de tous côtés en signe d'approbation. Hydaspe s'approche de l'autel,
et avant de commencer le sacrifice: Soleil s'écrie-t-il, et toi Lune,
divinités protectrices de cet empire, s'il est vrai que vous approuviez
l'hymen de Théagènes et de Chariclée, ils peuvent vous offrir des
sacrifices. En même-tems il prend sa mître et celle de Persine, symbole
du sacerdoce, met l'une sur la tête de Théagènes,et l'autre sur celle
de Chariclée.
Chariclès alors rappelle l'oracle rendu autrefois à Delphes, que
l'événement réalisoit sous ses yeux, et dont il pénètre alors le sens.
Voici ce que disoit cet oracle: _Ils arriveront dans un pays brûlé
par le soleil; des couronnes placées sur des têtes noires, seront la
récompense de leur vertu sans tache._
Les deux époux, couronnés de mitres blanches, revêtus du sacerdoce,
font un sacrifice à la lueur des flambeaux, au bruit des flûtes et
des instrumens. Ils se rendent ensuite à Méroë. Hydaspe et Théagènes
sont sur un char, traîné par des chevaux; Sisimithrès et Chariclès sur
un autre: des bœufs blancs mènent Chariclée et Persine. Le bruit des
applaudissemens et des acclamations retentit autour d'eux. Ils vont
célébrer l'hyménée dans la ville avec plus de pompe et de solennité.
Ainsi finissent les aventures de Théagènes et de Chariclée. L'auteur
est Héliodore, phénicien, d'Emèse, de la race du Soleil, fils de
Théodose.
Fin du Dixième et Dernier Livre.
NOTES
Quoi! des notes hérissées de grec et de latin à la suite d'un roman!
L'auteur est sans doute quelque savant en _us_, qui se croit encore
au quinzième siècle, où l'explication de quelques phrases latines et
grecques, étoit regardée comme un prodige de science, et un brevet
d'immortalité.--Je ne suis pas un savant en _us._ Je me croirois trop
heureux de les valoir, ces savans, qui ont rendu tant de services aux
lettres, et que notre reconnoissance aujourd'hui persiffle et tourne
en ridicule si injustement. Le règne des philosophes du dix-huitième
siècle entièrement anéanti, les épouvantables scènes qui ont signalé
cette destruction, ne me permettent pas de douter que je ne suis
au commencement du dix-neuvième.--Quelle est votre folie d'insérer
dans votre traduction des notes qui peuvent devenir des notes de
réprobation, et empêcher d'acheter votre ouvrage?--Dites-moi, ces
notes vous empêcheront-elles de l'acheter?--Non; je supposerai qu'elles
n'y sont pas; je me garderai bien d'y jeter les yeux.--Vous pensez donc
que bien peu de personnes auront le bon esprit d'en faire autant que
vous?--Enfin, pourquoi surcharger votre ouvrage de choses qu'on ne lira
pas?--Je pense bien, comme vous, que la plus grande partie des lecteurs
ne les regarderont pas, et c'est pour cela que je les ai rejetées à la
fin du dernier volume. Mais, sur trente, n'y en eût-il qu'un qui les
lût, c'est pour celui-là que je les ai mises; comme il m'est arrivé de
contredire en plusieurs endroits la traduction latine et la traduction
française qui est en vogue aujourd'hui, j'ai voulu mettre les pièces
sous les yeux de quiconque voudra se constituer juge, et le mettre en
état de prononcer avec connoissance de cause.
* * * * *
Note 1: _A ces affreux monumens de la rage, etc._ ἦν δὲ οῦ καθαροῦ
πολεμοῦ τὰ φαινὸμενα σὺμβολα. Voici la traduction latine, qui ne me
paroît pas rendre le sens du texte. _Cœterùm non fuerant justi prælii
notæ et indicia. Fuerant_ n'est point le tems qui convient ici, mais
_erant. τὰ φαινὸμενα_, traduit par _notæ_ ou par _indicia_, n'est
point entendu. _καθαροῦ_ ne peut pas vouloir dire _justi_. Je le crois
employé ici dans le même sens que _purus_ dans le vers 771 du douzième
livre de l'Enéïde.
