CHAPITRE V

Voyage en voiturin d'Allemagne en Italie où l'on met quarante jours pour

aller de Francfort-sur-le-Mein à Florence, sur l'Arno, et retour en

Auvergne par Gênes, Marseille et les Cévennes, en 1839.

Les trois voyageurs dont je vais vous parler vous les connaissez déjà,

lecteur, c'étaient ma mère, mon frère et moi.

Depuis notre voyage en Suisse, de 1834, nos situations avaient changé.

Poursuivant ma carrière, j'avais été envoyé comme ingénieur du

Gouvernement à Clermont, en Auvergne, où j'étais depuis 1836.

Mon père et mon oncle, François Aynard, étaient bien venus, les

premiers, pour établir des bateaux à vapeur sur la Saône et sur la

Méditerranée, de Marseille à Naples; mais cette application d'une

invention nouvelle, encore dans l'enfance, ne leur avait pas donné les

résultats qu'ils en attendaient. Il était arrivé ce qui arrive presque

toujours, c'est-à-dire, qu'à leurs dépens, ils avaient ouvert la voie

pour d'autres, qui, bientôt après eux, devaient y faire des grandes

fortunes.

Mon frère, qui désirait suivre la carrière du commerce, avait dû

chercher ailleurs. Désirant étudier la banque, il avait obtenu de M.

Louis Mas, allié de notre famille, chef d'une grande maison en rapports

fréquents avec l'Allemagne, une recommandation pour M. de Neuville,

banquier à Francfort-sur-le-Mein; M. de Neuville avait bien voulu le

recevoir chez lui, et ma mère l'avait accompagné dans ce noviciat à

l'étranger.

Après deux hivers passés à Francfort, ma mère y fut très malade; les

médecins déclarèrent, au mois de janvier 1839, que le pays ne lui

convenait pas, et qu'il fallait absolument le climat de l'Italie pour la

guérir.

Il fut donc décidé que ma mère et mon frère partiraient le plus tôt

possible pour Florence, à petites journées, et que, si je pouvais, je

ferais avec eux ce voyage.

Diverses circonstances de service m'avaient déjà mis en rapport avec M.

Legrand, directeur général des Ponts et Chaussées, alors tout puissant,

qui voulut bien m'accorder un congé motivé, de deux mois, pour

accompagner ma mère.

Je partis de Clermont au milieu de février; je me rendis à Lyon par la

diligence et de Lyon à Strasbourg par la malle de poste. Je ne pouvais

pas y passer sans faire les deux choses obligatoires: visiter la

cathédrale de la base au sommet de la flèche, et faire une commande à

Doyen, rue du Dôme, pâtissier de vieille souche, pour un cadeau de ma

mère à M. de Neuville.

Après avoir traversé le Rhin sur un pont de bateaux, j'allai jusqu'à

Francfort par les voitures publiques du grand-duché de Bade. Je vis en

passant Carlsrhue, ville de résidence ducale, Heidelberg avec son vieux

château et Darmstad avec ses larges rues.

Dans cette région, l'industrie du transport des personnes et des lettres

faisait l'objet d'une concession, dont le titulaire était le prince La

Tour et Taxis; lui seul avait le droit d'établir des voitures publiques

suivant un tarif fixé d'avance et modéré; mais en échange de ce

privilège, il était obligé de transporter _tous_ les voyageurs, quel

qu'en fût le nombre.

Quand il n'y avait plus de places dans les grandes voitures du service

régulier, on faisait partir de petites voitures de supplément; ce

système avait le grand avantage de ne pas obliger les voyageurs, comme

en France, à retenir leurs places longtemps d'avance, sous peine de ne

pas partir au moment voulu.

Je trouvai ma mère très changée; sa vie cependant ne paraissait pas en

danger; elle souffrait de violents maux d'estomac. L'époque de notre

départ fut fixé, et je restai une dizaine de jours à Francfort, assez de

temps pour être présenté dans les principales maisons où ma famille

était reçue.

Je trouvai des moeurs et des habitudes bien différentes des nôtres.

On était au milieu de l'hiver; il faisait très froid; cependant, dans

les appartements, toutes les portes intérieures étaient ouvertes.

Les portes extérieures donnaient toutes sur des tambours qui

permettaient toujours d'avoir doubles portes, évitant ainsi

l'introduction directe de l'air du dehors.

Sur un grand nombre des portes extérieures, on lisait cette inscription

en gros caractères: _Man bittet die thuren zuzu machen_ (on est prié de

fermer les portes).

La température était uniforme dans l'intérieur de l'appartement; une

fois entré, on n'avait donc plus à se préoccuper de fermer les portes,

qui souvent même n'existaient pas; ni d'être exposé aux courants d'air,

puisqu'ils ne sont que le résultat de la différence de température entre

deux milieux. Cette chaleur uniforme s'obtenait au moyen de grandes

poêles de faïence qui chauffaient sans montrer le feu.

De même qu'en Angleterre, on ne reçoit jamais dans une chambre à

coucher. Quelquefois, on recevait dans la salle à manger, ou je crois

plutôt que l'on mange quelquefois dans la pièce où l'on reçoit les

visites.

On met et on enlève les tables et le couvert très rapidement, de sorte

que l'espace est entièrement libre quand on ne mange pas.

Aussitôt que nous étions reçus dans une visite, quelle que fût l'heure,

on nous apportait des tasses de café et des gâteaux sur une petite table

mobile.

Dans beaucoup de maisons, à la fenêtre près de laquelle madame

travaillait, une glace inclinée reflétait tout ce qui se passait dans

la rue. Quand une visite frappait à la porte, la maîtresse de maison

distinguait parfaitement celui qui se présentait.

Avec ma famille, je suis allé dîner chez le vieux M. Gontard (alt

Gontard), suivant la façon de parler du pays; c'était une des fortes

têtes de la ville, et le chef d'une des premières maisons de banque.

On ne buvait jamais l'eau et le vin mélangés; le grand verre était pour

l'eau, les petits pour le vin; les dames n'en buvaient presque pas.

Les pains ordinaires étaient partout des petits pains tendres comme les

pains dits viennois, que l'on mange à Paris depuis peu de temps,

relativement à Francfort.

C'est là, chez M. alt Gontard, que pour la première fois et la seule

jusqu'à présent, j'ai mangé du caviar, oeufs d'esturgeons salés; c'était

un mets rare, qui venait directement de Russie; il paraît qu'on nous

faisait beaucoup d'honneur; je pensais, en me tordant la bouche, que

c'était se donner beaucoup de peine et dépenser beaucoup d'argent pour

quelque chose de bien mauvais.

