sans doute le roi de nos aventures. Voilà cet Hydaspe que tu me
disois souvent être ton père. O mon ami! répond Chariclée, les
grands évènemens demandent à être ménagés de longue main. Nos
aventures, dont les commencemens sont si compliqués, si embarrassés,
ne peuvent avoir un dénouement prompt et simple. Il n'est pas de
notre intérêt de découvrir tout-à-coup des choses sur lesquelles une
longue suite d'années a répandu de l'obscurité. Ma mère Persine,
d'ailleurs, dépositaire du secret de ma naissance, peut seule montrer
l'enchaînement de tout; et nous apprenons que, grâces aux dieux, elle
vit encore.--Mais si on nous immole.... si Hydaspe nous rend comme
prisonniers.... si nous n'arrivons pas en Ethiopie....--C'est ce que
nous n'avons pas à craindre: nous avons souvent entendu dire à nos
gardes que l'on nous réservoit pour être immolés sur les autels;
Hydaspe se gardera bien de rendre ou de faire périr des prisonniers
dont il a promis le sang aux dieux. Pour un homme religieux, c'est
un crime de manquer à un vœu pareil. Si, aveuglés par la joie, nous
révélons aujourd'hui ce qui nous regarde, en l'absence de ceux qui
peuvent nous reconnoître et attester la vérité de nos discours, nous
pourrions, sans nous en douter, aigrir, irriter Hydaspe. Ce prince
pourroit regarder la majesté du trône comme insultée et outragée,
si des captifs, destinés à l'esclavage, venoient, par une imposture
insigne et dénuée de toute vraisemblance, se donner tout-à-coup
pour les enfans du roi.--Mais les signes que tu as, que tu
conserves toujours avec toi, prouveront que nous ne sommes point des
imposteurs.--Ces signes sont des preuves pour ceux qui les connoissent,
ou qui les ont exposés avec moi; mais pour ceux qui ne les connoissent
point, qui ne peuvent même les connoître, ils ne prouvent rien:
peut-être même feroient-ils soupçonner notre probité, nous feroient-ils
regarder comme des brigands. Quand même Hydaspe les reconnoîtroit,
qui lui persuadera que je les tiens de la reine, que c'est une fille
qui les a reçus d'une mère? Théagènes, le naturel d'une mère est un
témoignage irréfragable. Dès la première entrevue, un sentiment secret
réveille l'amour maternel pour le fruit de ses entrailles: il ne faut
donc pas négliger une circonstance, qui peut donner tant de poids à
toutes les preuves que je peux apporter.
En s'entretenant ainsi, ils arrivent devant le roi; Bagoas y paroît
avec eux. A leur vue, Hydaspe tressaille: Dieux puissans! dit-il, je
vous implore; puis il réfléchit quelques instans. Les grands de sa
cour, qui l'environnent, lui demandent ce qui l'occupe. Je me rappelle,
dit-il, qu'il m'est né aujourd'hui une fille semblable à celle-ci et
du même âge. Je n'ai tenu aucun compte de mon songe; mais les traits
de cette jeune fille me le rappellent. Ses courtisans lui répondent
que son songe n'est qu'une image, qui représente souvent les choses
à venir. Hydaspe, sans parler davantage de son songe, demande aux
prisonniers qui ils sont. Chariclée garde le silence, et Théagènes
répond qu'ils sont frère et sœur, grecs de nation. J'en suis charmé,
réplique Hydaspe. La Grèce est un pays très-bon et très-beau, qui
nous donne, pour remercier les dieux de notre victoire, des victimes
magnifiques et du plus heureux présage. Mais pourquoi, ajoute-t-il, en
souriant à ceux qui l'environnent, un fils ne m'est-il pas né aussi
en songe? Les traits de ce jeune homme, frère de cette jeune captive,
qui devoit paroître avec elle devant moi, auroient dû, selon vous, se
présenter aussi à mon esprit en songe.
