LES
DAMES VERTES
PAR
GEORGE SAND
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEURS
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1879
Droits de reproduction et de traduction réservés
TABLE DES MATIÈRES
I. Les trois pains
II. L'apparition
III. Le procès
IV. L'immortelle
V. Le duel
VI. Conclusion
LES
DAMES VERTES
I
LES TROIS PAINS
Chargé par mon père d'une mission très-délicate, je me rendis,
vers la fin de mai 1788, au château d'Ionis, situé à une dizaine de
lieues dans les terres, entre Angers et Saumur.
J'avais vingt-deux ans, et j'exerçais déjà la profession
d'avocat, pour laquelle je me sentais peu de goût, bien que ni
l'étude des affaires ni celle de la parole ne m'eussent présenté
de difficultés sérieuses. Eu égard à mon âge, on ne me trouvait pas
sans talents; et le talent de mon père, avocat renommé dans sa
localité, m'assurait, pour l'avenir, une brillante clientèle, pour
peu que je fisse d'efforts pour n'être pas trop indigne de le
remplacer. Mais j'eusse préféré les lettres, une vie plus rêveuse,
un usage plus indépendant et plus personnel de mes facultés, une
responsabilité moins soumise aux passions et aux intérêts d'autrui.
Comme ma famille était dans l'aisance, et que j'étais fils unique,
très-choyé et très-chéri, j'eusse pu choisir ma carrière; mais
j'eusse affligé mon père, qui s'enorgueillissait de sa compétence
à me diriger dans le chemin qu'il m'avait frayé d'avance, et je
l'aimais trop tendrement pour vouloir faire prévaloir mes instincts
sur ses désirs.
Ce fut une soirée délicieuse que celle où j'achevais cette
promenade à cheval à travers les bois qui entourent le vieux et
magnifique château d'Ionis. J'étais bien monté, vêtu en cavalier
avec une sorte de recherche, et accompagné d'un domestique dont je
n'avais nul besoin, mais que ma mère avait eu l'innocente vanité
de me donner pour la circonstance, voulant que son fils se présentât
convenablement chez une des personnes les plus brillantes de notre
clientèle.
La nuit s'éclairait mollement du feu doux de ses plus grandes
étoiles. Un peu de brume voilait le scintillement de ces myriades
d'astres secondaires qui clignotent comme des yeux ardents durant des
nuits claires et froides. Celle-ci offrait un vrai ciel d'été, assez
pur pour être encore lumineux et transparent, assez adouci pour ne pas
effrayer de son incommensurable richesse. C'était, si je peux ainsi
parler, un de ces doux firmaments qui vous permettent de penser encore
à la terre, d'admirer les lignes vaporeuses de ses étroits horizons,
de respirer sans dédain son atmosphère de fleurs et d'herbages,
enfin de se dire qu'on est quelque chose dans l'immensité et
d'oublier que l'on n'est qu'un atome dans l'infini.
À mesure que j'approchais du parc seigneurial, les sauvages parfums
de la forêt s'imprégnaient de ceux des lilas et des acacias qui
penchaient leurs têtes fleuries au-dessus du mur de ronde. Bientôt, à
travers les bosquets, je vis briller les croisées du manoir, derrière
leurs rideaux de moire violette, coupés des grands croisillons noirs de
l'architecture. C'était un magnifique château de la renaissance,
un chef-d'œuvre de goût mêlé de caprice, une de ces demeures où
l'on se sent impressionné par je ne sais quoi d'ingénieux,
d'élégant et de hardi qui, de l'imagination de l'architecte,
semble passer dans la vôtre et s'en emparer pour l'élever
au-dessus des habitudes et des préoccupations du monde positif.
J'avoue que le cœur me battait bien fort en disant mon nom au laquais
chargé de m'annoncer. Je n'avais jamais vu madame d'Ionis. Elle
passait pour être la plus jolie femme du pays; elle avait vingt-deux
ans, un mari qui n'était ni beau ni aimable, et qui la négligeait
pour les voyages. Son écriture était charmante, et elle trouvait moyen
de montrer non-seulement beaucoup de sens, mais encore beaucoup
d'esprit dans ses lettres d'affaires. C'était, en outre, un
très-noble caractère. Voilà tout ce que je savais d'elle, et c'en
était bien assez pour que j'eusse peur de paraître gauche et
provincial.
Je devais être très-pâle en entrant dans le salon.
Aussi ma première impression fut-elle comme de soulagement et de
plaisir lorsque je me trouvai en présence de deux grosses vieilles
femmes très-laides, dont l'une, madame la douairière d'Ionis,
m'annonça que sa bru était chez une de ses amies du voisinage et ne
rentrerait probablement que le lendemain.
--Vous êtes quand même le bienvenu, ajouta cette matrone; nous
avons beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour monsieur votre
père, et il paraît que nous avons grand besoin de ses conseils, que
vous êtes sans doute chargé de nous transmettre.
--Je venais de sa part pour parler d'affaires à madame d'Ionis...
--La comtesse d'Ionis s'occupe d'affaires, en effet, reprit la
douairière comme pour m'avertir d'une bévue commise. Elle s'y
entend, elle a une bonne tête, et, en l'absence de mon fils, qui est
à Vienne, c'est elle qui suit cet ennuyeux et interminable procès.
Il ne faut pas que vous comptiez sur moi pour la remplacer, car je n'y
entends rien du tout, et tout ce que je peux faire, c'est de vous
retenir jusqu'au retour de la comtesse en vous offrant un souper tel
quel et un bon lit.
Là-dessus, la vieille dame, qui, malgré la petite leçon qu'elle
m'avait donnée, paraissait une assez bonne femme, sonna et donna des
ordres pour mon installation. Je refusai de manger, ayant pris mes
précautions en route, et sachant qu'il n'est rien de plus gênant
que de manger tout seul, sous les yeux de gens à qui l'on est
complètement inconnu.
Comme mon père m'avait donné plusieurs jours pour m'acquitter de
ma commission, je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre
notre belle cliente, et j'étais, vis-à-vis d'elle et de sa
famille, un envoyé assez utile pour avoir droit à une très-cordiale
hospitalité. Je ne me fis donc pas prier pour rester chez elle, bien
qu'il y eût un tournebride très-confortable, où les gens de ma
sorte allaient ordinairement attendre le moment de s'entretenir avec
les gens de qualité. Tel était encore le langage des provinces à
cette époque, et il fallait en apprécier les termes et la valeur pour
se tenir à sa place, sans bassesse et sans impertinence, dans les
relations du monde. Bourgeois et philosophe (on ne disait pas encore
démocrate), je n'étais nullement convaincu de la supériorité
morale de la noblesse. Mais, bien qu'elle se piquât aussi de
philosophie, je savais qu'il fallait ménager ses susceptibilités
d'étiquette, et les respecter pour s'en faire respecter soi-même.
