nationale que nous n'avons peut-être jamais assez appréciée, et qui
met la France de cette époque à côté de l'Italie de Michel-Ange.
Je ne compris pas d'emblée ce que je voyais; j'y étais mal
disposé, d'ailleurs, par la comparaison de ce type surprenant avec la
beauté rondelette et mignonne de madame d'Ionis, un vrai type Louis
XV, toujours souriant, et plus saisissant par le sentiment de la vie que
par la grandeur de la pensée.
--Ceci est plus beau que le vrai, n'est-ce pas? me dit-elle en me
faisant remarquer les longs bras et le corps de serpent de la néréide.
--Je ne trouve pas, répondis-je en regardant avec une ardeur
involontaire madame d'Ionis.
Elle ne parut pas y faire attention.
--Arrêtons-nous ici, me dit-elle. Il y fait très-bon et très-frais.
Si vous voulez, nous allons parler d'affaires. Zéphyrine, ma chère
bonne, tu peux nous laisser.
J'étais enfin seul avec elle! Deux ou trois fois, depuis une heure,
son beau regard, naturellement vif et aimant, m'avait donné le
vertige, et je m'étais imaginé que je me jetterais à ses pieds si
Zéphyrine n'eût été là. Mais à peine fut-elle partie, que je me
sentis enchaîné par le respect et la crainte, et que je me mis à
parler du procès avec une lucidité désespérée.
III
LE PROCÈS
--Ainsi, me dit-elle après m'avoir écouté avec attention, il
n'y a pas moyen de le perdre?
--L'avis de mon père et le mien est que, pour le perdre, il
faudrait le vouloir.
--Mais votre excellent père a bien compris que je le voulais
absolument?
--Non, madame, répondis-je avec fermeté; car il s'agissait de
faire mon devoir, et je rentrais dans le seul rôle convenable que
j'eusse à jouer auprès de cette noble femme; non! mon père ne
l'entend pas ainsi. Sa conscience lui défend de trahir les intérêts
qui lui ont été confiés par M. le comte d'Ionis. Il croit que vous
amènerez votre époux à une transaction, et il la rendra aussi
acceptable que possible aux adversaires que vous protégez; mais il ne
se résoudra jamais à vouloir persuader à M. d'Ionis que sa cause
est mauvaise en justice.
--En justice légale! répliqua-t-elle avec un triste et doux sourire;
mais, en justice vraie, en justice morale et naturelle, votre digne
père sait bien que notre droit nous conduit à exercer une cruelle
spoliation.
--Ce que mon père pense à cet égard, répondis-je un peu ébranlé,
il n'en doit compte qu'à sa propre conscience. Quand l'avocat
peut défendre une cause où les deux justices dont vous parlez sont en
sa faveur, il est bien heureux, bien dédommagé de celles où il les
trouve en opposition; mais il ne doit jamais approfondir cette
distinction quand il a accepté bien volontairement son mandat, et vous
savez, madame, que mon père n'a consenti à poursuivre M. d'Aillane
que parce que vous l'avez voulu.
--Je l'ai voulu, oui! J'ai obtenu de mon mari que ce soin ne fût
pas confié à un autre; j'ai espéré que votre père, le meilleur
et le plus honnête homme que je connaisse, réussirait à sauver cette
malheureuse famille de la rigoureuse poursuite de la mienne. Un avocat
peut toujours se montrer retenu et généreux, surtout quand il sait
qu'il ne sera pas désavoué par son principal client. Et c'est moi
qui suis ce client, monsieur! Il s'agit de ma fortune et non de celle
de M. d'Ionis, que rien ne menace.
--Il est vrai, madame; mais vous êtes en puissance de mari, et le
mari, comme chef de la communauté...
