Qui contient des extraits authentiques du Journal de voyage en Italie et
Sicile d'Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin, en 1787 et
1788, et quelques autres choses.
Au commencement du XVIIIe siècle vivait à Lyon Henri Jordan, fils
d'Abraham et petit-fils de Lantelme dont le testament est de 1611; ce
Jordan, premier du nom de Henri, était marié à Jeanne de Gérando.
Son fils, Henri Jordan l'aîné, qui fut échevin en 1779 et 1780, avait
épousé Magdeleine Briasson, fille de Charles-Claude Briasson, échevin
lui-même en 1757 et 1758.
M. Briasson était fabricant d'étoffes de soie; c'est une tradition de
famille qu'il avait mis quelques années pour faire sa fortune, toujours
avec les deux mêmes dessins: ses robes à l'éclipse et ses robes à la
comète avaient brillé d'un vif éclat sur les paniers des grandes dames,
dans les salons de Versailles.
Que les temps sont changés! combien aujourd'hui faut-il d'années, et
combien de dessins par année, à un fabricant pour faire sa fortune,
quand il y arrive?
Une autre fille de M. Briasson avait été mariée au père du baron
Rambaud, qui fut maire de Lyon de 1818 à 1826.
Henri Jordan, l'échevin, n'eut qu'un fils, Antoine-Henri, et trois
filles, Mmes Vionnet, Coste et Bergasse.
Pierre Jordan, frère de l'échevin, marié à Élisabeth Périer de Grenoble
(tante du célèbre Casimir), eut cinq fils qui furent des hommes
distingués, ainsi que leurs descendants:
Alexandre Jordan, receveur des finances, père d'Alexandre Jordan,
ingénieur en chef des ponts et chaussées, grand-père de Camille Jordan,
ingénieur des mines, membre de l'Institut, et de Mme Giraud-Jordan,
fille de Camille Jordan, magistrat;
Camille Jordan, célèbre député aux Cinq Cents en 1795, puis à la Chambre
sous la Restauration, père d'Auguste Jordan, ingénieur en chef des ponts
et chaussées, grand-père d'Arthur de Gravillon et de Mme
Boubée-Jordan;
Augustin Jordan, secrétaire d'ambassade, grand-père d'Omer Despatys,
ancien magistrat, membre du Conseil municipal de Paris;
Noël Jordan qui fut longtemps le vénérable curé de Saint-Bonaventure à
Lyon;
César Jordan, père d'Alexis Jordan, le savant botaniste.
À la fin du siècle dernier, Henri Jordan l'aîné était banquier et
marchand de soie à Lyon dans la rue Lafont et plus tard dans sa maison à
l'angle de la rue Puits-Gaillot et du port Saint-Clair.
En l'année 1787 il avait dans son commerce comme associé son fils
unique, Antoine-Henri, troisième du nom et Barthélemy-Gabriel Magneval,
fort jeune alors, qui depuis est devenu député du Rhône de 1815 à 1822.
À cette époque la Chine et le Japon n'étaient pas encore inventés comme
pays de production des fils de soie; nous n'en tirions que des
porcelaines et des foulards.
La fabrique lyonnaise faisait venir toutes ses soies du Dauphiné, du
midi de la France, de l'Italie et de la Sicile.
La maison Jordan avait fait d'assez fortes avances à une maison Cajoli,
de Turin, qui venait de suspendre ses payements; il y avait intérêt à
suivre de près cette affaire. La traiter par correspondance n'était pas
chose très facile; les lettres pour une grande partie de l'Italie ne
partaient qu'une fois par semaine et réciproquement. Quant au télégraphe
électrique, Ampère était bien né, mais il n'avait pas encore mérité une
statue avec des sirènes à ses pieds, qui semblent à Lyon, je ne sais pas
pourquoi, l'accessoire obligé de nos grands hommes.
On décida qu'Antoine-Henri Jordan fils irait à Turin pour recouvrer le
plus qu'il pourrait de la créance Cajoli; qu'il profiterait de ce voyage
pour voir tous les correspondants de la maison, en visitant l'Italie
pour en augmenter le nombre et compléter son éducation.
Il y a quelques années, ayant hérité de la bibliothèque d'une de mes
tantes, j'ai trouvé, sur un des derniers rayons, un manuscrit séculaire
assez bien conservé. Comme il était hérissé de renseignements
commerciaux d'un autre âge, je n'y avais pas fait d'abord très grande
attention. Plus tard, ayant quelques loisirs je me suis appliqué à la
lecture de ce volume, qui m'a vivement intéressé, les renseignements
qu'il me donnait rentrant tout à fait dans le cadre que je m'étais
tracé, c'est-à-dire la comparaison des voyages de jadis et de ceux
d'aujourd'hui.
Ce voyage de mon grand-père était pour lui un voyage d'agrément autant
qu'un voyage d'affaires; l'emploi de son temps est résumé dans des notes
écrites jour par jour, depuis son départ, le 11 août 1787, jusqu'à son
retour à Marseille, le 22 juillet 1788, et quelques jours après à Lyon;
cela fait une année complète.
Elles forment deux parties distinctes: l'une contient ses impressions de
touriste et les faits matériels du voyage; l'autre s'applique aux
affaires de la soie, et longuement aux questions de change et de
monnaie, alors très importantes à cause de leur diversité, chaque
principauté d'Italie ayant la sienne propre.
Je ne m'occuperai que de la première partie de ces notes, par la bonne
raison que je ne comprends rien à la seconde, dont presque tous les
termes, écrits en abréviations, sont pour moi des hiéroglyphes pour
lesquels il me faudrait un nouveau Champollion.
Même dans la première partie, je passerai beaucoup de descriptions de
monuments que tout le monde connaît. Je dis tout le monde, comme les
journalistes disent _Tout-Paris_, quand ils le font tenir dans une salle
de spectacle, ou la chambre des députés.
Je me bornerai donc aux citations qui font connaître le voyage
proprement dit, et les moeurs de l'époque dans les pays parcourus.
Bien qu'elles soient du siècle dernier, je peux les appeler des notes
télégraphiques et photographiques; à cause de leur concision et de leur
précision véridique, deux qualités qui ont caractérisé mon grand-père
pendant toute sa vie.
Antoine-Henri Jordan, fils et petit-fils d'échevin était fort jeune
alors, il n'avait que vingt-quatre ans; sa famille était dans une bonne
position de fortune et d'honorabilité, l'avenir lui souriait; il n'était
pas encore marié; il partait l'esprit content, libre de toute
préoccupation.
On était à deux années de la convocation des États généraux; rien ne
pouvait faire prévoir les tristes événements qui devaient les suivre.
Dans ce temps-là, il n'y avait aucune voiture publique allant de Lyon en
Italie; il partait donc en poste dans la chaise de son père, accompagné
d'un fidèle domestique (Laforest), convenablement muni de lettres de
recommandation et de crédit.
* * *
=Notes de voyage d'Antoine-Henri Jordan en Italie et en Sicile.=
J'ouvre le cahier de notes et je copie:
* * *
_10 août 1787_.--Parti de Lyon, à six heures du soir, je suis arrivé le
lendemain au Pont-de-Beauvoisin à six heures du matin. Beau temps, sans
retard extraordinaire. (Il avait mis douze heures, il faut aujourd'hui
deux heures par le train omnibus.)