J'avais donc, un peu de timidité passée, aussi bon ton que qui que
ce soit, ayant déjà vu chez mon père des spécimens de toutes les
classes de la société. La douairière parut s'en apercevoir au bout
de quelques instants, et ne plus se faire de violence pour accueillir,
sinon en égal, du moins en ami, le fils de l'avocat de la maison.
Pendant qu'elle me faisait la conversation, en femme à qui l'usage
tient lieu d'esprit, j'eus le loisir d'examiner et sa figure et
celle de l'autre matrone, encore plus grasse qu'elle, qui, assise à
quelque distance et remplissant le fond d'un ouvrage de tapisserie, ne
desserrait pas les dents et levait à peine les yeux sur moi. Elle
était mise à peu près comme la douairière, robe de soie foncée,
manches collantes, fichu de dentelle noire passé par-dessus un bonnet
blanc et noué sous le menton. Mais tout cela était moins propre et
moins frais; les mains étaient moins blanches quoique aussi potelées;
le type plus vulgaire, bien que la vulgarité fût déjà
très-accusée dans les traits lourds de la grosse douairière
d'Ionis. Bref, je ne doutai plus de sa condition de fille de
compagnie, lorsque la douairière lui dit, à propos de mon refus de
souper:
--N'importe, Zéphyrine, il ne faut pas oublier que M. Nivières est
jeune et qu'il peut avoir encore faim, au moment de s'endormir.
Faites-lui mettre un ambigu dans son appartement.
La monumentale Zéphyrine se leva; elle était aussi grande que grosse.
--Et surtout, lui dit sa maîtresse lorsqu'elle fut au moment de
sortir, qu'on n'oublie pas le pain.
--Le pain? dit Zéphyrine d'une petite voix grêle et voilée qui
faisait un plaisant contraste avec sa stature.
Puis elle répéta:
--Le pain? avec une intonation bien marquée de doute et de surprise.
--Les pains! répondit la douairière avec autorité.
Zéphyrine parut hésiter un instant et sortit; mais sa maîtresse la
rappela aussitôt pour lui faire cette étrange recommandation:
--Trois pains!
Zéphyrine ouvrit la bouche pour répondre, leva tant soit peu les
épaules et disparut.
--Trois pains! m'écriai-je à mon tour. Mais quel appétit me
supposez-vous donc, madame la comtesse?
--Oh! ce n'est rien, dit-elle. Ils sont tout petits!
Elle garda un instant le silence. Je cherchais un peu ce que je
trouverais à lui dire pour relever la conversation, en attendant que
j'eusse le droit de me retirer, lorsqu'elle parut en proie à une
certaine perplexité, porta la main au gland de la sonnette et
s'arrêta pour dire, comme se parlant à elle-même:
--Pourtant, trois pains!...
--C'est beaucoup, en effet, repris-je en réprimant une grande envie
de rire.
Elle me regarda, étonnée, ne se rendant pas compte d'avoir parlé
tout haut.
--Vous parlez du procès? dit-elle comme pour me faire oublier sa
distraction: c'est beaucoup, ce qu'on nous réclame! Croyez-vous
que nous le gagnerons?
Mais elle écouta fort peu mes réponses évasives, et sonna
décidément; un domestique vint, à qui elle demanda Zéphyrine.
Zéphyrine revint, à qui elle parla dans l'oreille; après quoi,
elle parut tranquillisée et se mit à babiller avec moi, en bonne
commère, très-bornée, mais bienveillante et presque maternelle, me
questionnant sur mes goûts, mon caractère, mes relations et mes
plaisirs. Je me fis plus enfant que je n'étais pour la mettre à son
aise; car je remarquai vite qu'elle était de ces femmes du grand
monde qui ont su se passer de la plus médiocre intelligence, et qui
n'ont aucun besoin d'en rencontrer davantage chez les autres.
En somme, elle avait tant de bonhomie, que je ne m'ennuyai pas
beaucoup avec elle pendant une heure, et que je n'attendis pas avec
trop d'impatience la permission de la quitter.
Un valet de chambre me conduisit à mon appartement; car c'était
presque un appartement complet: trois pièces fort belles,
très-vastes, et meublées en vieux Louis XV, avec beaucoup de luxe. Mon
propre domestique, à qui ma bonne mère avait fait la leçon, était
dans ma chambre à coucher, attendant l'honneur de me déshabiller,
afin de paraître aussi instruit de son devoir que les valets de grande
maison.
--C'est fort bien, mon cher Baptiste, lui dis-je quand nous fûmes
seuls ensemble, mais tu peux aller dormir. Je me coucherai moi-même et
me déshabillerai en personne, comme j'ai fait depuis que je suis au
monde.
Baptiste me souhaita une bonne nuit et me quitta. Il n'était que dix
heures. Je n'avais nulle envie de dormir si tôt, et je me disposais
à aller examiner les meubles et les tableaux de mon salon, lorsque mes
yeux tombèrent sur l'ambigu qui m'avait été servi dans ma
chambre, près de la cheminée, et les trois pains m'apparurent dans
une mystérieuse symétrie.
Ils étaient passablement gros et placés au centre du plateau de laque,
dans une jolie corbeille de vieux saxe, avec une belle salière
d'argent au milieu, et trois serviettes damassées à l'entour.
--Que diable y a-t-il dans l'arrangement de cette corbeille? me
demandai-je, et pourquoi cet accessoire vulgaire de mon souper, le pain,
a-t-il tant tourmenté ma vieille hôtesse? Pourquoi trois pains si
expressément recommandés? Pourquoi pas quatre, pourquoi pas dix, si
l'on me prend pour un ogre? Et, au fait, voilà un très-copieux
ambigu, et des flacons de vin avec des étiquettes qui promettent
beaucoup; mais pourquoi trois carafes d'eau? Voilà qui redevient
mystérieux et bizarre. Cette bonne vieille comtesse s'imagine-t-elle
que je suis triple, ou que j'apporte deux convives dans ma valise?
Je méditais sur cette énigme, lorsqu'on frappa à la porte de
l'antichambre.