S'adressant ensuite à Chariclée et lui parlant en grec, langue
cultivée par les Gymnosophistes et à la cour d'Ethiopie: Et vous,
dit-il, pourquoi gardez-vous le silence, et ne répondez-vous pas à mes
questions?--C'est aux autels, sur lesquels vous devez faire couler
notre sang en l'honneur des dieux, que vous connoîtrez moi et mes
parens.--Où sont-ils?--Ils sont ici et ils assisteront au sacrifice.
Elle rêve en effet, dit Hydaspe en souriant, cette fille qui m'est née
en songe; elle s'imagine que, du milieu de la Grèce, ses parens se
trouveront ainsi transportés à Méroë. Qu'on prenne soin d'eux; qu'on
ne les laisse manquer de rien: ils orneront la fête. Quel est cet
autre auprès d'eux, qui ressemble à un eunuque? C'est vraiment aussi
un eunuque, répond un des spectateurs: il s'appelle Bagoas; Oroondates
n'a point fait de perte plus sensible. Qu'il suive ces captifs, reprend
Hydaspe, non pour être immolé avec eux, mais pour garder cette jeune
fille. Sa beauté demande qu'elle soit surveillée de près, pour qu'elle
soit conservée pure et sans tache jusqu'au moment du sacrifice. La
jalousie, passion naturelle aux eunuques, s'oppose à ce que les autres
jouissent de plaisirs qui leur sont interdits.
Le monarque Ethiopien continue de passer en revue et d'examiner les
autres prisonniers qui défilent devant lui. Il donne comme esclaves,
ceux qui le sont par état, et rend la liberté à ceux qui sont de
condition libre. Il choisit dix jeunes gens et autant de jeunes filles,
à la fleur de l'âge, d'une beauté remarquable, les joint à Théagènes et
à Chariclée, et leur réserve le même sort.
Après avoir répondu à tout le monde, il s'adresse à Oroondates qu'il
avoit appelé, et que l'on portoit en litière. Il ne reste plus, lui
dit-il, de semences de guerre; je suis maître de Philes et des mines de
diamans, la cause de celle-ci. Je n'ai point l'ambition des conquérans:
mes succès ne m'enorgueillissent point; je ne veux point profiter
de ma victoire pour reculer au loin les bornes de mes états. Je me
renferme dans les limites que la nature elle-même a posées entre les
deux empires, les cataractes. Comme je possède actuellement ce qui m'a
amené, je respecte l'équité, et je retourne dans mes états. Si vous
revenez à la santé, vous garderez votre gouvernement; vous annoncerez
au roi de Perse qu'Hydaspe, votre frère, vous a vaincu par son courage;
mais que sa générosité vous a rendu tout ce que vous possédiez; qu'il
ne demande que votre amitié; qu'il ne connoît point de bien plus
précieux; mais qu'il ne redoute pas la guerre, si vous voulez la
recommencer. Je remets aux habitans de Syène les impôts pour dix ans,
et je vous prie de les en exempter.
A ces mots, tous les spectateurs poussent de grands cris: les
applaudissemens et les acclamations des habitans et des soldats se
mêlent ensemble. Oroondates, étendant les deux bras, et les croisant,
se prosterne devant lui et l'adore, contre l'usage des Perses, qui
ne rendent jamais de pareils hommages à des rois étrangers. O vous!
qui êtes ici présens, dit-il, je ne crois pas manquer aux usages, ni
violer les lois de mon pays, en adorant un prince qui me rend mon
gouvernement. Ma vie est entre ses mains: il est maître de mon sort;
il ne me témoigne que de la bonté, me rétablit dans ma dignité. Si je
recouvre la santé, je promets d'unir les Ethiopiens et les Perses par
les liens d'une amitié et d'une paix éternelles. Je promets de remplir
envers les habitans de Syène les intentions d'Hydaspe; mais si ma
destinée..... Puissent les dieux m'acquitter envers Hydaspe et toute sa
famille!
Fin du Livre Neuvième.
