Au mot d'épouse, Méroëbe rougit de plaisir et de pudeur. Sa peau noire

se teint d'un léger incarnat, comme on voit ne foible étincelle briller

au milieu d'un tourbillon de fumée. Mon père, dit-il, après quelques

momens de silence, les autres ambassadeurs, pour vous féliciter d'une

victoire si éclatante, vous apportent ce qu'ils ont de plus précieux.

Vous êtes intrépide dans les combats; vous avez remporté le prix de la

valeur: je veux vous faire un présent analogue à vos qualités. Je vous

amène un homme si terrible dans les combats, si accoutumé à répandre

le sang de ses ennemis, qu'il n'a point encore trouvé d'antagoniste

digne de lui. A la lutte, au pugilat, personne ne lui peut résister. En

même-tems il fait un signe et appelle ce redoutable athlète. Celui-ci

s'avance au milieu de l'assemblée, et se prosterne devant Hydaspe. Sa

taille est si gigantesque, que, prosterné aux pieds du roi, il paroît

presque aussi grand que ceux qui sont assis sur des sièges élevés.

Bientôt il met bas sa robe, reste debout, nud, et défie au combat

quiconque veut se mesurer contre lui, soit avec des armes, soit sans

armes. Comme personne ne se présente, malgré les invitations réitérées

que fait le héraut par l'ordre du roi: je vais, lui dit le prince,

vous faire un présent digne de votre valeur; et il lui fait donner un

éléphant très-grand et déjà âgé. L'athlète satisfait, emmène l'animal.

Le peuple applaudit par de grands cris à l'action du roi, et se venge

de la supériorité de l'athlète par des sarcasmes, qu'il lance sur sa

vanité et son orgueil.

On voit paroître ensuite les députés des Serres. Ils présentent deux

robes, l'une teinte en écarlate, l'autre d'une blancheur éblouissante:

toutes deux sont issues des fils de ces vers admirables qu'on trouve

dans leur pays. Hydaspe accepte leurs présens, et accorde à leurs

prières la liberté de quelques-uns de leurs compatriotes, détenus dans

les fers et condamnés à mort.

Viennent après les députés de l'Arabie heureuse. Ils apportent une

grande quantité de feuilles odoriférantes, de cinnamome, de toutes les

plantes dont abonde leur pays. Tout en est parfumé.

Les députés des Troglodytes sont admis après eux. Ils offrent une

fourmillère d'or, une paire de gryffons, dont les rênes sont de même

métal.

Les Blemmyes se présentent ensuite. Ils ont une couronne de flèches,

dont la pointe est d'os de dragon: Prince, disent-ils, nos présens

ne sont pas aussi riches que ceux des autres députés; mais ils ne

vous ont pas été inutiles sur les bords du Nil contre les Perses, et

vous-même vous pouvez l'attester. Ils sont plus précieux à mes yeux,

répond Hydaspe, que les dons les plus riches: c'est à eux que je suis

redevable des autres. Il leur permet en même-tems de demander ce qu'ils

désirent: ils demandent une diminution d'impôts; le roi les leur remet

tous pour dix ans.

Presque tous les ambassadeurs avoient été entendus, et avoient reçu

du monarque Ethiopien des présens égaux à ceux qu'ils lui avoient

apportés; la plûpart même en avoient reçu de plus magnifiques. Les

derniers qui parurent, étoient les députés des Axiomites: ces peuples

ne sont point tributaires, mais amis et alliés d'Hydaspe; ils viennent

le féliciter de ses triomphes, et lui offrent, entre autres présens, un

animal d'une espèce et d'une forme extraordinaires et surprenantes.

Il est de la grandeur d'un chameau; sa peau est mouchetée et nuancée

de taches de différentes couleurs: la partie postérieure jusqu'au

ventre, rampe contre terre, et ressemble à celle d'un lion; mais les

épaules, les pieds de devant, la poitrine n'ont aucune proportion avec

ses autres membres: sur la partie antérieure s'élève un cou mince, et

qui se prolonge comme celui d'un cigne; sa tête, semblable à celle

d'un chameau pour la forme, est presque deux fois grosse comme celle

d'un oiseau de Lybie: ses yeux terribles semblent teints de sang.