--Entrez! criai-je sans me déranger, pensant que Baptiste avait
oublié quelque chose.
Quelle fut ma surprise de voir apparaître, en coiffe de nuit, la
puissante Zéphyrine, tenant d'une main un bougeoir, de l'autre
mettant un doigt sur ses lèvres, et s'avançant vers moi avec la
risible prétention de ne pas faire crier le parquet sous ses pas
d'éléphant! Je devins certainement plus pâle que je ne l'avais
été en me préparant à paraître devant la jeune madame d'Ionis. De
quelle effroyable aventure me menaçait donc cette volumineuse
apparition?
--Ne craignez rien, monsieur, me dit ingénument la bonne vieille
fille, comme si elle eût deviné ma terreur; je viens vous expliquer
la singularité... les trois carafes... et les trois pains!
--Ah! volontiers, répondis-je en lui offrant un fauteuil;
j'étais justement fort intrigué.
--Comme femme de charge, dit Zéphyrine refusant de s'asseoir et
tenant toujours sa bougie, je serais bien mortifiée que monsieur crût
de ma part à une mauvaise plaisanterie. Je ne me permettrais pas... Et
pourtant je viens demander à monsieur de s'y prêter pour ne pas
mécontenter ma maîtresse.
--Parlez, mademoiselle Zéphyrine; je ne suis pas d'humeur à me
fâcher d'une plaisanterie, surtout si elle est divertissante.
--Oh! mon Dieu, non, monsieur; elle n'a rien de bien amusant, mais
elle n'a rien de désagréable non plus. Voici ce que c'est. Madame
la comtesse douairière est très... elle a une tête bien...
Zéphyrine s'arrêta court. Elle aimait ou craignait la douairière et
ne pouvait se décider à la critiquer. Son embarras était comique, car
il se traduisait par un sourire enfantin relevant les coins d'une
toute petite bouche édentée, laquelle faisait paraître plus large
encore sa figure ronde et joufflue, sans front et sans menton. On eût
dit la pleine lune se maniérant et faisant la bouche en cœur, comme on
la voit représentée sur les almanachs liégeois. La petite voix
essoufflée de Zéphyrine, son grasseyement et son blaisement achevaient
de la rendre si invraisemblable, que je n'osais la regarder en face,
dans la crainte de perdre mon sérieux.
--Voyons, lui dis-je pour l'encourager dans ses révélations:
madame la comtesse douairière est un peu taquine, un peu moqueuse?
--Non, monsieur, non! elle est de très-bonne foi; elle croit...
elle s'imagine...
Je cherchais en vain ce que la douairière pouvait s'imaginer, lorsque
Zéphyrine ajouta avec effort:
--Enfin, monsieur, ma pauvre maîtresse croit aux esprits!
--Soit! répondis-je. Elle n'est pas la seule personne de son sexe
et de son âge qui ait cette croyance, et cela ne fait de tort à
personne.
--Mais cela fait quelquefois du mal à ceux qui s'en effrayent, et,
si monsieur craignait quelque chose dans cet appartement, je puis lui
jurer qu'il n'y revient rien du tout.
--Tant pis! j'aurais été bien content d'y voir quelque chose de
surnaturel... Les apparitions font partie des vieux manoirs, et celui-ci
est si beau, que je ne m'y serais représenté que des fantômes
très-agréables.
--Vraiment! monsieur a donc entendu parler de quelque chose?
--Relativement à ce château et à cet appartement? Jamais;
j'attends que vous m'appreniez...
--Eh bien, monsieur, voici ce que c'est. En l'année... je ne sais
plus, mais c'était sous Henri II; monsieur doit savoir mieux que moi
combien il y a de temps de cela: il y avait ici trois demoiselles,
héritières de la famille d'Ionis, belles comme le jour, et si
aimables, qu'elles étaient adorées de tout le monde. Une méchante
dame de la cour, qui était jalouse d'elles, et de la plus jeune en
particulier, fit mettre du poison dans l'eau d'une fontaine dont
elles burent et dont on se servait pour faire leur pain. Toutes trois
moururent dans la même nuit, et, à ce que l'on prétend, dans la
chambre où nous voici. Mais cela n'est pas bien sûr, et on ne se
l'est imaginé que depuis peu. On faisait bien, dans le pays, un conte
sur trois dames blanches qui s'étaient montrées longtemps dans le
château et les jardins; mais c'était si vieux, qu'on n'y
pensait plus et que personne n'y croyait, lorsqu'un des amis de la
maison, M. l'abbé de Lamyre, qui est un esprit gai et un beau
parleur, ayant dormi dans cette chambre, rêva ou prétendit avoir
rêvé de trois femmes vertes qui étaient venues lui faire des
prédictions. Et, comme il vit que son rêve intéressait madame la
douairière et divertissait la jeune comtesse sa bru, il inventa tout ce
qu'il voulut et fit parler ses revenants à sa fantaisie, si bien que
madame la douairière est persuadée que l'on pourrait savoir
l'avenir de la famille et celui du procès qui tourmente M. le comte,
en venant à bout de faire revenir et parler ces fantômes. Mais, comme
toutes les personnes que l'on a logées ici n'ont rien vu du tout et
n'ont fait que rire de ses questions, elle a résolu d'y faire
coucher celles qui, n'étant prévenues de rien, ne songeraient ni à
inventer des apparitions, ni à cacher celles qu'elles pourraient
voir. Voilà pourquoi elle a commandé qu'on vous mît dans cette
chambre, sans vous rien dire; mais, comme madame n'est pas bien...
fine, peut-être! elle n'a pas pu s'empêcher de me parler devant
vous des trois pains.
--Certainement, les trois pains d'abord, et les trois carafes
ensuite, étaient faits pour me donner à penser. Pourtant, je confesse
que je ne trouve absolument rien qui ait rapport...
--Ah! si fait, monsieur. Les trois demoiselles du temps de Henri II
ont été empoisonnées par le pain et l'eau!
--Je vois bien la relation, mais je ne comprends pas que cette
offrande, si c'en est une, puisse leur être bien agréable. Qu'en
pensez-vous vous-même?
--Je pense que là où sont leurs âmes, elles n'en savent rien, ou
s'en soucient fort peu, dit Zéphyrine d'un air de supériorité
modeste. Mais il faut que vous sachiez comment ces idées-là sont
venues à ma bonne vieille maîtresse. Je vous apporte le manuscrit que
madame d'Ionis, sa belle-fille, madame Caroline, comme nous
l'appelons ici, a relevé elle-même, sur de vieux griffonnages
trouvés dans les archives de la famille. Cette lecture vous
intéressera plus que ma conversation, et je vais vous souhaiter le
bonsoir... après, cependant, vous avoir adressé une petite prière.