Dans une visite chez M. Maurice Betmann, j'ai vu, je crois, la plus

belle statue des temps modernes, l'Ariane du sculpteur Dannecker; elle

est assise sur un léopard. Ce groupe en marbre blanc, parfaitement

équilibré, peut tourner facilement sur un pivot, pour recevoir la

lumière sur toutes ses faces.

J'ai assisté, avec mon frère, à un grand bal, dans un des hôtels

magnifiques de la Zeil, chez un des principaux banquiers de la ville,

dont j'ai oublié le nom. En dehors des grands bals officiels de Paris,

aux Tuileries ou à l'Hôtel de Ville, je n'ai jamais vu plus belle fête;

elle présentait un aspect particulier pour un Français.

Tout le monde arrivait à l'heure indiquée, neuf heures, je crois.

La réception avait lieu dans de grands salons, où rien n'était disposé

pour la danse, mais au contraire, tout était disposé pour s'asseoir.

À un signal donné, chaque cavalier prenait le bras de sa danseuse et

suivait la file, qui se dirigeait au travers d'un autre grand salon,

garni de chaque côté d'une trentaine de tables de jeux, autour

desquelles les joueurs de whist étaient déjà installés.

Au bout du salon de jeux, une grande porte cintrée s'ouvrait devant les

danseurs, qui pénétraient alors dans une grande galerie formant salle de

bal; ici tout était préparé pour la danse; il y avait de la place pour

soixante groupes de valseurs au moins. La valse était l'exercice

dominant; elle commençait toujours par une promenade au pas rythmé,

pendant laquelle on pouvait causer avec sa danseuse et faire une espèce

de connaissance. On jouait les valses de Strauss, alors dans toute leur

nouveauté.

Il n'y avait là que des jeunes filles; on me montra, comme chose

extraordinaire et peu convenable, deux jeunes femmes.

Les mères étaient restées dans les salons de conversation; il y en avait

même plusieurs qui étaient restées chez elles, confiant leurs filles à

leurs amies. Toutes parlaient bien le français.

Ayant témoigné à une de mes danseuses ma surprise de trouver des

habitudes si différentes de celles de la France, où les jeunes filles

alors allaient peu dans les grands bals, elle me répondit par cette

question: «Comment les jeunes filles peuvent-elles se marier?» Lui ayant

dit qu'en France, les parents se chargeaient le plus souvent d'arranger

les choses, elle ajouta: «Oh! ici, nous aimons mieux faire nous-mêmes

cette besogne.»

Dans ce pays, les filles, en général, avaient très peu de dot; tout

jeune homme admis dans une maison pouvait concourir pour obtenir la

jeune fille qui lui plairait davantage et de laquelle il serait agréé.

L'admission dans une société ne se faisait pas à la légère; il fallait

être connu ou avoir de bons répondants. Il résultait de ces habitudes

une grande liberté d'allures entre les jeunes gens et les jeunes filles,

surprenant les Français qui n'y étaient pas accoutumés.

Ma qualité de Français était alors, dans ce pays d'outre-Rhin, un titre

particulier à la considération; hélas! aujourd'hui, il n'en serait plus

de même.

On sut bientôt que j'étais ingénieur des Ponts et Chaussées; on

s'empressa de me montrer ce qui pouvait m'intéresser, sans attendre que

j'en fisse la demande.

On venait d'établir une distribution d'eau, au moyen de captage de

sources, au Taunus, près de la Forêt-Noire, par des galeries

souterraines; on m'y conduisit avec empressement. Les employés firent

jouer exprès pour moi quelques-uns des jets d'eau réservés pour les cas

d'incendie. Ainsi, déjà en 1839, on jouissait à Francfort d'un

établissement qui n'a été installé à Lyon que vingt ans plus tard.

La maladie de ma mère nous obligeait aux plus grandes précautions, et de

plus à une alimentation particulière. Les médecins, qu'elle avait

consultés, lui avaient ordonné de se nourrir uniquement de jambon. Nous

en fîmes donc provision, c'étaient des jambons fumés de Mayence; nous

étions dans le pays. Nous les avions fait cuire chez le boulanger, dans

une enveloppe de pâte, recette alors en France inconnue. On les mettait

dans le four aussitôt après la cuisson du pain.

Nous nous sommes si bien trouvés pour ma mère de ce régime

thérapeutique, et pour tous de ce procédé culinaire, qui eût fait le

bonheur de Brillat-Savarin, que je considère cette double communication

à mes lecteurs, comme une indemnité suffisante de la peine qu'ils ont

prise de me lire jusqu'ici.

Nous devions faire le voyage en voiturin à petites journées;

c'est-à-dire, prendre une voiture particulière d'une ville à l'autre, en

séjournant un peu dans chacune, suivant son importance et surtout

suivant les forces de ma mère.

Nous sommes partis à la fin de février, dans une calèche qui nous

conduisit d'abord à Aschaffenbourg, puis à Wurtzbourg, ville assez

curieuse; j'ai conservé particulièrement le souvenir du pont dit:

Pont-aux-Évêques, ainsi nommé à cause des statues qui le décorent.

Nous arrivâmes le Ier mars à Nuremberg, ville ancienne, située sur la

Pegnitz, affluent du Danube, et des plus intéressantes. On y trouve un

grand nombre de maisons du Moyen Age bien entretenues et bien

conservées.

On voit un château des Kaisers (Césars), beaucoup de tableaux d'Holbein,

d'Hemeling et surtout d'Albert Durer et de son maître Lucas Krannach.

Albert Durer, né en 1471, était nurembergeois; plusieurs de ces

peintures m'ont laissé le souvenir d'oeuvres bien supérieures à celles

que nous avons en France, des mêmes auteurs.

Il y a dans le même château, une chapelle byzantine de 1100, et des

sculptures en bois très remarquables de Wreit-Stoss. L'hôtel de ville

(Rathhaus) est fort curieux, il date de 1340; il faut voir le plafond de

la galerie du deuxième étage.

* * *

Les églises les plus importantes sont:

Saint-Laurent dit Munster ou dôme de style gothique, remarquable par le

nombre des statues et de belles stalles sculptées; Fraunkirche, vieux

gothique, avec de très beaux vitraux; enfin, Saint-Sébalde, transition

du saxon au gothique.

C'est là qu'est le tombeau en bronze de saint Sébalde, fait par Pétrus

Fischer; il est orné de nombreuses petites statuettes, dont j'ai trouvé

par hasard, à Paris, deux reproductions en plâtre, que j'ai toujours

précieusement conservées: l'une représente saint Sébalde portant dans sa

main, le modèle de son église et l'autre Pétrus Fischer lui-même, en

costume de travail. Ce tombeau est un chef-d'oeuvre tout à fait hors

ligne.

