Où l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande
voiture, mais à petites journées en 1834
En commençant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention
n'est pas de faire une description de l'Helvétie, dans une édition
rétrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des
anciennes manières de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup
à être traversé à la vapeur et vu à vol d'oiseau.
* * *
Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connaître le
personnel du voyage.
Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs étaient: ma mère, mon frère,
une de nos cousines et moi.
* * *
En parlant dans le chapitre II de ma bisaïeule, Mme Jordan-Briasson,
j'ai rappelé que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille
Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.
Comme elle, en effet, ma mère réunissait toutes les qualités qui font
une femme bonne, aimable, sérieuse et distinguée.
* * *
Née en 1793, emportée par sa famille dans sa fuite en Dauphiné, après le
siège de Lyon, son enfance s'était passée dans de tristes souvenirs.
Elle avait fait son éducation chez les dames Harent; après la dispersion
des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde,
victimes elles-mêmes de la Révolution, avaient formé toute une
génération de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cité et le
bonheur de leurs familles.
En dehors de la maison de l'Hormat elle avait passé sa jeunesse à la
campagne chez ses parents, à Chassagny et à Sury.
Ma mère s'était mariée jeune, à dix-huit ans.
Dire ce qu'elle a été pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect
que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a
dans mes plus douces souvenances, sans que les affections sérieuses et
profondes que le ciel m'a données aient jamais pu me la faire oublier,
serait sortir du cadre tracé pour ce récit; et plus que jamais, en
pensant à ma mère, je dis: ma main ne peut écrire, qu'une bien faible
partie de ce que mon coeur ressent.
* * *
En 1834, ma mère, à quarante et un ans, avait conservé toute la santé et
toute l'agilité de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait
enseigné, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le français et
la géographie qu'on n'apprenait pas alors au collège, quand je fus jeune
homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premières courses à
cheval, comme elle-même à la campagne avait chevauché avec son père.
* * *
Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal où j'étais allé, chez le
général Paultre de la Motte, bien des gens étaient loin de se douter que
je faisais vis-à-vis à ma mère; elle avait alors trente-sept ans et moi
dix-huit.
* * *
Mon frère Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer
ses études, avec les plus grands succès, au Lycée de Lyon, dont il avait
suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-même.
Il avait un caractère aimable et sympathique, qui charmait encore plus
que sa jolie figure, qui cependant n'était pas ordinaire. Comme tous, et
plus que tous, je l'aimais beaucoup.
* * *
Je venais d'entrer dans la carrière des Ponts et Chaussées et après un
hiver passé à Paris aux études spéciales qui suivent l'école
Polytechnique, j'étais venu à Lyon en mission d'élève, sous la direction
paternelle de l'ingénieur en chef Kermaingant, à l'école des Jordan et
des Marinet, jeunes ingénieurs alors, mais déjà distingués.
* * *
Ma mère ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce
temps-là; elle désirait la connaître; mais elle tenait encore plus à
nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut
l'idée de ce voyage, au moment des vacances qui commençaient alors
invariablement au 1er septembre.
Il lui fut facile d'obtenir pour moi le congé qui m'était nécessaire.
Pour un voyage un peu long il faut être en nombre pair, afin que
personne ne soit exposé à rester seul.
Mon père ne pouvait pas nous accompagner; il était trop occupé de sa
manufacture d'Ambérieux, et plus encore des premiers bateaux à vapeur de
la Saône, dont son frère François et lui furent les premiers
organisateurs; il fallait donc trouver une quatrième personne pour qui
ce fût un plaisir, pour elle comme pour nous.
* * *
Mme Soret (Adélaïde Aynard), soeur aînée de mon père, dont j'ai déjà
parlé au chapitre précédent, avait trois filles, aussi grandes et
presque aussi bien douées que leur mère: Cléonice, Zoé et Zélie, leurs
noms rappellent l'époque de leur naissance.
* * *
Cléonice, l'aînée, était à peu près de l'âge de ma mère; je crois même
que la tante était plus jeune que la nièce. Ayant passé leur vie
ensemble, leur intimité était celle de deux soeurs.