--Ah! je le sais de reste! Il a sur ma fortune plus de droits que
moi-même et il en use dans mon intérêt, je veux le croire; mais il
oublie, en ceci, celui de ma conscience: et pour qui? Il a une immense
fortune personnelle et pas d'enfants; j'ai donc devant Dieu le
droit de me dépouiller d'une partie de mon opulence pour ne pas
ruiner d'honnêtes gens, victimes d'une question de procédure.
--Ce sentiment est digne de vous, madame, et je ne suis pas ici pour
contester un si beau droit, mais pour vous rappeler notre devoir, à
nous autres, et vous prier de ne pas exiger que nous y manquions. Tous
les ménagements conciliables avec le gain de votre procès, nous les
aurons, dussions-nous encourir les reproches de M. d'Ionis et de sa
mère. Mais reculer devant la tâche acceptée, en déclarant que le
succès est douteux et qu'il y aurait profit à transiger, c'est ce
que l'étude approfondie de l'affaire nous interdit, sous peine de
mensonge et de trahison.
--Eh bien, non! vous vous trompez! s'écria madame d'Ionis avec
feu: je vous assure que vous vous trompez! Ce sont là des subtilités
d'avocat qui font illusion à un homme vieilli dans la pratique, mais
qu'un jeune homme sensible ne doit pas accepter comme une règle
absolue de sa conduite... Si votre père s'est chargé du procès, et
vous convenez qu'il l'a fait à ma requête, c'est parce qu'il
pressentait mes intentions. S'il les avait méconnues, je m'en
affligerais et je croirais que l'on n'a pas pour moi dans votre
maison l'estime que j'aimerais à vous inspirer. Là où l'on sent
que la victoire serait horrible, on ne doit pas craindre de proposer la
paix avant la bataille. Agir autrement, c'est se faire une fausse
idée du devoir. Le devoir n'est pas une consigne militaire; c'est
une religion, et la religion qui prescrirait le mal, n'en serait pas
une. Taisez-vous! ne me parlez plus de votre mandat! Ne mettez pas
l'ambition de M. d'Ionis au-dessus de mon honneur; ne faites pas de
cette ambition une chose sacrée; c'est une chose fâcheuse, et rien
de plus. Unissez-vous à moi pour sauver des malheureux. Faites que je
puisse voir en vous un ami selon mon cœur, bien plutôt qu'un
légiste infaillible et un avocat implacable!
En me parlant ainsi, elle me tendait la main et m'inondait du feu
enthousiaste de ses beaux yeux bleus. Je perdis la tête, et, couvrant
cette main de baisers, je me sentis vaincu. Je l'étais d'avance,
j'étais de son avis avant de l'avoir vue.
Je me défendis cependant encore. J'avais juré à mon père de ne pas
le faire céder aux considérations de sentiment que sa cliente lui
avait fait pressentir par ses lettres. Madame d'Ionis ne voulut rien
entendre.
--Vous parlez, me dit-elle, en bon fils qui plaide la cause de son
père; mais j'aimerais mieux que vous fussiez moins bon avocat.
--Ah! madame, m'écriai-je étourdiment, ne me dites pas que je
plaide ici contre vous, car vous me feriez trop haïr un état pour
lequel je sens bien que je n'ai pas l'insensibilité qu'il
faudrait.
Je ne vous fatiguerai pas du fond du procès intenté par la famille
d'Ionis à la famille d'Aillane. L'entretien que je viens de
rapporter suffit à l'intelligence de mon récit. Il s'agissait
d'un immeuble de cinq cent mille francs, c'est-à-dire de presque
toute la fortune foncière de notre belle cliente. M. d'Ionis
employait fort mal l'immense richesse qu'il possédait de son
côté. Il était perdu de débauche, et les médecins ne lui donnaient
pas deux ans à vivre. Il était très-possible qu'il laissât à sa
veuve plus de dettes que de bien. Madame d'Ionis, renonçant au
bénéfice de son procès, était donc menacée de retomber, du faîte
de l'opulence, dans un état de médiocrité pour lequel elle
n'avait pas été élevée. Mon père plaignait beaucoup la famille
d'Aillane, qui était infiniment estimable et qui se composait d'un
digne gentilhomme, de sa femme et de ses deux enfants. La perte du
procès les jetait dans la misère; mais mon père préférait
naturellement se dévouer à l'avenir de sa cliente et la préserver
d'un désastre. Là était pour lui le véritable cas de conscience;
mais il m'avait recommandé de ne pas faire valoir cette
considération auprès d'elle. «C'est une âme romanesque et
sublime, m'avait-il dit, et plus on lui alléguera son intérêt
personnel, plus elle s'exaltera dans la joie de son sacrifice; mais
l'âge viendra, et l'enthousiasme passera. Alors, gare aux regrets!