LIVRE DIXIÈME.
SOMMAIRE.
_Hydaspe retourne en Ethiopie. Description de l'île de Méroë.
Préparatifs pour recevoir Hydaspe. Théagènes et Chariclée au pied des
autels. Persine veut sauver Chariclée. Sisimithrès désapprouve les
victimes humains. Chariclée se fait connoître. Discours d'Hydaspe
au peuple. On l'empêche d'immoler Chariclée. Des ambassadeurs de
différentes nations viennent féliciter Hydaspe. Théagènes terrasse
un Athlète d'une taille gigantesque. Arrivée de Chariclès. Théagènes,
sauvé, épouse Chariclée._
* * * * *
Nous terminerons ici ce qui regarde la ville de Syène. Nous avons vu
quels dangers l'ont menacée; nous avons vu la magnanimité du héros
Africain la tirer des extrémités où elle étoit réduite.
Hydaspe fit d'abord partir la plus grande partie de son armée, et il
se mit ensuite lui-même en marche pour l'Ethiopie. Il fut reconduit
fort loin au milieu des acclamations et des cris de joie des habitans
de Syène et des Perses. Il côtoya le Nil. Arrivé aux cataractes, il
immola des victimes au fleuve et aux dieux qui protègent les limites;
il se détourna ensuite, et s'avança à travers les terres. A son
arrivée à Philes, il fit reposer ses troupes pendant deux jours; il fit
encore prendre les devants à la plus grande partie de son armée et aux
prisonniers, s'arrêta à Philes, la fortifia, y établit une garnison et
partit. Il choisit deux cavaliers, qui devoient le précéder, et qui,
changeant de chevaux dans chaque ville et dans chaque village, devoient
porter ses ordres avec la plus grande célérité. Il leur ordonna d'aller
annoncer sa victoire à Méroë, de remettre aux sages une lettre conçue
en ces termes: (on les appelle Gymnosophistes; ils sont les assesseur
et les conseillers du roi, qui les consulte dans toutes les affaires de
l'état.)
_Le roi Hydaspe au sacré collège._
«Je vous annonce la victoire que j'ai remportée sur les
Perses. Mais je ne m'énorgueillis pas de mon triomphe; je
redoute trop l'inconstance de la fortune. J'ai toujours
reconnu, et je reconnois aujourd'hui particulièrement la
sagesse de vos conseils. Je vous invite, je vous prie même
de vous assembler au lieu ordinaire; votre présence rendra
plus auguste le sacrifice, que nous offrirons aux dieux en
reconnoissance de cette victoire.»
Voici ce qu'il écrivit à Persine, son épouse.
«Nous sommes vainqueurs; et, ce qui vous touche le plus,
je suis en bonne santé. Préparez une fête brillante, un
sacrifice solennel, pour remercier les dieux de notre
victoire. J'ai écrit aux sages; joignez vos invitations
aux miennes; engagez-les à se trouver avec vous hors la
ville, dans le champ consacré aux dieux protecteurs de
l'Ethiopie, le Soleil, la Lune et Bacchus.»
Le voilà donc, dit Persine, à la lecture de cette lettre, le voilà ce
songe qui m'est apparu cette nuit! Je me croyois enceinte; je devenois
mère; je mettois au jour une fille devenue tout-à-coup belle et grande:
les douleurs de l'enfantement n'étoient que les inquiétudes où me
jetoit cette guerre: cette fille, que je mettois au monde, n'étoit
que l'emblème de cette victoire. Allez, répandez dans la ville cette
heureuse nouvelle.
Aussitôt des coureurs exécutent cet ordre. Couronnés de lotos, qui
croît sur les rives du Nil, agitant dans leurs mains des branches de
palmier, ils parcourent à cheval les principaux quartiers de la ville.
Leur extérieur seul annonce la victoire. La joie se répand dans Méroë.