Dans la chapelle de Saint-Maurice, près de Saint-Sébalde il y a un musée

de tableaux remarquables; le plus beau de tous est un _Ecce homo_, de

grandeur naturelle, par Albert Durer.

Pour les amateurs du Moyen Age, je doute qu'il existe au monde une ville

plus curieuse que Nuremberg pour elle-même et pour ses collections de

tableaux, etc., elle mérite à elle seule le voyage de Bavière.

Chose assez étrange aujourd'hui le grand commerce de Nuremberg, ville

gothique, est la fabrication des jouets d'enfants.

Nous avons passé à Augsbourg les 5, 6 et 7 mars. Il y a de belles choses

à voir: l'hôtel de ville avec sa grande salle dite salle d'or et de

superbes églises où sont de beaux tableaux de l'ancienne école allemande

et autres, ainsi que dans la galerie royale.

Dans une petite ville ignorée, entre Augsbourg et Nuremberg, où nous

avions couché, je demandai à la servante qui préparait nos chambres, si

elle voyait beaucoup de voyageurs; elle me répondit que la veille on

avait logé dans l'hôtel, des Anglais comme nous. Comment connaissez-vous

que nous sommes des Anglais? À ma question elle s'empressa de répondre:

Parce que vous parlez français.

La conclusion naturelle de ce petit entretien, c'est que le français est

la langue étrangère la plus répandue en Allemagne, puisqu'elle sert de

moyen de communication entre les Anglais et les Allemands. Dans tous les

hôtels nous trouvions des domestiques parlant français et dans presque

dans toutes les boutiques nous pouvions nous faire comprendre.

Avant d'arriver à Augsbourg, nous avions traversé le Danube, presque

sans nous en douter, à Donnauworth, non loin de sa source.

En quelques heures nous sommes allés d'Augsbourg à Munich, toujours de

la même manière en voiturin de location; nous y avons passé plusieurs

jours, car la ville le mérite. Nous étions très bien logés à l'hôtel du

Cerf-d'Or. Je n'entreprendrai pas d'en faire la description, cela serait

beaucoup trop long.

Les musées connus sous les noms de Glyplothèque (sculpture) et de

Pynacothèque (peinture) méritent particulièrement l'attention. Dans une

seule et magnifique salle j'ai vu quatre-vingts tableaux de Rubens.

La bibliothèque est construite sur le modèle des palais italiens du

Moyen Age.

Il y a beaucoup d'églises très belles et tout à fait modernes copiées

sur les différents styles anciens.

On visitait alors à Munich la célèbre fabrique de verre et d'instruments

d'optique de Erthel. Nous vîmes aussi l'Isaar-Thor, porte de l'Isaar,

près de la rivière de ce nom, sur laquelle se trouvait une fresque très

curieuse de Neher et Koegel, représentant une entrée triomphale.

Dans ces différentes villes, ma mère se reposait en se levant tard; mon

frère et moi nous voyons dans la matinée tout ce que nous pouvions, et

nous conduisons ensuite ma mère en voiture sur les lieux remarquables.

Nous nous dirigeâmes sur l'Italie par Innsbruck (pont sur l'Inn). Cette

ville est au fond d'une vallée profonde entourée de montagnes très

élevées alors couvertes de neige. Nous avons eu très froid, et nous

avions beaucoup de peine à en préserver ma mère, malgré de nombreuses

couvertures et des bouillottes dont nous changions l'eau dans chaque

village.

Ce qu'il y a de plus curieux à Innsbruck après sa position, c'est le

tombeau de Maximilien Ier, empereur en 1493, dans l'église de la

cour; il est orné de bas-reliefs en marbre blanc et entouré de

vingt-huit statues de guerriers colossaux en bronze, qui font un effet

des plus surprenants.

Il y avait encore à cette époque, des hommes et des femmes portant le

costume tyrolien, dont j'ai conservé le souvenir dans mon album.

De là nous nous sommes dirigés sur Vérone, en traversant le Brenner,

montagne qui sépare la vallée de l'Inn, affluent du Danube, de la vallée

de l'Adige, affluent du Pô.

Il y a donc quarante-neuf ans que dans le même mois de mars, je suivais

mais en sens inverse, la route que suivent aujourd'hui le 11 mars 1888,

le malheureux Kronprinz et l'impératrice Victoria allant de San Remo à

Berlin recevoir la couronne laissée par Guillaume à Frédéric III.

C'est plus que jamais le cas de dire devant cette tombe, ce que dit

Lamartine pour Napoléon: Dieu l'a jugé, silence!

Quant à nous pauvres Français de 1888! que nous préparent ces grandes

catastrophes de l'histoire? Sans nous laisser abattre par les

tristesses de notre malheureux pays, écoutons encore du côté de Rome les

échos du 1er janvier 1888, dans la basilique de Saint-Pierre; prions,

espérons et disons: Dieu seul le sait, courage!

Le kronprinz doit aller en trente-six heures de San-Remo à Berlin, sans

quitter le chemin de fer, et même sans changer de voiture ou de salon;

notre voyage ne se faisait pas précisément dans les mêmes conditions.

Le Brenner était tout blanc de neige; la route était impraticable aux

voitures; on fut obligé de démonter la nôtre, et de mettre la caisse sur

un traîneau, après avoir enlevé les roues.

Nous étions le 16 mars 1839 au col du Brenner. On faisait des travaux

considérables et fort ingénieux, pour empêcher les encombrements. La

neige était assez dure pour qu'on pût la couper en blocs cubiques de

0m30 à 0m40 de côté; avec ces blocs on construisait des murailles

très épaisses et très hautes, perpendiculaires à la direction du vent;

derrière ces murs, la neige s'accumulait, au lieu de venir encombrer la

route.

En descendant du Brenner, nous avons traversé Brixen, Botzen et Trente

dans la vallée de l'Adige.

La route était bonne, mais souvent trop étroite; dans certains passages

deux voitures pouvaient à peine s'y croiser; avant Vérone à l'entrée de

la Lombardie, elle est très escarpée; l'Adige coule entre deux massifs

de rochers taillés à pic.

À Trente, capitale du Tyrol italien, nous avons visité la cathédrale où

s'est tenu le célèbre concile; elle est de style roman. Le souvenir

particulier que j'en ai conservé, est une porte latérale, dont les

colonnes extérieures reposent par leurs bases sur des animaux

fantastiques.

Après un voyage aussi mouvementé, ma mère avait besoin de repos. Elle

s'arrêta quelques jours à Vérone avec mon frère; ils devaient aller plus

tard à Venise. Je profitai de cette halte pour y faire tout seul une

excursion, chose qui ne me serait pas possible de faire plus tard; je

n'en étais qu'à une journée. Je m'en applaudis d'autant plus que je n'ai

pas eu l'occasion d'y retourner.