et gare aussi aux reproches qu'elle serait en droit de nous faire pour
ne pas l'avoir sagement conseillée!»
Mon père ne me savait pas aussi enthousiaste que je l'étais
moi-même. Retenu par des affaires nombreuses, il m'avait confié le
soin de calmer l'élan généreux de cette adorable femme, en nous
abritant derrière de prétendus scrupules qui n'étaient pour lui
qu'accessoires. C'était une pensée très-sage; mais il n'avait
pas prévu et je n'avais pas prévu moi-même que je partagerais si
vivement les idées de madame d'Ionis. J'étais dans l'âge où la
richesse matérielle n'a aucun prix dans l'imagination; c'est
l'âge de la richesse du cœur.
Et puis cette femme qui faisait sur moi l'effet de l'étincelle sur
la poudre; ce mari haïssable, absent, condamné par les médecins; la
médiocrité dont on la menaçait et à laquelle elle tendait les bras
en riant... que sais-je!
J'étais fils unique, mon père avait quelque fortune, je pouvais en
acquérir aussi. Je n'étais qu'un bourgeois anobli dans le passé
par l'échevinage, et, dans le présent, par la considération
attachée au talent et à la probité; mais on était en pleine
philosophie, et, sans se croire à la veille d'une révolution
radicale, on pouvait déjà admettre l'idée d'une femme de qualité
ruinée, épousant un homme du tiers dans l'aisance.
Enfin mon jeune cerveau battait la campagne, et mon jeune cœur
désirait instinctivement la ruine de madame d'Ionis. Pendant
qu'elle me parlait avec animation des ennuis de l'opulence et du
bonheur d'une douce médiocrité à la Jean-Jacques Rousseau,
j'allais si vite dans mon roman, qu'il me semblait qu'elle
daignait le deviner et y faire allusion dans chacune de ses paroles
enivrées et enivrantes.
Je ne me rendis cependant pas ouvertement. Ma parole était engagée:
je ne pouvais que promettre d'essayer de fléchir mon père; je ne
pouvais faire espérer d'y réussir, je ne l'espérais pas moi-même:
je connaissais la fermeté de ses décisions. La solution approchait;
nous étions à bout de lenteurs et de procédure évasive. Madame
d'Ionis proposait un moyen, dans le cas où elle m'amènerait à ses
vues: c'était que mon père se fît malade au moment de plaider, et
que la cause me fût confiée... pour la perdre!
J'avoue que je fus effrayé de cette hypothèse et que je compris
alors les scrupules de mon père. Tenir dans ses mains le sort d'un
client et sacrifier son droit à une question de sentiment, c'est un
beau rôle quand on peut le remplir ouvertement par son ordre: mais
telle n'était pas la position qui m'était faite. Il fallait, pour
M. d'Ionis, sauver les apparences, faire adroitement des maladresses,
employer la ruse pour le triomphe de la vertu. J'eus peur, je pâlis,
je pleurai presque, car j'étais amoureux, et mon refus me brisait le
cœur.
--N'en parlons plus, me dit avec bonté madame d'Ionis, qui parut
deviner, si elle ne l'avait déjà fait, la passion qu'elle allumait
en moi. Pardonnez-moi d'avoir mis votre conscience à cette épreuve.