Il ne marche point comme les autres animaux terrestres; il ne saute

point comme les poissons; il n'avance point les pieds alternativement

les uns après les autres: les deux jambes du côté droit avancent en

même-tems; celles du côté gauche ensuite: tout son corps se balance

lorsqu'il marche. Il est très-agile, et si bien apprivoisé qu'il se

laisse conduire avec une petite corde passée autour du col: docile

aux volontés de son maître, il entend ses moindres signes et y

obéit à l'instant. A la vue de cet animal, la multitude est frappée

d'étonnement. Il emprunte son nom de sa forme, et le peuple l'appelle

caméléopardalis, (une giraffe.)

Cependant il s'élève un tumulte affreux au milieu de l'assemblée.

Auprès de l'autel de la Lune, étoient deux taureaux; auprès de celui du

Soleil, quatre chevaux blancs destinés à être immolés. La présence de

cet animal extraordinaire et inconnu, les trouble et les effraye. Un

des taureaux, le seul, sans doute, qui eût apperçu l'animal, et deux

chevaux brisent leurs liens, et se mettent à courir avec une vîtesse

incroyable; mais ils ne peuvent sortir de l'enceinte: les soldats,

disposés en cercle, couverts de leurs boucliers, forment une barrière

impénétrable. Ils courent donc au hasard dans l'enceinte, tournent dans

toute son étendue, et renversent tout ce qu'ils rencontrent. Alors des

cris confus s'élèvent dans l'assemblée; les uns, voyant ces animaux

approcher d'eux, sont effrayés; les autres éclatent de rire de voir

les hommes à leur approche tomber, se renverser, se fouler les uns les

autres. Chariclée et Persine, inquiètes, soulèvent la toile de la tente

où elles sont, pour voir ce qui se passe.

Théagènes alors, ou emporté par son courage naturel, ou poussé par

quelque divinité, voyant ses gardiens dispersés de côté et d'autre,

se lève tout-à-coup. Il étoit au pied de l'autel, un genou en terre,

attendant le coup fatal. Il saisit une branche sur l'autel, prend

un des chevaux qui ne s'étoient point enfuis, s'élance sur son dos,

empoigne ses crins, s'en sert comme d'un frein pour le guider, et

l'aiguillonne avec ses talons: la branche lui tient lieu de fouet. Il

court après le taureau qui a pris la fuite. Les spectateurs croient

d'abord qu'il veut se sauver. Ils s'exhortent l'un l'autre, par de

grands cris, à lui fermer le passage; mais ils s'apperçoivent bientôt

que ce n'est point par crainte de la mort, et qu'il ne cherche point

à s'y soustraire. Il atteint le taureau, le chasse devant lui, le

frappe pour lui faire précipiter sa marche. Monté sur le cheval, il ne

s'éloigne point de l'animal, le suit dans tous ses tours et détours;

enfin, il l'accoutume à le voir et à se laisser conduire. Déjà il

marche à ses côtés; les flancs du cheval pressent les flancs du

taureau: l'haleine et la sueur des deux animaux se confondent; enfin,

tel est l'accord de leurs pas, que, de loin, on croiroit que les deux

têtes sont sur le même col. La multitude, voyant ces deux animaux

marcher ainsi de front, comble Théagènes de louanges, et l'élève

jusqu'au ciel.

