Chariclée est pleine d'espérances: elle ne doute point qu'elle

n'échappe au péril qui la menace; mais sa joie redouble en entendant

le nom de Sisimithrès. C'étoit lui qui l'avoit enlevée, lorsqu'elle

étoit exposée, qui l'avoit remise à Chariclès, il y avoit dix ans,

lorsqu'il avoit été envoyé en ambassade vers Oroondates à Catadupes,

pour redemander les mines de diamans. Il étoit dès-lors un des

Gymnosophistes; mais à l'époque où nous sommes, il se trouvoit le chef

de cet auguste corps. Chariclée, séparée de lui à l'âge de sept ans, ne

se rappeloit point ses traits; mais son nom lui étoit connu: elle se

flatte donc de trouver en lui des lumières qui dissiperont les ténèbres

qui couvrent sa naissance, et la feront reconnoître. Elevant les mains

au Ciel, et parlant assez haut pour être entendue de tout le monde:

Soleil, dit-elle, toi le père de mes aïeux; et vous, dieux, héros, que

nous comptons parmi nos ancêtres, je vous atteste ici que je ne vais

parler que le langage de la vérité. Je vous implore; la justice est de

mon côté: Prince, la loi vous ordonne-t-elle d'immoler des Ethiopiens

ou des étrangers?--Des étrangers.--Et bien! cherchez une autre victime.

Vous allez voir que je suis Ethiopienne, née dans ce pays. Hydaspe,

étonné, l'accuse d'imposture. Quoi! reprend Chariclée, vous êtes

étonné! mais vous allez l'être encore davantage[67]. Non-seulement je

suis Ethiopienne, mais encore des liens très-étroits m'attachent à la

famille royale. Hydaspe rejette avec mépris des discours qu'il regarde

comme l'expression du délire. O mon père! continue Chariclée, cessez

d'outrager votre fille. A ces mots, le roi, non-content de la mépriser,

commence à s'irriter; il se croit moqué et insulté par ces paroles.

Sisimithrès, dit-il, vous voyez quelle est ma patience. Chercher à se

soustraire à la mort par une imposture aussi grossière, n'est-ce pas

le comble de la folie? Elle vient tout-à-coup, comme sur un théâtre,

se donner pour ma fille, moi qui n'ai jamais été assez heureux pour

avoir des enfans. Une seule fois, hélas! j'ai appris en même-tems la

naissance et la mort d'un enfant dont j'étois le père. Qu'on l'emmène

aux autels, et que le sacrifice commence.

Non, s'écrie Chariclée, personne ne m'emmènera jusqu'à ce que ces

juges aient prononcé: ceci n'est pas donner votre avis, c'est juger.

La loi peut vous ordonner d'immoler des étrangers; mais ni la loi,

ni la nature ne permettent à un père d'immoler ses enfans: les dieux

vous obligeront aujourd'hui à me reconnoître pour votre fille. Il est

deux sortes de preuves bien authentiques devant les tribunaux; l'une

est celle qui résulte des écrits, et l'autre est celle qui est appuyée

sur des témoignages: ces deux sortes de preuves se réunissent ici en

ma faveur. J'invoque ici le témoignage, non pas d'un homme du peuple,

mais le témoignage de notre juge lui-même; et le témoignage d'un juge

est une preuve bien forte. Cet écrit vous apprendra quels liens nous

unissent l'un à l'autre.

En même-tems elle tire la bandelette qui lui ceint les reins, la

développe et la porte à la reine. A cette vue, Persine reste muette,

interdite: ses regards se portent alternativement sur cette bandelette

et sur Chariclée: elle tremble, elle frémit; la sueur ruisselé sur

tout son corps: elle est au comble de la joie; mais cette joie est

altérée par les plus vives inquiétudes: elle redoute les soupçons,

l'incrédulité même d'Hydaspe; elle redoute sa colère et sa vengeance.

Hydaspe, la voyant interdite, et dans de si terribles angoisses:

Princesse, dit-il, qu'avez-vous? Pourquoi cette bandelette fait-elle

sur vous une telle impression? O vous! répond Persine, vous, mon roi,

mon maître et mon époux.... Je ne puis vous en dire davantage; prenez

et lisez: cette bandelette vous apprendra tout. Elle la lui donne

aussitôt, le regarde, baisse les yeux et se tait.

