les autres jours.
--Mon Dieu, monsieur, me dit-il, si vous le permettiez, je passerais
la nuit sur un fauteuil dans votre chambre.
--Et pourquoi cela, mon ami?
--Parce qu'on dit qu'il y revient. Oui, oui, monsieur, j'ai fini
par comprendre les domestiques. Ils ont grand'peur, et, moi qui suis
un vieux soldat, je serais content de leur prouver que je ne suis pas si
sot qu'eux.
Je refusai et le laissai arranger ma couverture, pendant que je
descendais à la bibliothèque, après lui avoir dit de ne pas
m'attendre.
Je parcourus cette immense salle avant de me mettre au travail, et je
m'y enfermai avec soin, dans la crainte d'y être troublé par
quelque valet curieux ou moqueur. Puis j'allumai un chandelier
d'argent à plusieurs branches et commençai à dépouiller le
fantastique dossier relatif aux dames vertes.
Les apparitions fréquentes, observées et rapportées avec détail, des
trois demoiselles d'Ionis, coïncidaient de tout point avec ce que
j'avais vu et avec ce que l'abbé m'avait raconté. Mais ni lui ni
moi n'avions poussé la foi, ou le courage, jusqu'à interroger les
fantômes. D'autres l'avaient fait, disaient les chroniqueurs, et il
leur avait été donné de voir les trois vierges, non plus sous
l'apparence de nuages verdâtres, mais dans tout l'éclat de leur
jeunesse et de leur beauté; non pas toutes à la fois, mais une en
particulier, pendant que les deux autres se tenaient à l'écart.
Alors, cette funèbre beauté répondait à toutes les questions
_sérieuses et décentes_ que l'on voulait lui adresser. Elle dévoilait
les secrets du passé, du présent et de l'avenir. Elle donnait de
judicieux conseils. Elle enseignait les trésors cachés à ceux qui
étaient capables d'en bien user en vue du salut. Elle disait les
malheurs à éviter, les fautes à réparer; elle parlait au nom du
ciel et des anges; enfin, c'était une puissance bienfaisante pour
ceux qui la consultaient avec de bons et pieux desseins. Elle n'était
grondeuse et menaçante qu'avec les railleurs, les libertins et les
impies. Le manuscrit disait: «D'une intention méchante et
fallacieuse, on leur a vu faire de grandes punitions, et ceux qui ne
s'y porteront que par malice et vaine curiosité peuvent s'attendre
à des choses épouvantables, qu'ils seront bien marris d'avoir
cherchées.»
Sans s'expliquer sur ces choses épouvantables, le manuscrit donnait
la formule de l'évocation et tous les rites à observer, avec un si
grand sérieux et une si naïve bonne foi, que je m'y laissai aller.
L'apparition prenait dans mon imagination des couleurs merveilleuses
qui me séduisaient et me faisaient réellement désirer, plutôt que
craindre, d'être gagné par la persuasion. Je ne me sentais nullement
attristé et glacé par l'idée de voir marcher et d'entendre parler
des morts. Tout au contraire, je m'exaltais dans des rêves
élyséens, et je voyais une Béatrix se lever dans les rayons de mon
empyrée.
--Et pourquoi n'aurais-je pas ces rêves, m'écriai-je
intérieurement, puisque j'ai eu le prologue de la vision? Ma sotte
terreur m'a rendu indigne et incapable d'être initié plus avant
aux révélations swedenborgistes, auxquelles croient d'excellents
esprits, et dont j'ai eu le tort de me moquer. Je dépouillerai le
vieil homme avec plaisir, car ceci est plus riant et plus sain pour
l'âme d'un poëte que la froide négation de notre siècle. Si je
passe pour fou, si je le deviens, qu'importe! j'aurai vécu dans
une sphère idéale, et je serai peut-être plus heureux que tous les
sages de la terre.
Je me parlais ainsi à moi-même, la tête dans mes mains. Il était
environ deux heures du matin, et le plus profond silence régnait dans
le château et dans la campagne, lorsqu'une musique douce et
charmante, qui semblait partir de la rotonde, m'arracha à ma
rêverie. Je levai la tête et reculai le flambeau placé devant moi,
pour voir de qui me venait cette gracieuseté musicale. Mais les quatre
bougies qui éclairaient pleinement ma table de travail ne suffisaient
pas à me faire distinguer même le fond de la salle, à plus forte
raison, la rotonde placée au delà.