Nuit et jour, ce ne sont que danses, jeux, sacrifices offerts aux dieux
dans les maisons et dans les places publiques. On couronne les temples;
l'alégresse est universelle, bien moins à cause de la victoire, que de
la conservation d'Hydaspe, prince chéri de ses sujets, comme un père de
ses enfans, pour sa justice, sa bonté et sa douceur.
Persine fait rassembler dans l'enceinte sacrée, au-delà du fleuve, une
multitude de bœufs, de chevaux, de brebis, de cailles, de gryffons et
d'animaux de toute espèce. Cent de chaque espèce doivent être immolés,
et les autres sont destinés pour un banquet public. Elle va trouver
aussi les Gymnosophistes: ils habitent un bois consacré à Pan; elle
leur remet la lettre d'Hydaspe, les exhorte à se rendre à l'invitation
du roi, et, par déférence pour elle-même, à venir embellir de leur
présence la cérémonie. Ils prient la reine d'attendre quelques instans.
Ils se retirent dans un temple pour consulter les dieux, selon leur
coutume, sur ce qu'ils doivent faire: ils reviennent bientôt; tous se
taisent; le chef du sacré collège, Sisimithrès, prenant la parole:
Princesse, dit-il, nous nous y rendrons; les dieux l'approuvent:
ils nous annoncent qu'il s'élèvera du trouble et du tumulte pendant
la fête; mais l'issue sera heureuse. Un membre de votre corps, une
partie de la famille royale est perdue; mais le destin vous la fera
retrouver. Votre présence, répond Persine, préviendra tous les malheurs
et les changera en bien. Lorsque je saurai l'approche du roi, je vous
en instruirai. Vous n'avez pas besoin de nous en instruire, répond
Sisimithrès? il arrivera demain matin; une lettre que vous recevrez
bientôt vous l'apprendra.
Persine était prête de rentrer dans son palais, lorsqu'un cavalier lui
remet une lettre d'Hydaspe, dans laquelle ce prince annonce son arrivée
pour le lendemain matin. Des hérauts aussitôt publient cette nouvelle
dans Méroë: les hommes seuls peuvent aller au-devant du roi; les femmes
sont privées de ce plaisir; il ne leur est pas permis d'assister aux
sacrifices offerts aux plus purs et aux plus brillans des dieux, la
Lune et le Soleil. On craint que ces sacrifices ne soient souillés par
quelque impureté, même involontaire De toutes les femmes, la seule
prêtresse de la Lune a droit d'y assister; Persine est revêtue de cette
dignité; d'après l'usage et les lois de l'Ethiopie, le roi est prêtre
du Soleil, et la reine prêtresse de la Lune. Chariclée devoit y être,
non comme spectatrice, mais comme une victime, dont le sang devoit
arroser l'autel de la Lune.
Tout dans la ville est en mouvement. Sans attendre le jour indiqué,
les habitans passent dès le soir le fleuve Astaboras; les uns sur
les ponts, les autres dans des barques faites de roseaux. Il y en a
beaucoup répandues sur les bords du fleuve: elles abrègent le chemin à
ceux qui demeurent loin des ponts. Ces barques, construites de matières
légères, volent rapidement sur les flots: elles ne portent que deux ou
trois hommes. On coupe un roseau en deux, et chaque côté forme une de
ces barques.
Méroë, capitale de l'Ethiopie, est dans une île triangulaire formée
par trois fleuves navigables: le Nil, l'Astaboras et l'Asasobas. Les
eaux du Nil rencontrent un angle qui les sépare en deux bras. Les
deux autres fleuves coulent de l'autre côté, se déchargent l'un dans
l'autre, et tombent bientôt dans le Nil, qui les absorbe et leur
fait perdre leur nom. Cette île est très-vaste, et semble même un
continent. Elle a trois mille stades de longueur (environ 114 lieues)
sur mille de largeur (environ 38 lieues). Elle nourrit des animaux
très-grands, entr'autres des éléphans. Elle a ses arbres et ses plantes
particulières. Outre qu'elle produit des palmier très-grands, dont les
fruits sont très-gros et très-agréables, elle produit encore de l'orge
et du bled, qui s'élèvent à une telle hauteur, qu'un homme, monté sur
un cheval et même sur un chameau, peut s'y cacher. La terre y rapporte
trente pour un. C'est là que croissent les roseaux dont nous avons
parlé.