Hydaspe la prend, invite les Gymnosophistes à s'approcher, à lire avec

lui. Il s'étonne, et voit Sisimithrès partager sa surprise; il voit se

peindre sur son visage les différentes agitations de son ame; il le

voit promenant ses regards sur la bandelette et sur Chariclée. Enfin

il apprend l'exposition et la cause de l'exposition de sa fille. Je ne

puis douter, dit-il, que je n'aie donné le jour à une fille. La reine

me dit alors qu'elle étoit morte; je vois aujourd'hui qu'elle a été

exposée; mais qui la prise? qui l'a sauvée? qui la nourrie? qui l'a

transportée en Egypte? Cet homme là ne seroit-il pas aussi prisonnier?

qui m'assurera que c'est ma fille, qu'elle n'a point péri, lorsqu'elle

a été exposée? Quelqu'un ne pourroit-il pas avoir trouvé ces objets, et

ne voudroit-il pas profiter aujourd'hui d'une si heureuse rencontre?

Je crains que la fortune ne m'en impose; que quelque divinité, revêtue

des traits de cette jeune personne, comme d'un masque, ne veuille me

leurrer du plaisir d'être père, et ne m'amène ici un enfant qui n'est

pas le mien, pour l'asseoir après moi sur mon trône. Cette bandelette

donne à tout un air de vérité[68].

Sisimithrès alors prenant la parole: Je vais, dit-il au roi, lever

votre première difficulté. Celui qui a trouvé votre fille exposée, qui

l'a emportée, qui l'a nourrie secrètement, qui l'a portée en Egypte,

c'est moi, et cela, quand vous m'y avez envoyé en ambassade. Vous

savez, ajoute-t-il, que nous nous faisons un scrupule de trahir la

vérité. Je reconnois cette bandelette, sur laquelle vous voyez tracées

ces lignes en caractères royaux; vous ne pouvez avoir aucun doute sur

l'auteur; vous ne pouvez méconnoître la main qui les a tracées: c'est

celle de la reine elle-même. Avec elle, étoient encore exposés d'autres

objets que je donnai à un grec, entre les mains duquel je remis votre

fille, et dont l'ame me parut honnête et vertueuse.

Rien n'est perdu, répond Chariclée; et aussitôt elle montre le collier.

A cette vue, l'étonnement de Persine redouble; Hydaspe lui demande

quels sont ces objets; si elle a encore quelque nouvel éclaircissement

à donner. Elle répond qu'elle les reconnoît, mais que c'est dans

son palais qu'elle veut tout examiner. Hydaspe est dans une extrême

perplexité. Ces indices, reprend Chariclée, je les tiens de ma mère;

mais cet anneau vient de vous; et elle lui montre sa pantarbe. Hydaspe

reconnoît le présent qu'il avoit fait à Persine, lorsqu'il briguoit

sa main. Il est bien vrai, dit-il, que cet anneau vient de moi? mais

quoiqu'il soit entre vos mains, il ne prouve pas que vous êtes ma

fille. La couleur de votre peau, sur-tout, semble démentir une origine

Ethiopienne.

L'enfant que je recueillis alors, répond Sisimithrès, étoit blanc;

le tems où je le trouvai, s'accorde parfaitement bien avec son âge:

dix-sept ans remplissent exactement l'espace qui s'est écoulé depuis

son exposition. Je reconnois aujourd'hui en elle le même regard, les

mêmes traits, la même beauté éblouissante. Tout en elle nous montre

aujourd'hui ce qu'elle promettait alors.

Ces raisons, réplique Hydaspe, sont plausibles; mais elles ont plus

de poids dans la bouche d'un défenseur ardent, que dans celle d'un

juge. Prenez garde qu'en dissipant un nuage, vous n'en éleviez un

autre, qui obscurcira la vertu de la reine, et que vous ne pourrez

dissiper. Comment, tous deux Ethiopiens, avons-nous mis au jour un

enfant blanc? Sisimithrès le regardant d'un œil de pitié, et avec un

sourire ironique: Je ne sais, lui dit-il, ce que vous prétendez. Vous

me reprochez de prendre la défense de cette jeune fille; mais je ne

fais que remplir mon devoir: le véritable juge parmi nous, est celui

qui défend la justice. N'est-ce pas vous servir plus que cette jeune

personne, que de vous la faire reconnoître, avec le secours du ciel,

pour votre fille, que de défendre à la fleur de l'âge, après qu'elle

a échappé à tant de dangers, celle que j'ai sauvée à sa naissance?