Je me dirigeai aussitôt vers cette rotonde, et, n'étant plus
offusqué d'une autre lumière, je distinguai les parties supérieures
du beau groupe de la fontaine, éclairées en plein par la lune, qui
donnait dans une des fenêtres en voussure de la coupole. Le reste de la
salle circulaire était dans l'ombre. Pour m'assurer que j'étais
seul, comme il me semblait l'être, j'ouvris le volet de la grande
porte vitrée qui donnait sur le parterre, et je vis qu'en effet il
n'y avait personne. La musique avait semblé diminuer et se perdre à
mesure que j'approchais, et je ne l'entendais presque plus. Je
passai dans l'autre galerie, que je trouvai également déserte, mais
où les sons qui m'avaient charmé se firent de nouveau entendre
très-distincts, comme s'ils partaient, cette fois, de derrière moi.
Je m'arrêtai sans me retourner, pour les écouter. Ils étaient doux
et plaintifs et ne formaient aucune combinaison mélodique que je fusse
en état de comprendre. C'était plutôt une suite d'accords vagues,
très-mystérieux, formés comme au hasard, et par des instruments
qu'il m'eût été impossible de nommer, car leur timbre ne
ressemblait à rien qui me fût connu. L'ensemble en était agréable,
quoique très-mélancolique.
Je revins sur mes pas et m'assurai que ces voix, si on pouvait les
appeler ainsi, partaient bien réellement de la conque des tritons et
des sirènes de la fontaine, augmentant et diminuant d'intensité
selon que l'eau, qui était devenue irrégulière et intermittente, se
pressait ou se ralentissait dans les vasques.
Je ne vis rien là de fantastique, car je me rappelai avoir entendu
parler de ces girandes italiennes qui produisaient, au moyen de l'air
comprimé par l'eau, des orgues hydrauliques plus ou moins réussies.
Celles-ci étaient fort douces et très-justes, peut-être parce
qu'elles ne jouaient aucun air et ne faisaient que soupirer des
accords harmoniques, comme font les harpes éoliennes.
Je me souvins aussi que madame d'Ionis m'avait parlé de cette
musique en me disant qu'elle était dérangée, et que parfois elle se
mettait à aller toute seule pendant quelques instants.
Cette explication ne m'empêcha pas de poursuivre le cours de mes
songeries poétiques. J'étais reconnaissant envers la capricieuse
fontaine qui voulait bien chanter pour moi seul, par une si belle nuit
et au milieu d'un si religieux silence.
Vue ainsi au clair de la lune, elle était d'un effet prestigieux.
Elle semblait verser, dans les frais roseaux placés sur ses bords, une
pluie de diamants verts. Les tritons, immobiles dans leurs mouvements
tumultueux, avaient quelque chose d'effrayant, et leurs plaintes
mourantes, mêlées au petit bruit des cascatelles, les faisaient
paraître comme désespérés d'avoir leurs esprits violents
enchaînés dans des corps de marbre. On eût dit d'une scène de la
vie païenne pétrifiée tout à coup sous le geste souverain de la
néréide.
Je me rendis compte alors de l'espèce d'effroi que cette nymphe
m'avait causé en plein jour, avec son calme superbe au milieu de ces
monstres tordus sous ses pieds.
--Une âme impassible peut-elle exprimer la vraie beauté? pensai-je;
et, si cette créature de marbre venait à s'animer, toute
magnifique qu'elle est, ne ferait-elle pas peur, par cet air de
suprême indifférence qui la rend trop supérieure aux êtres de notre
race?
Je la regardai attentivement dans le reflet de la lune qui baignait ses
blanches épaules et détachait sa petite tête posée sur un cou
élancé et puissant comme un fût de colonne. Je ne pouvais distinguer
ses traits, car elle était placée à une certaine hauteur; mais son
attitude dégagée se dessinait en lignes brillantes d'une grâce
incomparable.