Cependant Chariclée, qui ne pénètre point les desseins de Théagènes,

est dans les transes les plus cruelles: elle craint qu'il ne lui arrive

quelque malheur. Une blessure faite à Théagènes, seroit pour elle le

coup de la mort. Persine voit son trouble: Ma fille, lui dit-elle,

quelle est cette inquiétude? vous semblez partager les dangers de cet

étranger. Il est vrai que moi-même je me sens émue; sa jeunesse me

touche; je désire qu'il échappe au danger, et qu'il soit ramené au pied

des autels, pour satisfaire aux devoirs de la religion. Les plaisans

vœux que vous faites, lui répond Chariclée! désirer qu'il ne meure pas,

afin qu'il meure! O ma mère! si vous le pouvez, conservez les jours

de cet infortuné. Persine, sans pénétrer le vrai sens de ces paroles,

y voit cependant le langage de l'amour. Il est impossible, répond

Persine, de le sauver; mais quels liens t'attachent à lui? qu'as-tu de

commun avec lui? d'où vient un intérêt si vif? Ne crains rien, c'est à

ta mère que tu parles. Si ton jeune cœur est en proie à quelque passion

désavouée par la vertu, la tendresse maternelle saura cacher la faute

de sa fille, faute dans laquelle tombent toutes les personnes de notre

sexe.

Les larmes coulent des yeux de Chariclée. Ce qui redouble mes maux,

dit-elle, c'est que personne ne m'entend. Je parle de ce que je

souffre, et j'en parle à des sourds. Je me vois réduite à la nécessité

de m'accuser moi-même, sans détour et sans feinte. Ainsi parle

Chariclée. Elle alloit découvrir le fond de son ame, mais des cris

poussés par la multitude l'en empêchent.

Théagènes pousse le cheval avec rapidité, de manière que son poitrail

soit de niveau avec la tête du taureau. Alors il s'élance de dessus le

cheval sur le col du taureau, appuie son visage entre ses deux cornes,

embrasse sa tête de ses deux mains, entrelace ses doigts sur son front,

et laisse pendre le reste de son corps le long de son côté droit.

Le taureau le porte ainsi suspendu, et l'agite par des secousses

violentes. Théagènes le voit fatigué du fardeau, sent que ses muscles

perdent leur force. Au moment où il passe devant Hydaspe, il se met

devant l'animal, entrelace ses jambes dans celles du taureau, les

frappe continuellement, et l'empêche ainsi de marcher. L'animal ne peut

plus avancer; il est accablé du poids qu'il traîne; il chancèle, tombe

sur la tête, se renverse sur le dos, et reste ainsi étendu. Ses cornes

enfoncées dans terre, tiennent sa tête immobile; ses jambes s'agitent

vainement et frappent l'air; leur foiblesse atteste la victoire de

Théagènes. Celui-ci tient le taureau dans cet état de la main gauche,

lève l'autre au ciel, l'agita sans cesse, porte des regards de

satisfaction sur Hydaspe et l'assemblée, et, par son sourire, invite

tout le monde à la joie. Les mugissemens du taureau proclament sa

défaite[71]. Le peuple y répond par des cris confus, mal articulés. La

bouche béante, il exprime, par des sons uniformes et prolongés, son

admiration et sa surprise.

Des esclaves, par ordre d'Hydaspe, accourent. Les uns emmènent

Théagènes; les autres passent une corde autour des cornes du taureau,

le conduisent, baissant la tête, au pied de l'autel, où ils l'attachent

avec le cheval. Hydaspe veut parler à Théagènes, et lui faire quelques

questions. Mais le peuple, qui avoit commencé à s'intéresser à lui, dès

qu'il l'avoit vu, charmé de son courage, étonné de sa force, encore

plus jaloux de l'athlète de Méroëbe, s'écrie d'une voix unanime _il

faut le mettre aux prises avec l'homme de Méroëbe; que celui qui a

reçu l'éléphant se mesure contre celui qui a terrassé le taureau._

Vaincu par leurs cris réitérés, Hydaspe y consent. L'Ethiopien paroît

au milieu de l'assemblée, promenant autour de lui des regards fiers et

terribles, marchant à grands pas, déployant sa taille énorme, et se

frappant les bras avec grand bruit.