_.... Puro ut possent concurrere campo._
_Afin qu'ils pussent combattre dans un champ, où rien ne
les embarrassât._
Dans le cinquième livre on lit cette phrase: ταχα δὲ ποῦ καὶ τἧς
ἀνθρὼπου φυσέως ἀμιγὲς καὶ κἀθαρον τὸ χαῖρον οὐκ ἐπιδεχομὲνης. _La
nature de l'homme ne pouvant peut-être pas goûter un plaisir pur et
sans mélange._ Le traducteur latin rend bien ici _κὰθαρον_ par _meram_;
et je suis étonné qu'il ne l'ait pas entendu dans la première phrase;
en voici le mot-à-mot: _les choses que l'on voyait, n'étoient pas les
signes d'une guerre seule_, parce que les débris d'un festin y étoient
mêlés.
Note 2: _Tu vois ceci... S'il ne m'a pas servi, etc._ εἱς δεῦρο
ἤργησεν ὑπὸ ῆτς σῆς ἀναπνὼης ἐπεχὸμενον. _Il a été jusqu'ici oisif,
retenu par ton souffle._ Cette expression m'a paru hasardée. Je n'ai
pas cherché à rendre l'image qu'elle présente, parce qu'elle ne m'a
point paru naturelle. Je ne conçois pas comment le souffle peut arrêter
un poignard. On trouve dans Héliodore quelques autres passages qui
paroissent recherchés. Tel m'a semblé encore le passage suivant.
Note 3: _Prends pitié de ces cheveux blancs._ φεῖσαι πολιῶν αἵ τὲ σὲ
ἀνὲθρεψαν, _Epargne ces cheveux blancs qui t'ont nourri._ Je ne sais
comment des cheveux peuvent nourrir. J'ai mis dans la phrase précédente
l'idée que renferme celle-ci, parce que cette idée est belle,
touchante, puisée dans la nature.
Note 4: _A peine est-il au rivage, etc._ οὒπω δὲ τῆς ἀποβαθρας ἀκριβῶς
κειμὲνης, _la planche pour descendre n'étant pas encore bien posée._
J'ai cru devoir me contenter d'un à-peu-près, sans, m'attacher à la
lettre, parce que je n'ai rien vu à peindre.
Note 5: _Dont il s'étoit dégoûté, etc._ ἐπειδὴ κυρτοὺμενην ἀυτῃ τὴν
παρείαν ἐν τοῖς ἀυλημασιν εἶδς, καὶ πρὸς τὸ βιαίον τῶν φυσημὰτων
ἀπρεπὲστερον ἐπὶ τὰς ῥινας ἁνισταμὲνην, τὸ τε ὄμμα πιμπραμενον καὶ
τῆς ὀικείας ἒδρας εξωθούμενον. _Lorsqu'il eut vu ses joues s'enfler
en jouant de la lyre, s'élever hideusement vers son nez à force de
souffler, et son œil enflammé, chassé de sa place ordinaire._ Je n'ai
pas cru devoir entrer dans le détail de la difformité d'Arsinoë.
L'image ne m'a point paru assez gracieuse pour chercher à en rendre
tous les traits avec une exactitude scrupuleuse.
Note 6: _Vous paroîtrez moins demander, etc._ καὶ ἐμοὶ δοκειτε,
τοῖοιδε ὁντες, οὐκ άκόλους ἁλλ' ἄορας του καὶ λεβητας ἀιτησειν. _Vous
me paroissez, étant tels, devoir demander, non des morceaux de pain,
mais des trépieds et des vases;_ ou bien comme _ἄορας_ signifie encore
_femme, mais des femmes et des trépieds._ Quelque signification que
l'on donne à _ἄορας_, je crois qu'ici il désigne les récompenses que
l'on donnoit aux vainqueurs dans les jeux.