Non! vous ne devez pas la sacrifier à la mienne, et il faudra trouver
un autre moyen de salut pour ces pauvres adversaires. Nous le
chercherons ensemble, car vous êtes avec moi pour eux, je le vois et je
le sens, malgré vous! Il faut que vous restiez près de moi quelques
jours. Écrivez à votre père que je résiste et que vous combattez.
Nous aurons l'air, pour ma belle-mère, d'étudier ensemble les
chances de gain. Elle est persuadée que je suis née procureur, et le
ciel m'est témoin qu'avant cette déplorable affaire, je ne m'y
entendais pas plus qu'elle, ce qui n'est pas peu dire! Voyons,
ajouta-t-elle en reprenant sa belle et sympathique gaieté, ne nous
tourmentons pas et ne soyez pas triste! Nous viendrons à bout de
trouver de nouvelles causes de retard. Tenez, il y en a une bien
singulière, bien absurde et qui serait cependant toute-puissante sur
l'esprit de la bonne douairière, et même sur celui de M. d'Ionis.
Ne la devinez-vous pas?
--Je cherche en vain.
--Eh bien, il s'agirait de faire parler les dames vertes.
--Quoi! réellement, M. d'Ionis partagerait la crédulité de sa
mère?
--M. d'Ionis est très-brave, il a fait ses preuves; mais il croit
aux esprits et il en a une peur effroyable. Que les _trois demoiselles_
nous défendent de hâter le procès, et le procès dormira encore.
--Ainsi, vous ne trouvez rien de mieux, pour satisfaire le besoin que
j'éprouve de vous seconder, que de me condamner à d'abominables
impostures? Ah! madame, que vous savez donc l'art de rendre les gens
malheureux!
--Comment! vous vous feriez scrupule aussi de cela? Ne vous
êtes-vous pas déjà prêté de bonne grâce...
--À une plaisanterie sans conséquence, fort bien! Mais, si M.
d'Ionis s'en mêle, et qu'il me somme de déclarer sur l'honneur...
--C'est vrai! encore une idée qui ne vaut rien! Reposons-nous de
chercher pour aujourd'hui. La nuit porte conseil; demain, peut-être
vous proposerai-je enfin quelque chose de possible. La journée
s'avance, et j'entends l'abbé de Lamyre qui nous cherche.
L'abbé de Lamyre était un petit homme charmant. Bien qu'il eût la
cinquantaine, il était encore frais et joli. Il était bon, frivole,
bel esprit, beau diseur, facile, enjoué, et, en fait d'opinions
philosophiques, de l'avis de tous ceux à qui il parlait, car la
question pour lui n'était pas de persuader, mais de plaire. Il me
sauta au cou et me combla d'éloges dont je fis bon marché quant à
lui, sachant qu'il en était prodigue avec tout le monde, mais dont je
lui sus plus de gré qu'à l'ordinaire, à cause du plaisir que
madame d'Ionis parut prendre à les écouter. Il vanta mes grands
talents comme avocat et comme poëte, et me força de réciter quelques
vers qui parurent goûtés plus qu'ils ne valaient. Madame d'Ionis,
après m'avoir complimenté d'un air ému et sincère, nous laissa
ensemble pour vaquer aux soins de sa maison.
L'abbé me parla de mille choses qui ne m'intéressaient pas.
J'aurais voulu être seul pour rêver, pour me retracer chaque mot,
chaque geste de madame d'Ionis. L'abbé s'attacha à moi, me
suivit partout et me fit mille contes ingénieux que je donnai au
diable. Enfin la conversation prit un vif intérêt pour moi, quand il
voulut bien la replacer sur le terrain brûlant de mes rapports avec
madame d'Ionis.
--Je sais ce qui vous amène ici, me dit-il. _Elle_ m'en avait parlé
d'avance. Sans savoir le jour de votre visite, elle vous attendait.
