CHAPITRE VI

Souvenirs d'Angleterre et d'Écosse (1844).

Enfin nous sommes arrivés au dernier des voyages avant l'établissement

complet des chemins de fer, dont j'ai annoncé le récit.

Je dis enfin! pour vous lecteurs, car jamais je ne me lasse de penser à

ceux que j'aimais autrefois, que j'aime encore, dont je raconte

l'histoire; pour moi, c'est une manière de revivre avec eux. Tous m'ont

quitté depuis longtemps, et j'espère que dans l'autre monde où ils nous

attendent, ils m'approuvent d'essayer de perpétuer leur souvenir chez

leurs descendants.

Et puis, la lecture des journaux qui nous disent l'histoire

d'aujourd'hui est si navrante, que j'aime mieux, autant que cela m'est

possible, me rajeunir dans le calme du passé, que de vieillir dans

l'agitation si triste et si stérile du présent.

À la fin du chapitre V, j'étais rentré à Clermont pour reprendre

paisiblement mon service et ma vie de province, qui, soit dit entre

nous, ne manquait pas de charme (sous le nom de province, je désigne les

villes, petites ou moyennes, qui permettent une intimité difficile dans

les grandes, surtout maintenant).

* * *

Avant d'aller en Angleterre en partant de Paris, pour être un historien

correct, je dois dire comment j'y étais arrivé.

Ma famille était venue s'y fixer au commencement de 1840, et j'avais

demandé au Ministère de quitter l'Auvergne pour me rapprocher d'elle.

M. Legrand, notre directeur général, ne m'avait pas dissimulé que la

résidence de Paris était fort difficile à obtenir pour un jeune

ingénieur; cependant, il avait parfaitement reçu ma mère; elle lui avait

été présentée par mon ancien ingénieur en chef de Lyon, M. Kermaingant,

devenu inspecteur général, qui lui témoignait beaucoup d'affection,

comme du reste tous ceux qui la connaissaient.

* * *

Je venais de terminer les études pour la traversée des monts Dômes, et

de poser la dernière pierre du grand pont de Menat sur la Sioule, mon

premier ouvrage, lorsqu'un beau jour, le 14 septembre 1840, au moment où

je m'y attendais le moins, je reçus l'ordre de me rendre immédiatement à

Paris dans le cabinet de M. Legrand. Je partis le lendemain par la malle

de poste, assez intrigué de savoir ce qui m'attendait. Ma famille ne le

savait pas plus que moi.

À mon entrée dans son cabinet, M. Legrand me dit à brûle-pourpoint:

«Je vous ai fait officier du génie, cela vous va-t-il?»

Si je n'avais pas déjà su par les journaux qu'il était sérieusement

question de la guerre d'Orient, et si je n'avais pas senti la poudre

dans l'antichambre ministérielle, où l'on ne parlait pas d'autre chose,

j'aurais été surpris de cette question.

Je pensais en moi-même, que si c'était pour fortifier Beyrouth cela ne

m'allait guère; je répondis donc, que si c'était pour fortifier Paris,

cela m'allait tout à fait.

Par extraordinaire, il en était ainsi: voici comment c'était arrivé:

Des complications survenues dans l'éternelle question d'Orient faisaient

craindre la guerre à bref délai; M. Thiers était président du Conseil

des Ministres; il venait peu de jours avant d'entrer dans la salle du

Conseil, en disant qu'il fallait que Paris fût complètement fortifié en

dix-huit mois.

Le maréchal Soult, ministre de la guerre, lui avait répondu que la chose

était impossible, à moins de dégarnir les places fortes, où les

officiers du génie étaient fort occupés.

M. le comte Jaubert, alors ministre des travaux publics, d'un caractère

ardent, s'empressa d'offrir à M. Thiers des ingénieurs des Ponts et

Chaussées en aussi grand nombre qu'on voudrait pour exécuter les travaux

de fortification, dont les projets seraient faits par le génie

militaire.

Cette proposition fut acceptée séance tenante, et douze ingénieurs

furent désignés immédiatement pour la construction de l'enceinte.

C'était pour moi une chance inouïe de voir réaliser aussi vite ma plus

chère espérance de rejoindre ma famille. En créant à la fois un si grand

nombre de places à Paris, le hasard, qui est un des noms de la

Providence, me donnait le moyen d'y arriver, quelques mois après ma

demande.

Pour les ingénieurs des Ponts et Chaussées ce service dura peu: les

chances de guerre ayant diminué, il n'y avait plus urgence; les

officiers du génie, un peu jaloux d'avoir vu des civils prendre leur

place, s'empressèrent de reprendre tous les travaux qui nous avaient été

donnés.

