* * *

_15 février_.--Palerme est une belle ville, en plaine, environnée de

très près par de hautes montagnes; elle se présente très bien quand on y

arrive par mer et qu'on est près du môle.

Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croisée de ces rues,

qu'on appelle la place, on aperçoit les quatre portes de la ville.

Le climat de Palerme est très doux, parce que les montagnes le

préservent des vents; mais pour la même raison, il est humide l'hiver.

* * *

Les choses les plus curieuses à voir sont: la promenade la Marina, sur

le bord de la mer, rendez-vous de la société élégante; elle se termine

par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin;

Sainte-Rosalie, et Bagheria où sont beaucoup de belles maisons de

campagne.

Le Campo-Santo commencé par M. de Carraccoli, s'il est achevé suivant le

projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de

Pise.

Les plus belles églises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la

cathédrale (ou le Dôme) dédiée à Sainte-Rosalie, patronne des

Palermitains, que l'on rebâtit actuellement sur un plan du chevalier

Fuga.

Il laisse subsister dans la nouvelle église tout ce qui peut être

conservé de la partie supérieure gothique, et fait rebâtir à neuf la

partie inférieure à la moderne ce qui fait un très bel effet.

Il y a deux théâtres à Palerme; dans l'un on joue des opéras en temps

ordinaire, et des oratorios pendant le carême.

L'autre théâtre est pour les farces.

* * *

La noblesse palermitaine est extrêmement affable, et reçoit très bien

les étrangers; il y a beaucoup de très jolies femmes qui sont assez

agréables, quoiqu'elles ne soient pas très spirituelles.

Les Capucins ont leur église et leur couvent à une distance d'un mille

de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin où sont des

citronniers et des orangers. Au-dessous de l'église est le cimetière où

les corps sont conservés après avoir été desséchés; beaucoup de nobles

s'y font enterrer.

* * *

_23 février 1788_.--Parti pour Saint-Martin, couvent de Bénédictins. Ces

religieux sont fort riches et reçoivent très bien les étrangers qui

viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligés

par les règles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de

leur obligation d'une manière honorable. Ils leur donnent à dîner

splendidement, et reçoivent à coucher tous ceux qui sont dans ce cas;

les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait bâtir dans un endroit très

sauvage, un superbe palais au lieu même où était leur ancienne

habitation.

La façade n'est qu'ébauchée, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'à

présent ils n'ont pensé qu'à l'intérieur le plus urgent.

On trouve en entrant un grand péristyle avec vingt-quatre colonnes et

douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau,

ainsi que le pavé en mosaïque.

Au fond, est une statue équestre de saint Martin, donnant à un pauvre la

moitié de son manteau. Cette oeuvre capitale, tout en marbre blanc, est

considérée comme le chef-d'oeuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom

m'est inconnu.

Un escalier à double rampe, tout en marbre, est véritablement étonnant;

il ne cède en magnificence qu'à celui de Caserte; les plafonds sont

peut-être plus beaux. Il s'élève jusqu'au second étage, à un autre

vestibule, également revêtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on

trouve d'un côté le salon de l'abbé, vaste pièce très bien décorée, qui

communique avec ses appartements, où sont des tableaux de prix entre

autres un Raphaël, etc....

De l'autre côté se trouve le dortoir au fond duquel on aperçoit une

belle fontaine de marbre....

Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison.

L'église est grande et d'une noble simplicité; on y voit six tableaux de

Raphaël et une madone du Titien.

L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la

diversité des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les

deux autres sont à Catane et à Mantoue. Ils ont une bibliothèque bien

choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000.

Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des éditions des premières

épreuves de l'imprimerie.

Ils ont aussi beaucoup de médailles siciliennes.

En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans

des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer.

Je suis logé à Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme

la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On

y est médiocrement, ou plutôt mal servi, et si mal nourri que des gens

officieux nous engagent et nous obligent à dîner chez eux tous les

jours, plutôt que de nous laisser manger à l'auberge. Pendant mon séjour

à Palerme, je n'ai pas pu y dîner une fois.

Monsieur Vella m'a fait promettre, à mon arrivée, d'aller chez lui

toutes les fois que je ne serais pas prié ailleurs, comme faisaient mes

compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois.

* * *

_25 février 1788._--Je suis allé ce matin me promener à Montréal, petite

ville à 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est

superbe et l'église des Bénédictins, très ancienne, du style gothique,

aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques

mosaïques, dont une surtout est très renommée; elle représente le Père

Éternel.

(Grande description de l'église et du monastère.)

* * *

_26 février._--Je suis allé ce matin à cheval, avec le secrétaire de M.

Gamelin, à la Bagheria; c'est un quartier à 10 milles de Palerme, où la

plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en

distingue particulièrement deux:

Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais goût qui règne

partout; le propriétaire s'est étudié à y placer ce qu'il y a de plus

original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-être pas de

palais où il y ait autant de statues, mais elles sont épouvantables: ce

sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit

prince y a placé un argent prodigieux, qui aurait pu servir à décorer

richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le

sien.

En sortant de cette villa, on est bien dédommagé, quand on entre dans

celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicité. Une

entrée majestueuse conduit dans une cour décorée de portiques dans le

genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intérieur n'est pas chargé

d'ornements, mais fort bien orné de peintures champêtres. La maison est

entourée de belles terrasses, d'où l'on jouit d'une jolie vue qui

s'embellit encore lorsqu'on monte à un pavillon construit sur une

éminence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des

environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes.

Toute cette région est très vivante au mois de mai, temps où les nobles

sont en villégiature.

* * *

_27 février._--Parti de Palerme à une heure du matin, dans une

esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aidés d'un

très beau temps, m'ont amené à Messine en trente-quatre heures sans

perdre de vue les côtes de Sicile par une mer presque toujours calme ou

légèrement agitée par un vent favorable.

Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tête au-dessus de toutes les autres

montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y

monter; il ne jette point de feu, chose rare.

À gauche, j'ai laissé les îles Lipari, dont la dernière, Stromboli,

vomit continuellement des flammes.

Le détroit de Messine, si fameux dans la poésie des anciens, ne m'a rien

présenté d'effrayant; j'ai passé sous le phare et doublé le cap sans que

la mer fût en courroux.

Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y

aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla.

En entrant dans le détroit, on aperçoit Messine qui, de loin, présente

un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de près le

spectacle change.