Décidez de nous ce qu'il vous plaira; tout nous est indifférent:

l'opinion des hommes n'est point la règle de notre conduite. Attachés

invariablement à la justice et à la vertu, nous ne sommes jaloux que du

témoignage de notre conscience. Cette bandelette révèle tout le mystère

de la couleur de votre fille; Persine elle-même se justifie. Pendant

que vous remplissiez envers elle les devoirs de mari, ses yeux se sont

arrêtés sur Andromède, dont les traits, par la force de l'imagination,

se sont retracés sur l'enfant qu'elle a conçu. Voulez-vous encore

d'autres preuves? Prenez le tableau; considérez l'image d'Andromède,

et vous retrouverez une ressemblance parfaite entre l'héroïne et cette

jeune personne.

On apporte aussitôt l'image d'Andromède; on la place vis-à-vis

Chariclée: de toutes parts retentissent des acclamations. Ceux qui

comprennent ce qui se dit et se fait, en instruisent les autres; tous

sont frappés de la parfaite ressemblance. Hydaspe lui-même ne doute

plus; il reste long-tems muet, immobile de surprise et de plaisir. Ce

n'est pas tout, reprend Sisimithrès, il s'agit ici de la royauté, de la

succession au trône, et sur-tout de la vérité. Jeune fille, découvrez

votre bras: il étoit marqué au-dessus du coude d'une tache noire, qui

en relevoit encore la blancheur; cette tache atteste votre origine.

Chariclée découvre son bras gauche. On voit une tache noire comme de

l'ébène briller sur une peau aussi blanche que l'ivoire.

La reine n'est plus maîtresse d'elle-même: elle s'élance tout-à-coup

de son trône; elle se précipite dans les bras de Chariclée, la presse

contre son sein, l'arrose de ses larmes. Dans les convulsions de

sa joie, des sons plaintifs et sourds s'échappent de sa poitrine

oppressée. Souvent un plaisir excessif a des suites funestes: peu s'en

faut qu'elle ne tombe avec Chariclée. Hydaspe, à la vue de son épouse

en larmes, est attendri: aussi ému qu'elle, il la regarde cependant

d'un œil sec et immobile; il fait effort sur lui-même pour retenir ses

pleurs[69]; il se livre au-dedans de lui un combat violent entre la

tendresse paternelle et la fermeté, qui se disputent son ame. Enfin,

après une lutte longue et violente, la nature l'emporte: il prouve

qu'il est père, et qu'il en a les sentimens. Il relève Persine, tombée

entre les bras de Chariclée, qu'elle presse contre sa poitrine: on le

vit racine embrasser Chariclée; des larmes paternelles coulent de ses

yeux. Cependant il n'oublie pas le sacrifice: il s'arrête quelques

instans. Il voit le peuple partager son émotion; il le voit, ivre de

joie, compléter cette scène touchante, par les larmes qu'il répand. De

grands cris s'élèvent jusqu'au ciel. En vain les hérauts commandent le

silence: ils ne sont point entendus. Cependant, au milieu du trouble,

les intentions de cette multitude ne s'expliquent pas assez clairement.

Enfin le roi, étendant la main, fait signe au peuple agité de se

calmer, et lui adresse ce discours:

Les dieux, comme vous le voyez et l'entendez, me déclarent père,

contre mes espérances. Des preuves multipliées ne me permettent pas

de douter que cette jeune fille ne soit la mienne; mais tel est mon

amour pour vous et pour la patrie, que j'oublie les intérêts de ma

maison, les liens du sang, tous les avantages que m'offrent une

pareille reconnoissance, et que je suis prêt à l'immoler aux dieux

pour vous. Je vois les larmes couler de vos yeux; je vois vos cœurs

émus de compassion pour un âge si tendre, déplorant la mort prématurée

de ma fille, le rejeton de ma famille, que depuis long-tems j'attends

inutilement. Il faut cependant se résoudre à satisfaire à la loi de

nos pères, quand même ce seroit contre votre gré: il faut sacrifier

l'intérêt particulier au bien public. Les dieux prennent-ils donc

plaisir à me montrer et à m'enlever ma fille en même-tems? Je l'ai

pleurée à sa naissance, et quand je la retrouve, ce n'est encore que

pour la pleurer. Veulent-ils, après l'avoir arrachée du sein de sa

patrie, l'avoir transportée à l'extrémité de la terre, et l'avoir

ramenée, par une suite de miracles, comme prisonnière, veulent-ils

que son sang coule sur leurs autels? Si vous l'exigez, j'immolerai,

lorsque je la reconnois pour ma fille, celle dont j'ai épargné la

vie, lorsqu'elle étoit mon ennemie, celle que j'ai respectée tant

qu'elle n'a été que ma captive. Je ne montrerai point une foiblesse,

bien pardonnable cependant dans un père. Vous ne me verrez point

vous supplier de me pardonner, d'oublier pour aujourd'hui, en

faveur de la nature, les lois de notre pays, exciter en vous une

compassion d'autant plus juste, que vous pouvez offrir aux dieux

d'autres victimes. Plus vous êtes sensibles à mes maux, plus vous

vous intéressez à ma situation, plus je dois faire pour vous, être

insensible à mes propres douleurs, à la désolation de l'infortunée

Persine, à qui le même jour rend et enlève son premier enfant. Calmez

votre douleur, cessez de verser sur votre roi des larmes stériles: ne

nous occupons que du sacrifice. Et vous, ma fille, c'est la première et

la dernière fois que je vous appelle de ce nom. Hélas! votre beauté est

inutile; c'est en vain que vous avez retrouvé les auteurs de vos jours:

votre patrie vous est plus cruelle que les pays étrangers; vous avez

trouvé des sauveurs chez les autres peuples, et parmi vos compatriotes,

vous ne trouvez que des meurtriers. Ne me déchirez point le cœur par

vos gémissemens; déployez aujourd'hui toute la force de votre ame;

montrez que le sang des rois coule dans vos veines; suivez votre père.

Hélas! ce n'est pas pour l'hyménée qu'il va vous parer; ce n'est pas

dans la chambre nuptiale, dans les bras d'un époux qu'il vous conduit;

c'est une victime qu'il orne pour l'immoler. Sur les autels vont brûler

les torches sacrées, au lieu des flambeaux de l'hymen; cette tendre

jeunesse, cette beauté si éblouissante, vont expirer sous le couteau

sacré. O dieux! protégez-nous; pardonnez-moi les paroles funestes,

qu'un intérêt aussi cher auroit pu me faire prononcer: c'est mon sang

que je vais répandre.

En achevant ces mots, il saisit Chariclée, et feint de la conduire

aux autels. Mais la nature lui parle; sa voix retentit fortement

au fond de son cœur: il craint lui-même que la multitude n'ait pas

compris le sens de son discours, et qu'elle ne lui laisse achever

le sacrifice. L'assemblée est émue; le peuple ne peut soutenir le

spectacle de Chariclée emmenée aux autels. Tous s'écrient d'une voix

unanime: _Sauvez votre fille; épargnez votre sang: sauvez celle que

les dieux ont sauvée. Nous sommes contens; la loi de nos pères est

accomplie. Nous reconnoissons dans vous un roi reconnaissez-y un père:

les dieux nous pardonneront. Ce seroit nous rendre coupables que de

nous opposer à leurs desseins. Respectons une vie qu'ils ont conservée.

O vous! le père de votre peuple, soyez aussi le père de vos enfans!_

Telles sont les paroles, et d'autres semblables, qui, de tous côtés,

viennent frapper les oreilles du roi. On retient Chariclée: on menace

d'employer la force; on demande que l'on appaise les dieux par d'autres

sacrifices.

Hydaspe se laisse fléchir: cette violence avoit trop de charmes, pour

qu'il opposât une plus longue résistance. Il cède donc aux transports

de cette multitude, qui, par des cris et des acclamations redoublés,

s'abandonne aux éclats de la joie la plus excessive, et se rassasie du

plaisir d'applaudir. Il attend que le calme se rétablisse de lui-même.

Il s'approche alors plus près de Chariclée: Ma fille, lui dit-il,

les signes de reconnoissance que vous portez, le témoignage du sage

Sisimithrès, la faveur des dieux sur-tout, tout annonce que vous êtes

ma fille. Mais quel est ce jeune homme pris avec vous, réservé avec

vous pour être immolé, actuellement auprès des autels, où il attend

le coup fatal? Pourquoi l'appeliez-vous votre frère, quand vous fûtes

amenés tous deux à Syène? Sans doute que nous ne trouverons pas un fils

en lui. Persine n'a été mère qu'une fois.