* * *
_11 août 1787._--Passé au Pont, sans être visité à la douane sarde, si
ce n'est pour la forme; malle détachée et rattachée sans autre
cérémonie.
Entré dans les États de Savoie, passage à la montée de la Chaille dont
la vue est magnifique; arrivé à la montée de la Grotte, ouverte en 1670
par Charles-Emmanuel II, suivant l'inscription qu'on peut lire; une des
beautés de la Savoie.
Entre Saint-Jean-de-Cou et Chambéry, cascade de 200 toises de hauteur.
Vu Chambéry... J'ai été obligé d'y rester deux heures pour faire
remettre des clous à la chaise. Route continuée sans accident jusqu'à
Lanslebourg.
(Arrivé là, le voyage se compliquait; non seulement le tunnel du mont
Cenis n'existait pas, mais la route à voiture pour traverser les Alpes
n'était pas construite; on ne pouvait donc franchir la montagne qu'à
pied ou à cheval. La route n'a été faite que sous Napoléon Ier.
Il fallait démonter la voiture et faire transporter à dos d'homme
séparément la caisse, les roues et les brancards.)
* * *
_12 août_--Il faut faire marché avec les muletiers pour le transport des
bagages, avec les porteurs pour sa chaise, avec le maître de poste pour
les chevaux de selle, avec l'aubergiste; cela n'en finit pas.
Après dîner, c'est-à-dire à deux heures, je suis monté à cheval, arrivé
sain et sauf à Novalèse, n'ayant pas souffert de la chaleur sur la
montagne, grâce au brouillard qui cachait le soleil.
Couché à Novalèse, après avoir reçu les équipages en bon état, fait
remonter la voiture, dont le trajet a été fort heureux et tout préparé
pour le départ du lendemain qui s'est fait à deux heures du matin.
* * *
_13 août_.--Arrivé à Turin, à dix heures et demie du matin. Je n'ai pas
été visité là, plus qu'ailleurs. Logé à l'hôtel d'Angleterre.
(Parti de Lyon, le 10 août à six heures du soir, il était arrivé le 13 à
dix heures et demie du matin, il avait donc mis cinquante-deux heures
pour un trajet qu'on peut faire aujourd'hui en neuf heures.
Il n'est reparti de Turin que le 8 octobre, il y est resté près de deux
mois.
Ses notes contiennent, jour par jour, un résumé de toute sa
correspondance au sujet de l'affaire Cajoli, des renseignements sur les
nombreux correspondants de la maison, le prix des soies, la valeur du
change, etc., en outre, il résume l'emploi de son temps en dehors des
affaires.)
* * *
_14 août_.--Je suis allé voir M. de Bianchi, qui m'a engagé à venir
loger dans son appartement; me voici transporté armes et bagages dans le
canton de Saint-Frédéric, près de la rue Neuve maison Vigna.
Description de la ville de Turin....
* * *
_17 août_.--Partie de campagne chez M. Ferraris....
* * *
_19 août_.--Autre partie chez M. Negri....
* * *
_22 août_.--Il y a trois salles de spectacle à Turin: le théâtre du roi
qui touche à son palais; on y joue l'opéra, ouvert seulement en
carnaval; le théâtre du prince de Carignan, sur la place du même nom; on
y joue la comédie, la tragédie, des arlequinades et l'opéra-comique.
Un troisième théâtre chez le marquis d'Anglesne est petit, mais bien
décoré.
* * *
_23 août 1787_.--Partie de campagne chez M. Negri... visite à Moncalieri
chez Mme Nasi, à M. Bianchi au château. De là, dîner à Castel-Nuovo;
on me garde à coucher. Nous partons à six heures pour aller à la comédie
à Moncalieri; acteurs meilleurs que ceux de Turin...
* * *
_24 août_.--Retour à Turin à six heures du soir, partie à pied, partie
en carrosse, aussi gai que la venue.
* * *
_25 août_.--Visite à M. de Choiseul (notre ambassadeur à Turin) qui m'a
reçu avec son air leste, à sa toilette, et m'a congédié ensuite, sans
cérémonie, quand elle a été faite.
* * *
_26 août_.--Partie de campagne chez M. Brouzet à la Colline, où nous
avons dîné en très bonne compagnie; maison fort agréable et très
champêtre.
Nous partons de Turin, le 28, à cinq heures du soir, avec M. Negri, pour
sa maison de campagne, pour être à portée de Moncalieri.
* * *
_29 août_.--À six heures du matin, nous descendons dans la plaine, où
était rangée la légion d'accompagnement qui devait manoeuvrer sous les
yeux du roi.
(Description des manoeuvres... traversée du Pô... Dressement des
tentes... etc.)
Nous nous embarquons sur le Pô, avec Mme Aignon, ses filles, Mme
Nasi, Mme Nasi Maggia et ses quatre soeurs, MM. Aignon et Nasi fils;
nous descendons à Moncalieri, nous dînons chez M. Nasi, et le soir, nous
retournons coucher chez M. Negri.
* * *
_2 septembre_.--Dîné à la campagne Saint-Ange-Morel avec Barberis,
Ballor, Jouben et autres, au nombre de douze, sur le chemin de la
Superga à un mille de Turin.
* * *
_8 septembre_.--Procession de la fête de la Vierge où vont les
communautés religieuses, le chapitre de la cathédrale, l'archevêque, le
sénat, la chambre des comptes, le consulat, les conseillers de ville et
les corps nombreux de pénitents et pénitentes; concours très
considérable de toute la population.
* * *
_9 septembre_.--Dîné à la vigne de Doxa, presque à la porte de la ville,
avec M. Leclerc de Nice, Tollo père et ses deux fils, Haldimand, etc.
Ces deux jours, le spectacle du Théâtre de Carignan était magnifique;
toutes les loges étaient pleines, chose rare pour la saison.
(On voit par ses notes de correspondance que pendant la fin de
septembre, il s'est beaucoup occupé de l'affaire Cajoli et autres.)
* * *
_8 octobre_.--Il part de Turin pour Bologne, toujours dans sa chaise de
poste, en passant par Casale, Alexandrie, Tortone, Plaisance, Parme,
Reggio et Modène.
(Dans chaque ville il fait une description sommaire des pays traversés,
qu'il serait trop long de transcrire ici, nous nous bornerons à quelques
extraits.)
* * *
_8 octobre 1787_.--On traverse cinq rivières pour aller de Turin à
Casal: la Stura, le Mollon, l'Eau-d'Or, la Dora-Baltéa et le Pô à Casal
même, sur lesquelles il n'y avait point de ponts.
* * *
_10 octobre_.--Le théâtre d'Alexandrie est grand, mais le parterre est
bas. L'opéra est bon; la première chanteuse excellente; le ballet fort
joli. Après le spectacle il y a bal, où tout le monde peut entrer en
payant, mais il n'y a que les nobles qui peuvent danser!
On voit à Alexandrie un beau pont couvert sur le Tanaro qui a 620 pieds
de long.