--De tout mon cœur, ma bonne demoiselle: que puis-je faire pour vous?
--Ne dire à personne au monde, si ce n'est à madame Caroline, qui
ne le trouvera pas mauvais, que je vous ai prévenu; car madame la
douairière me gronderait et ne se fierait plus à moi.
--Je vous le promets; et que dois-je dire demain, si l'on
m'interroge sur mes visions?
--Ah! voilà, monsieur... Il faut que vous ayez la bonté
d'inventer quelque chose, un rêve sans suite ni sens, ce que vous
voudrez, pourvu qu'il y soit question de trois demoiselles:
autrement, madame la douairière sera comme une âme en peine et s'en
prendra à moi, disant que je n'ai pas mis les pains, les carafes et
la salière; ou bien que je vous ai averti, et que votre incrédulité
a fait manquer l'apparition. Elle est persuadée de la mauvaise humeur
de _ces dames_, et du refus qu'elles font de se montrer à ceux qui se
moquent d'avance, ne fût-ce que dans leur pensée.
Resté seul, après avoir promis à Zéphyrine de me prêter à la
fantaisie de sa maîtresse, j'ouvris et lus le manuscrit dont je ne
rapporterai que les circonstances relatives à mon histoire. Celle des
demoiselles d'Ionis me parut une pure légende, racontée par madame
d'Ionis, sur la foi de documents peu authentiques, qu'elle
critiquait elle-même de ce ton léger et railleur qui était alors de
mode.
Je passe donc sous silence la chronique froidement commentée des trois
mortes, qui m'avait paru plus intéressante dans les sobres paroles de
Zéphyrine, et je rapporterai seulement le fragment suivant, transcrit
par madame d'Ionis, d'un manuscrit daté de 1650, et rédigé par un
ancien chapelain du château:
«C'est de fait que j'ai ouï raconter, dans ma jeunesse, comme
quoi le château d'Ionis fut hanté par des esprits, au nombre de
trois, et montrant l'apparence de dames richement habillées,
lesquelles, sans menacer personne, paraissaient chercher quelque chose
dans les chambres et offices de la maison. Les messes et prières dites
à leur intention ne les ayant pu empêcher de revenir, on s'imagina
de faire bénir trois pains blancs et de les mettre en la chambre où
les demoiselles d'Ionis avaient décédé. Cette nuit-là, elles
vinrent sans faire de bruit ni effrayer personne de leur vue, et on
trouva, le lendemain, qu'elles avaient comme grignoté les pains, à
la manière des souris, mais n'en avaient rien emporté; et, la nuit
suivante, elles recommencèrent à se plaindre et faire crier les huis
et grincer les targettes. C'est pourquoi on imagina de leur mettre
trois cruches d'eau claire, dont elles ne burent point, mais dont
elles répandirent une partie. Enfin, le prieur de Saint-*** conseilla
de les apaiser tout à fait en leur offrant une salière remplie de sel
blanc, par la raison qu'elles avaient été empoisonnées dans un pain
sans sel; et, dès que la chose fut faite, on les entendit chanter un
très-beau cantique, où l'on assure qu'elles promettaient, en
latin, des bénédictions et d'heureuses fortunes à la branche
cadette d'Ionis, qui avait recueilli leur héritage.
»Ceci se passa, m'a-t-on dit, du temps du roi Henri le IVme, et,
depuis, on n'en a plus entendu parler; mais c'est une croyance qui
a duré longtemps après, dans la maison d'Ionis, qu'en leur faisant
cette offrande à minuit, on peut les attirer et savoir d'elles les
choses de l'avenir. On dit même que, si trois pains, trois carafes et
une salière se trouvent par l'effet du hasard sur une table, dans
ledit château, on voit ou on entend, en ce lieu, des choses
surprenantes.»
À ce fragment, madame d'Ionis avait ajouté la réflexion suivante:
«Il est bien regrettable pour la maison d'Ionis que ce beau miracle
ait cessé: tous ses membres eussent été vertueux et sages; mais,
bien que j'aie entre les mains une formule d'invocation rédigée
par quelque astrologue attaché jadis à la maison, je n'espère pas
que les _dames vertes_ veuillent jamais s'y rendre.»
Je restai quelque temps absorbé, non par l'effet de cette lecture,
mais bien par la jolie écriture de madame d'Ionis et par
l'élégante rédaction des autres réflexions qui accompagnaient la
légende.
Je ne faisais pas, comme je me le permets aujourd'hui, la critique du
facile scepticisme de cette belle dame. J'étais à sa hauteur en ce
genre. C'était la mode de prendre les choses fantastiques, non par
leur côté artiste, mais par leur côté ridicule. On était tout frais
fier de ne plus donner dans les contes de nourrice, dans les
superstitions de la veille.
J'étais, du reste, fort disposé à devenir amoureux. On m'avait
tant parlé, à la maison, de cette aimable personne, et ma mère
m'avait si bien recommandé, à mon départ, de ne pas me laisser
tourner la tête, que c'était à moitié fait. Je n'avais encore
aimé que deux ou trois cousines, et ces amours-là, chantées par moi
en vers aussi chastes que mes flammes, n'avaient pas tellement
consumé mon cœur, qu'il ne fût prêt à se laisser incendier
beaucoup plus sérieusement.
J'avais emporté un dossier que mon père m'avait engagé à
étudier. Je l'ouvris consciencieusement; mais, après en avoir lu
quelques pages avec les yeux, sans qu'un seul mot arrivât à mon
cerveau, je reconnus que cette manière d'étudier était parfaitement
inutile, et je pris le sage parti d'y renoncer. Je crus réparer ma
paresse en pensant sérieusement au procès des d'Ionis, que je
connaissais sur le bout du doigt, et je préparais les arguments par
lesquels je devais convaincre la comtesse de la marche à suivre.
Seulement, chacun de ces arguments merveilleux se terminait, je ne sais
comment, par quelque madrigal amoureux qui n'avait pas un rapport bien
direct avec la procédure.
Au milieu de cet important travail, la faim me prit. La Muse n'est pas
si rigoureuse aux enfants de famille habitués à bien vivre, qu'elle
leur interdise de souper de bon appétit. Je me disposai donc à faire
honneur au pâté qui me souriait à travers mes dossiers et mes
hémistiches, et je dépliai la serviette posée sur mon assiette, où,
à ma grande surprise, je trouvai un quatrième pain.