Votre père ne veut pas qu'elle se ruine, et il a parbleu bien raison!
Mais il ne la convaincra pas, et il faudra vous brouiller avec elle ou
la laisser faire à sa tête. Si elle croyait aux dames vertes, à la
bonne heure! vous pourriez les faire parler à son intention; mais
elle n'y croit pas plus que vous et moi!
--Madame d'Ionis prétend cependant que vous y croyez un peu,
monsieur l'abbé!
--Moi? elle vous l'a dit? Oui, oui, je sais qu'elle traite son
petit ami de grand poltron! Eh bien, chantez le duo avec elle; je
n'ai pas peur des dames vertes, je n'y crois pas; mais je suis sûr
d'une chose qui me fait peur, c'est de les avoir vues.
--Comment donc arrangez-vous ces choses contradictoires?
--C'est bien simple. Il y a des revenants ou il n'y en a pas. Moi,
j'en ai vu, je suis payé pour savoir qu'il y en a. Seulement, je ne
les crois pas malfaisants, je n'ai pas peur qu'ils me battent. Je ne
suis pas né poltron; mais je me méfie de ma cervelle, qui est un
salpêtre. Je sais que les ombres n'ont pas de prise sur les corps,
pas plus que les corps n'ont de prise sur les ombres, puisque j'ai
saisi la manche d'une de ces demoiselles, sans lui trouver aucune
espèce de bras. Depuis ce moment, que je n'oublierai jamais, et qui a
changé toutes mes idées sur les choses de ce monde et de l'autre, je
me suis bien juré de ne plus braver la faiblesse humaine. Je ne me
soucie pas du tout de devenir fou. Tant pis pour moi si je n'ai pas la
force morale de contempler froidement et philosophiquement ce qui
dépasse mon entendement; mais pourquoi m'en ferais-je accroire?
J'ai commencé par me moquer, j'ai appelé et provoqué
l'apparition en riant. L'apparition s'est produite. Bonjour!
j'en ai assez d'une fois, on ne m'y reprendra plus.
On peut croire que j'étais vivement frappé de ce que j'entendais.
L'abbé y mettait une bonne foi évidente. Il ne se croyait pas
poursuivi par une manie. Depuis l'émotion qu'il avait éprouvée
dans la _chambre aux dames_, il n'avait jamais rêvé d'elles, il ne
les avait jamais revues. Il ajoutait qu'il était bien certain que les
ombres ne lui eussent été hostiles et nuisibles en aucune façon,
s'il avait eu le courage nécessaire pour les examiner.
--Mais je ne l'ai pas eu, ajouta-t-il; car j'ai presque perdu
connaissance, et, me voyant si sot, j'ai dit: «Approfondisse qui
voudra le mystère, je ne m'en charge pas. Je ne suis pas l'homme de
ces choses-là.»
J'interrogeai minutieusement l'abbé. À très-peu de détails
près, sa vision avait été semblable à la mienne. Je fis un grand
effort sur moi-même pour ne pas lui laisser pressentir la similitude de
nos aventures. Je le savais trop babillard pour m'en garder
inviolablement le secret, et je redoutais les sarcasmes de madame
d'Ionis plus que tous les démons de la nuit: aussi fis-je
très-bonne contenance devant toutes les questions de l'abbé,
assurant que rien n'avait troublé mon sommeil; et, quand vint le
moment de rentrer, à onze heures du soir, dans cette fatale chambre, je
promis fort gaiement à la douairière de garder bonne note de mes
songes et pris congé de la compagnie d'un air vaillant et enjoué.
Je n'étais pourtant ni l'un ni l'autre. La présence de
l'abbé, le souper et la veillée sous les yeux de la douairière
avaient rendu madame d'Ionis plus réservée qu'elle ne l'avait
été avec moi dans la matinée. Elle semblait aussi me dire dans chaque
allusion à notre soudaine et cordiale intimité: «Vous savez à quel
prix je vous l'ai accordée!» J'étais mécontent de moi: je
n'avais su être ni assez soumis ni assez en révolte. Il me semblait
avoir trahi la mission que mon père m'avait confiée, et cela sans
profit pour mes chimères d'amour.