On trouve dans l'Odyssée, livre P, vers 222:
ἀιτίζων ὰκόλους, ουκ ἄορας οὐδε λεβήτας.
_Demandant des morceaux de pain et non des trépieds ni des
vases_, ou, _non des femmes ni des vases._
On ne peut douter qu'Héliodore n'ait fait allusion au vers d'Homère.
Dans Homère il est question d'un mendiant qui ne demande que des
morceaux de pain, et ne pense guère à demander les prix des vainqueurs
aux jeux publics. Ainsi le sens du vers d'Homère n'est pas équivoque;
mais, dans Héliodore, que veut dire Cnémon? entend-il que Théagènes et
Chariclée n'auront jamais l'air de mendians? que leur bonne mine, même
sous les haillons de la misère et de l'indigence, les trahira, et qu'on
verra bien que ce ne sont pas des morceaux de pain qu'ils demandent?
Dans celte supposition, il faudroit, je crois, prendre _ἄορας κὰ
λεσητας_ pour une expression proverbiale, dont le sens seroit, qu'_ils
portent leurs vues plus haut._ Il seroit possible encore que ces
mots renfermassent une espèce de calembourg, une contre vérité, et
que Cnémon voulût dire: _on verra bien que des amans aussi beaux et
aussi passionnés ne cherchent pas des femmes_, et alors on donneroit à
_ἄορας_ la signification de _femmes_; mais ce sens ne me paroît point
naturel: le traducteur anonyme, dont l'ouvrage a été réimprimé en l'an
4, et que j'ai sous les yeux, s'est tiré de toute espèce d'embarras, en
ne traduisant point cet endroit, ainsi que plusieurs autres, comme je
le ferai voir dans la suite de ces notes.
Note 7: _La nuit approchoit._ καὶ ουν μὲν ὠρα περὶ βούλυτον ἡδὴ. Le
latin dit: _et jam exequendi consilii tempus erat. Il étoit tems
d'exécuter son dessein._ Je ne sais comment le traducteur a expliqué le
texte pour y trouver ce sens; mais il m'en présente un bien différent:
voici mot-à-mot ce qu'il veut dire, selon moi: _il étoit l'heure
où l'on détache les bœufs de la charrue._ Cette façon de parler se
rencontre fréquemment dans Homère et dans les autres écrivains grecs.
Note 8: _Si vous me voyez revêtu, etc._ La phrase grecque est plus
énergique, en ce que l'anthitèse est mieux marquée. δυστυχήματα το
λαμ' προν μετοῦτο σχῆμα μετημφίασε. _Mes malheurs m'ont revêtu de
cette robe brillante._ Il faut cependant convenir que cette pensée,
et sur-tout la manière dont elle est exprimée, a quelque chose de
recherché, et qui sent un peu le bel-esprit.
Note 9: _Les Troyens n'en souffrirent, etc._ Ιλίοθεν μὲ φέρεις, καὶ
σμῆνος κακῶν, καὶ τὸν ἐκ τοῦτων βόμβόν ἀϖείρον επισέαυτον κινεῖε. _Vous
me rapportez de Troie._ On peut expliquer ce passage autrement; mais
le sens sera toujours le même, _Les Grecs ne souffrirent pas plus en
revenant de Troie._ Les Grecs disoient _ἱλίας κακῶν_, pour dire _des
maux sans nombre._ Le traducteur anonyme n'en dit pas un mot. _Vous
excitez contre vous un bourdonnement sans fin._ Je crois qu'il faudroit
mieux dire: _ils retentiront long-tems à vos oreilles._ J'aime
d'autant mieux cette traduction, que le texte, par _βόμβόν_, me semble
faire allusion au bourdonnement des abeilles, dont il a donne l'idée
par le mot _σμῆνος_ qui précède, et qui veut dire proprement _un essaim
d'abeilles._
Note 10: _Ceci est un épisode, etc._ ἐϖεισόδιον δὴτουτο οὐδὲν, φάσι,
πρὸς τὸν Διονύσον ἐϖεισκυκλήσας. _Vous avez introduit cet épisode, qui,
comme on dit, n'a aucun, rapport à Bacchus._
Note 11: _Il partoit de ses yeux, etc._ La phrase grecque me paroît
belle et remarquable; elle rappelle les chaînes d'or que les anciens
donnoient à Mercure. ἀφυκτὸν τίνα καὶ ἀπρόσμαχον ἐταρίας σαγήνην ἐκ τῶν
ὀφθαίλμων ἐπεσύρετο. _Elle traînoit un filet de coquetterie, partant
de ses yeux, auquel il étoit impossible de résister et d'échapper._
J'aurois désiré pouvoir rendre cette métaphore; ne le pouvant pas, j'ai
été obligé d'en substituer une autre.