Cette surprise céda vite à un raisonnement très-simple: si, dans les
projets et prévisions de la douairière, les trois pains cabalistiques
devaient rester intacts, il était naturel qu'on en eût consacré un
à la satisfaction de mon appétit. Je goûtai les vins et les trouvai
d'une si bonne qualité que je fis généreusement aux fantômes le
sacrifice de ne pas entamer une seule des carafes d'eau qui leur
étaient destinées.
Et, tout en mangeant avec grand plaisir, je me mis enfin à songer à
cette chronique, et à me demander comment je raconterais les prodiges
que je ne pouvais me dispenser d'avoir vus. Je regrettais que
Zéphyrine ne m'eût pas donné plus de détails sur les fantaisies
présumées des trois mortes. L'extrait du manuscrit de 1650
n'était pas assez explicite: ces dames devaient-elles attendre que
je fusse endormi pour venir, comme des souris, grignoter sur ma table
les pains dont on les savait si friandes? ou bien allaient-elles
m'apparaître d'un moment à l'autre, et s'asseoir, l'une à
ma gauche, la seconde à ma droite, et la troisième en face de moi?
Minuit sonna, c'était l'heure classique, l'heure fatale!
II
L'APPARITION
Minuit sonna jusqu'au douzième coup, sans qu'aucune apparition se
produisît. Je me levai, pensant que j'en étais quitte: j'avais
fini de manger, et, après une douzaine de lieues à cheval, je
commençais à sentir le besoin du sommeil, lorsque l'horloge du
château, qui avait un très-beau timbre grave et retentissant, se mit
à recommencer les quatre quarts et les douze heures avec une lenteur
imposante.
Avouerai-je que je me sentis un peu ému de cette sorte de retour de
l'heure fantastique que je croyais révolue? Pourquoi pas? J'avais
fait jusque-là si bonne contenance de philosophe! Pour être un
fervent disciple de la raison, je n'en étais pas moins un très-jeune
homme, et un homme d'imagination, élevé sur les genoux d'une mère
qui croyait encore fermement à toutes les légendes dont elle m'avait
bercé, lesquelles ne m'avaient pas toujours fait rire.
Je m'aperçus de l'imperceptible malaise que j'éprouvais, et,
pour le combattre, car j'en fus très-honteux, je me hâtai de me
déshabiller. L'horloge avait fini, j'étais dans mon lit, et
j'allais souffler ma bougie, lorsqu'une horloge plus éloignée du
village se mit à sonner à son tour les quatre quarts et les douze
heures, mais d'une voix si lugubre et avec une si mortelle
nonchalance, que j'en fus sérieusement impatienté. Pour peu
qu'elle eût, comme celle du château, double sonnerie, il n'y avait
pas de raison pour en finir.
Il me sembla, en effet, pendant quelques minutes, que je l'entendais
recommencer et qu'elle sonnait trente-sept heures; mais c'était
une pure illusion, comme je m'en assurai en ouvrant ma fenêtre. Le
plus profond silence régnait dans le château et dans la campagne. Le
ciel était voilé tout à fait; on n'apercevait plus aucune étoile;
l'air était lourd; et je voyais des volées de phalènes et de
noctuelles s'agiter dans le rayon de lumière que ma bougie projetait
au dehors. Leur inquiétude était un signe d'orage. Comme j'ai
toujours beaucoup aimé l'orage, je me plus à en respirer les
approches. De courtes rafales m'apportaient le parfum des fleurs du
jardin. Le rossignol chanta encore une fois et se tut pour chercher un
abri. J'oubliai ma sotte émotion en jouissant du spectacle de la
réalité.
Ma chambre donnait sur la cour d'honneur, qui était vaste et
entourée de constructions magnifiques, dont les masses légères se
découpaient en bleu pâle sur le ciel noir, à la lueur des premiers
éclairs.
Mais le vent se leva et me chassa de la fenêtre, dont il semblait
vouloir emporter les rideaux. Je fermai tout, et, avant de me recoucher,
je voulus braver les spectres et satisfaire Zéphyrine en accomplissant
avec conscience ce que je présumai être les rites de l'évocation.
Je nettoyai la table et en ôtai les restes de mon repas. Je plaçai les
trois carafes autour de la corbeille. Je n'avais pas dérangé le sel;
et, voulant me venger de moi-même en provoquant jusqu'au bout ma
propre imagination, je mis trois chaises autour de la table et trois
flambeaux sur la table, un devant chaque fauteuil.
Après quoi, j'éteignis tout et m'endormis tranquillement, sans
manquer de me comparer à sire Enguerrand, dont ma mère m'avait
souvent chanté, sous forme de complainte, les aventures dans le
terrible château des Ardennes.
Il faut croire que mon premier sommeil fut très-profond, car je ne sais
ce que devint l'orage, et ce ne fut pas lui qui me réveilla; ce fut
un cliquetis de verres sur la table, que j'entendis d'abord à
travers je ne sais quels rêves, et que je finis par entendre en
réalité. J'ouvris les yeux, et... me croie qui voudra, mais je fus
témoin de choses si surprenantes, qu'après vingt ans, le moindre
détail en est resté dans ma mémoire, aussi net que le premier jour.
Il y avait de la clarté dans ma chambre, bien que je ne visse aucun
flambeau allumé. C'était comme une lueur verte très-vague, qui
semblait partir de la cheminée. Cette faible clarté me permit de voir,
non pas distinctement, mais assurément trois personnes, ou plutôt
trois formes assises sur les fauteuils que j'avais disposés autour de
la table, l'une à droite, l'autre à gauche, la troisième entre
les deux premières, vis-à-vis de la cheminée et le dos tourné à mon
lit.
À mesure que ma vue s'habituait à cette lueur, je croyais
reconnaître, dans ces trois ombres, des femmes vêtues ou plutôt
enveloppées de voiles d'un blanc verdâtre, très-amples, qui par
moments me semblaient être des nuages, et qui leur cachaient
entièrement la figure, la taille et les mains. Je ne sais si elles
agissaient, mais je ne pouvais saisir aucun de leurs mouvements, et
cependant le cliquetis des carafes continuait, comme si elles les
eussent poussées et heurtées, selon une sorte de rythme, contre la
corbeille de porcelaine.