* * *
_14 octobre_.--Voyage à Novi; on a rajusté le chemin qui était
impraticable. On traverse Pozzalo, village dangereux à cause des
voleurs; il est prudent de ne pas y passer la nuit.
* * *
_16 octobre_.--Départ d'Alexandrie pour aller à Tortone; on passe la
Scrivia; cette rivière est tantôt guéable, tantôt d'une grande force; de
sorte qu'il n'y a point de prix fixe pour le passage en bateau. Le mien
a duré deux minutes. J'ai offert 5 sous; on m'a demandé 3 livres, et
l'on s'est contenté de 10 sous, sur la menace d'informer le commandant.
Description de Plaisance... l'église du Dôme est grande, belle; beaucoup
de peintures.
* * *
_17 octobre_.--Parti de Plaisance à trois heures et demie, j'arrive à
cinq heures à Fiorenzuola, petite ville où je ne trouve point de
chevaux, à cause de la foire; il faut se décider à coucher.
Il y a grand monde à l'auberge; je suis engagé à aller à un bal que
donnent quelques seigneurs des environs; j'y reste jusqu'à deux heures
du matin, puis je vais me coucher; en partant à six heures et demie je
rencontre quelques dames qui en sortaient. Description de Parme, Reggio
et Modène.
* * *
_21 octobre_.--La grande tour de Modène, une des sept merveilles de
l'Italie: il y a quatre cents marches à monter.
* * *
_23 octobre_.--Arrivé à Bologne. Je me loge hôtel de la Paix.
Description de Bologne. L'église métropolitaine de Saint-Pierre et la
collégiale de San-Pétronio sont l'une et l'autre très vastes et d'une
très grande hauteur.
* * *
_24 octobre_.--Partie de campagne chez le marquis de Rata, où j'ai vu le
cardinal-légat. Le soir, vu Mme Bianchi la mère qui m'a fait beaucoup
d'amitiés.
* * *
_25 octobre_.--Vu le doyen de Bianchi dont j'ai reçu toutes les offres
de service. Dîné chez M. de Merendoni, avec le doyen qui ne m'a pas
quitté de toute la journée; nous sommes allés ensemble à
San-Giovani-in-Monte, où se sont chantés en grande cérémonie la messe et
les vêpres en l'honneur de saint Antoine de Padoue, par une société
philharmonique composée de nobles.
* * *
_26 octobre_.--Le doyen m'a prêté son domestique, qui m'a accompagné à
l'Institut, etc... Je suis allé voir le marquis de Tauraro qui a de
beaux tableaux de maîtres.
Après le dîner le doyen m'a conduit chez sa soeur, la comtesse de
Pepoli, à la campagne à 3 milles de la ville, sur la route de Ferrare.
J'y suis invité pour dimanche.
* * *
_28 octobre 1787_.--Vu la fameuse madone de Saint-Luc. Grande chapelle
de la Vierge ou pour mieux dire grande église située sur la hauteur, à 3
milles de Bologne; on y arrive par six cent vingts portiques tous
couverts. Le chemin pour les carrosses est à côté, et dans la montée les
portiques passent trois fois par dessus. (Suit une grande description.)
La chapelle est fondée et entretenue par souscriptions particulières des
Bolognais; la première pierre fut posée en 1733.
* * *
_1er novembre_.--Installation solennelle du gonfalonnier chef du
Sénat, premier magistrat de la ville de Bologne, qui n'a plus que
l'ombre de son ancien pouvoir; depuis que Bologne s'est donnée au Pape,
l'autorité réside toute entière dans la personne du cardinal-légat; ce
qui n'empêche pas qu'aujourd'hui on suive les mêmes usages qu'autrefois.
Le gonfalonnier change tous les deux mois; pendant quatre jours tous les
deux mois, ce sont les mêmes fêtes et processions qui se renouvellent.
* * *
_2 novembre_.--Départ de Bologne pour Florence à neuf heures du matin;
passage des Apennins par un vent violent.
Je m'arrête trois heures à Lojano, méchant village, pour faire
raccommoder ma voiture à laquelle trois boulons ont cassé.
* * *
_Florence_.--J'arrive à Florence à dix heures du soir.
En entrant en Toscane, il faut se faire visiter, ou consigner deux
sequins (le sequin valait 12 livres) qui sont rendus à Florence, quand
on a visité la malle. Pour cela il faut aller à la douane où j'ai perdu
une matinée.
* * *
_3 novembre_.--Sur la recommandation de Mme Spinosa, je me suis logé
à l'Aigle Noir près du Dôme chez Pio Lombardi. La ville compte 95,000
habitants.
(Ici grande description de la ville, de ses monuments, de ses palais,
des églises et des musées; il visite le palais Capponi, berceau de
Laurent Capponi qui s'est rendu célèbre à Lyon par sa générosité au
XVIe siècle. Arrivé le 2 novembre, il en est reparti le 7; ce n'était
pas trop pour voir toutes les merveilles de cette ville magnifique dans
laquelle il devait s'arrêter à son retour.)
* * *
_7 novembre_.--Départ de Florence pour Lucques, à six heures et demie du
matin. Attendu près d'une demi-heure à la porte pour laisser entrer les
voitures des maraîchers; enfin nous sortons.
Je m'arrête à Cojano pour voir le palais Poggio au grand-duc, qu'on
vante beaucoup, je ne sais pas pourquoi.
À Buggiano, je me suis disputé avec le maître de poste qui voulait me
mettre trois chevaux à cause du mauvais chemin et de la pluie; par
amiable composition, il a été convenu qu'au lieu de 4 pauls par cheval
et par poste, je n'en donnerais que 3 ce qui a été exécuté.
* * *
_7 novembre_.--En arrivant à Lucques, à six heures du soir, il a fallu
faire le tour de la ville le long des remparts, parce qu'à la nuit les
portes sont fermées à l'exception d'une seule; pour entrer on paye 6
sous par voiture et 2 sous par personne pour se faire ouvrir.
Lucques, république aristocratique, comme Bologne l'était autrefois, est
gouvernée par un gonfalonnier et huit anziani (anciens) qui changent
tous les deux mois; il y a un grand conseil composé de cent cinquante
nobles qui décide de toutes les affaires.
Logé à la Croix-de-Malte; payé le plus haut prix qu'on ait exigé de moi
jusqu'à présent 16 pauls par jour; mais il faut observer que je suis
seul dans l'hôtel, et que je paye pour ceux qui n'y sont pas.
* * *
_9 novembre 1787_.--Arrivé à Pise le soir, logé au Trois-Donzelles.
(Description de Pise.)
* * *
_10 novembre_.--Parti après dîner; arrivé à Livourne avant la nuit.
* * *
_11 novembre_.--Visité en mer deux bâtiments suédois avec Mme Redi et
M. Ulric.
Livourne ne brille pas par ses églises; les deux plus belles sont le
Dôme et les Dominicains. Par contre, le théâtre est fort joli; il est
grand, bien éclairé, avec cinq rangs de loges superposées; mais l'opéra
y est très mauvais.
* * *
_17 novembre_.--Départ de Livourne à sept heures du matin pour retourner
à Florence.
La ville de Livourne est un port franc, où tout peut entrer et sortir
par mer; mais du côté de la terre, les douanes du grand-duc sont très
rigides.