Note 12: _J'opposai long-tems, etc._ ἐπὶ πολυ τε τοις σώματος ὀφθάλμοις
τοὺς τῆς ψύχης ἀντιστήσας. _Ayant opposé long-tems les yeux de l'ame
aux yeux du corps._ Antithèse qui m'a paru froide, puérile, de mauvais
goût, que je n'ai cherché ni à rendre, ni à suppléer.
Note 13: _Les eaux tombées du Ciel, etc._ θίγειν προσηνέστατος. Un des
traducteurs d'Homère prétend que ces mots veulent dire que _les eaux
du Nil sont flexibles au toucher_; mais cette pensée me paroît niaise.
Des eaux sont toujours flexibles, à moins qu'elles ne soient gelées.
Je crois que _προσηνέστατος θίγειν_ veut dire, _douces au toucher_.
Les eaux du Nil, à sa source, ne sont pas _douces au toucher_, parce
qu'elles sont brûlantes; mais en Egypte, elles ne sont que tièdes. Je
n'ai vu d'abord dans ces mots qu'une répétition de _ϖιεῖν γλυκυτατος_
et je ne les ai point rendus; mais je crois que j'ai eu tort, et qu'ils
veulent dire qu'_on peut s'y baigner._
Note 14: _Elle tourne contre moi, etc._ τοῖς ἓμοῖς, τὸ τοῦ λόγου, καὶ
ἐμου κεχρήται ϖτέροις. _Elle se sert contre moi, comme on dit, des
aîles que je lui ai données._ Il faut faire attention que _ἐμοῖς
ϖτέροις_ ne veut pas dire _mes aîles_, comme le dit le latin, mais _les
aîles qu'elle a reçues de_ moi.
Note 15: Les théories, chez les Grecs, étoient des députations plus ou
moins nombreuses, plus ou moins magnifiques, que les villes de la Grèce
envoyoient, à certaines époques, à Delphes, à Délos, à Olympie, etc.
Le but de ces théories était ordinairement d'offrir un sacrifice, de
remplir quelque devoir de religion. On trouve dans le soixante-seizième
chapitre des voyages du jeune Anacharsis, une description magnifique
des différentes théories qui se rendoient à Délos, pour célébrer des
fêtes en l'honneur d'Apollon.
Note 16: _Sur son visage étoit peint, etc._ ἡ ῥίς ἐνεϖαγγελία θὺμου.
_Son nez annonçoit son courage._ On trouve dans le dix-huitième vers
de la première idylle de Théocrite, quelque chose de semblable.
........... ἔντιγε πικρος καὶ οἱ ἄει δριμεῖα χολὰ ποτὶ ρίνι καθήται.
_Il est acariâtre, et toujours une humeur aigre est assise sur son nez._
Les anciens, comme on le voit par ces deux exemples, croyoient que les
affections de l'ame se peignoient sur le nez.
