Les deux Perses qu'il avoit envoyés de Syène à Eléphantide,

l'attendoient, comme ils en étoient convenus avec lui: à peine leur

a-t-il prononcé le mot d'ordre, qu'il leur avoit donné, que les portes

s'ouvrent à l'instant.

Les habitans ne s'apperçurent de la fuite des Perses qu'au point du

jour. Chaque habitant ne trouve plus à son réveil les soldats qu'il

logeoit. Ils s'assemblent ensuite, et ne doutent plus de leur retraite

à la vue du nouveau pont. Ils se croyent perdus sans ressource. Ils

s'attendent aux plus vifs reproches de la part d'Hydaspe, d'avoir

abusé de sa générosité pour mieux le tromper, et faciliter la fuite

des Perses. Ils prennent le parti de sortir tous de la ville, et de

se remettre à la discrétion des Ethiopiens, de protester avec serment

qu'ils ne se sont apperçus de rien, et de tâcher de les fléchir. Ils se

rassemblent tous, sans distinction d'âge, prennent des rameaux, portent

les images des dieux dans leurs mains, avec des torches, comme pour

leur servir de sauve-garde. Ils avancent vers le camp des Ethiopiens

par le pont qu'avoit jeté Oroondates; ils s'arrêtent à quelque

distance, tombent à genoux. Tout-à-coup des cris lamentables s'élèvent

vers le ciel, et implorent la clémence du vainqueur. Pour attendrir

encore les ennemis, ils leur abandonnent les enfans en bas âge, pour

les emporter, persuadés que ces innocentes victimes, hors de tout

soupçon, réussiront mieux à émouvoir leur pitié. Ces enfans consternés,

ne sachant rien, effrayés peut-être des cris qu'ils entendent, fuient

loin de leurs parens et de leurs nourrices, les uns se traînant vers le

camp ennemi, les autres, balbutiant, sanglottant, forment le spectacle

le plus touchant et le plus lamentable.

A cette vue, Hydaspe croit qu'ils viennent implorer une seconde fois

sa clémence, reconnoître leur aveuglement, et avouer leur faute. Il

leur envoie demander ce qu'ils veulent, pourquoi ils viennent seuls,

et que les Perses ne sont pas avec eux. Les Syènois l'instruisent de

tout ce qui s'est passé; que les Perses ont pris la fuite, à la faveur

d'une fête solennelle qu'ils célébroient: ils protestent qu'ils n'y

ont eu aucune part; que, pendant qu'ils étoient occupés des devoirs

de la religion, qu'après le banquet sacré, pendant qu'ils donnoient,

les Perses se sont échappés; que, quand même ils les auroient vus, ils

nauroient pu les en empêcher, étant sans armes contre des hommes armés.

Hydaspe soupçonne que le dessein d'Oroondates est de le surprendre

et de lui tendre quelque piège. Il fait approcher les prêtres seuls;

il adore les images des dieux qu'ils portent dans leurs mains, pour

se faire respecter. Il leur demande s'ils n'ont pas encore quelques

renseignemens à lui donner sur les Perses; où ils sont partis; quelles

sont leurs forces; comment ils reviendront l'attaquer. Les prêtres

répondent qu'ils ignorent leurs projets; mais qu'ils conjecturent

qu'ils sont partis à Eléphantine; que la plus grande partie des forces

d'Oroondates y est rassemblée; que ce général met toutes ses espérances

dans cette armée, et sur-tout dans ses cavaliers, bardés de fer. Ils

prient en même-tems Hydaspe d'entrer dans une ville qui lui appartient

désormais, et d'appaiser sa colère.

Le roi ne croit pas devoir entrer, pour le moment, dans Syène. Il y

envoie deux corps d'Oplites, pour s'assurer s'il n'y a pas quelque

embuscade, et pour la garder, s'ils n'y trouvent point d'ennemis. Il

renvoie les habitans avec les meilleures espérances: il range ensuite

son armée en bataille, pour recevoir les Perses, ou aller au-devant

d'eux, s'ils tardent à arriver.

Toutes ses dispositions n'étoient pas encore faites, que ses coureurs

viennent lui annoncer que les Perses paroissent en bon ordre.