Cléonice n'était pas mariée, non plus que Zélie malgré son idéale et
ravissante beauté, qui jamais ne sera surpassée.
J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma première
institutrice, en me donnant mes premières leçons de lecture.
Zoé, la seconde, à plus de trente ans, s'était mariée à M. B...., qui,
veuf d'un premier mariage, avait déjà plusieurs grandes filles.
* * *
Un oncle de mon père, ancien officier dans les gardes françaises, disait
souvent dans le style de l'époque, qu'en voyant arriver dans un bal
Mme Soret et ses filles, on croyait toujours voir la déesse Minerve
entrant dans l'Olympe, avec un cortège de nymphes plus belles que
Calypso.
* * *
Mais redescendons de ces hautes régions; le mari de ma tante était
fabricant de velours; sous l'empire de Napoléon Ier, le commerce des
soies allait très mal à Lyon; à la mort de M. Soret, sa femme se trouva
complètement ruinée, précisément à l'âge où ses filles auraient pu se
marier.
* * *
Bien loin de se décourager, Mme Soret retrouva toute l'énergie de sa
jeunesse; avec le concours empressé de ses frères, elle réorganisa
complètement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan;
ayant ses magasins sous la même clé que son appartement, à un premier
étage sur la cour.
* * *
Après plusieurs années de travail et de privations noblement supportées,
elle était parvenue à faire quelques économies.
Bien conseillée par le mari de sa fille, elle les plaça en actions de
Terrenoire; c'était le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent
quintuplés. Elle se retira quelques années plus tard avec une jolie
fortune.
* * *
Ce fut à notre cousine Cléonice que ma mère fit la proposition de venir
avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fûmes ravis, car elle
avait un charmant caractère, et même dans les jeunes, il eût été
difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante.
* * *
Ma mère avait le jugement très bon; quoique rien de bien sérieux ne pût
alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux à vapeur de la
Saône, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bénéfices
que mon père en espérait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir,
elle désirait le faire de la manière la plus économique; elle ne voulait
pas dépenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un
mois. Aujourd'hui le problème serait difficile et presque impossible, en
1834 nous avons pu le réaliser.
* * *
Dans ce temps-là, c'était bien le cas de le dire, l'or était une
chimère, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac
de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit
payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de _louis d'or_ à la fois.
La Californie n'était pas encore exploitée.
* * *
Voici comment nous devions voyager: mon père avait une grande calèche
assez légère, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait sièges
devant et derrière, et quatre places dans l'intérieur. Nous emmenions
avec nous un domestique qui devait monter derrière, lorsque mon frère ou
moi serions sur le siège de devant.
Naturellement, nous ne devions aller qu'à petites journées, marchant
toujours avec le même cheval.
* * *
Nous partîmes exactement le 1er septembre, par un très beau temps, et
nous arrivâmes le soir à Ambérieux, où nous avons couché à la
manufacture de mon père, chez M. Chevret, qui en était le directeur.
* * *
Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le même
coursier; le nouveau était beaucoup plus fort que le premier, qui
n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'était une attention
imprévue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays.
* * *
Le second jour, nous avons couché à Bellegarde; c'était la première fois
que je voyais la perte du Rhône et la Valserine. Simple élève de
première année, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans après je
viendrais comme ingénieur en chef établir un chemin de fer dans un pays
si pittoresque et d'un accès si difficile.
Les chemins de fer étaient complètement inconnus en Suisse, et l'on peut
même dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne
uniquement destiné au transport des charbons.
* * *
Cette première visite de Bellegarde a été ma première impression de
voyage en pays de montagne et ne s'est jamais effacée.
* * *
Entre Bellegarde et le fort l'Écluse, il nous arriva une aventure: nous
étions descendus de notre calèche pour admirer le paysage; Cléonice
s'étant approchée trop près du bassin d'une cascade, son pied avait
glissé; sa robe était bien relevée, mais dans sa chute, elle avait
complètement mouillé le bas de ce vêtement intime qu'il est shocking de
nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il
était nécessaire d'en changer; la chose n'était pas commode, sur une
grande route et en rase campagne.