Le fort est considérable, mais la Marina, qui était autrefois bordée de

magnifiques constructions à trois étages, ne présente plus qu'un triste

tableau, résultat des tremblements de terre de 1783.

On démolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lézardés ne

tombent eux-mêmes et ne causent de nouveaux accidents.

Dans l'intérieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que

des maisons à moitié détruites, qui rendent ce séjour encore plus

horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dépasse

les descriptions que j'avais entendues; à peine quelques bâtiments ont

été épargnés ou reconstruits.

Le plus grand nombre des Messinois se sont établis dans des cabanes de

bois, qui annoncent la misère et la crainte. En marchant dans les

nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus

tristes et des plus sauvages.

À toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misérables,

dans lesquelles se sont réfugiés les habitants de cette fameuse Messine,

qui comptait plus de 30,000 âmes.

M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait péri plus de 900 personnes dans

ce dernier cataclysme.

(Cette déclaration est bien différente de celle du guide Joanne (1879),

où l'on trouve cette phrase: «Messine a été ravagée plusieurs fois par

les tremblements de terre, celui de 1783 fit périr 40,000 personnes.»

Cela s'applique probablement à toute la région.)

* * *

_1er mars 1788._--Je suis resté trois jours à Messine, et je ne vois

rien autre chose à signaler que le port, un des plus sûrs et des plus

vastes de la Méditerranée, la situation qui est charmante et le fort qui

peut contenir 1,000 pièces de canon.

Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un théâtre de marionnettes assez

plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amusé!

Dans ce moment, la société y manque entièrement; l'éloignement des

habitations empêche les Messinois de se voir; ils sont séparés par la

ville entière qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des

baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les élever au-dessus du

rez-de-chaussée, l'intention du gouvernement étant qu'on rebâtisse

Messine dans ses anciens murs.

Autrefois la Marina ou le port était le rendez-vous des voitures, il y

en avait à peine vingt dimanche et le temps était beau. (Aujourd'hui

Messine est reconstruite entièrement à neuf.)

* * *

_4 mars._--Ayant été content de mes sept marins maltais, je les ai

arrêtés de nouveau pour me ramener à Naples dans leur esperonnade, en

passant par Reggio.

Nous partons à neuf heures du matin et nous traversons le détroit en

deux heures. Cette ancienne ville a été si complètement détruite par le

tremblement de terre de 1783, que l'on s'est décidé à tout raser pour

faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'exécutera

pas de sitôt, faute d'argent.

En attendant, les riches habitants se sont retirés dans leur terre, et

d'autres ont bâti de fort jolies baraques en dehors de la ville.

Les pauvres se sont logés comme ils ont pu, c'est-à-dire fort mal, car

la misère est encore plus grande à Reggio qu'à Messine.

On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la

nouvelle ville, 1888.)

Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte.

Après avoir dîné chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps était

orageux; il n'était pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le

Phare est un des noms du détroit de Messine.)

Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on

commence à rebâtir, ainsi que les environs.

La situation de Reggio est des plus agréables, la vue est charmante.

Elle s'étend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie

de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un délicieux

séjour. La chaleur de l'été est tempérée par les courants d'air du

détroit.

* * *

Deux légers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars,

ont été ressentis de même qu'à Messine; étant à la campagne, je ne m'en

suis pas aperçu.

* * *

_5 mars 1788._--Nous quittons Reggio à cinq heures du matin, par un

temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare,

nous étions en dehors du détroit à dix heures.

Comme il faisait du vent et que la mer était grosse, j'ai pu observer

les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais

pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien à craindre pour de bons

pilotes.

Nous avons passé devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des

secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants.

Bagnera de même.

Là, des montagnes se sont écroulées, des fleuves out disparu; ailleurs,

des lacs se sont formés, sur toute la côte de Calabre, on voit des

traces de cet affreux cataclysme.

Le temps étant toujours sombre, et la mer forte, à la tombée de la nuit,

nous avons pris terre à Tropea. Cette ville, à la cime d'un rocher fort

escarpé, se trouve bien délabrée; il y a plusieurs couvents et peu

d'habitants.

* * *

_6 et 7 mars._--Le vent contraire ayant continué, nous n'avons pas pu

partir. Je suis réduit à faire de grandes promenades pour me désennuyer.

J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultivé, quoique les

habitants paraissent fort misérables.

Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu

d'espoir de quitter cette côte, même demain samedi.

Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le même cas; il y a

dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande

ressource.

Je mange, je lis, j'écris, je dors dans mon esperonnade, que mes

matelots ont tirée sur la rive, comme si j'étais à l'auberge. Malgré

ça, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller,

quoique la végétation soit de deux mois en avance sur notre climat

lyonnais.

* * *

_8 mars 1788._--Même histoire que les jours précédents; le vent qui

était à la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco

très violent ne nous invite pas à partir.

Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et

son domestique; ils font pause à côté de nous.

* * *

_9 mars._--Dimanche même vent; temps nébuleux, marée haute; de sorte que

notre séjour est encore prolongé; je vais me promener avec les

ecclésiastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller.

Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton

dites de Naples; elles se font toutes à Tropea, ou dans les environs. Il

y a des métiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la

ville, elles sont chères même sur les lieux; le bénéfice des marchands

qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq

largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre.

* * *

_10 mars._--Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons:

les prêtres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des

compagnons de route.

Nous partons à trois heures du matin; avec l'intention de couper droit,

mes conducteurs s'éloignent du rivage et rament pendant cinq heures;

mais tout à coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur

nos pas, en mettant à la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta,

petite ville située à 12 milles seulement de Tropea, d'où nous étions

partis. Nous y débarquons à midi; le moine et le chanoine siciliens ont

disparu.

Rochetta est entièrement renversée par le tremblement de terre.

La maison Pignatelli-Monteleone, qui possède ce fief, a fait

reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants.

Je trouve là, un Français, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de

Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre à

dîner.

À sept heures du soir, le ciel étant serein et le vent frais, nous

repartons à la voile; la nuit a été fort belle et nous avons bien marché

jusqu'à deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent

la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement à la rame

et à la voile.

Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort,

qu'il soulève prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous

sommes toujours inondés au point que nous étions complètement mouillés;

les matelots étaient sans cesse occupés à enlever, avec des éponges et

même avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque.

À midi l'orage ayant cessé et nous étant rapprochés de la côte, nous

avons continué fort heureusement notre route. Nous avons retrouvé nos

compagnons, les prêtres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se

reposaient à Belvédère, d'où nous sommes venus ensemble jusqu'à Cirelle,

où nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain.