--C'est véritablement là, pensai-je, l'idée que j'aimerais à
me faire de la dame verte, car il est certain que, vue ainsi...
Tout à coup, je cessai de raisonner et de penser. Il me semblait voir
remuer la statue.
Je crus qu'un nuage passait sur la lune et produisait cette illusion;
mais ce n'en était pas une. Seulement, ce n'était pas la statue
qui remuait, c'était une forme qui se levait de derrière elle, ou
d'à côté d'elle, et qui me paraissait toute semblable, comme si
un reflet animé se fût détaché de ce corps de marbre et l'eût
quitté pour venir à moi.
Je doutai un instant du témoignage de mes yeux; mais cela devint si
distinct, si évident, que je fus persuadé bientôt de voir un être
réel, et que je n'éprouvai aucun sentiment de terreur, ni même de
très-grande surprise.
L'image vivante de la néréide descendait, comme en voltigeant, les
plans inégaux du monument. Ses mouvements avaient une aisance et une
grâce idéales. Elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une femme
réelle, bien que l'élégance de ses proportions lui conservât ce
cachet de beauté exceptionnelle qui m'avait effrayé dans la statue;
mais je n'éprouvais plus rien de semblable, et mon admiration tenait
de l'extase. Je lui tendais les bras pour la saisir, car il me
semblait qu'elle allait s'élancer jusqu'à moi en franchissant un
escarpement de cinq à six pieds qui nous séparait encore.
Je me trompais. Elle s'arrêta sur le bord de la rocaille et me fit
signe de m'éloigner.
J'obéis machinalement et je la vis s'asseoir sur un dauphin de
marbre, qui se mit à pousser de véritables rugissements. Aussitôt
toutes ces voix hydrauliques grossirent comme une tempête et formèrent
un concert vraiment diabolique autour d'elle.
Je commençais à en avoir les nerfs agacés, lorsqu'une lumière
glauque, qui ne semblait être qu'un clair de lune plus brillant,
jaillit je ne sais d'où, et me montra nettement les traits de la
néréide vivante, si semblables à ceux de la statue, que j'eus
besoin de regarder encore celle-ci pour m'assurer qu'elle n'avait
pas quitté son siège de pierre.
Alors, sans plus songer à rien expliquer, sans désirer de rien
comprendre, je m'enivrai, dans une muette stupeur, de la beauté
surnaturelle de l'apparition. L'effet qu'elle produisit sur moi
fut si absolu, que je n'eus pas même la pensée de m'approcher pour
m'assurer de son immatérialité, comme j'avais fait lorsqu'elle
s'était produite dans ma chambre.
Si j'y songeai, ce dont je ne saurais me rendre compte, la crainte de
la faire évanouir par une curiosité audacieuse me retint probablement.
Comment n'aurais-je pas été maîtrisé par le désir d'en
rassasier mes yeux? C'était la néréide sublime, mais avec des yeux
vivants, des yeux clairs, d'une douceur fascinatrice, et des bras nus,
aux contours de chair transparente et aux mouvements moelleux comme ceux
de l'enfance. Cette fille du ciel semblait avoir quinze ans tout au
plus. Elle exprimait la forte chasteté de l'adolescence par
l'ensemble de sa forme, tandis que son visage s'éclairait des
séductions de la femme arrivée au développement de l'âme.
Sa parure étrange était exactement celle de la néréide: une robe ou
tunique flottante, faite de je ne sais quel tissu merveilleux dont les
plis moelleux semblaient avoir été mouillés; un diadème ciselé
avec un soin exquis, et des flots de perles s'enroulant aux tresses
d'une chevelure splendide, avec ce mélange de luxe singulier et de
caprice heureux qui caractérise le goût de la renaissance; un
contraste charmant et bizarre entre le vêtement tout simple, qui ne
puisait sa richesse que dans l'aisance de son arrangement et le fini
minutieux des bijoux et des mignardises de la coiffure.
Je l'aurais regardée toute ma vie sans m'aviser de lui parler. Je
ne m'apercevais pas du silence qui avait succédé au vacarme de la
fontaine. Je ne sais même pas si je la contemplai un instant ou une
heure. Il me sembla tout d'un coup que je l'avais toujours vue,
toujours connue: c'est peut-être que je vivais un siècle par
seconde.