Je fus replacé dans un service si voisin de Paris, la navigation de

l'Oise, que j'avais l'autorisation d'y résider. J'étais dans cette

position en 1844, lorsqu'une de mes tantes me proposa de l'accompagner

en Angleterre et en Écosse. Naturellement j'acceptai sa proposition avec

enthousiasme.

L'Administration ne demandait pas mieux que de voir les jeunes

ingénieurs compléter leur instruction à l'étranger, j'obtins donc

facilement un congé.

La soeur de ma mère, Jenny Jordan, Mme Magneunin, était, par son

mari, belle-soeur de Mme Lacène et du grand Camille Jordan; elle

avait alors quarante-huit ans, une très bonne santé, beaucoup d'entrain,

un caractère bon et dévoué, qui faisait le charme de sa famille et de

ses amis; et de plus, elle possédait la chose tout à fait indispensable

pour voyager, en Angleterre particulièrement.

Comme ma mère, élève des dames Harent, elle avait une instruction

solide, augmentée par beaucoup de lectures.

N'ayant pas d'enfant et jouissant d'une entière liberté, elle avait déjà

beaucoup voyagé sur le continent, soit avec une femme de chambre, soit

avec un vieux domestique de mon grand-père, que nous appelions le petit

François, et qu'en Italie on appelait son chapelain, à cause de sa

tournure surannée et légèrement monastique. Lui aussi cependant avait

été jeune; on ne l'aurait pas pris pour un chapelain lorsqu'il

accompagnait autrefois mon grand-père dans ses fréquents voyages à

cheval.

Par suite d'un usage assez général en France après la Révolution,

j'avais conservé l'habitude de tutoyer ma tante, sans que cette preuve

d'intimité et d'affection nuisît en rien au respect que j'avais pour

elle.

À la fin du mois de mai 1844, nous partîmes par la diligence jusqu'à

Boulogne. De là un paquebot devait nous conduire à Londres même, en

remontant la Tamise. Nous fîmes la plus grande partie du trajet pendant

la nuit et nous entrâmes dans la Tamise au grand jour; c'est une arrivée

magnifique qui donne une haute idée de la marine anglaise.

Le fleuve était sillonné par un nombre considérable de vaisseaux qui

augmentait toujours à mesure que nous avancions.

Dans Londres, la circulation des navires à vapeur pouvait se comparer à

celle des omnibus sur le boulevard des Italiens.

Je ne ferai pas plus la description de Londres que celle des villes

d'Allemagne ou d'Italie; cela serait trop long et pour vous et pour

moi.

Ce qui vous frappe le plus quand on débarque, c'est le mouvement que

l'on trouve; celui de Paris est peu de chose en comparaison.

Il y avait alors la même différence entre la circulation de Londres et

celle de Paris, qu'entre celles de Paris et de Lyon.

Le pont dit pont de Londres (London-Bridge) vers lequel s'arrêtent les

grands bateaux à vapeur est le premier que l'on rencontre en venant de

France; si l'on n'en a point construit en aval, c'est dans l'intérêt de

la navigation des grands vaisseaux qui arrivent ainsi jusqu'au centre de

la ville.

C'est pour remplacer un pont qu'on a fait le tunnel sous la Tamise,

ouvrage si difficile, qui a immortalisé le nom de son auteur, le célèbre

Brunel, ingénieur français. Le tunnel fut l'objet d'une de nos premières

visites.

Ma tante savait parfaitement lire l'anglais, mais elle n'osait pas le

parler. Je l'avais un peu étudié et d'après ses indications, c'est moi

qui me risquais à être le porte-parole; mais à nous deux nous étions

loin de pouvoir nous tirer d'affaire facilement.

Nous étions logés à Leicester-Square; là se trouvaient quelques hôtels

où l'on était censé parler français. Dans ce temps-là déjà c'était un

quartier qui ne passait pas pour un des plus aristocratiques. Il est

devenu, dit-on, tout à fait inhabitable, depuis qu'il a été envahi par

les réfugiés politiques.

Matériellement, nous n'étions pas mal. Nous avions deux chambres à

coucher et un beau salon éclairé au gaz (sitting room), pièce pour se

tenir, qu'on donne toujours aux voyageurs, quand il y a des dames.

D'après les usages, jamais une dame ne doit recevoir dans la chambre où

elle couche; cela augmente beaucoup la dépense des hôtels.

Notre salon était en communication avec nos chambres.

Ailleurs, plusieurs fois notre salon s'est trouvé au premier et nos

chambres à d'autres étages, ce qui était peu commode.