La ville de Cirelle était située autrefois sur une montagne très élevée;

il en reste à peine quelque murs épargnés par le fléau.

* * *

_12 mars 1788_.--Après avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en

partons à sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro,

nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et

à force de rames nous arrivons à cinq heures du soir dans une petite

rade, au milieu des rochers, où nous mettons pied à terre, nos marins

ayant grand besoin de repos, après avoir ramé toute la journée par un

temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour

échauffer l'atmosphère, mais pas assez pour nous pousser.

Dans la nuit le temps change, se met à la traverse qui nous amène une

pluie abondante; elle cesse à deux reprises le matin; à peine nous

disposions-nous à partir, qu'elle reprend encore; cependant à sept

heures et demie nous partons en quittant cette rade, nommée Linfreschi.

Mais à peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrayés par

des vagues menaçantes et un nuage énorme que poussait vers nous le vent

contraire, sont obligés de virer de bord; nous vîmes alors le plus bel

arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle était complet et ses

couleurs des plus vives.

La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manoeuvre, et nous

rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de

quitter.

Nous sommes réduits à passer la journée et la nuit dans ce beau port de

mer, d'où il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers

à pic entourés d'affreux précipices. Il n'y a qu'une maison de paysan où

nous trouvons des oeufs pour tout potage.

* * *

_14 mars_.--Le lendemain matin, à sept heures, nous nous acheminons du

côté de Naples; après avoir ramé l'espace de 12 milles; un vent de

sirocco bien désiré nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec

tant de force qu'il nous amène à Naples le soir même, avec une rapidité

incroyable et surtout inaccoutumée.

Nous entrons dans la rade à neuf heures du soir, après avoir franchi 150

milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples

pendant la nuit; nous voilà donc forcés de jeter l'ancre encore une

fois, et de passer encore une nuit dans la barque.

* * *

_15 mars._--L'inspecteur de la santé nous fait attendre toute la

matinée; enfin à onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme,

après un voyage assez long et assez mouvementé.

Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie

encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y étaient

accumulées. (Depuis le 13 février, jour de son départ pour Païenne, il

avait pensé que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait

duré plus d'un mois.)

Parti de Messine le 4 mars, arrivé à Naples le 15, il avait mis onze

jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journée, il est

vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a

bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de

couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc.

* * *

_17 mars._--Je séjourne à Naples trois jours (15, 16, 17) employés en

écritures, courses et visites.

On ne peut entrer à Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le

royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans

une permission spéciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de

l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne coûte

rien!

* * *

_18 mars 1788_.--J'avais retrouvé ma chaise. Je pars de Naples à midi et

crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se

casse; il faut donc s'arrêter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela

fait, le reste du voyage se passe sans accident.

Nuit et jour je cours la poste sans m'arrêter et je me trouve à la porte

de Rome le lendemain, à trois heures et demie du soir, ce qui fait

vingt-six heures et demie de la porte de Naples à la porte de Rome.

Le chemin est très beau de Naples à Albano, mais il m'a fallu quatre

heures pour les deux dernières postes, les chemins étant gâtés par les

pluies; à chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser.

* * *

_19 mars_.--J'entre croyant trouver en arrivant un _Lascia-passare_ que

Détournes m'avait promis; je ne le trouve pas à la poste. Il faut donc

aller à la Douane, où le visiteur fort heureusement fait semblant de me

visiter, en m'expédiant fort gracieusement.

Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies, à peu près dans le

même quartier que la première fois.

* * *

_20 mars_.--Jeudi-Saint, grande cérémonie à la chapelle du Pape au

Vatican; office, lavement des pieds, bénédiction sur la place

Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'oeil, par le

spectacle auguste qu'elle présente et la foule qui la reçoit.

Le Pape se présente au balcon du milieu sous un dais, assisté de

plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du château

Saint-Ange; il bénit le peuple à trois reprises.

Le soir de ce même jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours

dans l'église de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique,

par une grande et unique croix embrasée, suspendue au-dessus du

maître-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier.

* * *

_22 mars_.--Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle

du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi

les ténèbres suivies d'un miserere, auquel les maîtres de chapelle

concourent à l'envi.

* * *

_23 mars_.--Le jour de Pâques, grand'messe aussi solennelle que le jour

de Noël, chantée à Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le même

appareil; comme le Jeudi-Saint bénédiction sur la place, _urbi et orbi_;

il y avait encore plus de monde et le coup d'oeil était encore plus

beau.

Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du

château Saint-Ange, dont les dessins ont été donnés par le cavalier

Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantité de

poudre qu'on y brûle se réunissent pour en faire un très beau spectacle.

On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-là,

toute la coupole est illuminée à l'extérieur par des feux qui, plusieurs

fois et presque instantanément, changent de couleurs. C'est d'un effet

saisissant.

* * *

_25 mars_.--Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en cérémonie à

l'église Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nommée parce que l'église est

bâtie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) où se chante une

grand'messe à l'issue de laquelle il donne la bénédiction nuptiale à un

certain nombre de jeunes filles qu'il dote en même temps.

_Du 26 mars au 6 avril 1788_.--Vu la villa Pamphili, du prince Doria,

etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc.

Revu la villa Borghèse, etc.

Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le

musée de Naples, entre autre le taureau Farnèse, groupe le plus

considérable de l'antiquité.

Vu le palais du Pape à Monte-Cavallo (le Quirinal), où se trouve la

Sainte Pétronille, du Guerchin, etc.

La galerie Doria... L'Église Sainte-Croix de Jérusalem... Saint-Martin

des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles églises qui

ailleurs qu'à Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de

tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle.

Revu le château Saint-Ange, etc.

* * *

_6 avril_.--(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de

Tivoli sur lequel il donne moins de détails que la première fois.)

* * *

_7 avril_.--On trouve aux notes de sa correspondance:

Réponse à la lettre de mon père du 28 mars (Cette lettre avait été plus

de douze jours en route); prière d'adresser la réponse à Gênes poste

restante... Il a neigé dans les montagnes dimanche, il paraît que l'air

se radoucit. On en a grand peur pour la récolte des soies mais on espère

aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal.

Écrit à Mme Jordan Périer (sa tante) et M. Vionnet (son beau-frère),

à qui j'envoie trois de mes portraits, dans une boîte à son adresse pour

remettre à ma mère et à mes soeurs. (Quels pouvaient bien être ces trois

portraits? Des camées coquilles probablement qui sont une spécialité de

Rome.) Avis de mon départ fixé à demain.