* * *
Le linge de nos dames était dans ce qu'on appelait alors une vache,
grand coffre en cuir plat de plus d'un mètre carré, qui occupait toute
l'impériale. Nous fûmes obligés de la décharger et de l'ouvrir à terre
sur la route.
S'abritant tant bien que mal derrière un buisson, Cléonice, riant la
première de son infortune, dut procéder à l'opération avec l'aide de ma
mère, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calèche.
Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence
de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si nécessaire
dans cette circonstance délicate.
La route était à tout le monde, il n'y avait rien autre à faire que de
nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se
trouvaient entassées dans cette voiture, quelques-unes peut-être nous
ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident
n'avait absolument rien de tragique.
Malgré cet arrêt imprévu, nous pûmes arriver à Genève le soir. Nous
avions mis trois jours pour venir de Lyon.
La ville de Genève ne ressemblait pas le moins du monde à ce qu'elle est
aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a complètement transformée.
C'était alors une place forte de 25,000 habitants, fermée par des fossés
et de hautes murailles, flanquées de bastions dans le système de Vauban.
On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et déposant à la
porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernière
maison de la ville, sur la rive droite du Rhône, en amont, était l'hôtel
des Bergues, qui venait d'être récemment construit, ainsi que le pont du
même nom sous la direction du général Dufour.
Le lendemain, après avoir employé toute la journée à visiter la ville,
nous passâmes notre soirée avec la famille du maréchal de Bourmont,
visite dont j'ai parlé au Chapitre III.
De Genève nous sommes allés à Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne
à Payern, Fribourg, Berne et Interlaken.
Voici comment nous avions organisé nos journées: nous partions de bonne
heure, vers huit heures du matin, après avoir pris à l'hôtel le petit
déjeuner suisse, café au lait, beurre, miel et quelquefois des oeufs.
Au milieu du jour, nous nous arrêtions pendant deux heures, dans un
village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions
à pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un
léger repas avec des vivres emportés dans notre voiture.
En arrivant le soir, nous dînions à table d'hôte, ou autrement, suivant
les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux
chambres à deux lits.
Nous abandonnions à Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la
voiture et de sa personne.
Notre objectif principal était l'Oberland. Arrivés à Interlaken, nous
étions au point d'où nous devions rayonner; là nous fûmes obligés de
modifier notre manière de voyager; notre cheval et notre voiture ne
pouvaient plus nous servir; nous les avons envoyés nous attendre à
Lucerne, par les voies carrossables, sans être bien certains qu'ils y
arriveraient; car au départ, Antoine m'avait bien assuré qu'il avait
souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas
répondre de ce qu'il saurait faire à l'étranger!
Malgré ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitâmes un
bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur
laquelle nous avions écrit en grosses lettres _Nach Lucern_, et le nom
de l'hôtel où il devait aller nous attendre.
Nous passâmes quatre ou cinq jours à Interlaken, pour parcourir les
environs, qui sont merveilleux.
Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les
petites voitures du pays, c'est-à-dire la vallée de Lauterbrun, la
cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrépides
voyageuses acceptèrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui
était alors une course pénible réservée aux véritables touristes, et qui
n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui.
Monter sur un cheval était pour ma mère une chose ordinaire; mais pour
Cléonice, grande, forte et bien moins expérimentée, c'était une autre
affaire; enfin avec beaucoup de bonne volonté de sa part, beaucoup
d'aide de la part des guides et de la nôtre, nous parvînmes à l'établir
solidement en selle, et si bien, qu'une fois installée, il nous fut
impossible de la faire descendre jusqu'à l'arrivée, même dans les
passages un peu difficiles. Mon frère et moi nous étions à pied avec les
guides.
Cette course, à partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il
fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du
soleil. Dans ce temps-là il n'y avait pas encore d'hôtel, car on ne
pouvait pas désigner de ce nom, une simple cabane en bois, où l'on
portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que très
difficilement, surtout si les voyageurs étaient nombreux.