Toutes les fenêtres étaient faites dans le système dit à guillotine,

c'est à dire qu'elles se composaient de deux chassis dans le sens de la

hauteur. Le chassis inférieur se relevait contre le chassis supérieur en

glissant entre deux rainures latérales; des contrepoids placés dans les

embrasures, facilitaient ce mouvement, qui s'opérait très bien; on dit

qu'il en existe encore beaucoup dans Londres.

Nous mangions à la table commune; on déjeunait quand on voulait. Le

déjeuner se composait régulièrement d'énormes pièces de viandes froides:

boeuf, veau, jambon, sur lesquelles on coupait à sa convenance; des

oeufs, des pommes de terre à l'eau et du beurre complétaient le repas,

le thé et la bière étaient à discrétion; le vin était tout à fait un

extra.

Le dîner, comme à Paris, était à six heures; en même temps que de la

très bonne viande rôtie, il y avait toujours du poisson de mer, en très

grande abondance et très bon.

Entre les repas, nous nous arrêtions chez les pâtissiers, qui étaient

fort nombreux. Partout il y avait des dames au comptoir, qui fort

discrètement proposaient à ma tante de la conduire dans une pièce

retirée à l'arrière-boutique (and gentleman) où l'on trouvait une chose

qui, à cette époque était fort rare dans les rues de Londres, ou du

moins fort cachée pour les étrangers.

Sans l'attention délicate des pâtissières, je ne sais pas trop comment

nous aurions pu nous tirer d'affaire, pendant toutes nos journées hors

de l'hôtel.

En arrivant, j'avais été frappé de la forme du pavé qui différait

beaucoup du nôtre. C'est chez eux que nous avons pris les pavés plus

larges que longs, tels que nous les employons maintenant et qui ont

remplacé presque partout l'ancien gros pavé de Paris, dont toutes les

faces étaient égales. La théorie du pavé d'échantillon appliquée par les

Anglais bien longtemps avant nous est celle-ci:

«Dans le sens de la marche, la longueur du pavé doit être assez petite

pour que le pied du cheval, en se posant, puisse toujours tomber sur un

joint.»

La première chose que nous avions faite avait été d'acheter un bon plan

de la ville et un bon guide. Cela nous a parfaitement suffi pour nous

diriger seuls, sans avoir besoin de personne et même sans être obligé de

demander. D'ailleurs personne ne parlait français en dehors de notre

hôtel; quand nous avons voulu faire quelque emplette il nous a été

indispensable de prendre un interprète.

Les monuments qui m'ont laissé particulièrement un souvenir sont:

l'église Saint-Paul, dont la coupole est plus grande que celle de

Sainte-Geneviève; c'est un monument magnifique, mais placé d'une manière

peu convenable. L'air manque autour; il gagnerait beaucoup à être placé

sur un point plus élevé.

Westminster abbey, en français, l'abbaye de Westminster, a été pendant

longtemps un lieu de sépulture des souverains, des grands hommes

politiques et des littérateurs; c'est aujourd'hui une église

protestante, aussi remarquable par sa belle architecture gothique que

par les tombeaux qu'elle renferme.

Le palais de Westminster, construction moderne, dans le même style, est

peut-être le plus vaste qui existe au monde; il contient les deux

chambres du Parlement, les hautes Cours de justice avec toutes leurs

dépendances.

La tour de Londres, dont les constructions les plus anciennes datent de

Guillaume le Conquérant, 1070, a joué un très grand rôle dans l'histoire

d'Angleterre. Elle contenait un musée très curieux d'armes anciennes, de

chevaliers du Moyen Age, en grand nombre, à cheval, couverts de leurs

armures complètes.

Les gardiens de la tour de Londres conservaient encore le costume

traditionnel du temps de la reine Élisabeth, fille de Henry VIII (1533 à

1603). Pour les étrangers qui les voient pour la première fois, cela

ressemble à une mascarade. (Les costumes de nos suisses d'église nous

feraient le même effet si nous n'y étions pas accoutumés.)

L'Hôtel de Ville, dit Guide-hall, est le lieu où se fait l'élection du

Lord Maire (lord mayor). Dans la première salle, ouverte aux étrangers,

sont deux statues colossales en bois, double plus grandes que nature au

moins, dites Gog et Magog, qui représentent un ancien Breton et un

ancien Saxon; lors de l'élection du Lord Maire, on promenait ces statues

dans la ville (ou des mannequins qui les représentent), au grand

contentement du petit peuple. Cela se faisait il y a quelques années;

cela doit se faire encore, car les Anglais conservent pieusement leurs

vieilles coutumes.

La ville de Londres diffère de la ville de Paris par plusieurs côtés:

Londres est beaucoup plus étendu; il n'y a ni enceinte ni octroi. Dans

l'intérieur sont plusieurs parcs considérables; le plus grand est

Hyde-Park, c'est là que se rend régulièrement pendant l'été toute la

société aristocratique, pour se promener en voiture ou à cheval, les

voitures de place ne peuvent pas y entrer.