Avant de partir il faut faire visiter et plomber ses malles; sans cela
on est visité à la porte de Pise, de Florence, en un mot, dans toutes
les villes de la Toscane.
J'avais fait plomber ma malle à Florence, pour aller jusqu'à Rome sans
la défaire; arrivé à Florence à neuf heures du soir, on a prétendu
qu'il fallait visiter cette malle, parce qu'elle venait de Livourne ou
bien aller à la douane.
Il a fallu consigner encore une fois ma voiture à la douane pour la
retirer le lendemain matin. J'ai eu la mauvaise chance d'être pris pour
un marchand d'échantillons, ce qui m'a fait traiter avec rigueur.
* * *
_19 novembre_.--Revu Florence. (Nouvelle description de la ville.)
Revu la galerie du Grand-Duc _degli uffici_ avec un nouveau plaisir. (Le
sentiment qu'il éprouve de revoir Florence est partagé par tous ceux qui
ont eu la chance heureuse d'y aller et d'y retourner.)
* * *
_20 novembre_.--Dîné chez M. Redi; après le spectacle et le souper je me
suis mis en chaise à onze heures et demie du soir pour me rendre à
Bologne où j'arrive aujourd'hui mardi à cinq heures du soir.
J'ai eu sur l'Apennin un vent très froid, les chemins étaient très
mauvais à cause de la pluie.
La première fois étant parti de Bologne la nuit, je n'avais pas vu les
environs; il y a des palais superbes; entre autres celui du marquis
Aldrovandi Marescotti et celui du prince Hercolani encore plus beau.
À Parme, à Modène et Bologne les étrangers payent au spectacle le double
du prix payé par les gens du pays.
* * *
_23 novembre_.--Parti de Bologne pour Ancône à huit heures du matin;
passé par Imola, petite ville où il y a beaucoup de noblesse.
À Faenza il y a une fabrique de faïence considérable (c'est de là que
vient son nom). J'y ai vu des ouvrages très curieux imitant la
porcelaine. (Il passe à Cesena, Rimini et Pesaro.)
* * *
_25 novembre 1787_.--Parti de Pesaro à une heure après midi, arrivé à
Fossonbrone à six heures avec de la pluie et de très mauvais chemins.
En arrivant j'ai trouvé Pierre Moci, qui a voulu absolument me loger
chez lui, ce à quoi j'ai consenti, pour jouer un tour au maître de
poste, qui avait le front de me demander 15 pauls pour une nuit.
* * *
_26 novembre_.--Séjour à Fossonbrone à cause de la neige.
* * *
_27 novembre_.--Je pars à quatre heures du matin; beau clair de lune,
temps froid; passé à Sinigalia, très joli petit port de mer sur
l'Adriatique.
Arrivé à trois heures à Ancône, ville très commerçante, qui augmente
tous les jours.
* * *
_28 novembre_.--Parti d'Ancône à huit heures j'arrive à Lorette à midi.
Je vois l'église et la Sainte-Chapelle, Santa Casa, qui suivant une
ancienne tradition est la maison où Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est
incarné. C'est-à-dire la maison de la sainte Vierge. On a laissé les
murs dans leur état naturel, on s'est borné à orner les lambris d'une
grande quantité de lampes d'argent massif d'un poids considérable.
Le trésor renferme des richesses incroyables, diamants, perles, rubis,
etc., provenant des largesses des plus grands princes de l'Europe.
Arrivé à Macerata à quatre heures et demie je suis obligé de m'arrêter
pour faire remettre des vis à ma chaise et parce qu'on m'annonce qu'il y
a du danger sur le chemin.
* * *
_29 novembre_.--Parti de Macerata avant jour; arrivé à Tolentino,
j'apprends que le passage du col Fiorito (Apennins) est intercepté par
les neiges et l'on me fait attendre trois heures.
Je pars pourtant sur de nouveaux renseignements, qui annoncent qu'on a
fait le passage; je trouve beaucoup de neige qui rend le chemin
difficile; j'arrive non sans peine à Serravalle au pied des Apennins.
Le maître de poste de Ponte-della-Trava, voulant me faire coucher chez
lui, m'avait annoncé que je trouverais grand monde à Serravalle, et que
je ne pourrais pas me loger. Je ne me laisse pas faire et voyant surtout
qu'il veut m'étrangler pour le prix, je demande des chevaux; il me les
refuse sous prétexte qu'il n'en a pas.
Cependant il en arrive et me les fait payer un prix exorbitant, que je
suis obligé de subir parce qu'il n'y a point de juge dans cet endroit.
Me voici donc à Serravalle, j'y soupe et j'y couche au prix assez fort
de 10 pauls (5 fr. 60 environ), pour un mauvais souper et un mauvais
lit; après avoir passé la soirée avec la duchesse de Sampiari, de
Naples, qui venait de traverser la montagne et se rendait à petites
journées à Lorette.
* * *
_30 novembre_.--J'avais donné mes ordres pour partir au point du jour;
je me lève à sept heures, je fais chercher mes gens; tous à la messe
pour fêter saint André! au retour il faut bien déjeuner; au lieu de
partir à sept heures nous ne partons qu'à huit heures et demie avec
quatre chevaux et deux hommes pour soutenir la chaise dans les mauvais
pas!
Comme le ciel était serein je fis le voyage très heureusement, et
j'arrivais à deux heures et demie à Foligno, ville d'Ombrie assez
peuplée; on y compte 22,000 habitants.
* * *
_1er décembre 1787_.--Les maîtres de poste de la Romagne sont les
plus grandes canailles qu'il y ait au monde; ils font aux voyageurs
toutes les insolences dont ils peuvent s'aviser et cherchent toujours à
les duper s'ils n'ont aucun moyen de se faire rendre justice.
* * *
Au col de la montagne Fiorito, la marquise Ghilini, d'Alexandrie, qui
l'a traversé la veille de mon passage, avait avec elle vingt hommes pour
faire le chemin; elle a vu cinq de ces malheureux, les couteaux à la
main, contre elle et son domestique, parce que ce dernier leur faisait
le reproche, bien mérité, d'avoir exposé par leur faute la marquise à
tomber dans le précipice.
Avec cette race, on est obligé de les remercier de ce qu'ils veulent
bien prendre l'argent qu'ils vous forcent de donner.
* * *
Le ruspone, soit la pièce de 3 sequins de Florence, est tarifée à 65
pauls et 1 bayoque romains, dans les États du Pape. Dans la route de
Lorette à Rome, les maîtres de poste ne veulent le prendre que pour 63
pauls, quelques-uns même pour 62. Les pauvres voyageurs, qui, sur la foi
du tarif, n'ont dans leur poche que des triples sequins toscans, sont
réduits, dans la route, à perdre 2 ou 3 pauls par ruspone.
Avis aux voyageurs d'avoir toujours dans leur escarcelle de l'argent du
pays.
Pressé d'arriver à Rome pour y trouver les lettres qui m'y attendaient,
je me décide à voyager jour et nuit; j'avais un beau clair de lune, j'y
voyais comme en plein jour.
J'ai traversé, sans m'y arrêter, Spolette, Terni, Narni, Otricolli,
Castellana; toutes ces villes sont en pays de montagne.