* * *

_10 avril_.--Je pars, en effet, à minuit pour Sienne; je chemine toute

la journée du 11 sans m'arrêter, et sans événement extraordinaire

jusqu'à quatre heures après midi; tout à coup une des barres de fer qui

soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient à se rompre à

Saint-Laurent-le-Neuf, près d'Orviéto; il faut démonter le ressort, le

raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route;

je voyage toute la nuit et j'arrive à Sienne sans accident, à dix heures

du matin, le samedi 12.

* * *

_12 avril_.--Sienne est une petite ville de 18,000 âmes, située sur la

hauteur avec une vue fort étendue. Le pavé y est formé de briques posées

sur champ jointes par un fort mastic, contrairement à ceux de toutes les

autres villes de Toscane qui sont à larges dalles à joints irréguliers.

Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cathédrale qui date de 1630;

elle est d'une très belle architecture gothique; on y admire une

mosaïque en marbre noir et blanc, qui représente les traits principaux

de l'Histoire sainte.

Logé chez Marchi sur l'adresse donnée par Sauveur Marotti. La société y

est fort agréable, on y reçoit très bien les étrangers; le langage y est

très pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l'été, pour se perfectionner

dans la langue italienne.

On prétend, mal à propos, que Sienne a été fondée par Remus, frère de

Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de

Brennus, firent le siège de Rome et se retirèrent sur ce point lorsque

Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome.

Une des curiosités de Sienne est le manège, qui est très bien monté, où

l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette

observation sur le manège de Sienne ne pouvait être faite que par un

amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-père était très bon

cavalier. Je me souviens à peine de l'avoir vu monter à cheval, mais je

sais qu'il montait souvent avec ma mère avant son mariage. Par suite de

cette ancienne habitude, il a toujours conservé dans son écurie un

cheval de selle, même à Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles

avaient surnommé le bidet paternel. De 1825 à 1835, il n'y avait que moi

pour le monter; mais les bottes à revers jaunes de mon grand-père

étaient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme

s'il allait s'en servir; car à cheval elles étaient obligatoires avec

les culottes courtes, qu'il a toujours portées.)

* * *

_14 avril 1788_.--Départ de Sienne à sept heures du matin, arrivé à

Florence à cinq heures du soir sans aucune particularité.

* * *

_15 avril_.--Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas

terminée et qui coûte déjà plus de 9 millions de livres tournois.

* * *

_16 avril_.--Revu le jardin di Boboli, plus intéressant au printemps

qu'au mois de novembre. Logé à Florence chez Vincent Girotti, place

Saint-Pancrace, adresse donnée par Schulteis.

* * *

_17 avril_.--À cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la

fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que

celles de Sèvres et de Naples, qui appartiennent à des souverains; j'y

ai vu avec grand intérêt tous les détails de la fabrication. Au retour,

je suis monté à cheval pour aller à Pratolino, maison de plaisance du

Grand-Duc, à 7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau très

curieux.

On voit aussi à Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35

brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entré dans le cou

et dans la tête.

Revu le dôme de Florence... très belle vue du sommet de la coupole plus

agréable encore que celle de Rome.

* * *

_18 avril_.--Départ de Florence à six heures du matin, arrivé à Livourne

à quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un

cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del

Bosco, et m'a tenu là une demi-heure; pour le dégager, il a fallu couper

une des sangles de la sellette.

Les douanes du Grand Duc sont très rigoureuses, soit à l'entrée soit à

la sortie, on est venu me visiter à l'auberge, et très sérieusement.

* * *

_20 avril_.--Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour

voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degrés

jusqu'au sommet.

* * *

_24 avril_.--Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier

complimentaire de Berte (premier fondé de pouvoir), nous allons dans un

bâtiment anglais chargé pour le compte de sa maison, la Minerva, à trois

mâts.

* * *

_25 avril 1788_.--Vu la fabrique de corail et les cimetières des

différentes nations et religions; la synagogue des juifs est très belle.

Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai

assisté à une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup

d'appareil.

* * *

_26 avril_.--Ayant reçu ce matin de Lyon des lettres conformes à mes

désirs, je me décide à prendre une felouque et m'embarquer pour Gênes.

* * *

_27 avril_.--J'arrête la felouque du patron Fiore de Lerici, sur

laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise.

Après un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la

mer calme ou le vent contraire, je suis arrivé à Gênes à force de rames.

(Maintenant le même voyage se fait en cinq ou six heures.)

* * *

_29 avril_.--Je suis entré dans le port le 29, à neuf heures du soir; il

a fallu y passer la nuit et débarquer seulement le mercredi à huit

heures du matin.

Les faquins ou crocheteurs de Gênes sont de la plus grande insolence; il

faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et équipages,

et comme on ne peut pas se servir d'autre ministère que du leur, ils

rançonnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer.

* * *

_30 avril_.--Passé en arrangements et visites.

* * *

_1er mai_.--On entend à pareil jour dans toutes les rues de Gênes,

les tambours, les trompettes et autres instruments, à la porte de tous

les nobles; cet usage paraît assez généralement répandu dans beaucoup de

villes d'Italie.

Le doge en grande cérémonie, accompagné des Sénateurs, se rend en dehors

des murs à la grand'messe dans l'Église de Saint-Jacques et de

Saint-Philippe, occupée par des religieuses.

Après la messe il entre dans le couvent et fait son compliment à

l'abbesse avec force salutations à l'illustrissima Signora.

Je suis allé à cette petite fête avec le marquis de Grimaldi; de là nous

avons visité le casino d'Hippolyte Durazzo, situé sur les anciens

remparts, d'où l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la

campagne.

Visité l'hôpital administré par douze nobles, qui contient 1,300

malades, tous couchés dans des lits séparés (ce qui n'existait pas en

France à cette époque). Ces nobles sont chargés gratuitement de toute

l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se

refuse jamais.

* * *

_2 mai_.--Une des merveilles de Gênes est le pont Carignan, construit

aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes.

(Description de Gênes et de ses environs.)

Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et

la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer.

* * *

_3 mai 1788_.--Aujourd'hui grande fête pour le peuple gênois; c'est le

jour des Carasses. Cette cérémonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint;

elle consiste à aller visiter dévotement la cathédrale en procession, en

portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse.