Lorsqu'il est près du trône, Hydaspe, regardant Théagènes: Etranger,

lui dit-il, il faut que vous vous mesuriez contre cet adversaire;

ainsi le veut l'assemblée.--Elle sera satisfaite; mais comment faut-il

combattre?--A la lutte.--Pourquoi pas le fer à la main, armé de toutes

pièces? Peut-être je pourrois, par ma victoire ou par ma défaite,

satisfaire Chariclée, qui s'obstine à garder le silence, et qui semble

m'avoir absolument abandonné.--J'ignore ce que Chariclée fait ici;

mais il faut combattre, non le fer à la main, mais à la lutte. C'est

un crime de répandre du sang avant le sacrifice. Théagènes, comprenant

qu'Hydaspe craint qu'il ne soit tué: Je vous entends, dit-il, vous me

réservez pour être immolé aux dieux; mais ces dieux sauront bien me

conserver la vie.

En même-tems il prend de la poussière, la répand sur ses bras et ses

épaules encore fumant de sueur, et se secoue ensuite. Il allonge les

deux mains, s'affermit sur ses pieds, se rappetisse, courbe le dos et

les épaules, baisse un peu la tête; enfin se rétrécit tout le corps, et

attend son ennemi de pied ferme.

L'Ethiopien, à sa vue, l'insulte par un sourire de dédain, l'outrage

par ses gestes, et ne témoigne que du mépris pour un tel adversaire.

Il se précipite tout-à-coup vers lui, lève le bras, qui, comme une

poutre énorme, tombe sur le col de Théagènes. Le coup retentit au loin.

Le barbare s'applaudit par de grands éclats de rire. Théagènes, exercé

à ces sortes de combats, et possédant parfaitement l'art de la lutte,

prend le parti de reculer d'abord devant son ennemi, dont il venoit

d'éprouver la force extraordinaire. Il a recours à l'adresse contre

un antagoniste aussi terrible, et dont la férocité égale celle des

bêtes sauvages. Quoiqu'à peine ébranlé du coup, il feint d'avoir plus

de mal qu'il n'en a en effet. Il présente l'autre côté de la tête aux

attaques. L'Ethiopien redouble: Théagènes chancèle, et fait semblant

de tomber le visage contre terre. L'Ethiopien le voit, s'anime, se

prépare à porter un troisième coup, sans aucune précaution. Déjà il a

allongé le bras et est prêt de frapper. Théagènes se baisse, évite le

coup, s'élance contre lui, écarte avec son bras droit, le bras gauche

de son adversaire: celui-ci est entraîné par le poids de son bras, qui

ne frappe que l'air. Théagènes se glisse dessous son aisselle, le prend

par derrière, embrasse avec peine son ventre épais, entrelace ses pieds

dans ses pieds, ses jambes dans ses jambes, l'oblige à s'agenouiller,

le serre au défaut des côtes, lui presse les articulations, lui saisit

la tête, le tire en arrière, et lui fait mesurer la terre.

Un cri plus fort que ceux qu'on avoit encore entendus, s'élève de

toutes parts. Le roi n'est pas maître de lui-même; il s'élance de

son trône: cruelle nécessité! s'écrie-t-il; quel homme les lois

nous ordonnent d'immoler! Il appelle Théagènes: Jeune héros, dit-il,

prêt à être immolé, vous devez, suivant l'usage, être couronné. Vous

méritez sans doute de l'être, pour une victoire aussi glorieuse; mais,

hélas! c'est en vain que vous avez vaincu. Je ne puis vous arracher

au trépas, quand je le voudrois. Je vous accorderai tout ce qui est

en mon pouvoir; demandez ce que vous désirez, avant que de descendre

au tombeau. En même-tems, il lui met sur la tête une couronne d'or

enrichie de diamans, et il la lui met en pleurant. Eh bien! lui dit

Théagènes, je vais vous le demander, c'est à vous de tenir votre

promesse: Puisque rien ne peut me soustraire à la mort, accordez-moi

de mourir de la main de celle que vous venez de reconnoître pour votre

fille. Hydaspe, étonné, se rappelle que Chariclée lui a fait une

pareille demande; mais il ne croit pas devoir y réfléchir long-tems.