Après quelques instants accordés, je le confesse, à une terreur
très-vive, je pensai que j'étais dupe d'une mystification, et
j'allais sauter résolument au milieu de la chambre pour faire peur à
qui voulait m'effrayer, lorsque, me souvenant que dans cette maison je
ne pouvais avoir affaire qu'à des femmes honnêtes, peut-être à de
grandes dames, qui me faisaient l'honneur de se moquer de moi, je
tirai brusquement mon rideau et me rhabillai à la hâte.
Quand ce fut fait, j'écartai le rideau afin de guetter le moment de
surprendre ces malignes personnes par un grand éclat de ma plus grosse
voix. Mais quoi! plus rien! tout avait disparu. J'étais dans une
obscurité profonde.
À cette époque, on n'avait pas trouvé le moyen de se procurer
instantanément de la lumière; je n'avais pas même celui de m'en
procurer lentement à l'aide de la pierre à fusil. Je fus réduit à
m'approcher à tâtons de la table, où je ne trouvai absolument rien
que les fauteuils, les carafes, les flambeaux et les pains, dans
l'ordre où je les avais placés. Aucun bruit appréciable n'avait
trahi le départ des étranges visiteuses: il est vrai que le vent
soufflait encore très-fort et s'engouffrait en plaintes lamentables
dans la vaste cheminée de ma chambre.
J'ouvris la fenêtre et ma jalousie, contre laquelle j'eus à lutter
pour l'assujettir. Il ne faisait pas encore jour, et le peu de
transparence de l'air extérieur ne me permit pas de voir toutes les
parties de ma chambre. Je fus réduit à tâtonner partout, ne voulant
pas appeler ni interroger, tant je craignais de paraître effrayé. Je
passai dans le salon et dans l'autre pièce, me livrant sans plus de
bruit aux mêmes recherches, et je revins m'asseoir sur mon lit pour
faire sonner ma montre et songer à mon aventure.
Ma montre était arrêtée et les horloges du dehors sonnèrent une
demie, comme pour me déclarer qu'il n'y avait pas moyen de savoir
l'heure.
J'écoutai le vent et tâchai de me rendre compte de ses bruits et de
ceux qui pourraient partir de quelque coin de mon appartement. Je mis
mes yeux et mes oreilles à la torture. J'y mis aussi mon esprit pour
lui demander si je n'avais pas rêvé ce que j'avais cru voir. La
chose était possible, bien que je ne pusse me rendre compte du rêve
qui avait dû précéder et amener ce cauchemar.
Je résolus de ne pas m'en tourmenter davantage et d'attendre sur
mon lit le retour du sommeil sans me déshabiller, en cas de
mystification nouvelle.
Je ne pus me rendormir. Je me sentais cependant fatigué, et le vent me
berçait irrésistiblement; je m'assoupissais à chaque instant;
mais, à chaque instant, je rouvrais les yeux et regardais, malgré moi,
dans le noir et dans le vide avec méfiance.
Je commençais enfin à sommeiller, lorsque le cliquetis recommença,
et, cette fois, ouvrant les yeux bien grands, mais ne bougeant pas, je
vis les trois spectres à leur place, immobiles en apparence, avec leurs
voiles verts flottant dans la lueur verte qui partait de la cheminée.
Je feignis de dormir, car il est probable que l'on ne pouvait
voir mes yeux ouverts dans l'ombre de l'alcôve, et j'observai
attentivement. Je n'étais plus effrayé; je n'éprouvais plus que
la curiosité de surprendre un mystère plaisant ou désagréable, une
fantasmagorie très-bien mise en scène par des personnages réels,
ou... J'avoue que je ne trouvais pas de définition à la seconde
hypothèse: elle ne pouvait être que folle et ridicule, et cependant
elle me tourmentait comme admissible.
Je vis alors les trois ombres se lever, s'agiter et tourner rapidement
et sans aucun bruit, autour de la table, avec des gestes
incompréhensibles. Elles m'avaient paru de médiocre stature tant
qu'elles avaient été assises: debout, elles étaient aussi grandes
que des hommes. Tout à coup, une d'entre elles diminua, reprit la
taille d'une femme, devint toute petite, grandit démesurément et se
dirigea vers moi, pendant que les deux autres se tenaient debout sous le
manteau de la cheminée.
Ceci me fut très-désagréable; et, par un mouvement d'enfant, je
mis mon oreiller sur ma figure, comme pour élever un obstacle entre moi
et la vision.
Puis j'eus encore honte de ma sottise, et je regardai attentivement.
Le spectre était assis sur le fauteuil placé au pied de mon lit. Je ne
vis pas sa figure. La tête et le buste étaient, non pas ombragés,
mais comme brisés par le rideau de l'alcôve. La lueur du foyer,
devenue plus vive, dessinait seulement la moitié inférieure d'un
corps et les plis d'un vêtement dont la forme et la couleur
n'avaient plus rien de déterminé, mais dont la réalité ne pouvait
plus être révoquée en doute.
Cela était d'une immobilité effrayante, comme si rien ne respirait
sous cette sorte de linceul. J'attendis quelques instants qui me
parurent un siècle. Je sentis que je perdais le sang-froid dont je
m'étais armé. Je m'agitai sur mon lit; j'eus la pensée de fuir
je ne sais où. J'y résistai. Je passai la main sur mes yeux, puis je
l'avançai résolument pour saisir le spectre par les plis de ce
vêtement si visible et si bien éclairé: je ne touchai que le vide.
Je m'élançai sur le fauteuil: c'était un fauteuil vide. Toute
clarté et toute vision avaient disparu. Je recommençai à parcourir la
chambre et les autres pièces. Comme la première fois, je les trouvai
désertes. Bien certain de n'avoir, cette fois, ni rêvé ni dormi, je
restai levé jusqu'au jour, qui ne tarda pas à paraître.
On a beaucoup étudié, depuis quelques années, les phénomènes de
l'hallucination; on les a observés et caractérisés. Des hommes de
science en ont fait l'analyse sur eux-mêmes. J'ai vu même des
femmes délicates et nerveuses en subir les accès fréquents, non pas
sans souffrance et sans tristesse, mais sans terreur, et en se rendant
très-bien compte de l'état d'illusion où elles se trouvaient.
Dans ma jeunesse, on n'était pas si avancé. Il n'y avait guère de
milieu entre la négation absolue de toute vision et la croyance aveugle
aux apparitions. On riait de ceux qui étaient tourmentés de ces
visions, que l'on attribuait à la crédulité et à la peur, et que
l'on n'excusait que dans le cas de grave maladie.