Après avoir visité les arènes, monument romain très bien conservé, je

quittai la patrie de Paul Véronèse pour me diriger sur Venise, en

passant par Vicence, où j'admirai, de la diligence, un beau monument de

Palladio (XVIe siècle).

J'arrivai à Venise pendant la nuit, à une heure du matin, le 20 mars. Il

n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre

ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau.

Les voitures déchargeaient au bord de la mer les voyageurs et les

bagages; là on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit

ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux

deux extrémités du bateau, en dehors de la partie couverte, manoeuvrant

chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arrivâmes au bout de

trois quarts d'heure au quai des Esclavons, à l'hôtel de l'Europe (buona

locanda).

Tout le monde aujourd'hui connaît assez Venise la belle, ou pour l'avoir

vue, ou par des photographies, pour qu'il soit nécessaire d'en faire la

description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase à

la page de Venise: _Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi_. Ce

mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut

voir et se souvenir.

Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand

canal, du Rialto, que le lecteur connaît aussi bien que moi.

J'étais descendu à l'hôtel de l'Europe; l'expression n'est pas juste,

j'aurais dû dire monté; car de la gondole au quai, je n'étais pas

descendu, et j'avais dû monter bien davantage pour aller au bureau de

l'hôtel.

À Venise, les étages supérieurs étaient alors les plus recherchés, à

cause de l'humidité et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'hôte

et les meilleures chambres, y compris la mienne, étaient au quatrième

étage. En 1839, il en était ainsi partout; on m'a dit que, maintenant,

cet usage est moins général.

Mon voyage à Venise était tout à fait improvisé; je n'avais donc aucune

espèce de recommandation; mais j'avais déjà assez l'expérience des

hommes et des choses pour me tirer d'affaire, même en pays étranger.

Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage

de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualité de

Français et d'ingénieur des Ponts et Chaussées, établie du reste par mon

passeport, dont il était tout à fait indispensable d'être porteur,

quand on voyageait hors de France, surtout dans les États autrichiens,

dont Venise faisait partie.

Je pus constater que cette double qualité pouvait facilement, comme à

Francfort, m'ouvrir toutes les portes.

Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour

l'ingénieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: _À

l'illustrissimo signor Bisognini ingégniere in capo_. (Au très illustre

seigneur Bisognini ingénieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir

une position pour être décoré du titre d'illustre ou même très illustre.

Le signor ingénieur en chef était un fort brave homme qui me témoigna

beaucoup d'intérêt, mit tous ses bureaux à ma disposition et me fournit

beaucoup de renseignements sur les travaux du port de Venise, dont il

s'occupait particulièrement.

Il me donna beaucoup de documents imprimés, plans devis, cahiers des

charges employés dans son service, et je pus constater que les Italiens

avaient précieusement conservé toutes les traditions de ce qui avait été

établi par les ingénieurs des Ponts et Chaussées français, à l'époque où

la Lombardie nous appartenait par droit de conquête, ou peut-être

simplement par conquête.

Le matin de mon arrivée, un gondolier m'avait fait ses offres de service

sur le quai des Esclavons. Pour la somme de 3 francs par jour, pour lui

et sa gondole, il me servit de gondolier et de guide pendant tout mon

séjour, soit dans les canaux, soit dans les rues de Venise.

Mon temps était très limité; je ne pouvais y passer que trois jours;

c'était assez pour voir l'extérieur de la ville, mais pas assez pour

voir l'intérieur des palais et leurs collections. Mais on ne verrait que

Saint-Marc et le Palais des Doges que ce serait assez.

Dans toutes les villes étrangères que j'ai visitées, il y en a deux qui

ont un cachet particulier, mais bien différent, qui les distingue de

toutes les autres: Venise, et Edimbourg dont je parlerai plus tard;

toutes deux m'ont laissé un profond souvenir.

Je retrouvai ma mère assez bien pour continuer notre voyage; nous étions

déjà en Italie, mais nous n'avions pas encore retrouvé la chaleur.

Pendant tout mon séjour à Venise, je n'avais pas quitté mon manteau.

Notre projet était de conduire ma mère à Florence, où elle devait

séjourner quelque temps.

Nous trouvâmes à Vérone, un voiturin de retour qui, pour un prix modéré,

se chargeait de nous transporter à Florence (80 ou 100 francs). Dans le

prix du voyage, tout était compris, le transport, le logement et la

nourriture dans les auberges où nous devions coucher, au sommet des

Apennins et ailleurs.

La voiture avait quatre bonnes places d'intérieur.

Le conducteur nous dit qu'un autre voyageur était disposé à venir avec

nous, si nous voulions l'admettre, et que naturellement, il payerait un

quart de la dépense.

La personne en question s'étant présentée, nous vîmes un Français

d'assez bonne figure, de trente-cinq à quarante ans, qui n'avait pas la

tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'était

pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa

société, il y en avait deux pour l'admettre:

La première, c'est que nous étions un peu inquiets de traverser ces

montagnes à la discrétion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire

passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de

brigands italiens nous venaient à l'esprit, et nous ne pouvions pas nous

empêcher de fredonner les airs de _Fra Diavolo_. Le nouveau voyageur

nous paraissait donc un renfort, qui n'était pas à dédaigner.

Le second motif était d'une autre nature: la bourse de ma mère n'était

pas inépuisable; une économie n'était donc pas à refuser.

L'équipage était des plus engageants; nous partîmes de Vérone au bruit

réjouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais,

harnachés d'une manière brillante, à la mode italienne, avec des pompons

du rouge le plus éclatant, en têtes et queues.

Au moment où nous sortions de la ville, deux jeunes filles se

présentèrent et firent signe au cocher d'arrêter. Il descendit de son

siège et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que

nous avions quitté l'Allemagne personne ne nous parlait plus français),

que ces _Donne_ demandaient la faveur de monter dans la voiture,

c'est-à-dire à côté de lui sur le siège couvert, qui formait un

compartiment tout à fait séparé.

Les _Donne_ étaient d'un extérieur agréable et très décent; nous

n'avions pas de motifs sérieux pour refuser le service qu'on nous

demandait; les voilà donc bien vite installées à côté de notre

conducteur; nous supposâmes que ce coup de théâtre était préparé

d'avance.

À peine fûmes-nous arrivés en dehors des dernières maisons, qu'une de

ces jeunes filles se mit à chanter; elle avait une voix très belle et

savait parfaitement s'en servir. Nous eûmes cette distraction pendant

une grande partie du voyage.