Etranger, lui dit-il, je ne vous ai permis de demander, comme je n'ai

promis de vous accorder, que des choses possibles. La loi veut que vous

mourriez de la main d'une femme qui ait un mari, et non de la main

d'une vierge. Eh bien! répond Théagènes, elle en a un. Vos discours,

réplique Hydaspe, sont ceux d'un homme en délire, et qui voit le

tombeau ouvert sous ses pas. L'épreuve du foyer nous a démontré que

Chariclée est vierge, qu'elle n'a point encore goûté les plaisirs de

l'amour, à moins que vous ne vouliez parler de Méroëbe; mais je ne

sais comment vous le connoissez, et je ne lui ai encore que promis ma

fille. Ne parlez pas, dit Théagènes, d'un hymen qui ne se fera pas,

si je connois bien les sentimens de Chariclée: vous devez croire à mes

prédictions; je suis une victime. Les victimes, reprend Méroëbe, ne

prédisent que quand elles sont immolées; c'est dans leurs entrailles

palpitantes que les prêtres lisent l'avenir. Ainsi, mon père, vous

avez raison de dire que cet étranger parle comme un homme que la mort

va saisir. Ordonnez qu'on le mène aux autels. Vous ferez le sacrifice

quand tous aurez tout terminé. Théagènes est donc conduit aux autels.

Chariclée, voyant son amant vainqueur, avoit repris courage et conçu de

bonnes espérances; mais le voyant reconduire aux autels, le désespoir

s'empare d'elle. Persine la console; ce jeune homme, lui dit-elle,

sauveroit peut-être sa vie, si vous vouliez parler et vous expliquer

nettement. Pressée par les circonstances, cédant à la nécessité,

Chariclée se détermine à tout révéler à sa mère.

Cependant Hydaspe demande à son héraut s'il y a encore quelques

ambassadeurs à entendre. Prince, lui dit Harmonias, il n'y a plus

que des députés de Syène, qui viennent d'arriver avec une lettre et

des présens de la part du Satrape Oroondates. Faites-les venir, dit

Hydaspe. Les députés paroissent aussitôt, et présentent la lettre

conçue en ces termes:

_Oroondates, Satrape du grand roi, à Hydaspe, le plus

humain et le plus heureux des rois._

Après m'avoir vaincu par la force des armes et sur-tout par vos

vertus; après m'avoir rendu mon gouvernemen, j'ose encore espérer

que vous ne me refuserez pas la faveur que je vous demande. Une jeune

fille, que l'on m'amenoit de Memphis, est tombée entre les mains de

vos guerriers; ceux qui l'accompagnoient alors, et qui ont échappé

au danger, m'ont rapporté que vous l'aviez conduite en Ethiopie. Je

vous la demande comme un présent: je l'aime moi-même; mais je désire

encore plus la rendre à son père. Ce vieillard, cherchant sa fille de

contrée en contrée, a été pris par la garnison d'Eléphantine. Je l'ai

vu en passant en revue les débris de mes troupes. Il m'a demandé à être

envoyé vers vous: il est au nombre des députés; ses manières annoncent

une naissance distinguée; son extérieur imprime le respect. Prince,

je me flatte que vous le renverrez satisfait, et qu'il n'aura pas

seulement le nom de père, mais qu'il le sera réellement.