Le mois de juin, où nous étions, était le meilleur moment pour voir ce

mouvement dans tout son éclat. Pendant l'hiver, l'aristocratie reste

dans ses châteaux; elle ne revient à Londres qu'au mois de mai.

Il est impossible de se rendre compte, si on ne l'a pas vu, du coup

d'oeil que présente l'allée dite des Cavaliers, dans laquelle la

circulation des voitures et des piétons est interdite. Les piétons

peuvent se promener dans une contre-allée parallèle qui n'en est séparée

que par une barrière.

Cavaliers, hommes et femmes, montés sur de très beaux chevaux, marchent

au pas par groupes de cinq ou six de front, les amazones sont peut-être

les plus nombreuses; jamais je n'ai vu une aussi belle réunion

d'élégantes et jolies femmes et de superbes chevaux, et c'est le cas de

le dire, les uns portant les autres.

Près d'Hyde Park (Hyde Park corner), se trouvait une exposition chinoise

(Chinise Exhibition). On entrait dans un vaste bâtiment complètement

chinois, par la décoration et l'ameublement. À droite et à gauche de la

galerie principale, comme les chapelles dans nos églises, se trouvaient

de grandes pièces séparées contenant des personnages de grandeur

naturelle, habillés de vêtements chinois, occupés aux différentes

fonctions ordinaires de leur pays, entourés de tous les meubles et

ustensiles qui leur sont propres. Il est probable que cela n'existe

plus, au moins sur le même emplacement.

Londres a beaucoup de squares, chose presque inconnue dans nos grandes

villes. Ce qui peut en donner une idée, c'est à Paris, la place Royale;

les jardins qui se trouvent ainsi au milieu des places ne sont pas des

jardins tout à fait publics; ils sont réservés à l'usage des habitants

des maisons qui les bordent.

Il y en a cependant de publics; un des plus beaux est Trafalgar-Square,

où l'on voit une colonne monumentale en l'honneur de l'amiral Nelson.

Belgrave-Square est un des plus beaux quartiers; il est difficile, avec

nos habitudes françaises, de faire comprendre l'aspect que présentent

ces aristocratiques hôtels et le luxe avec lequel ils sont tenus. Ils

sont loin de la cité; c'est-à-dire loin du centre des affaires et du

grand mouvement de la circulation. On ne voit point de boutiques dans le

voisinage.

De temps en temps, un magnifique équipage venait s'arrêter au bas d'un

perron; la porte de l'hôtel s'ouvrait, et deux laquais en grande livrée

déroulaient un tapis sur toutes les marches de l'escalier; quand cette

opération de la pose des tapis était terminée, et ce n'était pas long,

une ou plusieurs belles dames descendaient de la voiture, et le tapis

était relevé derrière elles avec la même rapidité; la porte se

refermait, la voiture partait et tout rentrait dans le silence.

Derrière ces splendides demeures, il y a des rues secondaires, qui sont

destinées aux écuries et au remisage des voitures.

C'est à Belgrave-Square qu'était logé Henri V, lorsqu'en 1843 il reçut

la visite des députés français qui allèrent publiquement lui porter

l'hommage de leur fidélité et de leur dévouement et furent si

glorieusement flétris; de ce nombre était le célèbre Berryer; ils

donnèrent leur démission et furent immédiatement réélus.

Toutes les affaires sont concentrées dans ce qu'on appelle la Cité,

c'est-à-dire le centre de la ville et les quartiers voisins.

C'est là que se trouvent tous les comptoirs, les magasins, les cafés,

les hôtels, les boutiques, les administrations publiques, mais ce n'est

pas là qu'on habite.

Au lieu de faire comme nous dans nos grandes villes, c'est-à-dire de

nous entasser les uns au-dessus des autres, dans de vastes maisons à six

étages, les Anglais préfèrent se loger plus loin de leurs affaires et

avoir chacun leur maison.

La maison anglaise ordinaire se compose d'un bâtiment à trois étages au

plus, y compris le rez-de-chaussée, qui s'élève de quelques marches

au-dessus du sol. Entre la maison et la rue se trouve une petite cour

basse, qui donne de l'air et du jour au sous-sol contenant la cuisine et

les dépendances. Cette petite cour a une entrée directe sur la rue pour

le service.

On arrive de la rue à la porte du rez-de-chaussée, par un petit escalier

porté sur une voûte, qui traverse la cour basse; la longueur de cette

cour est celle de la façade de la maison; sa largeur est de 3 mètres

environ.

Au rez-de-chaussée se trouvent le parloir et la pièce où l'on mange; les

étages supérieurs sont pour les chambres à coucher où l'on ne reçoit

personne.