Oroondates avoit fixé à Eléphantine le lieu de rassemblement de ses

guerriers. A la nouvelle de l'arrivée subite des Ethiopiens, il avoit

été contraint de s'enfermer, avec un petit nombre de troupes, dans

Syène. Environné de toutes parts de retranchemens, il avoit demandé et

obtenu la vie, et s'étoit rendu coupable de la perfidie la plus noire

envers Hydaspe. Il avoit engagé les Ethiopiens à emmener avec eux deux

Perses, sous prétexte de les envoyer à Eléphantine consulter ceux qui

y étoient, et leur demander à quelles conditions il devoit traiter

avec l'ennemi, mais en effet pour les prévenir de se tenir prêts

à combattre, lorsqu'il se seroit échappé de Syène. Sa perfidie lui

avoit réussi. Il avoit trouvé ses troupes en état de marcher, s'étoit

mis à leur tête, et s'avançoit à grandes journées, dans l'espérance

de surprendre l'ennemi. Déjà il se montroit, donnant par-tout ses

ordres, brillant de l'appareil et du faste persan. Ses armes, enrichies

d'argent et d'or, étincellent au loin. Le soleil ne faisoit que de

paroître, et ses rayons naissans, tombant sur le visage des Perses, de

leurs armes jaillissoient des éclairs qui faisoient de la plaine un

océan de lumière.

A l'aile gauche sont les Mèdes et les Perses de nation: devant sont

rangés les Oplites; ensuite viennent les archers et les frondeurs, qui,

n'étant pas couverts d'une armure complète, doivent être défendus par

les Oplites pendant qu'ils lanceront leurs traits[63]. Les Egyptiens et

les Lybiens sont à l'aile gauche, avec toutes les troupes étrangères;

ils ont aussi avec eux des frondeurs, qui doivent se répandre ça et là,

et attaquer l'ennemi en flanc. Le Satrape s'est placé au centre, monté

sur un char armé de faulx; à sa droite et à sa gauche est sa phalange,

pour le défendre: devant lui sont ses cavaliers caparaçonnés: c'est sur

eux, sur-tout, qu'il fonde l'espérance de la victoire.

Cette phalange est composée des guerriers les plus braves de la Perse;

c'est un rempart impénétrable à tous les efforts de l'ennemi; voici

quelles sont ses armes:

Les guerriers, tous d'élite, tous robustes et vigoureux, couvrent leur

tête d'un casque d'une seule pièce, bien fait, qui, connue un masque,

représente tous les traits de la figure humaine. Depuis le haut de la

tête jusqu'au col, il enveloppe tout, excepté les yeux, dont il laisse

le libre usage. Une javeline, plus longue qu'une lance, est dans leur

main droite; de la gauche, ils tiennent les rênes de leurs coursiers: à

leur côté est un cimeterre. Non-seulement leur poitrine, mais encore le

reste de leur corps est cuirassé. Je vais décrire la structure de cette

cuirasse.

On taille d'abord, en forme de tétragone, des lames de fer et de

cuivre, de la largeur d'un empan; on les adapte ensuite de manière

que, dans le sens perpendiculaire et transversale, elles se couvrent

les unes les autres; des coutures faites en-dessous les attachent

ensemble. Cette cuirasse forme un manteau d'écailles, qui tombe sur le

corps, l'enveloppe de toutes parts, sans causer la moindre douleur,

et s'applique sur chaque membre, sans en gêner les mouvemens: ils ont

aussi des brassarts, qui prennent depuis le col jusqu'aux cuisses,

mais qui n'en couvrent point la partie intérieure, qui presse les

flancs du coursier. Cette cuirasse résiste à tous les traits, garantit

de toutes les blessures: un autre cuissart enveloppe aussi la jambe

depuis le talon jusqu'au genou. Une armure presque, semblable couvre

aussi le cheval; ses jambes sont garnies; toute sa tête est enveloppée:

de dessus son dos pend de chaque côté une cuirasse de fer, qui lui

couvre les flancs: par le vide, qu'on a soin de laisser, la légèreté du

coursier n'est point gênée.

Ainsi armé et caparaçonné, le cavalier, surchargé d'un si grand poids,

a besoin d'aide pour monter à cheval. Au moment du combat, il lâche la

bride à son coursier, et fond avec la rapidité du vent sur l'ennemi:

on diroit d'un homme de fer, ou d'une statue d'airain vivante. Une

pique, dont la pointe dépasse la tête du cheval, est soutenue par un

anneau attaché à son cou; l'autre extrémité est suspendue au pommeau de

la selle. Dans les combats, elle arme la main du cavalier, qui, en la

dirigeant, en seconde l'effort, et redouble la violence du coup qu'elle

porte: aussi perce-t-elle tout ce qu'elle rencontre, et souvent deux

ennemis en même-tems.