Avant d'arriver à Rome à quatre lieues de distance, on distingue le dôme
de Saint-Pierre.
J'arrive à Rome à trois heures et demie par la porta et la piazza del
Popolo. Je me loge chez Damon, hôtel des Français, via della Croce,
allant du Corso à la place d'Espagne.
* * *
_2 décembre_.--Le matin, toilette faite, je suis allé à la chapelle du
Saint-Père, où il chantait une messe solennelle pour l'ouverture de
l'Avent, assisté de tous les cardinaux, avec un monde considérable.
Après la messe, tout le cortège ecclésiastique a fait la procession de
la chapelle Sixtine à la chapelle Paolina, pour célébrer l'ouverture des
quarante heures.
Après l'exposition du Saint-Sacrement, la procession est retournée d'où
était venue, et tout a été dit.
Ces deux chapelles sont très belles et méritent d'être revues avec moins
de foule. L'église de Saint-Pierre, à côté du Vatican, jouit avec raison
de la réputation d'être la première église du monde. Elle frappe au
premier coup d'oeil par sa grandeur. (Description de Saint-Pierre.)
L'après-dîner s'est employé à rendre les lettres de recommandation ainsi
que la matinée du lendemain; je n'ai vu que les rues et les places en
courant en voiture.
* * *
_3 décembre 1787_.--Le pont Saint-Ange... Le château Saint-Ange, c'est
là qu'on a trouvé dans le tombeau d'Adrien des oeuvres de Phidias...
Castor et Pollux avec leurs chevaux, dont le plus grand mérite est leur
antiquité.
L'entrée de Rome par la place del Popolo est majestueuse.
Les carrosses font tous les soirs le cours dans la rue du milieu (il
corso), surtout le dimanche quand il fait beau (depuis cent ans c'est
toujours de même).
La villa Borghèse, que nous avons visitée cet après-dîner, est fort
intéressante. J'y suis allé avec M. et Mme Schulteis et Mme
Veraci, Florentine, qui leur était recommandée.
Arrivé à Rome le 1er décembre 1787, Henri Jordan y est resté plus
d'un mois, jusqu'au 5 janvier 1788; il y a passé quelques jours encore à
son retour de Sicile.
Ceux qui ne connaissent pas Rome feront bien de passer rapidement les
pages suivantes; ceux, au contraire, qui l'ont vue, retrouveront avec
intérêt les noms de toutes les choses qu'ils connaissent et qui depuis
un siècle ont peu changé.
Il serait trop long, et en dehors du cadre de cet écrit, de copier en
entier les descriptions qui se trouvent dans le manuscrit, je me
bornerai donc, en général, à une simple nomenclature.
* * *
_4 décembre_.--Le matin Saint-Pierre... La fontaine Trévi...
* * *
_5 décembre_.--Campo Vaccino ou Forum Romanum... Arc de Constantin...
Arc de Septime Sévère, temples de la Paix et de la Concorde, de Jupiter
Tonnant, du Soleil et de la Lune, arc de Titus, amphithéâtre Flavien
(Colisée), les dehors du Capitole.
* * *
_6 décembre_.--Sorti de la rue de la Croix, où je loge, suivi le Corso
jusqu'au Capitole; vu Saint-Paul-hors-les-Murs.
Sur la route, tombeau de Caius Sextius, et le mont Aventin.
Église Sainte-Sabine, églises de Sainte-Marie-de-Lorette, in Cosmedin,
Égyptienne.
Restes du temple de Vesta, où l'on a bâti Sainte-Marie-du-Soleil.
Traces du pont Sublicius, défendu par Horatius Coclès.
L'Arc de Saint-Lazare, le pont Palatin ou ponte Rotto.
Églises Saint-Nicolas-in-Carcere, restes du portique d'Octavie.
Église Saint-Ange-in-Pescheria, théâtre de Marcellus, où est le palais
Orsini.
L'Arc de Janus, l'Arc de Septime-Sévère-in-Velabro.
L'ouverture de la Cloaca Maxima, la fontaine de Saturne.
La colonne Trajane, port de Rippa-Grande.
* * *
_7 décembre_.--Sorti à dix heures par la place d'Espagne. Trinité du
Mont.
Église de la Conception, Capucins; fontaine Barberini.
Église Saint-Nicolas-de-Tolentin; église Sainte-Marie-de-la-Victoire.
Fontaine dei Termini, dite de Moïse, Sainte-Marie-Majeure.
Église Sainte-Prudentienne, église Saint-François-de-Paule.
* * *
_8 décembre 1787_.--Églises Saint-Charles, Sainte-Agnès,
Saint-Jacques-des-Espagnols.
Ces deux dernières place Navone; Trois-Fontaines et Obélisques.
Églises Saint-Jean-de-Latran, Baptistère de Constantin.
Saint-André-di-Monte-Cavallo et la place.
* * *
_9 décembre_.--Église des Chartreux, dite Sainte-Marie-des-Anges, le
Panthéon ou la Rotonde. La villa Médicis. L'église de la Minerve.
* * *
_10 décembre_.--Église Saint-Jacques-des-Incurables, église Jésus et
Marie, palais Rondini.
Église Sainte-Marie-di-Monte-Santo, des Miracles, del Popolo, sur la
place.
Palais Capponi, restes du mausolée d'Auguste, église Saint-Roch.
Églises Saint-André, Saint-Ignace, Saint-Sauveur-in-Lauro.
* * *
_11 décembre_.--Églises Saint-Luc, Saint-Yves-des-Bretons, place et
collège Clémentin.
L'Obélisque solaire d'Auguste, dans la cour du palais della Vignaccia.
Église de la Trinité, prêtres des Missions, église
Sainte-Marie-in-Campitelli.
Églises du Jésus, Sainte-Marie-d'Ara-Coeli; Sainte-Marie-Libératrice,
les trois colonnes des Cornices, revu le Colisée, monté au deuxième
étage.
* * *
_12 décembre_.--Église Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia,
église Sainte-Catherine-de-Sienne.
Place et palais Farnèse. Palais du cardinal, duc d'York.
* * *
_13 décembre_.--Autre visite à Saint-Pierre, monté sur le Dôme avec un
jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands détails sur
l'église de Saint-Pierre).
* * *
_14 décembre_.--Vu le palais et la galerie Borghèse; après-dîner visité
le palais Doria, nous en avons admiré rapidement les beautés, parce que
nous étions chassés par la nuit qui s'avançait à grands pas, et nous
avons promis de ne plus aller voir des peintures après-dîner, parce
qu'ici on dîne à plus de deux heures et que la nuit vient trop tôt.
* * *
_14 décembre_.--Le soir s'arrange une partie pour aller à Tivoli à pied,
entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Piémontais, ancien
secrétaire de M. de Bianchi, à Bologne. J'arrive, on me la propose, je
me laisse entraîner et j'accepte; j'écris le soir même quelques lignes à
la hâte à Mme Vionnet (sa soeur), par voie de Turin, pour lui
annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier
suivant (c'est-à-dire dans huit jours).
* * *
_15 décembre_.--Je suis réveillé à sept heures du matin par un garçon
cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse
de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela
fait, nous nous mettons en route comme des pèlerins. Nous partons à
sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, à Tivoli, à une
heure après midi. La distance est de 18 milles de la porte dite
Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille
romain est de 1,500 mètres.)