Peu à peu cette institution dévote est devenue une affaire d'appareil;

on a pensé qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc

jugé convenable de la transporter au jour de l'Invention de la

Sainte-Croix.

Vingt et une confréries de pénitents s'acheminent en procession chacune

à leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente),

portant en triomphe leurs carasses ornées de fleurs et de bougies où

l'on voit jusqu'à cinq ou six statues travaillées par de bons maîtres;

l'une d'elles était éclairée par quatre cent cinquante bougies.

Ces processions durent depuis trois heures après midi, jusqu'à une heure

après minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les

escaliers de Saint-Laurent (la cathédrale) parce que ceux qui portent la

croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant.

Le plus intéressant dans cette fête c'est le concours immense qu'elle

attire, et l'air de jubilation qui règne sur tous les visages; on

prétend que les Gênois deviennent tous fous ce jour-là.

* * *

_5 mai_.--Dîné à la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau

palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gênes.

Plusieurs nobles et négociants ont établi à la Poncevera, un casino fort

agréable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse.

* * *

_6 mai_.--Course à Peggi, où l'ex-Doge Lomellini a sa maison de

campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin

est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y paraît peu

quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un désordre qui plaît, les arbres

semblent posés au hasard.

On voit une île où l'on aborde par des ponts plus grands que l'île. D'un

autre côté se trouvent un théâtre de verdure et une salle de bal avec

jardins et statues, etc. Le palais est bien distribué et orné de belles

peintures.

Le prince Doria possède près de là une maison de plaisance peuplée

d'orangers, de citronniers et de cèdres, son théâtre est fort joli et

ses tableaux magnifiques.

L'église de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien décorée; on

voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont à bas prix car il y en

a des montagnes entre Gênes et Livourne, sur le bord de la mer.

À Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de même à

Gênes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits à la République;

mais il y a sur le port des magasins de port franc où toutes les

marchandises sont mises en entrepôt, et sortent librement par mer; ces

magasins sont une curiosité de Gênes.

Le port est très beau mais pas complètement à l'abri des vents. Le dôme

de Saint-Laurent est grand; l'église de l'Annonciation est riche, celle

de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon goût.

Le palais de Jerôme Durazzo, rue Balbi est le plus grand de Gênes, orné

de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre

autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul Véronèse, le

plus beau de Gênes.

* * *

_9 mai 1788_.--Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les

pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi

charitable que Gênes, mais il n'y en a pas non plus où les pauvres

soient si misérables et aussi importuns.

* * *

_12 mai_.--Dîné à la campagne chez Mayster à Rivarole. Ils louent un

appartement au quatrième étage, et ils appellent cela être à la

campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point

les locations sont très recherchées.

* * *

_12 mai_.--Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais

Spinosa de l'autre côté de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des

mieux situés.

* * *

_13 mai_.--Départ de Gênes à une heure après midi, arrivé à Novi à huit

heures et demie; route très agréable dans cette saison, bordée de palais

superbes et de sites délicieux.

* * *

_14 mai_.--Séjour à Novi, avec très mauvais temps.

* * *

_15 mai_.--Parti de Novi à cinq heures du matin, arrivé à Pavie à une

heure et demie.

Les douaniers impériaux sont très rigoureux; ils ont visité ma voiture

et mes bagages avec le plus grand détail; ils m'ont tenu à la porte une

heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je

n'avais rien de suspect.

Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi

la même cérémonie, sans égard pour sa dignité.

* * *

_15 mai_.--Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est

l'université que l'Empereur Joseph II vient de rétablir avec une grande

splendeur, en engageant la noblesse germanique à y envoyer ses enfants;

belles salles, belles collections et surtout, professeurs éminents.

Le château des rois lombards annonce l'antiquité de la ville.

En sortant sur la route de Milan à 5 milles de la ville, à droite, se

trouve la fameuse et imposante chartreuse fondée par Jean-Galeas

Visconti, duc de Milan en 1396.

La façade gothique de l'église est ornée d'une foule de statues d'un

effet grandiose, elle paraît cependant un peu trop basse pour sa

largeur.

L'intérieur de l'église est d'une magnificence qui frappe au premier

coup d'oeil; et plus encore lorsqu'on examine les détails. Elle est

construite sur les dessins du Dôme de Milan, mais elle est beaucoup plus

claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux

des huit chapelles latérales sont en mosaïques de pierres précieuses. Le

premier a coûté, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable

qu'après l'avoir vu.

Les Chartreux avaient des trésors immenses en calices et autres

ustensiles d'église; l'empereur Joseph II, s'en est emparé et a renvoyé

les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs voeux de sa propre

autorité et leur donnant à chacun 100 doppées de pension, ce qui fait

2,000 livres tournois et 4,000 à l'abbé.

À leur place, on a mis une vingtaine de moines de Cîteaux, auxquels on

fait une pension convenable.

On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort précieux: c'est une

mosaïque faite avec des dents de chevaux marins, représentant l'histoire

sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est

un travail d'une délicatesse inouïe, qui fait l'admiration des

connaisseurs.

On dit que c'est le monastère le plus somptueux du monde.

Après une visite d'une heure et demie, je suis remonté dans ma chaise et

je suis parti pour Milan.

* * *

_16 mai 1788_.--Ne trouvant pas de place à l'hôtel Impérial, je me suis

logé aux Trois-Rois, où je suis bien.

* * *

_17 mai_.--Milan est bien changé et bien embelli depuis quelques années.

L'empereur Joseph II ayant supprimé beaucoup de communautés religieuses,

on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours

de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas

encore achevée.

On en fait une autre sur la place des Chartreux, où concourent tous ceux

qui n'ont pas d'équipages. Les dames et autres gens à carrosses viennent

y faire un tour avant de se rendre au Corso.

Les beautés de Milan sont:

Le dôme, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet

un jour, ce sera d'un effet magnifique.

L'hôpital par sa grandeur, ses richesses et la manière dont il est

administré, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de

ce genre.

Le cimetière appelé Fappone est curieux par la manière dont il est

construit, ainsi que la grande église du milieu, en forme de croix

grecque.

Le lazaret est immense; il est situé en dehors de la porte Orientale; il

ne sert pas à grand'chose, mais il mérite d'être vu.

Le château est remarquable par ses fortifications; l'église

Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la bibliothèque

ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljoïoso, l'église

Saint-Ambroise et autres.

Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres

celle de l'archiduc à Monza; la maison Busca à Castelago où il y a de

très beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare à ceux de

Frascati, mais qui ne les valent pas, à mon avis.