Il m'arriva donc, pendant ma terrible insomnie, de m'interroger
sévèrement et de me faire une très-dure et très-injuste réprimande
sur la faiblesse de mon esprit, sans songer à me dire que tout cela
pouvait être l'effet d'une mauvaise digestion ou d'une influence
atmosphérique. Cette idée me fût venue difficilement; car, sauf un
peu de fatigue et de mauvaise humeur, je ne me sentais pas du tout
malade.
Bien résolu à ne me vanter à personne de l'aventure, je me couchai
et dormis très-bien jusqu'à l'heure où Baptiste frappa chez moi
pour m'avertir de l'approche du déjeuner. J'allai lui ouvrir
après avoir bien constaté que ma porte était restée fermée au
verrou, comme je m'en étais assuré avant de m'endormir; j'avais
fait et je fis encore la même observation sur l'autre porte de mon
appartement, je comptai les gros pitons de fer qui assujettissent les
plaques des cheminées; je cherchai en vain la possibilité et les
indices d'une porte secrète.
--À quoi bon, d'ailleurs? me disais-je mélancoliquement, pendant
que Baptiste me poudrait les cheveux; n'ai-je pas vu un objet qui
n'avait pas de consistance, une robe ou un suaire qui s'est évanoui
sous ma main?
Sans cette circonstance concluante, j'aurais pu attribuer tout à une
moquerie de madame d'Ionis; car j'appris de Baptiste qu'elle
était rentrée la veille, vers minuit.
Cette nouvelle m'arracha à mes préoccupations. Je donnai des soins
à ma coiffure et à ma toilette. J'étais un peu contrarié d'être
voué au noir par ma profession; mais ma mère m'avait muni de si
beau linge et d'habits si bien coupés, que je me trouvai, en somme,
fort présentable: je n'étais ni laid ni mal fait. Je ressemblais à
ma mère, qui avait été fort belle; et, sans être fat, j'étais
habitué à voir dans tous les yeux l'impression favorable que produit
une physionomie heureuse.
Madame d'Ionis était au salon quand j'y entrai. Je vis une femme
ravissante, en effet, mais beaucoup trop petite pour avoir figuré de sa
personne dans mon trio de spectres. Elle n'avait, d'ailleurs, rien
de fantastique ni de diaphane. C'était une beauté du genre réel,
fraîche, gaie, vivante, portant avec grâce ce que l'on appelait,
dans le style du temps, un aimable embonpoint, parlant avec finesse et
justesse sur toutes choses, et laissant percer une grande énergie de
caractère sous une grande douceur de formes.
Je compris, au bout de quelques paroles échangées avec elle, comment,
grâce à tant d'esprit et de résolution, de franchise et
d'adresse, elle venait à bout de vivre en bonne intelligence avec un
assez mauvais mari et une belle-mère très-bornée.
À peine le déjeuner fut-il commencé, que la douairière,
m'examinant, me trouva souffrant et pâle, quoique j'eusse assez
oublié mon aventure pour manger de bon appétit et me sentir doucement
ému des aimables soins de ma belle hôtesse.
Me rappelant alors les recommandations de Zéphyrine, je m'empressai
de dire que j'avais bien dormi et fait des rêves très-agréables.
--Ah! j'en étais sûre! s'écria la vieille dame naïvement
enchantée. On rêve toujours bien dans cette chambre-là! Faites-nous
part de vos rêves, monsieur Nivières?
--Ils ont été très-confus; je crois pourtant me rappeler une
dame...
--Une seule?
--Peut-être deux!
--Peut-être trois aussi? dit madame d'Ionis en souriant.
--Précisément, madame, vous me rappelez qu'elles étaient trois!
--Jolies? dit la douairière triomphante.
--Assez jolies, bien qu'un peu fanées.
--Vraiment? reprit madame d'Ionis, qui semblait s'entendre avec
les yeux de Zéphyrine, assise au petit bout de la table, pour me donner
la réplique. Et que vous ont-elles dit?
--Des choses incompréhensibles. Mais, si cela intéresse madame la
comtesse douairière, je ferai mon possible pour m'en souvenir.
--Ah! mon cher enfant, dit la douairière, cela m'intéresse à un
point que je ne puis vous dire. Je vous expliquerai ça tout à
l'heure. Commencez par nous raconter...
--Raconter me sera bien difficile. Peut-on raconter un rêve?
--Peut-être! si on vous aidait dans vos souvenirs, dit avec un grand
sang-froid madame d'Ionis, résignée à flatter la manie de sa
belle-mère; ne vous ont-elles point parlé de la prospérité future
de cette maison?
--Il me semble bien que oui, en effet.
--Ah! vous voyez, Zéphyrine, s'écria la douairière; vous qui ne
croyez à rien! et je parie qu'elles ont parlé du procès! Dites,
monsieur Nivières, dites bien tout!
Un regard de madame d'Ionis m'avertit de ne pas répondre. Je
déclarai n'avoir pas entendu un mot du procès dans mes songes. La
douairière en parut très-contrariée, et se tranquillisa bientôt, en
disant:
--Ça viendra! ça viendra!
Ce _ça viendra_ me sembla très-désobligeant, bien qu'il fût dit avec
une bienveillance optimiste. Je ne me souciais nullement de recommencer
une aussi mauvaise nuit; mais, à mon tour, je me résignai vite
lorsque madame d'Ionis me dit à demi-voix, pendant que la douairière
querellait Zéphyrine sur son incrédulité:
--C'est bien aimable à vous de vous prêter à la fantaisie du jour
dans notre maison. J'espère que vous n'aurez, en effet, chez nous,
que de bons rêves; mais vous n'êtes pas absolument forcé de voir
toutes les nuits ces trois demoiselles. Il suffit que vous en parliez
aujourd'hui sans rire à mon excellente belle-mère. Cela lui fait
grand plaisir et ne compromet pas votre courage. Tous nos amis sont
décidés à les voir pour avoir la paix.
Je fus assez dédommagé et assez électrisé par l'air d'intimité
confiante que prenait avec moi cette charmante femme, pour recouvrer ma
gaieté ordinaire, et je me prêtai, durant tout le repas, à retrouver
peu à peu le souvenir des choses merveilleuses qui m'avaient été
révélées. Je promis surtout de longs jours à la douairière, de la
part des trois dames vertes.
--Et mon asthme, monsieur? dit-elle, vous ont-elles dit que je
guérirais de mon asthme?