On dit même que les lits, découverts le matin, ne se font que le soir,

afin de les mettre à l'air pendant toute la journée.

Ces maisons n'ont en général que trois fenêtres de façade; il va sans

dire qu'il y en a de plus grandes; mais elles sont toutes à peu près sur

le même type, avec petite cour devant, éloignant le voisinage direct de

la rue. La cour basse est séparée de la rue par une petite grille en fer

posée sur un parapet en maçonnerie.

Avec cette disposition qui place les familles loin des marchés et des

boutiques, la vie serait difficile, si les fournisseurs ne portaient pas

à chacun tout ce qui est nécessaire pour le ménage, à peu près du reste

comme cela se fait en France, lorsque nous sommes à la campagne, près

des grandes villes.

Les services des eaux, du gaz et des égouts sont admirablement

entendus.

Depuis longtemps les fosses d'aisances sont supprimées dans toute la

ville de Londres; tout se rend directement aux égouts qui sont lavés

largement. À la sortie de la ville, les eaux sont reprises et utilisées

pour l'arrosage et la fertilisation de vastes étendues de terrains, à

une assez grande distance.

Quand j'ai fait ce voyage, je portais la barbe entière comme je la porte

aujourd'hui, avec cette différence qu'elle était brune; personne alors

en Angleterre ne la portait ainsi. Dans les rues, on voyait très peu de

Français; on me regardait comme une curiosité. Souvent des jeunes filles

ne pouvaient pas s'empêcher de se retourner en riant; j'étais bien loin

de m'en offusquer, nous en rions aussi de notre côté; n'était-ce pas ce

qu'il y avait de mieux?

Nous avons fait quelques excursions dans le voisinage. Nous avons visité

en détail Hampton-Court, où l'on conservait de très beaux cartons de

Raphaël.

Il y avait de très beaux jardins et de belles serres; dans l'une

d'elles, un seul pied de vigne couvrait une surface de 100 mètres

carrés.

Les cartons de Raphaël, commandés par Léon X pour faire des tapisseries

de la chapelle Sixtine, furent achetés au nombre de sept, par Charles

Ier.

Les tapisseries faites sur ces dessins sont maintenant au Vatican dans

la galerie dite: Dei Arazzi, parce que la ville d'Arras a eu pendant

longtemps la supériorité de cette fabrication.

À Wolwich, sur le bord de la Tamise, nous avons vu l'arsenal et des

régiments d'artillerie tenus avec un luxe et un soin auxquels nous ne

sommes pas accoutumés.

Au château de Windsor, fondé par Guillaume le Conquérant, duc de

Normandie, à la fin du XIe siècle, nous visitâmes la chapelle et

l'extérieur. Il n'était pas possible d'y entrer à cause de la présence

de la reine Victoria. Bien que notre visite fût incomplète, nous n'avons

pas regretté notre peine; car ce que nous avons vu méritait bien le

voyage.

Ayant été prévenu peu de temps d'avance, je n'avais que deux lettres de

recommandation pour des ingénieurs; ne les ayant pas rencontrés une

première fois, je n'y étais pas retourné, ne voulant pas laisser ma

tante toute seule. Je n'ai donc pas pu pénétrer dans des intérieurs

anglais, chose que j'ai regrettée, car ce n'est qu'ainsi qu'on peut bien

étudier les moeurs.

Ne voulant pas cependant me trouver à Londres sans une référence,

j'étais allé voir en arrivant l'ambassadeur de France, M. de

Saint-Aulaire. Je lui avais fait passer une carte avec mon titre et

j'avais été reçu tout de suite. Il ne me connaissait pas, mais je

pouvais lui parler d'un de ses attachés d'ambassade à Vienne, Aimé Des

Fayères, le cousin de ma tante Henri Jordan; cela rendit notre

conversation un peu moins banale.

Il me rassura sur le séjour de Londres, en me disant que personne ne

nous demanderait rien, et que nous jouirions dans toute l'Angleterre

d'une plus grande liberté qu'en France. Il n'y a rien de tel que de

voyager pour rabaisser l'orgueil national.

Par une chance extraordinaire, nous avions trouvé sur le paquebot de

Boulogne, un prêtre dont j'ai oublié la nationalité; il revenait

d'Italie; nous l'avions abordé les premiers, et nous avions pu gagner sa

confiance, car il nous proposa de nous faire partager la faveur des

recommandations qu'il pourrait avoir pour assister aux séances des deux

assemblées du parlement. Avec lui ou sans lui, je ne me le rappelle pas,

mais grâce à lui, nous avons pu entrer à la chambre des Lords et à la

chambre des Communes qui siégeaient alors toutes deux au palais de

Westminster.