La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mètres; nous montâmes au moins
pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre
accident. Les chemins étaient mauvais, mais avec leurs guides nos
amazones s'en tirèrent fort bien. La vue était si belle, si grandiose et
pour nous si imprévue, que nous étions bien récompensés de nos efforts.
En arrivant au sommet, ma mère, s'appuyant sur mon épaule, sauta
lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude.
Mais pour Cléonice ce fut bien différent; si elle avait été de son temps
une intrépide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce
temps était passé; on fut obligé, pour la faire descendre, d'employer
tous les procédés en usage pour le déchargement des objets précieux et
fragiles; cela put se faire très heureusement, sans altérer le moins du
monde sa bonne humeur habituelle.
En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la
nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au
plus si l'on pouvait appeler des lits les espèces de caisses que l'on
nous montra.
Cela fait, avant de penser à dîner, nous nous pressâmes d'aller voir le
magnifique spectacle que nous étions venus chercher, et qui ne nous fit
pas défaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes
montagnes, séjour habituel des nuages.
En route, nous avions admiré déjà le splendide panorama des Alpes
Bernoises, qui se déroulait derrière nous à mesure que nous montions;
mais arrivés au sommet, nous ne pûmes pas contenir l'expression
débordante de notre admiration.
Le temps avait été magnifique toute la journée. Le soleil couchant
embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi
que les pointes aiguës du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du
Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'élèvent à plus de 4,000 mètres de
hauteur.
Cette grande ligne blanche dentelée, se détachant sans aucun nuage sur
le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose
à mesure que le soleil arrivait à l'horizon; c'était éblouissant de
splendeur.
On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du côté opposé à la
chaîne des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou
de bonnes lunettes.
Les lacs de Thun et de Brienz étaient à nos pieds; quant aux autres,
nous n'avons pas pu même essayer de les compter, car tout à coup se sont
élevés des nuages sortant des vallées, qui ont inondé la vaste étendue
des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil
toujours très brillant.
Il paraissait se coucher dans un immense océan, dont la surface
moutonnée présentait des vagues énormes avec des crêtes
resplendissantes de lumière; c'était un spectacle féerique et imprévu
qui nous a laissé une impression ineffaçable.
Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur
teinte uniformément blanche, nous nous aperçûmes que nous grelottions de
froid, car nous étions dans la région des neiges, il était temps de
rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le
réveil était pressé.
Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait
peu de chose à l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions
trouvé.
Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils étaient
durs, au moins ils étaient chauds. Il est vrai que nous nous étions
couchés presque tout habillés, et que nous avions pour nous couvrir
d'assez confortables édredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en
suis servi avec plaisir.
Le lendemain matin, nous eûmes le spectacle inverse du lever du soleil,
derrière la chaîne des Alpes, avec des effets fantastiques de lumière,
chaque fois qu'une vallée blanche nouvelle était éclairée. Ce beau
spectacle n'était pas cependant à comparer à celui que nous avions vu la
veille, dont aucune description ne peut rendre compte.
Nous éprouvâmes presque autant de difficultés pour descendre, que nous
en avions eues pour monter; bien que les guides ne lâchassent pas les
chevaux, nos dames n'étaient pas rassurées en les voyant marcher aux
bords des précipices, chose toujours plus effrayante à la descente qu'à
la montée.
Arrivés sains et saufs à Grindelwald, nous avons regagné Interlaken en
voiture. Pour aller à Lucerne, nous avons d'abord traversé le délicieux
lac de Brienz dans une barque à rames couverte d'une tente, car il n'y
avait pas encore de bateaux à vapeur.
En route, nous fîmes une pause à la gracieuse cascade du Giesbach, où
l'hôtel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait
cordialement les étrangers, et leur faisait les honneurs des échos du
lac, avec la trompe traditionnelle du pays.
Au bout du lac une voiture légère nous conduisit à Meyringen, où nous
avons couché.