Pendant toute la nuit, les habitans de Méroë passent le fleuve en
différens endroits, et vont fort loin au-devant de leur roi. Dans
les transports de leur joie, ils le regardent comme un dieu. Les
Gymnosophistes le rencontrent à quelque distance de l'enceinte sacrée,
lui donnent la main et l'embrassent. Après eux on voit Persine dans
le vestibule du temple; mais elle ne sort point de l'enceinte.
D'abord ils se prosternent, adorent les dieux, leur adressent des
prières, les remercient de la victoire remportée sur les Perses et de
la conservation des jours de leur monarque. Ils sortent ensuite du
temple, vont s'asseoir sous une tente dans la plaine, et s'occupent du
sacrifice.
Cette tente, construite avec quatre roseaux, est quarrée. Chaque
roseau, comme une colonne, soutient chaque côté. Le haut se replie en
ceintre, et, entrelacé avec les extrémités des trois autres, forme
le toit. Dans une autre tente voisine, dressée sur un tertre, sont
les statues des dieux du pays, les images des héros, Memnon, Persée,
Andromède, que les rois d'Ethiopie regardent comme leurs premiers
ancêtres. Sur un siège plus bas, pincé aux pieds de ces statues, sont
assis les Gymnosophistes. En dehors, sont les troupes pesamment armées:
rangées en cercle, tenant leurs boucliers droits et entrelacés les uns
dans les autres, elles contiennent la multitude, et font régner la
tranquillité nécessaire dans une fête si auguste.
Hydaspe, après avoir parlé au peuple, lui avoir annoncé les triomphes
des armes Ethiopiennes, ordonne aux prêtres de commencer le sacrifice.
Trois grands autels sont élevés; deux, au Soleil et à la Lune,
distingués l'un de l'autre quoique unis. D'un autre côté est celui de
Bachus. On immole à ce dieu toutes sortes d'animaux, sans doute parce
que sa puissance est reconnue et célébrée de tous les peuples. On
immole au Soleil quatre chevaux blancs, pour honorer le plus rapide des
dieux par le sacrifice du plus léger des animaux; à la Lune, un couple
de bœufs, pour honorer une déesse, qui tourne autour de la terre, par
l'effusion du sang des animaux qui la cultivent.
A peine ces victimes sont-elles immolées, qu'on entend tout à-coup
des cris confus et tumultueux, tels qu'il s'en élève au milieu d'une
multitude immense d'hommes rassemblés. Qu'on satisfasse aux lois de
nos pères, s'écrient tous les spectateurs: qu'on immole, au nom de la
patrie, les victimes accoutumées: qu'on offre aux dieux les prémices
de la guerre. Hydaspe comprend qu'ils demandent du sang humain; mais
ce sang est celui des prisonniers, et il n'est jamais répandu que dans
les guerres étrangères. Il fait faire silence avec la main, leur fait
entendre qu'ils vont être satisfaits, et il ordonne aussitôt d'amener
ceux qui sont destinés à la mort.
Ces malheureux paroissent; avec eux, sont Théagènes et Chariclée. On
leur a ôté leurs chaînes; la frayeur, l'abattement sont peints sur leur
visage. Théagènes est moins consterné; la gaieté, le sourire sont sur
les lèvres de Chariclée: ses regards sont fixés sur Persine. La reine
se sent émue en la voyant; elle pousse un profond soupir: O mon époux,
dit-elle, quelle victime vous avez choisie! jamais je n'ai vu de beauté
aussi accomplie: quelle majesté dans ses regards! quel courage dans
l'adversité! que sa jeunesse attendrit mon cœur! Hélas! si la fille que
nous avons perdue vivoit encore, elle auroit à peu-près cet âge. Dieux!
s'il était possible de la dérober au funeste couteau..... quel plaisir
ce serait pour moi d'être servie par elle! Peut-être l'infortunée est
grecque; son extérieur n'est pas celui d'une égyptienne.