Au moment des repas, nous fîmes plus ample connaissance, bien qu'elles

n'entendissent pas un mot de français. Elles étaient fort convenables;

cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent été

françaises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontré des

actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli,

Bolognese, _ambe due_: nous n'en sûmes jamais davantage.

Malgré nos apprêts de défense, en cas d'attaque pendant la nuit par les

brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir

que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu à cette

supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous

constatâmes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des

Apennins comme ailleurs.

Avant d'y arriver, nous avions traversé Mantoue, place très fortifiée,

entourée d'eau, formant une île au milieu du Mincio; ces fortifications

sont l'ouvrage des Français.

Après Mantoue, nous eûmes le Pô à traverser; il n'y avait aucun pont, ni

même de bac à traille, mais un simple bac amarré à une très longue

corde, supportée de distance en distance par de petits batelets.

Le fleuve étant très sinueux, la corde était attachée sur une des rives,

en un point qui formait le centre d'un très grand cercle, dont le bateau

décrivait une partie de la circonférence, en passant d'une rive à

l'autre.

Tout cela était si mal organisé, qu'en s'embarquant, un de nos chevaux

tomba dans l'eau; ce n'est pas sans peine qu'on put l'en retirer sain et

sauf.

Nous avons traversé rapidement Modène et Bologne; nous y avons séjourné

à peine le temps nécessaire pour que je pus y prendre quelques croquis.

Mon frère savait naturellement très bien l'allemand; quant à moi,

j'étais censé savoir l'italien, que j'avais appris en quarante leçons

pendant mon année de philosophie, d'un professeur qui donnait en même

temps des leçons à ma mère, il signor Cardelli, qui avait la

désinvolture d'un évêque habillé en bourgeois (on m'a dit depuis, que si

ce n'était pas un évêque, c'était au moins un abbé défroqué). Je

constatai avec peine que mes quarante leçons, qui me permettaient de

lire à peu près l'italien (Dante excepté), étaient bien loin de me

mettre en état de bien parler, et surtout de bien comprendre la langue

parlée. Deux mois en Italie auraient mieux fait que mes quarante leçons.

Nous arrivâmes sans encombre à Florence; nous descendîmes à l'hôtel de

l'Europe, chez Mme Humbert (elle vivait encore, en 1880, quand j'ai

passé à Florence, en allant à Rome avec mon fils, mais elle avait quitté

l'hôtel de l'Europe).

Je ne devais y passer que quelques jours. Je n'entreprendrai pas de

faire la description des beautés de Florence, si remarquable par ses

palais, son site, ses riches collections de tableaux et de statues, ses

églises et ses jardins.

Il y avait alors dans le palais degli Ufficii une petite salle appelée

la Tribuna, dans laquelle se trouvaient les statues antiques: la Vénus

de Médicis, l'Apolline, le Faune dansant, les Lutteurs et l'Émouleur.

Dans une grande et belle salle, nous vîmes les dix-sept statues du

groupe de Niobé.

Je pus rester six jours à Florence, pendant lesquels je ne perdis pas

mon temps. Il me faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les

richesses artistiques des palais degli Ufficii, Vecchio et Pitti; c'est

dans ce dernier que se trouve la célèbre Vierge à la Chaise de Raphaël,

si souvent reproduite.

Je ne puis quitter Florence sans citer ses églises: le Dôme avec son

campanile, le Baptistère, dont les portes de bronze ont servi de type

pour celles de la Magdeleine à Paris, la chapelle San-Lorenzo, enrichie

par les Médicis, où l'on admire la fameuse statue dite du Penseroso (le

penseur), et les magnifiques tables en mosaïque du palais Pitti.

Il faisait encore très froid, et nous avions de la peine à nous

chauffer; il y avait bien quelques cheminées, mais quelle différence

avec les poêles allemands! Il est vrai que dans ces cheminées toutes

petites et imparfaites on avait du feu tout de suite, avec quelques

fagots et des bûches que l'on était obligé de placer verticalement comme

des fusils dans un faisceau, tandis que dans les auberges d'Allemagne où

nous arrivions pour souper et nous coucher, nous avions très chaud, mais

seulement le lendemain matin, au moment de notre départ: cela pouvait

être très commode pour les voyageurs arrivant après nous.

Malgré tout le plaisir que j'aurais eu de rester plus longtemps, il

fallait penser à revenir; j'avais deux mois de congé, il me restait

juste le temps pour le retour. Le chemin le moins long demandait au

moins huit jours par Livourne, Gênes, Marseille, Nîmes et Mende. Il

fallait changer souvent de moyen de transport.

Lorsque je la quittai, ma mère était déjà beaucoup mieux; elle devait

rester à Florence jusqu'à son rétablissement complet. Cette nouvelle

séparation était dure pour moi; mais que faire? Sinon mon devoir, sur

lequel je n'avais pas la moindre incertitude.

Après avoir fait mes adieux à ma mère et à mon frère, que je ne devais

pas revoir d'une année, je pris une place dans la voiture publique de

Florence à Livourne.

Après avoir entrevu Pise, je pris à Livourne le bateau à vapeur qui

faisait le service de Naples à Marseille, en s'arrêtant dans les villes

principales du littoral.

Nous étions dans les premiers jours d'avril; c'était le moment du retour

des Anglais qui ont passé l'hiver en Italie, le bateau était surchargé

de voyageurs, je ne trouvai pas de cabine disponible, on me donna pour

lit un canapé du salon avec un matelas. Nous avions deux nuits à passer

en mer. Si aujourd'hui j'aime assez mes aises en voyage, je peux dire

qu'à cette époque la chose m'était à peu près indifférente.

Nous partîmes de Livourne le soir, entre quatre et cinq heures, on se

mit à table presque immédiatement; nous étions cent vingt voyageurs aux

premières, ou à peu près; il y avait beaucoup de dames anglaises;

c'était un coup d'oeil très beau et très animé.

Quand la nuit fut venue et le couvert enlevé, je procédai à mon

campement. Il faisait si chaud, qu'il me fut impossible de dormir, j'eus

alors l'idée de transporter mon matelas sur le pont; la nuit était

magnifique; deux ou trois de mes compagnons firent de même. Là en plein

air, enveloppés dans nos couvertures, nous étions beaucoup mieux qu'en

bas.

Au milieu de la nuit, quand j'avais déjà fait un somme, je fus réveillé

tout à coup par un grand bruit et beaucoup de mouvement sur le pont: on

courait, on criait en italien et en anglais!

Dans l'obscurité où nous étions, j'eus quelque peine à comprendre ce qui

causait tout ce tumulte, augmenté de la terreur des Anglaises qui,

sorties précipitamment de leurs cabines, n'ayant pas eu le temps ni le

soin de reprendre leurs vêtements de dessus, circulaient dans tous les

sens comme des fantômes blancs éperdus, ou comme les nonnes de Palerme

dans l'opéra de Robert.