A la tête d'une armée ainsi rangée, soutenue de cette cavalerie, le

Satrape marche au-devant d'Hydaspe. Le fleuve est derrière, pour que

les Ethiopiens ne puissent environner son armée, moins nombreuse que la

leur.

Hydaspe avance à sa rencontre. A l'aile droite des ennemis, composée

des Mèdes et des Perses, il oppose les habitans de Méroë, guerriers

armés de toutes pièces, et accoutumés à combattre de pied ferme. Les

Troglodytes, et les habitans des pays voisins des climats où naît

la cinnamome, légèrement armés, vîtes à la course, habiles à lancer

des traits, sont opposés aux frondeurs et aux archers d'Oroondates.

Hydaspe, ayant appris que le général Perse mettoit beaucoup de

confiance dans sa cavalerie bardée de fer, se place lui-même au centre

avec les éléphans chargés de tours: devant eux il range les Blemmyes et

les Serres, pesamment armés, et les instruit de ce qu'ils ont à faire

pendant l'action.

On lève les drapeaux de part et d'autre, et on donne le signal du

combat: du côté des Perses, les trompettes retentissent, et du côté

des Ethiopiens les tambours et les timballes. Oroondates conduit sa

phalange à l'ennemi en poussant de grands cris. Hydaspe ordonne à ses

soldats de s'avancer à petits pas pour ne pas laisser ses éléphans

derrière, et pour ralentir l'ardeur et amollir le choc de la cavalerie

ennemie. Arrivés à la portée du trait, les Blemmyes, voyant les Perses

aiguillonner leurs coursiers pour tomber sur eux, se mettent en devoir

d'exécuter les ordres de leur roi: ils laissent les Serres rangés

devant les éléphans pour les soutenir, s'élancent hors des rangs, et

se précipitent contre cette cavalerie couverte de fer. Les Perses, les

voyant s'avancer en petit nombre contre des troupes plus nombreuses

et bien cuirassées, les prennent pour des frénétiques; ils redoublent

d'ardeur, volent à l'ennemi avec la confiance de la victoire, et

persuadés qu'ils vont les renverser du premier choc. Les Blemmyes,

prêts à en venir aux mains, et à la portée de la lance, se baissent

tout-à-coup, et tous en même-tems, et se glissent sous les chevaux.

Un genou en terre, la tête et le dos sous le ventre des coursiers,

ils se signalent par des prodiges inouis: ils saisissent l'instant où

les chevaux passent, pour leur percer le ventre à coups d'épée; ces

animaux, ne pouvant supporter la douleur, ne sentant plus le frein,

renversent leurs cavaliers; beaucoup même s'abattent: ces cavaliers,

incapables de se remuer sans un secours étranger, étendus par terre,

immobiles, sont égorgés par les Blemmyes.

Tous ceux dont les chevaux ne sont point atteints, tombent sur les

Serres; mais ceux-ci, les voyant approcher, se retirent promptement

derrière les éléphans, qui leur servent comme de remparts: il se

fait là un horrible carnage; presque tous ces cavaliers y périssent:

les chevaux voient paroître tout-à-coup les éléphans; à la vue de

ces masses énormes et nouvelles pour eux, ils retournent en arrière,

ou s'embarrassent les uns les autres, et portent le désordre dans

les rangs de la phalange. Dans les tours que portent les éléphans,

sont six guerriers, deux de chaque côté, armés chacun d'un arc; la

partie de derrière est vide: ils ne cessent de tirer de ces tours

comme d'une citadelle; l'air est obscurci de la multitude des traits

qu'ils lancent. Bientôt les Ethiopiens ne visent plus qu'aux yeux

des ennemis: on diroit que, sûrs de la victoire, ils ne font plus que

s'exercer. Ils décochent leurs flèches avec tant de dextérité, que les

Perses atteints de ces traits qu'ils portent ainsi dans leurs yeux,

s'abandonnent en désordre au milieu de leurs troupes. Ceux qui sont

emportés par la rapidité de leurs chevaux, vont tomber au milieu des

éléphans; les uns sont renversés, foulés aux pieds par ces animaux; les

autres sont immolés par les Serres et les Blemmyes, qui, sortant de

derrière les éléphans comme d'une embuscade, ou les percent de leurs

traits, ou les saisissent et les renversent de dessus leurs chevaux.