* * *

_22 mai_.--Jour de la Fête-Dieu, brillante procession à laquelle

concourent tout le clergé séculier et régulier, une grande partie de la

ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette

procession véritablement imposante se fait avec beaucoup de dignité et

de respect.

* * *

_25 mai_.--Autre procession au château où tout le monde militaire

assiste; elle était peu nombreuse aujourd'hui, les troupes étant presque

toutes sur les champs de bataille de Hongrie.

* * *

_25 mai_.--Départ le jour même, dimanche à minuit, dans ma chaise, pour

Casal et de Casal à Turin.

(Il fait un second séjour d'un mois à Turin, et pendant tout ce

temps-là, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais,

sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres

écrites soit à son père, soit à Magneval pour les affaires de la maison,

entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.)

* * *

_27 juin 1788._--Pris un voiturier à Turin pour me conduire dans le

Piémont jusqu'à Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en

sus pour le retour, à la condition de mettre au moins huit jours pour la

tournée. (Il paraît qu'il n'y avait pas de maître de poste dans la

direction qu'il voulait suivre.)

Passé à Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi

et Coni, mis six jours à parcourir toute cette région.

* * *

_1er juillet._--Parti de Coni pour les montagnes, à trois heures

après midi; couché à Limone.

* * *

_2 juillet._--Passé le fameux col de Tende où le roi de Sardaigne a fait

faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible;

comme cette route n'est pas praticable l'hiver à cause des neiges, on a

projeté de percer la montagne; l'ouvrage est commencé...

* * *

_3 juillet._--Arrivé à Nice à midi; cette ville n'a rien de remarquable,

si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle allée

d'arbres qui forme le cours où l'on se rassemble le soir; une terrasse

au-dessus domine la mer. Le port est très petit. La marine du roi de

Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin.

* * *

_6 juillet._--Parti de Nice à trois heures du matin, passé le Var

heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure;

arrivé à Grasse à dix heures, où j'ai passé la journée.

* * *

Vu Antibes, d'Antibes à Grasse, chemin épouvantable.

Grasse est mal distribuée, elle est composée de mauvaises rues bien

sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'oeil et un

beau revenu; la récolte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par année.

On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les

jardins pour la parfumerie.

(Il passe ensuite à Draguignan, aux Arcs, où il voit les familles Fédon

et Dain, à Brignoles et à Toulon.)

* * *

_18 juillet_.--Je pars le soir pour Marseille, où je suis arrivé à six

heures du matin avec beaucoup de poussière.

Là s'arrêtent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son

retour à Lyon.

* * *

Comme je l'ai dit en commençant, une grande partie de ses notes est

relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et à sa

correspondance. Pour en donner une idée, je choisis quelques passages,

les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les moeurs et usages de

l'époque.

* * *

_19 août 1787, de Turin_.--Echantillons à demander, à Lyon, de satin

pour broder, à la dernière mode, couleurs plutôt sombres; on préférerait

un façonné ou moucheté pour le prince Joujoupouf.

* * *

_25 août, de Turin_.--M. de Bianchi m'a annoncé une demande de lettre de

recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses

amis.

* * *

_1er septembre, de Turin_.--M. de Bianchi demande un satin moucheté

dans le dessin de l'échantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux

paires de culottes pour lui; si l'on est obligé de faire fabriquer, il

serait bien aise de voir plusieurs échantillons qui craignent moins que

le lilas.

* * *

_26 septembre 1787, de Turin_.--Autre commission de M. de Bianchi d'un

habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs

sombres, à petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc

pour gilet, qu'il fera broder ici.

* * *

_13 janvier 1788_.--Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, à

Lyon, deux habits de printemps, velours à la Reine, couleurs à la mode,

proportionnées à son âge, sept aunes de chaque pour habit, veste et

culottes, et deux vestes brodées assorties, le tout _ad libitum_ et

expédier à l'aise.

* * *

_26 février, de Palerme_.--Rien à faire en soie avec Palerme; si

l'occasion se présente de travailler en banque, j'invite à le faire avec

Caillol, Nicaud et Cie, associés en commandite avec S. M. S. et

Cie, de Marseille.

Rien à faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni

avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a

ruiné les détaillants palermitains.

* * *

_29 février, de Messine_.--La maison Jacques et Silvestre Loffreda est

dirigée par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il

a acheté depuis deux ans un fief considérable de 150,000 écus de Sicile;

en attendant, il exécute volontiers les commissions qu'on lui donnera de

compte à demi, mais il n'exécute plus rien pour compte.

* * *

_3 mars, de Messine_.--Charles-Antoine Loffreda m'a promis des

expéditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et

très honnêtes.

D. Silvestre, leur cousin, m'a annoncé que par le courrier prochain il

écrirait à la maison pour lui donner commission de trois robes de noce

pour sa nièce, Mlle Picolo, qui doit se marier avec un signor

cavaliere di Giovanni, des premières maisons de Messine. On s'en

rapportera, dit-il, au goût de nos messieurs pour les couleurs et le

prix, pourvu que ce soit à la dernière mode.

Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda défunt, en lui

donnant sa fille, l'a obligé à prendre son nom pour lui laisser son

héritage.

* * *

_17 mars, de Naples_.--La princesse Ferolito ne s'est pas corrigée de

son ancienne habitude d'être mauvaise payeuse, et surtout fort

litigieuse, elle a cinq ou six procès sur les bras.

Le duc de Fragnito a été très satisfait de la commission du 13 janvier;

il m'en aurait compté le montant, mais le change est si défavorable pour

lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se

bonifiera pas; je lui ai dit qu'il était le maître. Que le change

devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois;

ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il mérite la plus entière

confiance.

* * *

_18 avril, de Florence_.--J'écris à mon père en réponse à sa lettre du

4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la

commission de Loffreda, de Messine; que les robes de véritable gala se

font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que

comme aujourd'hui elles servent très peu, je serais d'avis de n'en faire

ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les

dernières modes.

* * *

_30 juin 1788, de Mondovi._--Le comte de Vozo est très estimé dans sa

patrie et regardé comme un seigneur fort à son aise; on lui donne 20,000

livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que

10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des

fonds, indépendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio

et Rossi.

Le comte Cordero di San Quiatino, associé de Ballio, est la première

maison de Mondovi, et peut-être du Piémont; on la met en balance avec

celle des frères Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous

donne toute préférence.