Nous ne pouvions rien comprendre à ce qui se disait; l'aspect général

était digne, malgré la simplicité des costumes. À cette époque (1844),

presque tous les Lords anglais portaient des pantalons gris de

fantaisie, bariolés comme ceux qui sont à la mode en France depuis

quelques années, et qui nous sont venus d'Outre-Manche. Les présidents

seuls avaient un costume officiel, la robe noire de nos magistrats, avec

la perruque poudrée du siècle dernier.

Je ne peux pas quitter Londres, sans dire un mot de l'immensité des

bassins et des docks destinés aux marchandises du monde entier, qui

donnent une haute idée de la puissance commerciale de cette nation.

C'est là que pour la première fois j'ai vu le fer employé pour soutenir

de vastes toitures, dans le genre de celles qui depuis ont été

appliquées à nos gares de chemins de fer; c'est là aussi pour la

première fois que j'ai remarqué l'emploi de ces chariots mobiles sur des

rails, suspendus à de grandes hauteurs, qui servaient à transporter

facilement les plus lourds fardeaux d'une extrémité à l'autre et à tous

les étages de ces prodigieux entrepôts.

Nous aurions bien voulu rester à Londres plus longtemps, mais je n'avais

qu'un congé limité. D'un autre côté la question d'argent était à

considérer; le prix de toutes choses était à peu près dans le rapport de

25 à 20 avec les prix de Paris.

Comme tout le monde alors, ma tante avait lu et relu Walter Scott; elle

l'aimait beaucoup et désirait voir l'Écosse. Nous n'avions pas de temps

à perdre; nous partîmes de Londres au bout de dix jours à peu près,

laissant nos malles et n'emportant avec nous, que des sacs de cuirs

noirs que nous venions d'acheter (et que j'ai encore).

Il y avait déjà quelques chemins de fer, mais pas partout, nous ne pûmes

pas aller de cette manière plus loin qu'York. Nous nous y arrêtâmes le

temps nécessaire pour admirer sa célèbre cathédrale gothique.

Là nous avons pris une voiture publique, pour aller dans la direction

d'Edimbourg. Cette voiture n'avait pas du tout l'aspect de nos lourdes

diligences; c'était tout simplement une grande berline n'ayant que

quatre bonnes places d'intérieur; tous les autres voyageurs, au nombre

de huit ou dix, montaient sur des banquettes à découvert, devant, dessus

et derrière (outside) c'est là que vont, ou plutôt allaient, les gens du

pays; l'intérieur (inside) était beaucoup plus cher et fréquenté

uniquement par les étrangers.

Au départ, ma tante et moi nous étions seuls dans l'intérieur;

l'impériale (outside) était complète; il y avait même des dames.

Cette voiture, comparativement très légère, était emportée par quatre

magnifiques chevaux bais toujours au galop; à chaque relai quatre

chevaux semblables attendaient sur la route même, et sous leurs

couvertures.

Chaque cheval était tenu par un palefrenier. Immédiatement les chevaux

arrivants étaient remplacés par les chevaux frais; au signal donné les

quatre palefreniers, placés à gauche et à droite, enlevaient ensemble

les quatre couvertures; la voiture partait sans avoir perdu plus de deux

minutes pour le relai.

Le temps était devenu mauvais, la pluie tombait en abondance; une jeune

de fille de l'outside se décide à venir avec nous dans l'intérieur. Elle

était fort bien de toutes manières; elle n'aurait pas mieux demandé et

nous non plus, de faire la conversation, mais elle n'avait jamais voyagé

en Allemagne, elle ne parlait donc pas mieux le français que nous

l'anglais. Nous en étions réduits pour échanger nos idées, de nous

montrer les mots sur le dictionnaire. Fort heureusement nous en avions

le temps, et quoique que ce mode de converser ne fût pas vif et animé,

il n'en était pas moins fort gai.

Nous étions rendus à Newcastle de bonne heure; c'était le moment des

plus longs jours, la seconde moitié de juin; après dîner, vers 7 heures

du soir, nous allâmes en chemin de fer à l'embouchure de la Tyne visiter

un pont en fer d'une seule arche qui passait pour une merveille (je ne

pensais pas alors que quelques années plus tard j'aurais la chance d'en

construire une encore plus grande, la travée métallique de la Vézeronce

sur la ligne de Genève); nous étions de retour le même soir à Newcastle,

et nous avons pu nous coucher à 11 heures sans aucune lumière; en

s'approchant de la fenêtre, on y voyait assez pour lire facilement.