Chariclée rougit, baisse les yeux: J'ai feint qu'il étoit mon frère,

dit-elle, mais par nécessité. Comme il est homme, il dira mieux que

moi quel il est; il craindra moins que moi de s'expliquer. Hydaspe

ne comprend point le sens de cette réponse. Pardonne-moi, ma fille,

lui répond-il, si ma demande indiscrète a blessé ta pudeur et fait

rougir ta vertu. Va dans cette tente auprès de ta mère; dédommage-la

aujourd'hui de ce qu'elle souffrit à ta naissance; qu'elle jouisse

du plaisir de te voir: console-la par le récit de tes aventures. Je

vais m'occuper du sacrifice, chercher une jeune fille qui puisse te

remplacer, pour l'immoler avec ce jeune homme.

Un gémissement s'échappe du sein de Chariclée. L'annonce de la mort de

Théagènes lui pénètre l'ame. Quoique la vivacité de son amour ne soit

guère capable des ménagemens que demandent les circonstances, cependant

la nécessité la contraint de se faire violence; et, pour arriver à son

but: O mon maître, dit-elle, vous n'avez pas besoin de chercher de

jeune fille: le peuple aujourd'hui fait grâce à mon sexe; mais s'il

demande une victime de chaque sexe, il vous faut non-seulement chercher

une jeune fille, mais encore un jeune homme, ou ne chercher ni l'un

ni l'autre, mais m'immoler moi-même. Que dis-tu, reprend Hydaspe? que

signifie ce langage? Ma destinée, réplique Chariclée, est de vivre et

de mourir avec ce jeune homme. Hydaspe, ne comprenant encore rien à

ces paroles: Ma fille, lui dit-il, je loue la bonté de ton cœur. La

pitié te parle en faveur d'un jeune Grec de ton âge, prisonnier avec

toi, dont tu t'es fait un ami dans tes longs voyages. Tu veux sauver

ses jours; mais tu ne peux le dérober au trépas. D'ailleurs, ce seroit

un sacrilège d'enfreindre tout-à-fait la loi de nos pères, et de

n'immoler aucune victime: le peuple lui-même ne le souffriroit pas;

ce n'est que par une faveur spéciale des dieux qu'il a consenti à te

laisser la vie.

Prince, répond Chariclée, (car je ne sais si je puis encore vous

appeler mon père) si la faveur des dieux a sauvé mon corps, cette

même faveur devroit bien aussi sauver mon ame; ils savent quelle est

mon ame; puisque eux-mêmes l'ont ainsi ordonné; mais si le destin

s'y oppose absolument; s'il faut que le sang de ce jeune étranger

soit répandu, accordez-moi une grâce; laissez-moi frapper la victime;

laissez-moi, le fer à la main, signaler mon courage aux yeux des

Ethiopiens.

Hydaspe s'étonne à ces paroles. Je ne puis comprendre, dit-il,

l'étrange changement qui vient de s'opérer dans ton ame. Tout à l'heure

tu voulois sauver cet étranger, à présent tu veux lui ôter la vie de

ta propre main, comme s'il étoit ton ennemi; mais je ne vois dans

cette action rien de grand, rien d'illustre ni pour ton sexe, ni pour

ton âge. Mais il y a encore un autre obstacle insurmontable. Les lois

de nos ancêtres ne permettent qu'aux prêtres d'immoler les victimes

destinées au Soleil et à la Lune; tous même n'ont pas ce droit

indistinctement. Une femme seule peut immoler les victimes destinées

au Soleil, et une femme mariée, celles qui sont destinées à la Lune.

Comme vierge, tu ne peux obtenir une demande aussi extraordinaire.

Ceci n'est pas un obstacle, dit Chariclée à la reine, en lui parlant

à l'oreille. Il est un homme qui peut le lever, si vous y consentez.

Sans doute, répond la reine en souriant, nous y consentirons; nous te

marierons bientôt; nous te choisirons, avec l'aide des dieux, un époux

digne de toi et de nous. Il n'est pas besoin d'en choisir un, réplique

Chariclée: j'en ai un. Elle alloit tout révéler; le moment critique, le

danger que courent les jours de Théagènes, alloient lui faire franchir

les bornes de la pudeur; mais Hydaspe, hors de lui-même, s'écrie:

Dieux! toujours quelque amertume est mêlée à vos faveurs; c'est ainsi

que vous altérez aujourd'hui la douceur d'un bienfait si inespéré.