* * *
Au milieu du chemin nous nous arrêtons pour déjeuner, nous trouvons pour
tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du
vin médiocres; avec ça nous déjeunons gaîment et nous nous remettons en
route.
À 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui
conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur très forte; nous nous
lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort
limpide.
* * *
À 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano,
le Tévérone, autrefois l'Arno, chanté par Horace; au-delà du pont est le
tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors
de leur invasion.
Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant
Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transformé en chapelle
dédiée à la Vierge.
Tivoli autrefois Tibur, lieu de délices d'Horace et de Mécène, plus
ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pavée et mal bâtie, avec
des rues étroites où il faut sans cesse monter et descendre, où l'on ne
peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous
l'éprouvons en arrivant avec la pluie.
Nous cherchons une auberge, on nous en indique une à droite, où l'on
nous reçoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les
trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de
sortir et nous finissons par tomber sur un gîte passable, qui nous
paraît un palais.
Nous demandons à dîner, nous nous reposons, attendant pendant trois
heures les provisions qu'on avait été obligé d'aller chercher ailleurs.
Quand nous sortîmes de table il était presque nuit, nous pûmes voir
seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement.
À côté de la cascade se trouvent le temple de Vesta très bien conservé
et celui de la Sibylle qu'on dit fondé par Numa, second roi de Rome,
pour la nymphe Egérie.
Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure.
* * *
_16 décembre 1787_.--Le matin du dimanche je vais à la messe avant jour,
puis je vais réveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce
qu'ils ont mal dormi. Après le déjeuner nous retournons voir la cascade,
le temple de Vesta et la villa d'Est. Bâtie il y a deux cent trente ans
par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dégradée que beaucoup
d'édifices romains. La vue est fort étendue et très belle; elle
appartient au duc de Modène.
De là nous allons dans les débris de l'ancienne villa de Mécène, dont on
ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des
voûtes d'une hardiesse étonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept
cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore.
On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple
d'Hercule; puis nous allons dîner pour repartir à midi.
Au lieu de retourner à Rome directement, on nous propose de voir
Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et
mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'était remis
au beau.
Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que
des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithéâtre, un temple
du dieu Canope (divinité égyptienne dont les prêtres passaient pour
magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixèrent notre
attention.
* * *
Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre
mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligés de
rejoindre le vrai chemin en passant à travers champs et fossés. Enfin
nous arrivons à Frascati à six heures du soir en pleine nuit; ayant
traversé la villa Braciani.
Nous cherchons une hôtellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret,
ensuite dans une étable; enfin nous trouvons la bonne auberge où l'on
nous offre trois lits pour six.
Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre;
nous nous couchons, mais nous dormons mal.
* * *
_17 décembre 1787_.--La villa Conti où je suis allé ce matin m'a fait
grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agréables;
mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvédère, appartenant au prince
Paul Borghèse, sont encore supérieurs. On les fait jouer
particulièrement pour les visiteurs étrangers; ils forment des effets
merveilleux et des surprises de toute espèce.
Ce palais jouit d'une très belle vue; il est orné de belles peintures du
cavalier d'Arpin.
Après dîner nous passons à Grotta-Ferrata, abbaye où nous admirons des
fresques du Dominiquin.
En rentrant nous trouvons à 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice,
dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques
et très bien conservés.
* * *
_19 décembre_.--Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir.
* * *
_20 décembre_.--Consistoire public au Vatican pour la réception d'un
cardinal, cérémonie qui n'a d'intéressant que l'importance des gens qui
la font, et les compliments qui se récitent en latin, que l'on n'entend
guère.
Il y a cependant beaucoup d'étrangers, pour voir le Pape et les
cardinaux en costume de gala.
La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu'à présenter le
nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le
front; il va donner ensuite une accolade à ses confrères, et reçoit
exhortation du Saint-Père sur ses devoirs et tout est dit.
* * *
_21 décembre_.--Vu le Capitole et la villa Albani; pour les détails je
renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que
les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du
Guido, et celui de Moïse faisant sortir l'eau du rocher, de Luc
Giordano.
La villa Albani passe pour la plus agréable des environs de Rome.
(Aujourd'hui cette villa appartient à la famille Torlonia.)
* * *
_22 décembre_.--Nouvelle visite à Saint-Pierre, remonté dans la coupole
pour jouir du magnifique coup d'oeil intérieur et extérieur.
De là, visite, avec M. Emery (Suisse), du musée du Vatican. Vu les
premiers chefs-d'oeuvre de sculpture, l'Apollon du Belvédère, le
Laocoon, l'Antinoüs et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvédère,
où se trouve la pomme de pin du mausolée d'Adrien, et le bassin où l'on
voit un vaisseau dont les agrès sont formés par des jets d'eau.
* * *
_23 décembre 1787_.--Pluie le dimanche. Je suis allé, avec le signor
Agostino, voir le chef-d'oeuvre de Raphaël, le premier tableau de
l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve à
Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec
la Communion de saint Jérôme et la Vierge, de Foligno).
Je n'ai pas regretté ma course faite par le mauvais temps pour admirer
avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage.
J'ai vu en même temps au sommet de la montagne (le Janicule), la
fontaine Pauline, _aqua Paola_, remarquable par l'abondance de ses eaux,
qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la façade.
De ce point, on a une des plus belles vues de Rome.
Passé à Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'île du Tibre; monté au
Quirinal, traversé la rue Pia pour arriver à la place dei Termini, où
j'ai revu l'église de Sainte-Marie-de-la-Victoire.
* * *
_24 décembre_.--Vu la galerie Colonna, à laquelle on donne ici le
premier rang pour la richesse et la beauté, comme on le donne à la
galerie Borghèse pour le nombre et le prix des tableaux.
* * *
_25 décembre, Noël_.--Auguste cérémonie dans la basilique de
Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe
solennelle, assisté du prince Doria, en qualité de diacre, et d'une
grande quantité de cardinaux, prélats, etc.; belle et grande cérémonie
où il y a beaucoup d'étrangers... J'ai été très content de cette
majestueuse fonction où il y avait un concours immense.
Le temps était beau, le cours très brillant, le plus nombreux que
j'eusse encore vu.
* * *
_26 décembre_.--Vu l'église de Saint-Jerôme-de-la-Charité (S. Geralomo
della Carita), où se trouve le fameux tableau de la Communion de saint
Jerôme, du Dominiquin, regardé comme un des quatre premiers de Rome
(aujourd'hui au Vatican).
Le soir, ouverture du théâtre Alemberti, où il y a grande foule, le
parterre et six rangs de loges étaient pleins. L'opéra et les ballets
n'ont pas enlevé le suffrage du public. Ce théâtre, comme tous ceux de
Rome, est en bois; l'entrée est désagréable, mais l'intérieur est beau.
Il n'y a point de femmes sur la scène, mais de jeunes éphèbes en
costumes féminins, remplissant leurs rôles, après avoir été préparés dès
l'enfance par une éducation physique appropriée, et quelques-uns font
presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu
médiocrement.