Le lendemain matin nous partîmes de la même manière, c'est-à-dire en

voiture publique pour Edimbourg; le voyage n'eut pas d'autre incident

que de nous permettre de voir de loin sans nous y arrêter, le château

d'Abbotsford, résidence favorite de Walter Scott, situé sur la rive

droite de la Twed; autant que nous avons pu juger c'était un château

gothique très bien restauré, au milieu d'un parc du plus bel aspect.

Nous arrivâmes le soir même à Edimbourg; comme je l'ai dit déjà, j'ai

conservé de cette ville un précieux souvenir; elle ne ressemble à rien

de ce que j'avais vu jusque-là; des sites excessivement variés lui

donnent un cachet particulier.

Au centre de la ville une petite montagne nommée Calton-Hill, forme un

point culminant, d'où l'on domine de tout côté les paysages

environnants.

Ce sommet est occupé par un petit monument dans le style grec.

En regardant à l'est, on a une belle vue de la mer; un peu vers le nord,

on voit l'embouchure du Forth, avec le port, les vaisseaux et tous les

grands établissements de la marine et du commerce.

En tournant au nord et à l'ouest on découvre toute la nouvelle ville

magnifiquement construite avec ses rues larges, ses squares nombreux,

ses monuments et ses jardins; tous ces quartiers neufs se terminent à

Princess-Street, rue splendide dont un seul côté est bâti, l'autre est

formé par des jardins; c'est là que nous étions logés, près du monument

élevé à la mémoire de Walter Scott, mort en 1832. Le monument venait

d'être terminé.

En continuant le panorama de Calton-Hill, on trouve: au sud-ouest, le

vieux château et la vieille ville; un peu plus loin, des forêts et de

magnifiques rochers; au sud toute la vieille ville, la Canongate; enfin,

au sud-est, le château d'Holyrood, ancienne demeure royale, célèbre par

les malheurs de Marie Stuart, et pour nous Français, célèbre aussi parce

qu'elle a servi de résidence pendant plusieurs années à notre vieux roi

Charles X exilé, et à son petit-fils Henri V, qui fut hélas! pendant

longtemps notre espérance de salut.

Nous étions très bien logés à Royal-Hôtel dans Princess-Street; personne

n'y parlait français; nous avions bien quelques embarras pour nous faire

comprendre, mais notre hôte était fort complaisant et faisait tout pour

nous être agréable. Nous arrivions en définitive par faire d'assez bons

dîners, bien que la commande ne se fît pas sans peine; on s'étonnait

beaucoup de nous voir apprécier le saumon, si vulgaire pour les

Écossais.

De tous les pays que je connais, ce qui me rappelle le mieux un des

aspects d'Edimbourg, c'est la vue du cours des Chartreux, près de la

place Rouville; notez bien que je dis: _un seul_ des aspects de ce

magnifique panorama circulaire de Calton-Hill, unique au monde.

Nous aurions bien désiré rester plus de trois jours, mais là comme

ailleurs le temps nous pressait. Le chemin de fer nouvellement

construit nous transporta d'Edimbourg à Glascow, parallèlement au canal

de jonction du Forth à la Clyde; sans nous arrêter, nous montâmes tout

de suite sur le paquebot qui devait nous amener à Liverpool.

Il faisait très mauvais temps, je n'ai pas conservé un agréable souvenir

de cette très grande ville, traversée au milieu du brouillard. Glascow

contenait 350,000 habitants; Edimbourg seulement 200,000.

Nous nous étions embarqués sur la Clyde; à partir de Glascow, elle peut

porter de très gros navires. Le chenal navigable est maintenu à la

profondeur suffisante, au moyen de digues latérales construites avec

d'énormes blocs de pierre sur plusieurs kilomètres de longueur. Ces

digues avaient d'autant plus d'intérêt pour moi, que j'en avais beaucoup

entendu parler dans mes cours des Ponts et Chaussées.

Le trajet de Glascow à Liverpool se fit partie le jour, partie la nuit,

au travers de la mer d'Irlande, sans présenter aucune particularité qui

m'ait laissé un souvenir, outre que celui du malaise physique que j'ai

éprouvé.

Je restai presque tout le temps couché dans ma cabine au fond du navire,

séparé de ma tante, qui était, de son côté, toute seule dans le salon

des dames, où elle ne se trouvait pas dans un bien meilleur état.

J'étais fort tourmenté par le mal de mer; en entendant contre mon

oreille le mugissement des vagues de l'Océan, dont je n'étais séparé que

par une mince cloison; je faisais d'assez tristes réflexions quand la

douleur m'en laissait le loisir, je maudissais mon sort, en répétant

pour me consoler la célèbre imprécation d'Horace:

Illi robur et æs triplex

Circa pectus erat, qui fragilem truci

Commisit pelago ratem

Primus........