Elle est grecque, reprend Hydaspe; elle doit faire connoître
aujourd'hui les auteurs de ses jours; au moins elle l'a promis; mais
elle ne le pourra. Il est impossible de la sauver. Son sort me
touche; je ne sais pourquoi je me sens attendri: je voudrais.... mais
la loi, vous le savez, veut qu'on immole un homme au Soleil, et une
fille à la Lune. C'est la première prisonnière qui m'est tombée entre
les mains; c'est elle qui a été destinée la première à la mort. Il
n'est pas possible de tromper le peuple, de différer le sacrifice:
il ne reste pour elle qu'une ressource, c'est de monter, comme vous
savez, sur le brasier, et d'être convaincue de s'être souillée par le
commerce de quelque homme. La loi veut que l'on ne présente au Soleil
et à la Lune que des victimes sans tache. Il n'en est pas de même des
victimes offertes à Bacchus. Mais si elle est convaincue d'avoir perdu
sa virginité, pourrez-vous, sans vous compromettre, l'admettre auprès
de vous? Quelle en soit convaincue, répond Persine, peu m'importe,
pourvu qu'elle soit sauvée. La guerre, la captivité, l'éloignement de
sa patrie, suffisent bien pour excuser une jeune fille que sa beauté a
dû exposer, plus que toute autre, à la violence.
Ainsi parle la reine. Des larmes, qu'elle s'efforce de cacher,
s'échappent de ses yeux. Hydaspe fait apporter le gril. Les enfans
seuls peuvent le toucher impunément. On choisit parmi les prisonniers
les plus jeunes; on les fait sortir du temple; on les place au milieu
de l'assemblée, et on les fait monter, sur ce gril les uns après les
autres. A peine y posent-ils les pieds, qu'ils sentent les atteintes
de la flamme; quelques-uns même n'en peuvent supporter les approches.
Ce gril est formé de barres d'or, qui se coupent transversalement:
il est uniquement destiné à cet usage. Quiconque est souillé ou même
parjure, se sent brûler aussitôt qu'il pose les pieds dessus, tandis
que l'innocence et la vertu le foulent impunément. Tous ceux qui y
montent, excepté deux ou trois Grecques, dont le fatal foyer atteste la
pureté, sont destinés à être immolés sur l'autel de Bacchus. Théagènes
y monte à son tour, et sa vertu est hautement reconnue. L'admiration
que sa beauté, son port, avoient d'abord excitée, redouble, lorsqu'on
voit qu'à la fleur de l'âge il n'a point encore goûté les plaisirs de
l'amour: dès ce moment sa mort est arrêtée.
Les voilà donc, dit-il à Chariclée à l'oreille, les voilà, les
récompenses que l'on destine en Ethiopie à la vertu! Une mort funeste
est le prix de la chasteté. Pourquoi donc ne pas te faire connoître?
qu'attends tu? qu'on nous immole. Parle, je t'en conjure; lève le voile
qui couvre ton berceau. Si tu te fais reconnoître, et que tu demandes
ma vie, peut-être l'obtiendras-tu: au moins sauve-toi, si tu ne peux me
sauver; que je sache tes jours hors de danger, et je recevrai le coup
de la mort sans regret.
Il approche, répond Chariclée, le moment critique: mon sort est dans
la balance du destin[66]. En même-tems elle tire d'une petite besace,
qu'elle porte avec elle, sa robe de prêtresse apportée de Delphes, et
s'en revêt. Cette robe est un tissu brillant d'or et de pourpre; sa
chevelure flotte sur ses épaules; elle semble remplie de l'esprit de
quelque divinité: elle court, s'élance sur le gril, y reste quelque
tems, sans ressentir aucune douleur. Exposée ainsi aux regards de
cette multitude, sa beauté n'en paroît que plus éblouissante: on la
prendroit pour l'image d'une déesse, plutôt que pour une mortelle.