--Pas précisément; mais elles ont parlé de longue vie, fortune et
santé.
--Tout de bon? Eh bien, vraiment, je n'en demande pas davantage au
bon Dieu.--À présent, ma fille, dit-elle à sa bru, vous qui
racontez si bien, faites donc part à ce bon jeune homme de la cause de
ses rêves et dites-lui l'histoire des trois demoiselles d'Ionis.
Je fis l'étonné. Madame d'Ionis demanda la permission de me
confier le manuscrit qu'elle n'avait rédigé, disait-elle, que pour
se dispenser de faire trop souvent le même récit.
Le déjeuner était fini. La douairière alla faire sa sieste.
--Il fait trop chaud pour aller au jardin en plein midi, me dit madame
d'Ionis, et, pourtant, je ne veux pas vous faire travailler à ce
maudit procès en sortant de table. Si vous voulez visiter
l'intérieur du château, qui est assez intéressant, je vous servirai
de guide.
--Accepter la proposition est d'un indiscret et d'un mal-appris,
répondis-je, et pourtant j'en meurs d'envie.
--Eh bien, ne mourez pas, et venez, dit-elle avec une gaieté
adorable.
Mais elle ajouta aussitôt, et fort naturellement:
--Viens avec nous, ma bonne Zéphyrine; tu nous ouvriras les portes.
Une heure plus tôt, l'adjonction de Zéphyrine m'eût été fort
agréable; mais je ne me sentais plus si timide auprès de madame
d'Ionis, et j'avoue que ce tiers entre nous me contraria. Je
n'avais certes aucune sorte de présomption, aucune idée impertinente;
mais il me semblait que j'aurais causé avec plus de sens et
d'agrément dans le tête-à-tête. La présence de cette pleine lune
affadissait toutes mes idées et gênait l'essor de mon imagination.
Et puis Zéphyrine ne songeait qu'à la chose que je me serais
justement plu à oublier.
--Vous voyez bien, madame Caroline, dit-elle à madame d'Ionis en
traversant la galerie du rez-de-chaussée, il n'y a rien du tout dans
la _chambre aux dames vertes_. M. Nivières y a parfaitement dormi!
--Eh! mon Dieu, ma bonne, je n'en doute pas, répondit la jeune
femme. M. Nivières ne me fait pas l'effet d'un fou! Cela ne
m'empêchera pas de croire que l'abbé de Lamyre y a vu quelque
chose.
--En vérité? dis-je un peu ému. J'ai eu l'honneur de voir
quelquefois M. de Lamyre; je le croyais aussi peu fou que moi-même.
--Il n'est pas fou, monsieur, reprit Zéphyrine; c'est un badin
qui raconte sérieusement des folies.
--Non! dit madame d'Ionis avec décision; c'est un homme
d'esprit qui se monte la tête. Il a commencé par se moquer de nous
et nous faire des contes de revenants. Il était facile alors, non pour
notre bonne douairière, mais pour nous, de voir qu'il plaisantait.
Mais peut-être ne faut-il pas trop plaisanter avec certaines idées
folles. Il est très-certain pour moi qu'une nuit il a eu peur,
puisque rien n'a pu le décider depuis à rentrer dans cette chambre.
Mais parlons d'autre chose; car je suis sûre que M. Nivières est
déjà rassasié de cette histoire; moi, j'en ai par-dessus la tête,
et, puisque tu lui as montré d'avance le manuscrit, me voilà
dispensée de m'en occuper davantage.
--C'est singulier, madame, reprit Zéphyrine en riant, on dirait que
vous-même, à votre tour, vous commencez à croire à quelque chose!
Il n'y a donc que moi dans la maison qui resterai incrédule!
Nous entrions dans la chapelle, et madame d'Ionis m'en fit
rapidement l'historique. Elle était fort instruite et nullement
pédante. Elle me montra, en me les expliquant, toutes les salles
importantes, les statues, les peintures, les meubles rares et précieux
que contenait le château. Elle mettait à tout une grâce incomparable
et une complaisance inouïe. Je devenais amoureux, comme qui dirait à
vue d'œil, amoureux au point d'être jaloux à l'idée qu'elle
était peut-être aussi aimable avec tout le monde qu'elle l'était
avec moi. Nous arrivâmes ainsi dans une immense et magnifique salle,
divisée en deux galeries par une élégante rotonde. On appelait cette
salle la bibliothèque, bien qu'une partie seulement fût consacrée
aux livres. L'autre moitié était une sorte de musée de tableaux et
d'objets d'art. La rotonde contenait une fontaine entourée de
fleurs. Madame d'Ionis me fit remarquer ce monument précieux, que
l'on avait récemment retiré des jardins pour le mettre à l'abri
et le préserver d'accident, la chute d'une grosse branche l'ayant
un peu endommagé dans une nuit d'orage.
C'était un rocher de marbre blanc sur lequel s'enlaçaient des
monstres marins, et, au-dessus d'eux, sur la partie la plus élevée,
était assise avec grâce une néréide, que l'on regardait comme un
chef-d'œuvre. On attribuait ce groupe à Jean Goujon, ou tout au
moins à l'un de ses meilleurs élèves.
La nymphe, au lieu d'être nue, était chastement drapée;
circonstance qui faisait croire que c'était le portrait d'une dame
pudique qui n'avait ni voulu poser dans le simple appareil d'une
déesse, ni permettre que l'artiste interprétât ses formes
élégantes pour les placer sous les yeux d'un public profane. Mais
ces draperies, dont la partie supérieure de la poitrine et les bras
jusqu'à l'épaule étaient seuls dégagés, n'empêchaient pas
d'apprécier l'ensemble de ce type étrange qui caractérise la
statuaire de la renaissance, ces proportions élancées, cette rondeur
dans la ténuité, cette finesse dans la force, enfin ce quelque chose
de plus beau que nature qui étonne d'abord comme un rêve, et qui,
peu à peu, s'empare de la plus enthousiaste région de l'esprit. On
ne sait si ces beautés ont été conçues pour les sens, mais elles ne
les troublent pas. Elles semblent nées directement de la Divinité dans
quelque Éden, ou sur quelque mont Ida, dont elles n'ont pas voulu
descendre pour se mêler à nos réalités. Telle est la fameuse Diane
de Jean Goujon, grandiose, presque effrayante d'aspect, malgré
l'extrême douceur de ses linéaments, exquise et monumentale,
mouvementée comme la vigueur physique, et cependant calme comme la
puissance intellectuelle.