* * *
_27 décembre_.--L'opéra d'Argentine a été supérieur, les ballets étaient
assez bons.
* * *
_5 janvier 1788_.--Départ de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la
maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, à qui, sur la recommandation
de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai
donné une place dans ma chaise. (Ce Torlonia était probablement le
grand-père du Maire de Rome, qui vient d'être destitué par Crispi pour
sa lettre de félicitation au Pape Léon XIII à propos des fêtes
jubilaires de 1888.)
Nous partons à dix heures par un temps médiocre, à la suite de trois
jours de pluie, nous trouvons le chemin très mauvais pendant trois
postes. La route étant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps
s'étant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons à
Naples le 6 janvier à cinq heures du soir. (Durée du voyage trente-deux
heures, on met aujourd'hui six heures.)
Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du
chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a été fatigué
par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulièrement
par les étriers qui étaient trop étroits. Il a eu, dans la route, de
mauvais chevaux qui l'ont jeté par terre.
M. Febvre a fait quelques postes à cheval, ce que je n'ai pas pu faire,
les bottes étant beaucoup trop grandes pour moi.
* * *
_6 janvier 1788_.--Nous voici à Naples; nous descendons chez Mme
Gaze, où j'avais chargé Détournes de nous arrêter deux chambres, il n'y
en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous
renseigner; trois hôtels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons
un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres
tournois! Enfin, nous revenons chez Mme Gaze, où l'on nous loge, l'un
dans la chambre du maître de la maison, l'autre dans celle d'un
compatriote, en attendant mieux.
Mme Gaze est une femme très obligeante, dont je suis fort content;
elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les
étrangers, avec beaucoup d'attentions.
* * *
_8 janvier_.--Mardi soir, à l'Académie des Amis, société où l'on se
réunit tous les jours pour la conversation et la partie, plus
particulièrement, une fois par semaine, où il y a musique et bal. Ce
jour-là, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les
étrangers, avec des billets qu'on se procure facilement.
* * *
_9 janvier_.--Je change d'appartements; Mme Gaze me transporte dans
sa maison, sise à la Marinella, à l'extrémité de la ville, où elle me
donne trois chambres très agréablement situées, où l'on jouit d'une vue
magnifique.
* * *
_11 janvier_.--Parti pour Portici avec des Anglais; disposés à monter au
Vésuve, qui était fort tranquille, mais empêchés par un vent violent.
Belle vue de Naples... Théâtre souterrain d'Herculanum... Le soir,
Académie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8
janvier, il avait écrit à Magneval une longue lettre pour lui annoncer
son arrivée à Naples et ses impressions.)
* * *
_12 janvier_.--Lettre de Naples à son père, où il rend compte de sa
réception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes
auxquelles il est recommandé.
* * *
_12 janvier_.--Vu le tombeau de Virgile, c'est-à-dire l'inscription et
les quatre murs, tout ce qui en reste. Très belle vue.
Vu le tombeau du fameux Sannazar, poète italien et latin, né à Naples,
en 1458, d'origine éthiopienne, dans l'église.
* * *
_13 Janvier_.--Course à Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui
forme une montagne.
* * *
_14 janvier 1788_.--Vu la chapelle de la maison de Sangro, où sont les
mausolées de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'oeuvre
de sculpture.
* * *
_15 janvier_.--Voyage à Caserte avec un officier russe! grande et belle
description de la villa royale. Aimable réception par le chevalier de
Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amène les eaux à
Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux loués ne veulent plus
marcher; course remise à un autre jour.
* * *
_14 janvier_.--Lettre à son père pour le remercier de ce qu'il le laisse
libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des
compagnons convenables s'il y a lieu.
* * *
_18 janvier_.--Vu le musée de Portici et la ville de Pompéia, une
journée. On voit au musée tout ce qui a été trouvé; non seulement à
Pompéia, mais encore à Stabia et Herculanum; les premières, détruites
par les cendres du Vésuve comme Pompéia, et la seconde, par la lave.
En examinant ce musée, on retrouve les usages des anciens Romains, par
la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout
à fait semblables aux nôtres... tous ces objets fort instructifs sont
bien faits pour intéresser les connaisseurs et même ceux qui ne le sont
pas.
Ce qui étonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent
en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouvé des quantités
considérables; avec une grande patience on parvient à les dérouler et à
les mettre en état d'être lus; ils sont en grec pour la plupart.
La ville de Pompéia, dont il reste peut-être les trois quarts à
découvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on
voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fenêtres ne
sont sur la rue, mais sur des cours intérieures, et même très élevées
au-dessus du sol; ce qui dénote, dit-on, leur penchant à la jalousie.
(Description des ruines du temple d'Isis et de deux théâtres.)
* * *
_19 janvier_.--Voyage au Vésuve avec M. de Zybin et nos domestiques;
nous allons en calèche suivant l'usage, jusqu'à Portici, à 5 milles de
Naples. De là, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la
montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait à pied la montée rapide qui
est environ d'un mille.
Nous faisons tout à pied pour ne pas être dupes des muletiers, qui ont
l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire.
Le chemin n'est pas fort agréable; il est alternativement sablonneux et
pierreux, peu cultivé; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de
Lacryma Christi, dont il se fait très peu, et dont, cependant, il se
vend beaucoup.
La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de différentes
époques, qu'il est impossible de travailler à cause de leur dureté.
Nous arrivons au pied du Vésuve, là où les mulets s'arrêtent; nous
jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on
domine en cet endroit, à peu près au tiers de la hauteur totale de la
montagne.
Nous sommes désagréablement surpris par le brouillard, dans un chemin de
pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup
de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est-à-dire au bord du
cratère.
Le brouillard nous empêche de voir le fond; nous sommes forcés de nous
contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore
nous ne nous arrêtons guère, parce que le froid du brouillard et du vent
faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagnée en montant, et
celle que nous avions sous nos pieds.
Nous redescendons par le même chemin, mais avec une facilité bien
différente. Après avoir dîné au pied de la montagne, nous retournons à
Portici et nous rentrons à Naples dans notre calèche.
Partis de Naples à onze heures du matin, de Portici à midi, nous avons
mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure
vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une
demi-heure pour dîner, une heure dix pour retourner à Portici. Total
quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vésuve et
revenir. De Naples à Portici trois quarts d'heure.
* * *
_20 janvier 1788_.--Vu l'église du Dôme, à Naples, consacrée à
l'Assomption de la Vierge... l'église des Prêtres de l'Oratoire dits
Geronimini...
* * *
_22 janvier_.--Vu l'église des Chartreux ainsi que les fameux tableaux
de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe.
* * *
_23 janvier_.--Second voyage à Caserte; admiré le pont, aqueduc
magnifique construit en sept années par le roi Charles; trois rangs
d'arcades superposées joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui
abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus
beaux monuments de l'architecture moderne.
* * *
_24 janvier_.--Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creusé
dans la montagne qui mène du côté de Pouzzoles; ce souterrain est assez
large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans
compter les tranchées découvertes aux abords.
* * *
_26 janvier_.--Vu les églises de Sainte-Claire couvent des dames
nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et
Pollux... celle des Pères Théâtins qui est superbe...