Tous les spectateurs sont frappés d'étonnement. Un bruit sourd et
confus, expression de la surprise, se fait entendre. Les uns voient
avec admiration tant de pureté jointe à tant de charmes; les autres
sont fâchés qu'elle soit sans tache. Quoique religieux, ils la
verroient avec plaisir sauver sa vie par quelque artifice: Persine
sur-tout est pénétrée de douleur. Fille malheureuse, dit-elle à
Hydaspe, fille infortunée, qui s'enorgueillit encore de ce qui la perd,
et qui va descendre dans le tombeau au bruit des éloges prodigués à
la sublimité de sa vertu! Mais qu'arriveroit-il....? Vos instances,
répond Hydaspe, sont vaines; votre compassion est inutile. Elle ne
peut échapper; il semble que, depuis long-tems, les dieux eux-mêmes
se la réservent, à cause de l'excellence de sa vertu. S'adressant
ensuite aux Gymnosophistes: Pourquoi donc, leur dit-il, puisque tout
est préparé, ne commencez-vous pas le sacrifice? Hélas! lui répond
Sisimithrès en grec, pour ne point être entendu de la multitude, nos
regards jusqu'ici et nos oreilles n'ont été que trop souillés; nous
allons nous retirer dans le temple, pour ne pas être témoins de cet
horrible sacrifice, que nous n'approuvons point, que nous ne croyons
point agréable aux dieux. Nous voudrions empêcher d'immoler même des
animaux, persuadés que les prières et l'encens suffisent pour appaiser
le Ciel. Mais vous, demeurez. Vous ne pouvez douter que la présence
du roi ne soit nécessaire pour contenir la fougue de la multitude.
Achevez ce sacrifice impie, que les antiques lois de l'Ethiopie
rendent indispensable; mais prenez garde d'avoir besoin, par la suite,
d'expiation; car je ne crois pas qu'il s'achève. Je ne puis douter que
le Ciel ne protège ces jeunes gens. Cette brillante lumière qui les
environne, m'annonce que quelque dieu veille sur eux. En achevant ces
mots, il se lève avec les autres Sages, et se dispose à se retirer.
Cependant Chariclée descend de dessus le foyer, et va se jeter aux
pieds de Sisimithrès. Ses gardiens, persuadés qu'elle va le conjurer
de la soustraire au glaive, veulent la retenir, mais inutilement.
O le plus sage des hommes! dit-elle, arrêtez; j'ai un différend
à vider avec le roi et la reine: vous seuls, dit-on, êtes juges
dans de pareilles causes. Prononcez donc ici; il s'agit de ma vie.
Vous allez voir que je ne puis, que je ne dois pas être immolée.
Les Gymnosophistes se rendent avec joie à sa demande. Prince, dit
Sisimithrès, entendez-vous l'appel de cette étrangère? Hydaspe aussitôt
se mettant à rire: quel jugement réclame-t-elle, dit-il, et à quel
sujet? quels rapports entre nous deux peuvent y avoir donné lieu?--Son
discours va nous le faire voir.--Mais ceci paroîtra moins un jugement
qu'un outrage: un roi entrer en discussion avec sa captive!--La justice
ne connoît point toutes ces distinctions. Il n'est qu'un roi pour
elle; c'est celui qui l'a de son côté.--La loi vous établit juges des
différends qui naissent entre le roi et ses sujets, et non entre le
roi elles étrangers.--Aux yeux des Sages, la personne ne fait point la
justice, mais le droit.--On ne peut douter qu'elle n'extravague: prête
à voir couper le fil de ses jours, elle ne cherche qu'à en prolonger
la durée de quelques instans. Cependant qu'elle s'explique, puisque
Sisimithrès le juge convenable.