Note 17: _Déjà les courtisannes, etc._ ἠδὴ δὲ ὄσαι δημὼδεις γυναῖκες
μὴλοις τε καὶ ἄνθεσίν ἔβαλλον, εὐμενείαν απ' ἀυτου τίνα, ὡς ἑδοκοῦν,
ἐφελκὸμεναι. _Déjà les femmes publiques lui jetoient des fruits et
des fleurs, s'attirant, comme elles le croyoient, sa bienveillance._
C'étoit, chez les anciens, un genre d'agacerie, dont il est parlé dans
Aristénète, Lucien, et particulièrement dans le vers 85 de la cinquième
idylle de Théocrite.
βὰλλει καὶ μὰλοισι τὸν αἵπολον ὰ κλεαρίστα.
_Cléariste jette des fruits au chevrier._
Il n'est personne qui ne se rappelle ces deux vers de l'églogue
troisième de Virgile:
_Malo me galathea petit, lasciva puella,_
_Et fugit ad salices, et se cupi antevideri._
La folâtre Galathée me jette un fruit, s'enfuit vers
les saules, et veut être vue avant d'être cachée.
Note 18: _Mais votre fille étoit un astre, etc._ τὴνδε κορὼ νι δα τῆς
πομπῆς καὶ ὄφθαλμον ἀληθῶς τὴν σὴν θυγὰτερα γνωρίζοντες. _Reconnoissant
votre fille comme le complément et véritablement l'œil de la fête._
J'ai substitué, comme on voit, une autre métaphore à celle d'Héliodore.
On trouve dans le dernier livre, vers la fin, cette phrase. νῦν τὴν
κορὼνιδα τῶν ἀγὰθων καὶ ὥσπερ λαμπὰδιον δρὰματος τὸν νὺμφιον τῆς κορῆς
τοῦτονι τὸν ξὲνον νεανίαν ὰναφῃνὰντες. _Ayant montré aujourd'hui,
pour complément de biens, et comme flambeau de cette pièce, ce jeune
étranger, époux de votre fille._ On voit que, dans ces deux phrases,
_κορὼνις_ a le même sens, et qu'il veut dire _complément_.
_Κορὠνις_ en grec, et _coronis_ en latin, signifie _une marque en forme
de_ V _ou de_ 7, que l'on ajoutoit à la fin d'un ouvrage qui étoit
terminé. C'est pour cela que Martial a dit, liv. 5, épigramme première:
_Si nimius videor serâque coronide longus_
_Esse liber._
Note 19: _Cet homme ne nous permet pas, etc._ οὖτος τἠν ἀπὸ ξὺλου κλὴσιν
ἥκειφὲρων. _Cet homme vient apportant une invitation avec le bâton._ Je
me suis contenté de prendre l'idée de l'auteur, et j'ai négligé le sens
littéral.
Note 20: _Je ne vous parlerai point des danses, etc._ τὴν ὲνὸπλιον τῶν
ὲφηβῶν καὶ πυῤῥιχιον ὀρχὴσιν. _De la danse armée et pyrrhique des jeunes
gens._ Dans la première, le danseur étoit couvert d'une armure; la
seconde étoit ainsi appelée, parce que Pyrrhus en étoit l'inventeur.
Note 21: _Il se lève à l'instant._ ὥσπερ οἱ θησαυρῳ προστυχοντες, _comme
ceux qui trouvent un trésor._
Note 22: _Ses yeux noyés de larmes, etc._ καὶ τὸ φλὲγον βλὲμματος,
κὰθαπερ ὕδασιν ἐῳκει τοῖς δὰκρυσιν ἀποσβενυμὲνῳ. _Le feu de ses regards
sembloit éteint par ses larmes, comme avec de l'eau._ J'ai cru devoir
ne saisir que l'idée du texte, la présenter clairement, noblement; et,
pour y arriver, j'ai laissé _κὰθαπερ ὕδασιν_.