Quel est celui, dit Hydaspe, après la lecture de la lettre, qui

cherche sa fille? On lui montre un vieillard. Etranger, lui dit-il,

je suis prêt à satisfaire à toutes les demandes d'Oroondates. Je n'ai

réservé que dix jeunes captives: il en est une reconnue pour n'être

point votre fille; voyez les autres: et si elle se trouve parmi elles,

emmenez-la. Le vieillard se prosterne, baise les pieds du roi. On

amène devant lui ces jeunes captives: il ne reconnoît point sa fille

parmi elles. Prince, dit-il à Hydaspe, tout pénétré de douleur, ma

fille n'est point parmi celles-ci. Vous voyez mes dispositions, répond

Hydaspe. Si vous trouvez pas votre fille, accusez-en la fortune. Vous

pouvez vous convaincre, par vos propres yeux, qu'il n'y a point ici

d'autre captive. Le vieillard se meurtrit le visage, verse un torrent

de larmes, promène ses yeux sur l'assemblée, et se met à courir

tout-à-coup comme un furieux. Il va droit aux autels: du bord de son

manteau fait comme un lien, qu'il passe au col de Théagènes, et le

traîne, en criant de toutes ses forces: _Je te tiens, scélérat! je te

tiens, sacrilège!_ Les gardes font des efforts inutiles pour l'arrêter

et lui arracher Théagènes. Il le serre, l'embrasse étroitement, et

vient à bout de le conduire devant Hydaspe. Prince, dit-il, voilà celui

qui m'a ravi ma fille, celui qui a porté la désolation chez moi, qui

a enlevé, du milieu du temple de Delphes, celle qui faisoit toute ma

joie: je le trouve aujourd'hui au pied des autels, comme s'il étoit pur

et sans tache.

Toute l'assemblée est émue des paroles du vieillard, qui sont une

énigme pour elle: son action cause le plus grand étonnement. Hydaspe

le prie de s'expliquer plus clairement. Ce vieillard étoit Chariclès:

il cachoit la véritable naissance de Chariclée, dans la crainte que,

dans son exil, ayant manqué aux lois de la pudeur, elle ne lui fit des

ennemis de ses véritables parens. Il raconte d'abord succinctement

tout ce qui ne peut lui nuire. Prince, j'avois une fille, dont la

beauté et la vertu pourroient attester ce que je dis. Elle étoit

vierge, prêtresse de Diane à Delphes. Ce beau Thessalien est venu à

Delphes, pour offrir un sacrifice solennel, à la tête d'une théorie;

il a enlevé, pendant la nuit, ma fille du milieu du temple et du

sanctuaire d'Apollon; il a outragé le dieu de vos pères, Apollon, le

même que le Soleil, et il doit être réputé coupable de sacrilège, même

envers vous. Un faux-prêtre de Memphis lui prêta son ministère pour

commettre ce forfait. J'ai été en Thessalie; j'ai demandé vengeance à

ses concitoyens: ils l'ont abandonné à ma discrétion, comme un scélérat

et un impie. Conjecturant qu'il s'étoit enfui à Memphis, patrie de

Calasiris, j'y ai passé. J'ai trouvé Calasiris mort, digne châtiment

de sa perfidie. Thyamis, son fils, m'a appris ce qu'étoit devenue ma

fille; il m'a dit qu'elle avoit été envoyée à Syène vers Oroondates.

Je n'ai pu me rendre à Syène, ni auprès d'Oroondates: j'ai été fait

prisonnier à Eléphantine. Vous me voyez devant vous, suppliant et

cherchant ma fille. Ayez pitié d'un père malheureux; consultez votre

cœur; souvenez-vous que c'est Oroondates lui-même qui vous parle en ma

faveur. A ces mots il se tait, et ses larmes coulent en abondance.

Hydaspe, s'adressant alors à Théagènes: Que répondez-vous,

lui dit-il?--Tout ce que cet homme dit est vrai. Oui, je suis

coupable envers lui de rapt et de violence; mais je suis votre

bienfaiteur.--Rendez-lui donc un bien qui ne vous appartient pas. Votre

vie est dévouée aux dieux; vous devez être immolé comme une victime

pure et sans tache, et non comme un coupable frappé du glaive de la

justice.--Le châtiment doit retomber, non sur celui qui a commis le

crime, mais sur celui qui en profite. Or, c'est vous qui en profitez;

rendez-la donc vous-même, à moins qu'il ne la reconnoisse aussi pour

votre fille. Cette scène met tous les spectateurs hors d'eux-mêmes.

Sisimithrès, après quelques momens de réflexion, se rappelle son

entrevue avec Chariclès. Il attendoit que la divinité répandît quelques

lumières sur toute cette affaire. Il court vers Chariclès, l'embrasse:

Celle que vous regardez comme votre fille, lui dit-il, celle que je

vous remis autrefois entre les mains, vit encore: elle est reconnue des

auteurs de ses jours.