* * *
_27 janvier_.--Le cours de l'avenue de Tolède est très brillant
(aujourd'hui rue de Rome). Cet après-midi, il était rempli de voitures
de toute espèce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des
cabriolets découverts, où les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou
six pour aller au cours, masqués, et jeter des dragées dans les
carrosses, aux fenêtres et sur les passants.
De là on va au festin à Saint-Charles, dont je me suis trouvé fort
content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se
promène beaucoup; le théâtre est entièrement illuminé; la platée (le
parterre) est élevée à la hauteur de la scène et à portée du premier
rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est
tout à fait ce qui se passait à Paris aux bals de l'Opéra de 1830 à
1848.)
* * *
_28 janvier_.--Musique à l'église de Girolamini des Prêtres de
Saint-Philippe-de-Néri toute illuminée; elle a lieu dans plusieurs
églises de la ville où les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils
appellent le Carnovaletto.
* * *
_29 janvier 1788_.--Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai
fait faire l'expérience; de là à Pausilippe.
* * *
_2 février_.--Course à Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un
biroche à deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de
chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin très
beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicérone, qui se
charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baïa, et de toutes
les étrennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus économique et le
plus sûr de n'être pas dupé par les habitants de Pouzzoles qui sont
d'assez mauvais drôles.
Ce qu'il y a de plus beau à Pouzzoles; c'est le temple de Sérapis dont
on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui
existent encore. L'autel où l'on égorgeait les victimes subsiste presque
en entier; il était environné de petites chambres pour les prêtres; on
voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit où ils mettaient
la portion des victimes qui leur était destinée, un tiers pour eux, un
tiers pour les assistants et un tiers pour la divinité, que l'on
brûlait.
Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula
avait commencé pour joindre Pouzzoles à Baïa.
Débarqués au pied du Monte-Nuovo, ainsi nommé parce qu'il a été formé en
une nuit par un tremblement de terre.
Nous avons vu le lac Lucrin célébré par Horace à cause de ses belles
huîtres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient
pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est
changé, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est
la grotte de la Sybille, assez bien conservée.
Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage,
au bout duquel on est obligé de se faire porter par des hommes du pays
qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-delà,
se trouve une grande caverne dont l'obscurité et la noirceur des murs, à
peine éclairés par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux
enfers.
* * *
Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en côtoyant le
rivage; nous voyons la maison de campagne de Néron, nous descendons dans
un grand bâtiment divisé en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses
bains, en assez mauvais état. Le souterrain qui conduit à la source
minérale est bien conservé. Il y fait si chaud, qu'on est obligé de se
déshabiller; sur-le-champ on est mouillé par la vapeur, l'eau est
brûlante; on peut y faire cuire des oeufs.
Pour la troisième fois, nous nous embarquons et nous arrivons à une
bettola (cabaret) où nous mangeons du pain, du fromage et des harengs
secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore
Horace. Cela fait, nous nous préparons à traverser l'Achéron dans la
barque à Caron; nous passons dans un canal tranché dans le roc depuis
deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit
aujourd'hui Fusaro.
Le roi a fait élever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de
chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son étonnant écho; les
temples de Vénus et de Diane, avec leurs grands souterrains, armés de
bas-reliefs médiocrement conservés. Pour la quatrième fois, nous nous
embarquons pour revenir à Pouzzoles; la mer, calme le matin, était
excessivement agitée, nous arrivons cependant sains et saufs et
reprenons notre voiture pour Naples.
* * *
_3 février 1788_.--Grand cours de voitures dans la rue de Tolède avec
peu de masques; à la nuit, festin très brillant où il y avait beaucoup
de monde attiré par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de
cette année.
* * *
_5 février_.--Cours encore plus nombreux que celui de dimanche.
* * *
À Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs;
les baux se passent pour une année seulement, le locataire peut quitter
au bout de l'année, mais il peut rester si cela lui convient, sans
augmentation de prix; le propriétaire ne peut le renvoyer qu'en cas de
vente, ou s'il veut habiter lui-même son appartement.
À Naples la justice est désastreuse plus que partout ailleurs; les
procès n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas
payées s'il faut plaider. Si un débiteur vous dit ici: Je vous dois,
mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moitié de
sa dette que de le faire assigner.
Qui veut se faire une idée de l'enfer doit aller à la Vicaria, lieux où
sont réunis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont
remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix
mille; ils ressemblent à des squelettes ambulants; on se presse, on se
pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on
n'avance qu'à force de distribuer de l'argent à pleines mains.
On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'était comme à
Naples.
Le musée dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de
tableaux que j'aie vue, etc.
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_6 février_.--Il écrit de Naples à son ami Magneval pour le féliciter de
son mariage. Lettre à son père en réponse à ses lettres du 18 et du 25
janvier reçues par le même courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la
poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour
son frère à Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars
demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai
quinze jours sans en avoir.
Laforest, mon domestique, prétend être convenu expressément de 50 sous
de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi
comme cela qu'il me paraissait que c'était convenu.
Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest.
Rossi et Cie m'ont compté 240 ducats sans règlement de change, parce
qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce
moment; ce serait peut-être une spéculation de faire tirer sur Lyon, aux
rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie à la
récolte.--Envoi de mon certificat de vie.
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_9 février_.--Je prépare mon départ, comptant m'embarquer le lendemain
pour la Sicile, et je fais mes adieux à tout mon monde.
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_10 février_.--Le lendemain, autre affaire: le vent a changé, il est au
scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre à la voile; je
vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de
ce canton.
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_11 février 1788_.--Je vais voir le magasin des porcelaines de la
fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on
y conserve plusieurs antiquités, et particulièrement une Vénus _alle
belle chiappe_, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vénus de
Médicis de la galerie de Florence.
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_12 février_.--Toujours même vent et même impatience. Écrit à Mme
Vionnet (sa soeur) une lettre que Lefévre a dû porter à Rome pour le
prochain courrier; j'y annonce mon départ pour la Sicile.
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_13 février_.--Enfin le vent change, je m'embarque à huit heures et
demie; avant que les autres passagers soient arrivés, que le capitaine
soit allé prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous
n'avons levé l'ancre et nous ne sommes partis qu'à onze heures du matin.
Nous sommes sortis très promptement du golfe, et à neuf heures du soir
nous avions fait la moitié du chemin, tant le vent était fort et
favorable; mais tout à coup il nous a manqué complètement, alors nous
avons cheminé très lentement.
Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes
trouvés en vue de Palerme que le quinze, à la pointe du jour; avec le
vent contraire nous avons été forcés de louvoyer.
Sur les neuf heures, l'air a fraîchi et nous a facilité l'entrée du
golfe, et enfin du port, où nous avons jeté l'ancre à midi, après le
voyage le plus agréable.
J'ai supporté passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du
premier jour; le second jour et surtout la matinée du troisième, je me
suis très bien porté.
Notre capitaine Raty, gênois de nation, est un fort aimable homme, M.
Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garçon; nous avons eu
pendant toute la traversée un temps doux et serein.
(Pour faire la traversée de Naples à Palerme ils avaient mis plus de
cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux à vapeur
mettent quinze à seize heures par tous les temps.)