NOTES DU SECOND VOLUME
Note 23: _Que les Oplites paroissent._ ὀπλίται étoient des
hommes revêtus d'une armure pesante, qui consistait ordinairement en
un casque, une cuirasse, un bouclier, une pique et une épée. Comme je
ne pouvois traduire le mot grec que par une longue périphrase, j'ai
hasardé le mot _Oplite_. On le trouve bien dans les voyages du jeune
Anacharsis; mais il emporte avec lui l'idée de _soldat,_ comme cher
nous le mot _fusilier_ ne désigne pas _tout homme armé d'un fusil_,
mais _un soldat armé d'un fusil._ Ici le mot Oplite ne désigne qu'_un
homme revêtu d'une armure pesante._
Note 24: _Elle tressaille, elle bondit etc. ἀλλ' ἐσφὰδαζεν ἡ βὰσις, καὶ
ὁι ϖὸδες ἐσκιρτῶν, ὥσπερ, οιμαι, τῆς ψύχης τῳ θεαγὲνες συνεξαιροὐμὲνης
καὶ τὸνδρὸμον σὺμπροθυμουμὲνης. Son siège étoit secoué; ses pieds
trépignoient, comme si son ame aidoit Théagènes, et accéléroit la
rapidité de sa course._ On trouvera que je me suis écarté du texte;
mais j'ai cru devoir peindre, avant tout, l'état de Chariclée, les
divers mouvemens qui l'agitent, en voyant courir son amant, persuadé
que c'est-là ce qui fait le mérite d'une traduction, bien plus que de
rendre tous les mots du texte. L'anonyme ne dit rien de toute cette
phrase. En général, il a changé tout cet endroit; il fait agir ses
acteurs comme nos preux chevaliers dans les tournois. On est tout
étonné de voir l'antagoniste de Théagènes se prosterner aux pieds de
Chariclée; lui demander la permission de disputer le prix. On est
étonné d'entendre Chariclée parler le langage des Blanche-fleur et des
maîtresses de nos chevaliers de la table ronde.
Note 25: _On ne se rassasie point, etc. οὔτε τὸ καθ' ἡδὸνην ἀνυὸμενον,
οὐτ' εἱς ἀκὸην ἐρχὸμενον φὲρει πλησμὸνην. Ni ce qui se fait, ni ce
qui entre dans l'ouie pour le plaisir, ne porte satiété._ Voilà, je
crois, le texte mot-à-mot. L'auteur me semble parler de deux sortes de
plaisirs, le plaisir physique et le plaisir moral; et je ne trouve
pas ce sens dans cette traduction latine: _Neque cum fruitur quispiam,
neque cum auditu percipit._
Note 26: _Le silence nourrit des maux, etc. τρὸφη γὰρ νὅσων σιωπὴ._ Le
silence n'est pas la nourriture des maux; il est cause que les maux
se nourrissent. On trouve dans le Philoctète de Sophocle, vers 975,
_τρὸφην_ employé de même.
_ἔισειμι πρὸς σε ψίλος, ουκἔχων τρόφην._
_Je viens vers vous désarmé, n'ayant plus de nourriture,
c'est-à-dire, n'ayant plus mon arc qui me nourrissoit._
Note 27: _Quelque tems après je le rencontre_, περι πληθοὐσαν ἄγοραν.
_Dans le tems que la place publique est pleine._
Note 28: _Ma fille est frénétique._ δαιμονᾀν εοικεν. _Semble tourmentée
par quelque génie mal-faisant._
Note 29: _Nous nous sommes précipités, etc._ λὸγου θὰττον ἁπελλαγὴμεν.
_Nous sommes sortis plus vîte que la parole._ C'est ainsi qu'on lit
dans le premier livre de l'Enéïde, vers 146:
_Sic ait, et dicto citiùs tumida æquora placat._
_Il dit, et, plus vîte que la parole, il appaise la mer
soulevée._
Note 30: _Je ne sais comment, etc._ ἀφελὸμενος ἔιχεν ἐν κὺστιδι, τοῦ
μὴ τὸν χρὸνον λυμὴνᾳσθαι αὐτῃ. _Me l'ayant prise, il l'a gardée dans
une boîte, pour que le tems ne la gâtât point._ ἕνεκα est sous-entendu
devant τοῦ.