* * *

Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et même quelquefois le

sommaire, on peut juger de l'étendue de cette correspondance:

Les lettres à son père et à sa mère sont au nombre de 75

À Magneval, son associé et son ami 27

À ses soeurs et beaux-frères 33

À son grand-père Briasson, à sa tante Jordan-Périer,

ses nièces Coste et autres 15

----

Total 150

Ce qui fait à peu près une lettre tous les deux jours; chaque courrier,

partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses

lettres en moyenne.

* * *

Comme nous voyageons à petites journées, et que notre temps n'est pas

compté, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de

placer ici quelques souvenirs qui ont un intérêt historique.

Je ne sais rien sur la vie de mon grand-père Jordan jusqu'à son mariage

en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste

Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny.

* * *

Les deux familles Jordan et Dugas s'étaient réunies pour donner en dot à

leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le

château de Sury-le-Comtal dans le département de la Loire, qu'ils

avaient achetés ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de

Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789.

* * *

M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au régiment de Touraine, chevalier

de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, était alors auditeur de

camp; il remplissait à Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le

Conseil de guerre.

* * *

Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisaïeul maternel, était né dans la

première moitié du siècle dernier, quelques années avant la bataille de

Fontenoy (1745), il est mort vers 1816, à l'âge de quatre-vingt-quatre

ans. Quand je l'ai connu c'était un grand et beau vieillard complètement

aveugle, ayant conservé la liberté de ses mouvements et toute son

intelligence; car obligé d'avoir un guide et un soutien, il était

toujours accompagné non par un domestique ou un infirmier, mais par son

secrétaire, Berthet, qui lisait et écrivait ses lettres sous sa dictée.

Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne à pomme d'ivoire,

qui est encore conservée.

La révolution avait passé emportant les souvenirs des temps qui l'avait

précédée, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous

en avait jamais parlé), d'une partie intéressante de sa vie; si je la

sais, je le dois à une circonstance assez extraordinaire.

* * *

Ma mère conduite par les événements à séjourner à Francfort pendant deux

années 1837 et 1838, avait étudié l'allemand; pour s'y perfectionner,

elle s'était abonnée à une revue hebdomadaire plus ou moins semblable à

nos journaux illustrés, qui parlent de tout, et d'autres choses encore.

Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-père

Dugas, qui lui était tout à fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce

qu'elle m'a raconté:

Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller à Zurich, ou y étant

allé dans cette intention, avait étudié sérieusement la fabrication des

rubans, et l'avait importée à Saint-Chamond, sa ville natale.

Ce fut vers la fin du règne du Louis XV, qu'il fonda la première

fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas frères, qui s'est

perpétuée dans la famille pendant plus d'un siècle, avec des années

d'une prospérité inouïe, quelques inventaires se sont élevés jusqu'à

1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux générations, de ses

neveux et petits-neveux.

Elle a subsisté jusqu'en 1860 environ, son dernier représentant fut

Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y

étaient intéressés par l'héritage de leur père, Camille, frère de

Jean-Baptiste.

C'est en souvenir de sa fortune faite à Saint-Chamond que Dugas-Montbel,

le traducteur d'Homère, a légué sa bibliothèque à sa ville natale.

Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyagé pour la maison jusqu'en

Russie; c'est de là qu'il avait rapporté les noms d'Osippe et Yvanna

qu'il avait donnés à deux de ses enfants.

Une fois l'élan donné, d'autres imitèrent J.-B. Dugas; partie de

Saint-Chamond au commencement de ce siècle, l'industrie des rubans s'est

propagée dans tout le département de la Loire, et particulièrement à

Saint-Etienne, où elle a fait la prospérité du pays.

Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par

J.-B. Dugas, généralement oublié aujourd'hui, fut si bien constaté à son

origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse à titre de

récompense nationale.

Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec Mlle Balas et que

d'un second mariage avec Mlle Royer de la Batie il n'eut point

d'enfant, ses lettres de noblesse tombèrent en quenouille et furent

négligées.

Après avoir gagné une jolie fortune, il prit sa retraite à la campagne,

non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au château de Chassagny,

qu'il avait acheté de la famille Ravel de Montagny, vers 1785.

J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme

l'avait été avant lui Louis Dumarest, échevin de Lyon en 1735 (ces

renseignements sont tirés des anciens almanachs officiels de Lyon).

Le vieux château de Chassagny, de forme carrée, avec cour intérieure

entourée de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine.

Il était ceint de fossés profonds, qui subsistent encore de trois côtés;

on voit sur la façade de l'entrée principale, toutes les anciennes

dispositions d'un pont-levis, remplacé par un pont fixe; c'est au

premier étage, au-dessus de l'entrée que se trouve la chapelle.

On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec

cette inscription latine: _Porta patens esto; nulli claudaris honesto_,

qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte à deux battants, ne te

referme qu'aux méchants.

Aux deux angles de la façade principale, s'élèvent deux grosses tours

rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la bibliothèque;

aux angles opposés, on voit encore les traces de deux tourelles en

encorbellement.

L'orage de la révolution commençait à gronder; par prudence, J.-B. Dugas

qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit démolir les tourelles

et raser la partie supérieure des grandes tours, que l'on pouvait

apercevoir de la route de Saint-Etienne.

Mais, si les tours de son château rasées à la hauteur du toit, passaient

ainsi sous le niveau de l'égalité, sa réputation honorable, sa fortune

et sa noblesse n'en attirèrent pas moins l'attention des niveleurs de

l'époque.

On vint le chercher à Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la

prison de Saint-Chamond.

Fort heureusement pour lui la procédure fut longue, grâce peut-être à la

reconnaissance secrète de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se

trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-là, comme toujours, bien

des moutons peureux, dans la crainte d'être mangés, hurlaient avec les

loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa liberté

le 9 thermidor (27 juillet 1994).

Quand le calme fut rétabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter

modestement Chassagny. Il y passait toute l'année ayant souvent auprès

de lui sa fille unique, Mme Jordan et sa nombreuse famille.

En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines à

Tartara, à Saint-Maurice et ailleurs très paternellement administrés.

À Yzieux, près de l'église, une petite maison de campagne où est né son

petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite à ses vieux

serviteurs.

Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a été coupé par le chemin de

fer.