Elle me parla la première. J'entendis et ne compris pas tout de
suite, car le timbre d'argent de sa voix était surnaturel comme sa
beauté et en complétait le prestige.
Je l'écoutais comme une musique, sans chercher à ses paroles un sens
déterminé.
Enfin, je fis un effort pour secouer cette ivresse, et j'entendis
qu'elle me demandait si je la voyais. Je ne sais pas ce que je lui
répondis, car elle ajouta:
--Sous quelle apparence me vois-tu?
Et je remarquai seulement alors qu'elle me tutoyait.
Je me sentis entraîné à lui répondre de même; car, si elle me
parlait en reine, je lui parlais, moi, comme à la Divinité.
--Je te vois, lui dis-je, comme un être auquel rien ne peut être
comparé sur la terre.
Il me sembla qu'elle rougissait; car mes yeux s'étaient habitués
à la lueur vert de mer dont elle semblait baignée. Je la voyais
blanche comme un lis, avec les fraîches couleurs de la jeunesse sur les
joues. Elle eut un sourire mélancolique qui l'embellit encore.
--Que vois-tu en moi d'extraordinaire? me dit-elle.
--La beauté, répondis-je brièvement.
J'étais trop ému pour en dire davantage.
--Ma beauté, reprit-elle, c'est en toi qu'elle se produit; car
elle n'existe pas par elle-même sous une forme que tu puisses
apprécier. Il n'y a ici de moi que ma pensée. Parle-moi donc comme
à une âme et non comme à une femme. Quel conseil avais-tu à me
demander?
--Je ne m'en souviens plus.
--D'où vient cet oubli?
--De ta présence.
--Essaye de te rappeler.
--Non, je ne veux pas!
--Alors, adieu!
--Non! non! m'écriai-je en m'approchant d'elle comme pour la
retenir, mais en m'arrêtant avec terreur, car la lueur pâlit
subitement, et l'apparition sembla s'effacer. Au nom du ciel, restez!
repris-je avec angoisse. Je suis soumis, je suis chaste dans mon
amour.
--Quel amour? demanda-t-elle en redevenant brillante.
--Quel amour? Je ne sais pas, moi! Ai-je parlé d'amour? Eh bien,
oui, je me souviens! J'aimais hier une femme, et je voulais lui
plaire, faire sa volonté au risque de trahir mon devoir. Si vous êtes
une pure essence, comme je le crois, vous savez toutes choses. Dois-je
donc vous expliquer...?
--Non; je sais les faits qui intéressent la postérité de la
famille dont j'ai porté le nom. Mais je ne suis pas la Divinité, je
ne lis pas dans les âmes. Je ne savais pas que tu aimais...
--Je n'aime personne! À l'heure qu'il est, je n'aime rien
sur la terre, et je veux mourir si, dans une autre région de la vie, je
peux vous suivre!
--Tu parles dans le délire. Pour être heureux dans la mort, il faut
avoir été pur dans la vie. Tu as un devoir difficile à remplir, et
c'est pourquoi tu m'as appelée. Fais donc ton devoir ou tu ne me
reverras plus.
--Quel est-il, ce devoir? Parlez; je ne veux plus obéir qu'à
vous seule.
--Ce devoir, répondit la néréide en se penchant vers moi et en me
parlant si bas, que j'avais peine à distinguer sa voix du frais
murmure de l'eau, c'est d'obéir à ton père. Et puis tu diras à
la femme généreuse qui veut se sacrifier que ceux qu'elle plaint la
béniront toujours, mais ne veulent point accepter son sacrifice. Je
connais leurs pensées, car ils m'ont appelée et consultée. Je sais
qu'ils luttent pour leur honneur, mais qu'ils ne sont pas effrayés
de ce que les hommes appellent la pauvreté. Il n'y a pas de pauvreté
pour les âmes fières. Dis cela à celle qui t'interrogera demain, et
ne cède pas à l'amour qu'elle t'inspire jusqu'à trahir ta
religion de famille.