Chariclée sort de la tente: elle oublie la timidité et la pudeur si

naturelles à son sexe et à son âge. Transportée hors d'elle-même, elle

se jette aux pieds de Chariclès: O mon père! lui dit-elle, ô vous que

je ne respecte pas moins que ceux qui m'ont donné le jour, traitez-moi

comme vous voudrez; je suis criminelle, parricide; n'examinez pas si je

n'ai fait que suivre la volonté des dieux, si je n'ai fait qu'obéir à

leurs inspirations.

Persine, d'un autre côté, embrasse Hydaspe: Oui, prince, lui dit-elle,

croyez que tout est ainsi; sachez que ce jeune Grec est l'amant de

notre fille. Chariclée venoit de lui révéler, quoique avec beaucoup

de peine, le secret de son amour. Le peuple fait éclater sa joie par

des cris et des danses. Les hommes de tout âge et de toute condition

célèbrent cet évènement par leurs transports: ils n'entendent pas ce

qui se dit, mais ils en jugent par ce qui est arrivé à Chariclée.

Eclairés peut-être par quelque divinité, qui s'étoit plue à ménager

ce dénouement, ils soupçonnent la vérité. On voit au milieu de cette

assemblée les contrastes les plus frappans. On voit éclater la joie et

la douleur, les ris se mêler aux sanglots; la plus affreuse situation

se change en fête; on voit dans la joie et l'alégresse ceux qui

étoient dans la douleur et le désespoir. Les uns trouvent ce qu'ils

ne cherchoient point; les autres perdent, sans espérance, ce qu'ils

espéraient trouver. On s'attendoit à voir le sang couler sur les

autels, et on n'y offre que des victimes pures et innocentes.

O le plus sage des hommes, dit Hydaspe à Sisimithrès, que faut-il

faire? Ne pas immoler des victimes aux dieux est une impiété. Leur

immoler des personnes, dont l'arrivée ici est un de leurs bienfaits, en

est une autre aussi criante. Prince, lui répond Sisimithrès en langue

éthiopienne, pour être entendu de tout le monde, une joie excessive

obscurcit les lumières des hommes les plus sages. Depuis long-tems vous

deviez comprendre que les dieux n'agréent point de pareils sacrifices.

C'est au pied même des autels, c'est sous le couteau sacré qu'ils vous

font reconnoître Chariclée pour votre fille. Du milieu de la Grèce, ils

ont amené ici, comme par miracle, celui qui l'a élevée: ce sont eux

qui ont effrayé ces chevaux, ces taureaux qui ont suscité ce tumulte.

Ils veulent nous faire entendre qu'il ne faut leur présenter que des

sacrifices dignes d'eux. Pour mettre le comble à leurs bienfaits, ils

vous amènent dans ce jeune Grec, l'époux de votre fille, comme un

flambeau dont la lumière doit éclairer le dénouement de cette grande

pièce. Ne fermons pas les yeux sur les merveilles de la Divinité;

secondons ses desseins: abolissons pour jamais la coutume d'immoler des

hommes.

Sisimithrès prononce ces mots d'une voix claire et haute, pour être

entendu de tout le monde. Hydaspe, qui savoit la langue vulgaire,

prenant Théagènes et Chariclée: Vous tous, dit-il, qui êtes ici

présens, nous ne pouvons nous empêcher de reconnoître l'influence des

dieux dans tout ce que nous venons de voir. Leur résister est un crime:

en présence des dieux, dont tout ceci est l'ouvrage, en présence de

vous tous, qui vous montrez si dociles aux volontés du ciel, j'unis

ces deux amans par les liens de l'hymen. Puisse-t-il naître d'eux des

enfans qui les resserrent encore! Mais, occupons-nous des devoirs de la

religion, et sanctifions cette alliance par des sacrifices.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 24 / 26 段