Ma mélancolie intérieure réagissait sur mes impressions, et mon bel
appartement me sembla sombre et lugubre. Je ne savais que penser de la
raison de l'abbé et de la mienne propre. Sans la mauvaise honte,
j'aurais demandé d'être logé ailleurs, et j'eus un mouvement de
colère véritable, lorsque je vis entrer Baptiste avec le maudit
plateau, la corbeille, les trois pains et tout l'attirail ridicule de
la veille.
--Qu'est-ce que cela? lui dis-je avec humeur. Est-ce que j'ai
faim? est-ce que je ne sors pas de table?
--En effet, monsieur, répondit-il. Je trouve cela bien drôle...
C'est mademoiselle Zéphyrine qui m'a chargé de vous l'apporter.
J'ai eu beau lui dire que vous passiez les nuits à dormir, comme tout
le monde, et non à manger, elle m'a répondu en riant: «Portez
toujours, c'est l'habitude de la maison. Ça ne gênera pas votre
maître, et vous verrez qu'il ne demandera pas mieux que de laisser
cela dans sa chambre.»
--Eh bien, mon ami, fais-moi le plaisir de le reporter sans rien dire
dans l'office. J'ai besoin de ma table pour écrire.
Baptiste obéit. Je m'enfermai et me couchai après avoir écrit à
mon père. Je dois dire que je dormis à merveille et ne rêvai que
d'une seule dame, qui était madame d'Ionis.
Le lendemain, les questions de la douairière recommencèrent de plus
belle. J'eus la grossièreté de déclarer que je n'avais fait aucun
rêve digne de remarque. La bonne dame en fut contrariée.
--Je parie, dit-elle à Zéphyrine, que vous n'avez pas mis le
_souper des dames_ dans la chambre de M. Nivières?
--Pardonnez-moi, madame, répondit Zéphyrine en me regardant d'un
air de reproche.
Madame d'Ionis semblait me dire aussi, des yeux, que je manquais
d'obligeance. L'abbé s'écria naïvement:
--C'est singulier! ces choses-là n'arrivent donc qu'à moi?
Il partit après le déjeuner, et madame d'Ionis me donna rendez-vous,
à une heure, dans la bibliothèque. J'y étais à midi; mais elle me
fit dire par Zéphyrine que d'importunes visites lui étaient
survenues et qu'elle me priait de prendre patience. Cela était plus
facile à demander qu'à obtenir. J'attendis; les minutes me
semblaient des siècles. Je me demandais comment j'avais pu vivre
jusqu'à ce jour sans ce tête-à-tête que j'appelais déjà
_quotidien_, et comment je vivrais quand il n'y aurait plus lieu de
l'attendre. Je cherchais par quels moyens j'en amènerais la
nécessité, et, résolu enfin à entraver, de tout mon faible pouvoir,
la solution du procès, je m'ingéniais de mille subterfuges qui
n'avaient pas le sens commun.
Tout en marchant avec agitation dans la galerie, je m'arrêtais de
temps en temps devant la fontaine et m'asseyais quelquefois sur ses
bords, entourés de fleurs magnifiques artistement disposées dans les
crevasses du rocher brut sur lequel on avait exhaussé le rocher de
marbre blanc. Cette base fruste donnait plus de fini à l'œuvre du
ciseau et permettait de faire retomber l'eau des vasques en nappes
brillantes dans les récipients inférieurs, garnis de plantes
fontinales.
Cet endroit était délicieux, et le reflet du vitrail colorié donnait
par moments les tons changeants et l'apparence de la vie aux figures
fantastiques de la statuaire.