Note 31: _Un espace immense, etc. τοῦ μεσεὺοντος ἀπειροῦ διαστὴματος
συνεκδραμεῖν τῃ πτὴσει τὴν θὲαν ένεδρεὺσαντος. Un espace immense, qui
étoit au milieu, empêchant ma vue de courir avec son vol._ Voilà encore
une de ces phrases où l'on voit l'exactitude sacrifiée à l'harmonie.
Comme ma traduction m'a paru dire tout ce que dit le texte, et le dire
clairement et assez noblement, j'ai cru devoir m'en contenter, sans
examiner si tous les mots étoient rendus ou non; et c'est en général
d'après ce système-là, que ma traduction est faite.
Note 32: _Je les quitte au milieu, etc. πρὸς ἀυλοῖς ὲτὶ καὶ ὀρχὴσεσιν
ὄντας. Je les quitte encore tout occupés de flûtes et de danses.
Note 33: Théagènes, guidé par l'Amour, etc. ἐστρατηγεῖ δε θεαγὲνης τὸν
ειρὼτικον τοὺτον πὸλεμον. Théagènes conduisoit cette guerre d'amour._
Il y a dans le texte quelque chose de joli, qui n'est pas dans la
traduction. La pensée n'est pas la même précisément, ni présentée
de même. Peut-être auroit-il mieux valu traduire ainsi: _Théagènes
conduisoit ce bataillon formé par l'Amour._
Note 34: _Il s'échappe de mes yeux, etc. καὶ νῳ πλὲον ἡ ὀφθὰλμῳ
τοῖς νεοῖς' ἑπιδακρὺσας. Ayant pleuré sur ces jeunes gens, plus par
l'esprit que par les yeux._ Mauvais jeu de mots, antithèse froide, que
je n'ai pas cherché à rendre. On est fâché de trouver dans l'ouvrage
d'Héliodore des puérilités semblables.
Note 35: _Elle étoit, pour ainsi dire, etc. χαρικλεία μὸνη μοι
παραψὺχη, καὶ, ὠς ἔιπεῖν, ἄγκυρα. Chariclée étoit ma seule
consolation, et, pour ainsi dire, mon ancre._ J'ai substitué une autre
métaphore plus usitée en français.
Note 36: _Tels étoient les mouvemens, etc. ἡ μεν δὴ πὸλις ἡ Δὲλφων ὲν
τουτοῖς ἦν, καὶ ἔδρασὲν ο τι δὴ καὶ ἔδρασὲν. La ville de Delphes étoit
dans ces mouvemens, et elle fit ce qu'elle fit._ On ne sera peut-être
pas fâché de voir comment l'anonyme a rendu cette phrase. Je n'ai parlé
jusqu'ici que de choses qu'il n'avoit pas mises; je vais montrer ici
un échantillon de sa manière de traduire; ce que je ne ferois pas, si,
dans sa préface, il ne disoit pas qu'il croit _sa traduction assez
fidelle pour être appelée littérale._
_Le bruit de notre évasion s'étoit répandu dans la ville; et la
renommée, toujours habile à publier les évènemens, avoit annoncé la
nouvelle de notre fuite en autant de manières qu'elle a de bouches
différentes._
Note 37: _Car le jour approchoit. καὶ γὰρ ἀλεκτρὺονες ἡδη τὸ δεὺτερον
ἠδον. Car les coqs chantoient pour la seconde fois._
Note 38: _Bon, c'est ce qu'il faut._ χαρίεν ἔφη, τὸ σὺμμετρον. _La
proportion est plaisante, dit-il._
Note 39: _Sont pères de famille._ ὀικοῦ ἀρχοῦσι. _Sont chefs de maison._
J'ai traduit comme le latin; je crois cependant que le sens ne pourrait
être rendu exactement que par l'expression un peu triviale, _sont
établis._
Note 40: _Un nouvel orage, etc._ κῦμα, φασιν, ἐπι κῦμα προσεβαλλεν ὁ
δαιμων. _La fortune, comme on dit, roula flot sur flot._
Note 41: _Tu as poussé l'indifférence, etc._ ὼς μηδὲ τοῦτο δὴ κοῖνον
προσειπεῖν. _Au point de ne pas me dire ce que l'on dit à tout le monde._
Note 42: _Il coupe aussitôt le câble, etc._ ἄλλον χειμῶνα τοῦτον
ἐφὲλκεσθαι σφᾶς διατεινομενος. _Assurant que c'étoit une seconde tempête
qu'ils traînoient._ L'anonyme est ici d'une grande exactitude. _Notre
vaisseau_, dit-il, _déchargé de cette seconde tempête qu'il traînoit
après soi._ Je doute qu'on dise d'un vaisseau, qu'_il est déchargé
d'une tempête_, comme on dit qu'_il est déchargé de sa cargaison_;
qu'_il traîne une tempête_, comme on dit qu'_il traîne une barque._ Il
me semble qu'il étoit permis ici de ne pas être si exact.