Nous marchions à toute vitesse, un petit bateau pêcheur, à l'ancre,

s'était trouvé sur notre route; son équipage s'était endormi, sans avoir

allumé le fanal réglementaire. Par une fatalité, qui arrive bien plus

souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait

rencontré; ces pauvres gens avaient eu un réveil encore plus pénible

que le nôtre.

On s'empressa d'aller à leur secours; il fallut mettre une chaloupe à la

mer et leur tendre une corde pour s'amarrer.

Tout cela prit du temps, et nous étions fort inquiets des conséquences

de l'accident. Enfin nous apprîmes avec plaisir qu'il n'y avait personne

de noyé; et notre navire se remit en marche.

À peine la machine avait-elle donné quelques coups de piston, que

j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la

mer; le bâtiment pêcheur prenait l'eau et menaçait d'être submergé. On

s'arrêta de nouveau; dans l'obscurité où nous étions, je ne pus pas me

rendre compte parfaitement de la manoeuvre qui fut opérée; je crois

cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le nôtre, et

que nous continuâmes à remorquer la barque chavirée jusqu'au port le

plus voisin.

Le calme se rétablit peu à peu; les dames anglaises qui, pour la seconde

fois étaient sorties affolées de leurs cabines, y rentrèrent rassurées,

et je repris ma position horizontale sur mon matelas étendu sur le pont,

où il avait conservé sa place, remerciant Dieu d'en être quitte pour si

peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arrivâmes à Gênes de

très bonne heure le lendemain matin.

Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y

arrêter toute la journée et repartir à cinq heures du soir pour

Marseille. Je pouvais donc voir un peu Gênes que je ne connaissais pas.

Comme mon grand-père Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on

est frappé de l'aspect magnifique de Gênes. La ville contient quelques

belles rues, les autres sont épouvantables.

Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter

les intérieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en

donnant une légère rétribution qui souvent, disent les mauvaises

langues, serait partagée entre les propriétaires et les gardiens. Gênes

contient aussi de très belles églises.

Après avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur

mon navire, faisant à l'Italie mes adieux pour longtemps.

D'après notre programme nous devions arriver à Marseille le lendemain

matin, mais nous avions certainement négligé la prière qu'Horace

adressait au maître des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile:

_Ventorumque regat pater_. (Que le maître des vents le dirige.)

Jusque-là nous avions navigué comme sur un lac tranquille, au calme le

plus complet avait succédé, non pas une tempête, car le ciel était

toujours splendide, mais un vent très violent directement contraire;

notre bateau était fortement secoué et notre marche considérablement

ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait

jusque-là très bonne contenance, mais après la seconde nuit je fus

terriblement malade.

Je n'étais pas du reste le seul; au déjeuner la table d'hôte si

nombreuse la veille, était presque déserte; chacun restait dans sa

cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi,

en étaient privés, avaient la triste nécessité d'exposer en public toute

leur misère; du reste comme tout le monde, ou à peu près, en était

réduit au même état d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre

personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se

moquer des autres.

Les dames suppliaient le capitaine de relâcher en route, sans aller

jusqu'à Marseille; le capitaine aurait peut-être cédé, mais nous avions

devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le

désignaient, qui continuait bravement sa route, malgré le mauvais temps;

son honneur était engagé, il prétendait ne pas pouvoir s'arrêter, si la

Concurrence ne s'arrêtait pas; et l'infâme Concurrence marchait

toujours!

Nous passâmes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets

des mâts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames éplorées fit

encore une démarche inutile auprès du capitaine, pour qu'il nous

conduisît au port.

Le sort en était jeté, nous avions en perspective plusieurs heures de

mal de coeur, et de vomissement général; horreur! nous étions

affreusement ballotés; cependant, nous marchions tout de même; nous

approchions en même temps de la nuit et du port de Marseille.

Je n'ai jamais éprouvé, je crois, un plus grand plaisir physique que le

soulagement ressenti ce jour-là, en mettant le pied sur la terre ferme.

Quand nous entrâmes dans le port, il était huit heures du soir, la

douane était fermée; il fallut laisser tous nos bagages au bateau

jusqu'au lendemain, ce qui était gênant; mais nous étions à terre, le

reste nous parut peu de chose.

(Je ferai remarquer ici, que malgré la révolution de 89, les habitudes

de la douane n'avaient pas beaucoup changé depuis le voyage de mon

grand-père en 1787; c'est à l'établissement des chemins de fer que l'on

doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.)

Je ne pouvais pas passer à Marseille sans voir nos bons amis Magneval et

Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'époque où je l'avais trouvée à

Lyon avec sa famille, fuyant le choléra qui fut si violent à Marseille

en 1835. La jeune fille d'alors était devenue Mme de F...; quand je

la vis dans la maison de sa mère, elle tenait dans ses bras son fils

aîné, qui n'avait pas un an. Tous me reçurent avec un cordial

empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de

tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les

événements ont pleinement justifié.

De Marseille pour aller à Clermont, ma résidence, je pouvais suivre deux

routes: par Lyon ou par Nismes qui étaient à peu près de même longueur.

Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-être de revoir

quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je

m'arrangeai pour y passer une journée.

Je trouvai là mon brave ingénieur en chef, qu'entre camarades, on

appelait le père Vinard; il n'était pas trop changé. Didion et Talabot

étaient absents et fort occupés de leur premier chemin de fer d'Alais à

Tarascon.

Le père Vinard était toujours très conteur; avec sa bonhomie ordinaire,

il me raconta que Didion faisait très mal son service, parce qu'il

s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il était allé chez

lui, exprès pour lui en faire très sérieusement le reproche, mais que ce

garçon-là était si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui

rien dire à ce sujet.

Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit

rencontrer à la promenade de Lafontaine, la séduisante Mme d'Au...,

la reine des matinées artistiques de 1835, dont j'ai parlé dans mes

salons d'autrefois; hélas! tout cela avait disparu; les maîtres de

postes n'ont jamais été plus montés contre les chemins de fer, que ne

l'était alors cette pauvre Mme d'Au....

Didion et Talabot avaient été accaparés, et les fameuses matinées en

étaient mortes; Nismes n'était plus tenable, aussi elle n'y resta pas

longtemps.

Je désirais bien aussi m'arrêter à Anduze et au Pont-de-Salindre, où

j'avais passé quelques mois comme élève en mission; mais la chose ne me

paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en

trois jours et quatre nuits, devait me rendre à Clermont. En route, il

me vint une idée qui me permit de réaliser cette visite d'Anduze, jugée

d'abord impossible.

Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour dîner; on

devait s'arrêter à Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le

Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai à Anduze, je m'informai

rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait à

Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence à la fin du

dîner. Ma combinaison put s'arranger, je prévins le conducteur; j'avais

une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances.

Un homme de loisir, qui n'a presque rien à faire, trouve qu'une heure

c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est

très pressé et qu'on sait s'y prendre, c'est étonnant ce qu'on peut

faire en une heure!

Je n'avais pas oublié le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas

oublié non plus, que tenue par des dames, c'était un bureau de

renseignements.

Rien n'était changé depuis quatre ans; je m'empressai de le dire à

Mlle P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'était

du reste mon intention, en me disant, de son côté, qu'elle m'avait

reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde.

Elle s'empressa d'appeler sa mère pour prendre sa place, et comprenant

tout de suite que je n'avais pas de temps à perdre, elle prit mon bras

et me conduisit à côté dans un grand jardin, où nous trouvâmes Mlle

F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle

portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon

départ, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donné

sa démission pour l'épouser.

Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris congé de ces dames et

je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, après m'être

muni de pain et de fromage pour remplacer mon dîner.

En arrivant à Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le

pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commencé les fondations;

je me rappelle avoir vu cette rivière, torrentielle s'il en fut,

s'élever, par une crue subite, de 7 mètres de hauteur en une seule nuit.

Je pus m'arrêter quelques minutes chez mes anciens hôtes, qui habitaient

toujours la même maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne

hospitalité presque écossaise, car ils m'en avaient donné pour beaucoup

plus que mon argent.

Quand j'arrivai à Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs,

mon programme était donc très exactement rempli.

Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire à

Clermont, il me revint en mémoire un épisode assez original de mon

séjour au Pont-de-Salindre, en 1835.

Pour surveiller mes travaux, j'étais logé dans l'unique maison qui se

trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et

pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant

2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le

blanchissage, du café au lait de chèvre et des figues à discrétion, de

plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la

fantaisie d'aller à Anduze situé à 3 kilomètres.

Un de ces voyages fut agrémenté d'une manière assez pittoresque.

Au moment de partir, mon hôte vint me demander si je pouvais me charger

de conduire sa fille chez sa marraine, tout près d'Anduze; je

m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais

quel fut mon étonnement, quand je vis que rien n'était changé dans les

préparatifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajouté un

petit coussin derrière ma selle.

Le sort en était jeté, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de

reculer. Du reste, après tout, il paraît que dans ce pays, il n'y avait

rien de bien ridicule pour un jeune homme de paraître enlever une jeune

fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'était qu'une petite fille

d'une douzaine d'années.

Dans ce coin des Cévennes, les moeurs étaient si patriarcales, qu'on

m'aurait demandé, je crois, avec la même simplicité, d'emmener en croupe

la fille aînée, qui avait dix-huit ans.

Notre équipée se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture

publique, où les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les

suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus ému que je

ne le suis aujourd'hui après cinquante-trois ans.

En rêvant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des

princesses errantes, je finis par m'endormir profondément pour la nuit

et presque tout le reste du parcours jusqu'à Clermont.

Il se fit sans incident, ne m'ayant laissé le moindre souvenir, si ce

n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse,

sans former contraste avec le reste du département de la Lozère.

Il y a près d'un demi-siècle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il

faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je

puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le décrire, presque jour

par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques

dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif

plaisir.

En arrivant à Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai

de reprendre les études dont j'étais chargé pour la rectification de la

route, alors très escarpée de Lyon à Bordeaux, dans la traversée des

monts Dômes.

Ces études passionnaient le pays et la députation: le projet dont je

soutenais la supériorité avait mis contre moi la moitié du département,

mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et

Combarel de Leyval, deux députés légitimistes, parce que mon projet se

trouvait favorable à leurs propriétés ainsi qu'à leur réélection.

J'avais naturellement contre moi le Préfet, qui sous Louis-Philippe ne

pouvait pas faire cause commune avec les députés légitimistes.

Quant à moi, il va sans dire que je m'étais laissé guider par mon niveau

et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques années plus

tard mes études ont servi pour l'établissement du chemin de fer de

Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic, à Pontgibaud et remonte par la

vallée de la Sioule, exactement en suivant mon tracé préféré de 1840.

Ces études m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que

j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et à Paris. C'était alors

(1838-1840) un homme de cinquante-cinq à soixante ans; il devait être le

fils de celui qui, pendant la Révolution, avait pris le nom de Joseph

Labrosse, dont parle M. Léon Galle dans la _Revue du Lyonnais_ (février

1888).

D'après la légende qui avait cours dans le pays, on racontait que

pendant l'émigration, obligé de chercher comme tant d'autres un moyen de

ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'était fait d'abord colporteur,

mais ne voulant pas exercer ce métier sous le nom de M. le comte de

Pontgibaud, colporteur, il avait été indécis pour savoir celui qu'il

prendrait, et que sa femme alors l'avait décidé, par reconnaissance ou

pour que cela portât bonheur à leur commerce, de prendre le nom du

premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu.

Il paraît que ce fut, ou que c'était une brosse. C'est de là que

viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de

Pontgibaud refit sa fortune.

À cette époque, on commençait à attaquer en grand le gisement de plomb

argentifère de Pontgibaud. On exploitait alors beaucoup d'espérances, et

je crois, en définitive, que là comme ailleurs, on a surtout récolté

beaucoup... de déceptions.

Dans mon titre général, j'indique comme anciens modes de transport le

cheval et la patache; pour être fidèle à mon programme, je vais citer un

petit voyage qui s'applique à la fois à tous deux:

Lorsque j'étais débutant dans la carrière, un article du règlement

disait, que chaque ingénieur ordinaire devait avoir un cheval de selle;

mais déjà cet article n'était pas rigoureusement observé, car à Lyon,

en 1834, les ingénieurs ordinaires avaient bien un cheval, mais c'était

le même pour tous les trois; ils ne trouvaient pas, du reste, que ce fût

une manière commode de se conformer audit règlement; à Clermont, pour

moi, c'était presque une nécessité et de plus un plaisir, j'avais donc

mon cheval à moi tout seul.

Dans les salons d'autrefois, j'ai parlé des dames Blot et Baudin, dont

la maison des plus hospitalières était ouverte aux ingénieurs. Mme

Blot était veuve, elle vivait avec sa soeur, qui avait épousé

l'ingénieur des mines; on les désignait plus ordinairement sous le nom

des dames (Adèle et Sophie) de Tours, qui était celui de leur famille

très bien posée à Clermont.