Jean-Baptiste Dugas avait quatre frères et deux soeurs:

Camille Dugas, père de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel;

Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars;

Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis;

Claude Dugas de la Boissony, père de Laurent, Victor, Camille, et de

Mmes Guigou et Bouchardier;

Jeanne Dugas (Mme Regnault), aïeule des Thiollière, Neyran, Chazotte,

Grangier et Borel;

Josephine Dugas (Mme Chaland), aïeule des Chaland et Finaz.

Au moment où Jean-Baptiste Dugas a quitté ce monde, le nombre de ses

enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'élevait à plus de

cent cinquante. Dans ce moment où j'écris, la postérité du père de

Jean-Baptiste Dugas s'élève à plus de sept cents personnes; s'il en

était de même dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la

dépopulation.

Aussi depuis longtemps, à Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu

sous le nom de la grande famille.

Pendant que Jean-Baptiste Dugas était, dans les prisons de

Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se

passaient à Lyon, dans la famille de sa fille.

Avec tous les Lyonnais elle avait supporté courageusement les dangers et

les fatigues du siège de 1793.

* * *

Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien échevin, avait été arrêté,

condamné à mort, puis exécuté le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans.

Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de

l'époque conservé pendant longtemps au monument des Brotteaux, était

simplement celui-ci:

Avoir contribué à la défense de la ville par une souscription de 1700

livres.

Si l'on n'avait pas trouvé ce motif, on en aurait inventé un autre, son

âge ne pouvant pas le faire considérer comme belligérant.

* * *

Lorsque mon grand-père traversait gaîment le Rhône en 1787, en partant

pour l'Italie, il ne prévoyait pas que son père le traverserait quelques

années plus tard pour être massacré aux Brotteaux!

Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-même, pour échapper aux

persécutions qui suivirent le siège, traverserait le pont Morand avec sa

jeune femme, déguisés tous deux en villageois, conduisant un âne, qui

dans un de ses paniers portait leur fille aînée, Henriette, alors âgée

de quelques mois.

Je ne peux jamais voir un tableau représentant la fuite en Egypte, sans

penser à ce premier voyage de ma mère.

Tandis que la jeune Mme Jordan trouvait une cordiale hospitalité à

Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se

sauver à Chassagny, chez son père, M. Dugas, alors détenu à

Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut obligé de chercher auprès de ses

correspondants, un refuge ignoré, dans les montagnes du Dauphiné.

Que les temps étaient changés depuis les joyeuses parties de campagne

dans son voyage de 1787 et 1788.

Madame Jordan-Briasson, sa mère, veuve de l'échevin, a survécu longtemps

à son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier étage de sa maison,

à l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a

connu, mais pour dire toute la vérité je ne me la rappelle pas.

C'était une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au

physique. Par une loi d'atavisme assez générale, ses qualités aimables

et sérieuses avaient été transmises, dit-on à la fille de son fils,

Henriette Jordan.

Comme ses trois soeurs, elle avait achevé son éducation à Paris (chose

rare pour l'époque et même encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson,

imprimeur distingué, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de

commerce parisien.

Les portraits de M. Briasson en costume d'échevin, et de ses quatre

filles en costumes allégoriques des quatre saisons, peints par Nonnotte,

sont encore conservés dans la famille.

Pendant la Révolution, Mme Jordan-Briasson avait reçu chez elle

Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, évêque de Vienne et d'Embrun, puis

archevêque de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortuné, alors

que les églises étaient fermées et les prêtres mis à mort.

Quand l'ordre fut rétabli par Napoléon Ier, Monseigneur Daviau fut

replacé sur le siège de Bordeaux. De là, il écrivit plusieurs fois à

Mme Jordan-Briasson et faisant allusion à la bonne et généreuse

hospitalité qu'il avait reçue, il signait toujours: _L'Archevêque de

Bordeaux, jadis Fortuné_.

Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, Mme

Jordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne à trois

pieds; elle ne sortait plus que pour aller à la messe à Saint-Pierre,

dans une chaise à porteurs; c'est la dernière que l'on a vue circuler

dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualité, comme

disaient nos aïeux.

Elle était propriétaire d'une ferme à la Guillotière, connue sous le nom

de _la Mouche_. Là où se trouvent actuellement la gare des marchandises,

le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y

avait encore en 1830 que des champs et des prés. Quelques années après,

au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue à l'hectare comme

terrain de culture; les acquéreurs l'ont revendue au mètre comme terrain

à bâtir!

La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs

noms cette ancienne origine.

Il existait au bout de cette rue, à l'embranchement des rues de Gerland

et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible à

tous, dans une enceinte réservée, qui depuis quelques années a été réuni

par des murs à la propriété voisine.

Sur cet emplacement s'élève une croix de pierre qui porte sur son

piédestal l'inscription suivante gravée en creux:

«L'an de grâce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson,

veuve de Henri Jordan, a rétabli ce monument consacré à la piété des

fidèles par ses prédécesseurs.»

Cette croix existe encore, je l'ai vue et touchée aujourd'hui 6 février

1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a

plus été possible de voir l'inscription que j'avais relevée moi-même sur

place, il y a trente ans.

Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'altèrent en

vieillissant, qu'il m'a paru d'un intérêt historique local de préserver

de l'oubli le nom de Jordan, nom éminemment lyonnais, qui déjà sur

quelques mauvais plans de Lyon est remplacé par celui de Jourdan.

Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan

avait été transformée en rue Camille-Jourdan.

J'en fis l'observation au service de la voirie; _le lendemain_ l'erreur

du peintre fut réparée sur l'ordre de l'ingénieur en chef Bonnet, fort

empressé de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant

merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours à maintenir

dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; système

éminemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans

l'administration d'une grande ville, pour l'améliorer, sans perturbation

dans les intérêts respectables de ses habitants.

Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-père

qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son

tombeau:

HIC JACET IN RESURRECTIONEM ÆTERNAM

ANTONIUS HENRICUS JORDAN,

QUI FIRMA IN DEUM PIETATE, CARITATE

IN OMNES ET PRÆSCIPUO VERI AMORE INSIGNIS,

ANNO SEPTUAGESIMO SECUNDO ÆTATIS

SUÆ DIE TERTIO

JANUARII MDCCCXXXV OBIIT.

INNOCENS MANIBUS ET MUNDO CORDE

QUI NON ACCEPIT IN VANO ANIMAM SUAM

NEC JURAVIT IN DOLO PROXIMO SUO.

Voyages au temps jadis en France, en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Sicile, en poste, en diligence, en voiturin, en traîneau, en espéronade, à cheval et en patache, de 1787 à 1844 · 第 11 / 35 题