Note 43: _Désespérée de ne pouvoir, etc._ ὡς γὰρ ἁποροῦσαπρὸς τὴν
ἔνεργον συμμὰχιαν ἡ χαρικλεια, λὸγον ἐπικοὺρον τῳ θεαγὲνες διετοξεὺσεν,
ὰνδριζοὺ φιλτατε, έμβοὴσασα. _Car Chariclée, ne sachant comment
faire pour secourir efficacement, décocha à Théagènes une parole
secourable, ayant crié:_ SOIS HOMME, MON AMI. Héliodore me semble
ici trop recherché, et je crois qu'il a eu tort. La situation est
assez intéressante par elle-même, sans que le bel-esprit y mêle ses
faux-brillans. L'anonyme ne dit pas un mot de cette phrase.
Note 44: _La plus grande peine, etc._ ἀλλὰ μοὶ ζημία καὶ μὸχθος ὁ ἀν
μη ἐπιτὰττῃ μέγα ῃ μικρον Ισίας ἑκεινη. Voici comme j'explique cette
phrase mot-à-mot: _Ce que cette Isias ne me commande point, soit que
ce soit quelque chose de petit, soit que ce soit quelque chose de
grand, est pour moi une peine et une affliction._ Je ne sais comment
le traducteur latin a expliqué le texte pour y trouver le sens qu'il a
mis. _Quanquam indè nihil præter muletam et molestiam laboris reportem._
Note 45: _Mes affaires exigent, etc._ καὶ με, κάθαπερ κῃρυγμα ἡ χρεία
πρὸς τὴν εις ἐλλήνας ἐκδημιαν καλεῖ. _Le besoin, comme la voix d'un
héraut, m'appelle à un voyage dans la Grèce._ Comme _κηρύγμα_ m'a
semblé ici inutile, pour ne rien dire de plus, je n'en ai tenu aucun
compte.
Note 46: _Que mes chants, etc._ ἀσώμεν ἀυτῳ θρἠνους, καὶγοους
ὑπορχηςώμεθα. _Chantons-lui des gémissemens, dansons-lui des
lamentations._ La phrase grecque m'a paru expressive et énergique. J'ai
tâché de mettre dans ma traduction la même force et la même énergie.
Note 47: Comment, dira-t-on peut-être, ces choses sont-elles
impénétrables, puisqu'elle les pénètre! Critique ridicule et injuste.
On ne s'est jamais avisé de blâmer ces vers du Pindare Français:
Qui pourra, grand Dieu, pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable,
Où tes saints inclinés, etc.?
On pourroit cependant dire: comment ce sanctuaire est-il impénétrable,
si les saints y ont pénétré? D'ailleurs, il y a dans le texte, _ἁκινήτα
κινοῦσαν; remuant des choses immobiles._ Je n'ai pas cru pouvoir
rendre cette antithèse mieux qu'en me servant des expressions du grand
Rousseau.