Tous ceux qui échappent, s'enfuient à toute bride, sans faire aucun

mal aux éléphans; car ces animaux, lorsqu'ils vont au combat, sont

aussi couverts de fer. La nature d'ailleurs les a munis d'une peau en

écailles impénétrables, dont la dureté repousse tous les traits.

Enfin, tous les autres étant mis en fuite, le satrape Oroondates

lui-même, oubliant le soin de sa gloire, abandonne honteusement son

char, monte sur un coursier de Nisa, et s'enfuit précipitamment. Les

Egyptiens et les Lybiens, qui sont à l'aile gauche, ignorant cette

déroute, soutiennent le combat avec une valeur héroïque: quoiqu'ils

reçoivent plus de mal des ennemis qu'ils ne leur en font, ils ne s'en

défendent pas avec moins d'intrépidité. Ils ont en tête les peuples

qui habitent les climats où naît le cinnamome, et qui les maltraitent

cruellement. Lorsqu'ils avancent, les ennemis fuient devant eux,

et, tout en fuyant, les accablent d'une grêle de traits: s'ils

se retirent, ils fondent sur eux; les uns, à coups de fronde, les

attaquent en flanc; d'autres, avec de petites flèches trempées dans du

sang de dragon, portent une mort certaine dans leurs rangs.

Ces peuples semblent jouer avec leurs arcs, plutôt que se battre

sérieusement. Leur tête est enveloppée d'un tissu, dans lequel leurs

flèches sont piquées tout autour. La partie de ces flèches garnie de

plumes, est dans le tissu, et les pointes, comme autant de rayons,

sortent en dehors. Chaque guerrier, dans les combats, les prend à ce

tissu, qui lui tient lieu de carquois. On les voit sauter, bondir

légèrement, tantôt avançant, tantôt reculant, la tête ainsi couronnée

de traits, et le reste du corps nud[64]. La pointe de ces traits n'est

point armée de fer. Ils tirent du dos d'un serpent un os qu'ils

aiguisent, et dont ils font une flèche longue d'une coudée: peut-être

même est-ce pour cela que les Grecs appellent des traits _oïstoi_.

Les Egyptiens résistent quelque tems; ils opposent leurs boucliers

à tous les traits qui pleuvent sur eux. Ce peuple est naturellement

courageux, brave la mort, autant par vanité que par devoir, et craint

peut-être aussi d'être puni, s'il quittoit son poste. Mais, apprenant

que la cavalerie caparaçonnée est détruite; qu'Oroondates a quitté le

champ de bataille; que les Mèdes et les Perses, si célèbres pour leur

valeur, n'ont point soutenu leur renommée contre les habitans de Méroë,

qu'ils avoient à combattre, et dont ils ont été bien maltraités, ils

tournent aussi le dos, et prennent la fuite.

Hydaspe, du haut d'une tour, voyant ses troupes partout victorieuses,

envoie de tous côtés des hérauts pour empêcher le carnage, et ordonner

à ses guerriers de prendre vivans tous ceux qu'ils pourront, et de les

lui amener, et sur-tout de prendre Oroondates. Pour exécuter les ordres

de leur monarque, les Ethiopiens s'étendent à droite et à gauche,

diminuant beaucoup la profondeur de leurs rangs. Les deux aîles de

l'armée forment un demi-cercle, enveloppent les Perses, et ne leur

laissent, pour fuir, que le côté du fleuve. Ceux-ci s'y précipitent en

foule. Les chevaux, les chars armés de faulx, le tumulte, le trouble,

inséparables d'une déroute, les renversent les uns sur les autres. Ils

reconnoissent la folie de ce qu'ils avoient d'abord regardé comme un

trait d'habileté de la part du Satrape. Avant l'action, Oroondates,

pour ne point être enveloppé, avoit appuyé ses derrières du fleuve,

et ne s'étoit point apperçu qu'il se fermoit par là le chemin de la

retraite: ce fut là qu'il fut pris. Le fils de Cybèle, Achémènes, ayant

appris la catastrophe arrivée à Memphis, se repentoit d'avoir découvert

à Oroondates des choses qu'il ne pouvoit plus prouver, et cherchoit à

tuer le Satrape au milieu du désordre et de la déroute. Il venoit de

le manquer, lorsqu'un trait, lancé par un Ethiopien, le punit de sa

perfidie. L'Ethiopien, ne reconnoissant pas le Satrape, mais voulant

lui sauver la vie, selon l'ordre d'Hydaspe, fut indigné de voir un

Perse, à qui l'ennemi vouloit sauver la vie, tourner, par la plus

noire scélératesse, ses armes contre ses compatriotes, et profiter de

l'occasion d'une déroute, pour satisfaire sa vengeance particulière.