Je regardai la néréide avec un étonnement nouveau, l'étonnement de
la trouver belle et de comprendre enfin le sens élevé de cette
mystérieuse beauté.
Je ne songeais plus à la critiquer au profit de celle de madame
d'Ionis. Je sentais que toute comparaison est puérile entre des
choses et des êtres qui n'ont point de rapport entre eux. Cette fille
du génie de Jean Goujon était belle par elle-même. La face était
d'une sublime douceur. Elle semblait communiquer à la pensée un
sentiment de repos et de bien-être analogue à la sensation de
fraîcheur que procurait le murmure continu de ses eaux limpides.
Enfin madame d'Ionis arriva.
--Il y a du nouveau, me dit-elle en s'asseyant familièrement près
de moi; voyez l'étrange lettre que je reçois de M. d'Ionis...
Et elle me la montra avec un abandon qui m'émut vivement. J'étais
indigné contre ce mari dont les lettres à une telle femme pouvaient
être montrées sans embarras au premier venu.
La lettre était froide, longue et diffuse, l'écriture grêle et
saccadée, l'orthographe très-douteuse. En voici la substance:
«Vous ne devez pas vous faire de scrupule de mener les choses
jusqu'au bout. Je n'en ai aucun d'invoquer la légalité rigide.
Je refuse tout arrangement autre que celui que j'ai proposé aux
d'Aillane, et je veux voir la fin de ce procès. Libre à vous, quand
il sera gagné, de leur tendre une main secourable. Je ne m'opposerai
pas à votre générosité; mais je ne veux pas de compromis. Leur
avocat m'a offensé dans son plaidoyer en première instance, et
l'appel qu'ils ont interjeté est d'une présomption qui n'a pas
de nom. Je trouve M. Nivières très-endormi, et je lui en témoigne mon
déplaisir par le courrier de ce jour. Agissez de votre côté, stimulez
son zèle, à moins que quelque ordre supérieur ne vous vienne des...
Vous savez ce que je veux dire, et je m'étonne que vous ne me parliez
pas de ce qui a pu être observé dans la chambre aux... depuis mon
départ. Personne n'a-t-il le courage d'y passer une nuit et
d'écrire ce qu'il y aura entendu? Faudra-t-il s'en tenir aux
assertions de l'abbé de Lamyre, qui n'est pas un homme sérieux?
Obtenez d'une personne _digne de foi_ qu'elle tente cette épreuve, à
moins que vous n'ayez la vaillance de la tenter vous-même, ce dont je
ne serais pas surpris.»
En me lisant cette dernière phrase, madame d'Ionis partit d'un
éclat de rire.
--Je trouve M. d'Ionis admirable! dit-elle. Il me flatte pour
m'amener à une épreuve à laquelle il n'a jamais voulu se prêter
pour son compte, et il s'indigne de la poltronnerie des gens auxquels
rien ne le déciderait à donner l'exemple.
--Ce que je trouve de plus remarquable en tout ceci, lui dis-je,
c'est la foi de M. d'Ionis à ces apparitions et son respect pour
les arrêts qu'il les croit capables de rendre.
--Vous voyez bien, reprit-elle, que c'était là le seul moyen de
faire fléchir sa rigueur envers les pauvres d'Aillane! Je vous le
disais, je vous le dis encore, et vous ne voulez pas vous y prêter,
quand l'occasion est si belle! On n'irait peut-être pas, tant
l'on est pressé de croire aux _dames vertes_, jusqu'à vous demander
votre parole d'honneur!
--Il me semble, au contraire, qu'il me faudrait jouer sérieusement
ici le rôle d'imposteur, puisque M. d'Ionis demande l'assertion
d'une personne _digne de foi_.
--Et puis vous craindriez le ridicule, le blâme, les lazzi qui ne
manqueraient pas de s'attacher à vous! Mais je pourrais vous
répondre du silence absolu de M. d'Ionis sur ce point.