Ma liaison avec elles n'avait pas été immédiate comme avec les

Kermaingant; ce n'est qu'à la longue que notre intimité s'était formée,

si bien qu'à la fin de mon séjour j'y passais toutes mes soirées, quand

je n'avais pas d'invitation positive ailleurs. Une circonstance

particulière avait contribué à me mettre très bien avec elles.

Elles devaient aller à la campagne toutes seules, chez un de leurs

parents assez loin de Clermont; il fallait une grande journée de

voiture. Il se trouva que le même jour je devais partir à cheval, dans

la même direction; je les rencontrai sur la route, au départ, sur le

versant du Puy-de-Dôme, où l'on ne pouvait marcher qu'au pas; pour être

dans le vrai, j'ai prévenu que c'était mon habitude, je dois dire que

cette rencontre n'était pas imprévue.

Pendant quelque temps nous cheminâmes ensemble, elles dans leur voiture

et moi sur mon coursier; une conversation suivie n'était pas des plus

faciles.

Leur domestique était un ancien cuirassier, qui montait naturellement

bien à cheval; au bout de quelques kilomètres, nous échangeâmes nos

positions, à la satisfaction générale; d'autant plus que la voiture

était une patache, où le conducteur se trouve assis tout à fait à côté

des autres voyageurs.

Après avoir déjeuné dans une modeste auberge, à Rochefort, sur l'autre

versant des monts Dômes, nous arrivâmes vers quatre heures du soir à

Laqueuille, qui était le terme de mon voyage à cheval; j'y avais donné

rendez-vous pour le lendemain à une brigade d'opérateurs pour commencer

des nivellements dans la vallée de la Sioule.

Ces dames étaient arrivées de même à l'endroit où elles devaient changer

de voiture, en quittant la grande route, pour aller par des chemins de

traverse, dans la montagne jusqu'à la propriété de leur cousin, à une

assez grande distance.

Un nouveau conducteur était venu les attendre, avec une autre patache;

c'était alors la seule voiture couverte du pays. Quand tout fut prêt,

ces dames montèrent dans leur nouvel équipage, et partirent sous la

conduite de leur nouveau guide, avec mes voeux de bon voyage, qui dans

la circonstance ne paraissaient pas une politesse banale.

Il ne s'était pas écoulé une demi-heure qu'en me promenant sur la route,

j'aperçois de loin, dans la direction qu'elles avaient suivies; une de

ces dames qui me faisait avec son mouchoir des signaux de détresse.

Je m'empresse de répondre à son appel; je trouve Mme Sophie toute

pâle, haletante, qui m'explique dans les termes les plus vifs, que leur

conducteur est un jeune _innocent_ dans lequel elles n'ont pas la

moindre confiance; que déjà deux fois, il avait failli les verser, et

qu'il leur est tout à fait impossible de continuer ainsi. Bref, elle me

demandait avec instance de vouloir bien les accompagner jusqu'à leur

destination.

Pour moi, la proposition n'avait rien que de très acceptable au premier

abord, car j'étais à un âge où je ne pouvais pas considérer sans un

certain plaisir, l'occasion qui s'offrait de passer quelques heures dans

l'intimité de deux charmantes jeunes femmes et peut-être de partager

leurs danger, si elles devaient en courir.

Toute la question était de savoir comment je pourrais être de retour le

lendemain matin, assez tôt pour le rendez-vous donné à ma brigade

d'employés, que je ne voulais pas faire attendre; j'avais ma conscience

professionnelle!

Ces dames m'assurèrent que l'on pourrait me donner une voiture pour

revenir le lendemain matin, de très bonne heure, à Laqueuille; c'était,

comme je l'ai dit, le nom du village d'où nous allions partir.

J'eus bientôt donné quelques ordres et me voilà de nouveau installé près

de ces dames, mais cette fois à titre de protecteur, je pourrais même

dire de sauveur, en voyant la reconnaissance qu'on me témoignait.

Toutes ces allées et toutes ces venues avaient pris du temps, il y avait

près d'une heure de perdue. La nuit venait à grands pas, et le cheval

était bien loin de marcher avec la même vitesse.

Les chemins devenaient de plus en plus mauvais, et ce qui est plus

grave, de plus en plus incertains; le pays m'était tout à fait inconnu;

la pluie commençait à tomber; on n'y voyait absolument rien, et nous

n'avions point de lanterne. Après quelques indécisions, nous nous

abandonnâmes complètement à notre rustique conducteur, et surtout à la

grâce de Dieu.

Nous étions tous trois dans la patache, faisant tous nos efforts pour

adoucir les effets des cahots par des manoeuvres de position de plus en

plus ingénieuses, tandis que notre guide tenait le cheval par la bride,

se laissant mener par lui, encore plus qu'il ne le conduisait; à chaque

instant les roues de notre voiture passaient sur des monticules qui nous

exposaient à verser.

La situation était critique; mais elle avait en même temps son côté

comique; aussi nous avions pris franchement le parti d'en rire, pour ne

pas nous en effrayer.

Après plus d'une heure de cet exercice obscur et champêtre, nous

aperçûmes dans le lointain des lumières en mouvement.

On nous attendait, et l'on s'étonnait de ne voir rien venir.

On avait donc envoyé des hommes avec des torches de sapin, production

naturelle du pays, à la recherche de la patache et de son contenu.

Enfin nous arrivâmes à 9 heures du soir, sains et saufs, et nous

plaisantâmes gaîment de notre aventure, en faisant un bon souper avec M.

et Mme de Fontenille.

Je repartis le lendemain matin à la pointe du jour et je pus voir que

nous n'avions pas couru de très grands dangers, si ce n'est celui de

nous égarer et peut-être de verser sur un vaste plateau couvert de

grandes herbes et de beaucoup d'aspérités, mais qui ne présentait pas de

précipices dans le voisinage immédiat; car nous étions encore loin de la

Dordogne, dont les rives sont très escarpées et couvertes de sapins.

La propriété de M. de Fontenille était à Savenne, sur la ligne de faîte

qui sépare le bassin de cette rivière de celui de l'Allier, dont la

Sioule est un affluent. Nous n'étions pas loin des bains du Mont-d'Or.

Je retrouvai ma brigade de niveleurs, qui ne m'avaient pas attendu

longtemps; je les mis à l'oeuvre en leur donnant le programme de leurs

opérations.

Pas plus que les hôtes aimables que je venais de quitter, je ne me

doutais alors que j'allais planter les premiers jalons du chemin de fer

de Bordeaux, qui mettrait vingt ans plus tard leur vieux château de

Savenne à quelques heures de Clermont.

Voyages au temps jadis en France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile, en poste, en diligence, en voiturin, en traîneau, en espéronade, à cheval et en patache, de 1787 à 1844 · 第 14 / 35 题