Vous me rendez une fille que je n'espérois plus revoir; mais vous me

la rendez presque folle; car n'y a-t-il pas de folie à dire des choses

si peu d'accord entr'elles? Elle appelle son frère, un jeune homme,

qui ne l'est point. Je lui demande quel est ce frère, cet étranger;

elle me dit qu'elle ne le connoît point; et cet étranger, qu'elle ne

connoît point, elle veut le sauver comme son ami: ne pouvant le sauver,

elle veut l'immoler elle-même comme son plus cruel ennemi. Je lui

représente qu'elle ne le peut, que c'est un droit réservé exclusivement

à une femme qui a un époux: elle répond qu'elle en a un, et ne le

fait point connoître; mais comment en auroit elle? l'épreuve du foyer

ne démontre-t-elle pas que jamais elle n'a eu commerce avec aucun

homme? Cette épreuve peut-être, infaillible pour les Ethiopiennes, ne

l'est point pour elle. Quoiqu'elle n'ait point senti les atteintes de

la flamme, peut-être ne se glorifie-t-elle que d'une fausse vertu;

peut-être elle seule, peut-elle mettre en même-tems les mêmes personnes

au nombre de ses amis et de ses ennemis; se donner pour frères et pour

époux, ceux qui ne le sont pas. Princesse, dit-il en s'adressant à

la reine, entrez sous cette tente, rappelez votre fille à la raison;

soit que quelque dieu, descendu au milieu des victimes, soit que la

joie excessive, causée par un bonheur aussi inespéré, la lui ait fait

perdre. Je vais donner des ordres, faire chercher une victime pour la

remplacer: je vais, en attendant qu'elle soit trouvée, donner audience

aux ambassadeurs, recevoir les présens qu'ils m'apportent, pour me

féliciter de ma victoire.

En parlant ainsi, Hydaspe monte sur un trône élevé près de la tente

où, est la reine. Il ordonne d'introduire les députés avec les présens

qu'ils apportent. Harmonias, l'introducteur, lui demande s'il faut

faire paroître tous les ambassadeurs ensemble, ou les uns après les

autres. Le roi lui ordonne de les appeler les uns après les autres,

pour rendre à chacun les honneurs qu'il mérite. Prince, répond le

héraut, le premier qui va paroître est votre neveu Méroëbe; il vient

d'arriver, et il attend auprès de l'enceinte qu'on l'appelle. Pourquoi,

répond Hydaspe avec aigreur [70], ne m'as-tu pas averti sur-le-champ:

tu sais que c'est un roi et non un ambassadeur, le fils de mon frère,

mort depuis peu. Tu sais que je l'ai mis sur le trône, et qu'il me

tient lieu de fils. Prince, répond Harmonias, je le sais; mais je

suis aussi que le devoir d'un introducteur c'est de saisir l'occasion

favorable; que c'est un point très-délicat; excusez-moi: je n'ai pas

voulu troubler le plaisir que vous aviez à vous entretenir avec les

princesses. Qu'il paroisse au moins à présent, réplique Hydaspe. Le

héraut court, exécute l'ordre et revient.

Bientôt on voit paroître Méroëbe, jeune prince d'une grande beauté, âgé

de dix-sept ans: il entre dans la classe des adolescens. Il paroît,

par sa haute stature, au-dessus presque de tous les spectateurs. Une

garde brillante l'accompagne: les soldats Ethiopiens, rangés autour de

leur roi, saisis d'admiration et de respect, lui ouvrent un passage au

milieu d'eux. Hydaspe lui-même descend de son trône, va au-devant de

lui, l'embrasse avec une tendresse vraiment paternelle, le place auprès

de lui, et, lui prenant la main: Mon fils, lui dit-il, vous arrivez

bien à propos; vous allez offrir avec moi un sacrifice aux dieux, pour

les remercier de ma victoire, et célébrer en même-tems un hyménée. Les

dieux et les héros nos ancêtres, me font retrouver à moi une fille,

et à vous une épouse. Vous apprendrez dans la suite un évènement

si extraordinaire; mais en attendant, si vous avez quelque affaire

importante à traiter, parlez.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 23 / 26 段