(Il avait un coeur de chêne, doublé d'un triple airain, celui qui le

premier s'exposa sur un bateau fragile aux fureurs de l'Océan.)

Il faisait un très mauvais temps quand nous avons traversé Liverpool

sans nous y arrêter; c'est une grande ville, de date récente, qui doit

toute son importance au commerce. Un chemin de fer nous ramena

directement à Londres.

D'York à Edimbourg, nous avions voyagé dans les dernières diligences

anglaises, car on achevait le chemin de fer qui devait les remplacer

dans quelques mois.

Nous restâmes encore deux jours à Londres avant de partir pour

Southampton où nous devions trouver un paquebot pour la France.

Le trajet par mer jusqu'au Havre et du Havre à Rouen, par la diligence,

se fit sans aucun incident.

Pour rentrer à Paris, nous trouvâmes le chemin de fer de Rouen, inauguré

en 1843.

Nous avions retrouvé la France avec le plus grand plaisir et surtout,

nous avons éprouvé un grand soulagement, lorsqu'en arrivant au Havre,

nous avons compris ce qui se disait autour de nous. Ce qu'on éprouve

dans un pays dont on ne sait pas la langue, doit ressembler au supplice

des sourds-muets.

Notre voyage de près d'un mois s'était accompli sans le moindre

accident. J'en rendis grâce à Dieu d'abord, puis, je remerciai

cordialement ma tante de m'avoir pris pour son chevalier.

De mon voyage, j'ai rapporté ces impressions: j'avais déjà voyagé en

Suisse, en Italie, en Allemagne et dans les pays autrichiens; partout

j'avais constaté l'influence française, partout la tendance était de

faire à l'instar de Paris; en Angleterre c'était autrement; on sent

quand on y est, que les Anglais sont tout à fait chez eux, et qu'ils ne

veulent prendre modèle sur personne.

Les Anglais sont des gens excessivement pratiques, leurs maisons en

général, simples à l'extérieur, sont très bien distribuées à l'intérieur

pour les usages ordinaires de la vie de famille. On ne voit pas comme

chez nous, dans des positions modestes, des salons somptueux qui servent

très peu, dont l'espace est volé sur l'ensemble de l'appartement,

presque sans utilité, et dont les meubles se fanent sous des housses

immobilisées.

Au lieu de recevoir ordinairement dans leurs chambres à coucher, et dans

les grands jours, dans un salon d'apparat, ils ont près de l'entrée,

leur sitting room, qui est pourvue de tout ce qui est nécessaire pour

les besoins ordinaires de la vie: chaises, fauteuils, canapé, piano,

table pour écrire, bibliothèque, etc.; qui est le lieu de rendez-vous

général et de réception.

Au lieu de s'entasser dans des quartiers où les loyers sont chers, ils

préfèrent pour leur famille, de l'air et de l'espace, et surtout

l'indépendance des commérages que donne une maison complète, toute

petite qu'elle soit, comparée à nos ruches françaises.

La forme de leurs fauteuils ne suit pas la mode; les coussins sont

placés là où il faut pour bien appuyer.

Leurs chevaux marchent bien et leurs voitures roulent parfaitement sur

un pavé ou sur un macadam bien préparés et bien entretenus pour ce

double effet.

Leurs couteaux, leurs ciseaux, leurs rasoirs, coupent bien et longtemps,

non seulement parce que l'acier est bon, mais parce que les lames sont

disposées en biseau bombé, au lieu d'être en creux; elles présentent

ainsi, bien plus de résistance à la dentelure.

Leurs livres s'ouvrent bien et restent ouverts facilement; leurs cuirs

sont d'une grande souplesse et d'une grande solidité.

Leurs souliers ne blessent pas, sont imperméables et leur forme ne varie

pas, ni pour les bouts qui sont toujours larges, ni pour les talons qui

sont toujours bas.

Leurs serrures sont petites et incrochetables, et leurs clés

microscopiques; leurs outils sont faits en général pour la main, bien

plus que pour les yeux, et toujours disposés de la manière la plus

convenable pour leur usage.

C'est de Londres que j'ai rapporté mon premier paletot léger et

imperméable.

Dans tout ce qu'ils font en général les Anglais cherchent avant tout,

l'effet utile, sans se préoccuper de l'effet secondaire, du manque de

symétrie ou d'élégance.

J'ai prouvé que les femmes elles-mêmes comprennent bien les choses de la

vie; rappelez-vous les pâtissières?

En résumé c'est le peuple pratique par excellence; il le montre du reste

par ses institutions et le grand respect qu'il conserve pour ses

traditions.

Voyages au temps jadis en France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile, en poste, en diligence, en voiturin, en traîneau, en espéronade, à cheval et en patache, de 1787 à 1844 · 第 15 / 35 题