Le lendemain matin, après avoir admiré la belle cascade du Reienbach,
nous prîmes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col
du Brunig, et cheminer ainsi jusqu'à Alpenach sur le bord du lac de
Lucerne.
Au sommet du Brunig, nous entrâmes dans un épais brouillard qui nous
cachait presque complètement le chemin; les chevaux des dames étaient
conduits à la main par nos guides, et les nôtres suivaient docilement
leurs chefs de file.
Nous arrivâmes ainsi sans encombre à Lungern où nous retrouvâmes notre
ami le soleil, qui après deux heures d'absence ne nous a plus quittés.
Nous y fîmes halte; après déjeuner, pendant que ces dames se
promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en
costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relevés à la
chinoise, avec une crête énorme de dentelles sur le chignon.
Après avoir traversé la vallée, et côtoyé le petit lac de Sarnen,
aujourd'hui presque desséché, nous quittâmes nos montures près
d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque à rames que deux
vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures
à Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et
varié diffère complètement de celui de Genève.
Nous n'eûmes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-là couvert de
nuages; nous avions assez du Faulhorn, où nous étions montés assez haut
pour voir les nuages à l'envers et nous étions persuadés que nous ne
pourrions rien voir de plus beau.
Ce qui fait la renommée du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises,
dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproché.
Nous retrouvâmes exactement notre fidèle Antoine, qui depuis deux jours
nous attendait avec nos équipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse
réponse bien souvent citée depuis, et qui n'en mérite pas moins d'être
conservée:
En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues
pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous
disait: Les gens de ce pays sont si bêtes! ils ne comprennent ni le
français ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien étonnant
que j'aie pu m'en tirer.
Enfin il y était, c'était l'essentiel; rien ne manquait dans notre
matériel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop
écorché!
Après une journée passée à Lucerne, pour voir la ville, ses églises, le
fameux lion commémoratif de la défense du roi Louis XVI par les
régiments suisses à Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses
peintures, nous continuons notre voyage par Soleure.
Ma mère était heureuse de faire une visite inattendue à M. Franchet
d'Espéray qui s'y était réfugié après la chute des Bourbons en 1830.
Cette occasion de le voir était aussi pour moi un plaisir; j'en avais
entendu parler si souvent! Il était seul avec ses fils, madame et ses
filles étaient absentes. M. Franchet nous reçut comme de vieux amis; il
embrassa cordialement ma mère et ma cousine. Les jeunes gens baisèrent
respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien
petits, ils avaient déjà de grandes manières; cela du reste n'avait rien
qui pût nous étonner, l'un d'eux était filleul du roi Louis XVIII.
De Soleure nous rentrâmes en France, toujours à petites journées, par
Neufchâtel, Pontarlier et Dôle, où nous restâmes un jour chez mon oncle
Camille Jordan, qui s'y était fixé après son mariage.
Nous avons été de retour à Lyon exactement pour le Ier octobre, après
un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions
eu qu'une demi-journée de pluie, entre Thun et Interlaken.
Nous étions arrivés en même temps, au bout de notre voyage et au bout de
notre argent.
Voici le résumé sommaire et approximatif de nos dépenses:
* * *
Le prix des tables d'hôte dans les premiers hôtels ne dépassait jamais 3
francs vin compris, souvent il était inférieur; dans les chambres
doubles, le prix d'un lit était en général de 1 franc par jour. Le
déjeuner du matin ne coûtait que 50 à 60 cent.
Notre dépense normale par personne était donc de 5 francs par jour à peu
près; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs.
Il nous était donc resté 400 francs pour le domestique, le cheval et les
dépenses supplémentaires de l'Oberland.
Aujourd'hui, pour le même temps et le même parcours, il faudrait
certainement dépenser le triple. Je le sais par expérience, car je suis
retourné bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes
les villes que j'avais alors visitées; j'ai revu l'Oberland, il n'y a
pas très longtemps.
De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui
dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma mémoire ont conservé
une vive impression des magnificences vues à cette époque lointaine, mon
coeur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes
et de mon compagnon.