Oroondates, prisonnier, est emmené devant son vainqueur. Le monarque

éthiopien, le voyant couvert de sang, près d'expirer, ordonne à ses

médecins de le panser, et de le rappeler à la vie[65]: lui-même il

le console par ses discours. Vivez, lui dit-il; ce n'est point à vos

jours que j'en veux. S'il est beau de vaincre ses ennemis sur le

champ de bataille, et les armes à la main, il ne l'est pas moins de

les vaincre par ses bienfaits, quand ils sont terrassés. Pourquoi

avez-vous été perfide envers moi?--Oui, perfide envers vous, mais

fidèle envers mon roi.--A présent que vous êtes en mon pouvoir, quel

châtiment croyez-vous mériter?--Celui que mon roi infligeroit à un de

vos généraux qui vous seroit fidèle.--Il le renverroit comblé d'éloges

et de présens, s'il est vraiment roi, s'il n'est pas un tyran, et s'il

veut, par des éloges donnés à des étrangers, faire naître dans le cœur

de ses sujets le désir de les imiter. Vous avez été fidèle, soit; mais

il faut convenir que vous avez été téméraire d'en venir aux mains

avec une armée si supérieure en nombre.--Je n'ai point été téméraire,

puisque je n'ai fait que remplir les intentions de mon roi. La moindre

lâcheté à la guerre est punie par lui plus que le courage n'est

récompensé. Aussi je n'ai point balancé à affronter tous les dangers.

Je pouvois espérer, vu les hasards innombrables de la guerre, remporter

une victoire éclatante, ou après une défaite, trouver mon apologie dans

mon courage et mon activité.

Hydaspe le comble déloges, l'envoie à Syène, et recommande à ses

médecins d'en avoir le plus grand soin. Il entre lui-même dans la ville

avec l'élite de ses troupes. Tous les habitans de tout âge sortent

au-devant de lui. Ils jettent sur ses guerriers des couronnes faites

des fleurs qui croissent sur les bords du Nil. Tous, par des chants

d'alégresse et des cris de victoire, célèbrent les louanges du monarque

Africain.

Lorsqu'il fut entré dans la ville, monté sur un éléphant, comme

sur un char de triomphe, son premier soin fut d'offrir aux dieux

des sacrifices et de les remercier de la victoire qu'il venoit de

remporter. Il interrogea les prêtres sur l'origine des fêtes du Nil,

et sur tout ce qu'il y avoit dans la ville de beau et de curieux. Ils

lui montrèrent d'abord le puits qui mesure la hauteur des eaux du

Nil: semblable à celui de Memphis, il est construit de même en pierres

de taille. En dedans, sont gravés des caractères à une coudée de

distance les uns des autres. Les eaux du Nil coulent dans ce puits par

dessous terre, baignent ces différens caractères destinés à marquer

la hauteur de ses inondations. Les accroissemens et la diminution des

eaux, se calculent sur le nombre de ces caractères qui est apparent.

Ils lui montrent aussi des cadrans solaires, dont l'aiguille à midi ne

projette pas d'ombre. Au solstice d'été, les rayons du soleil tombent

perpendiculairement sur Syène; la lumière, répandue partout, ne forme

point d'ombre, et pénètre jusque dans la profondeur des puits.

Ces objets ne piquèrent pas beaucoup la curiosité d'Hydaspe: ou en

voyoit de semblables à Méroë en Ethiopie. Les prêtres célébroient alors

les fêtes du Nil, qu'ils chantoient sous le nom d'Orus et de Zeidore,

comme le protecteur de toute l'Egypte, le sauveur de la haute, le père

de la basse; ils disoient que chaque année il apporte sur les terres

des engrais, qui lui ont fait donner le nom de Nil; qu'il annonce le

retour des différentes saisons; de l'été, par l'accroissement de ses

eaux; de l'automne, par leur rentrée dans leur lit; du printems, par

les fleurs qui croissent sur ses rives; par la ponte des crocodiles;

enfin, que le Nil n'est autre chose que l'année; que son nom en est une

preuve; que les différentes combinaisons des lettres qui le composent,

se montent à trois cens soixante et cinq, nombre égal à celui des

jours de l'année. Ils ajoutaient encore les qualités des plantes, des

fleurs, des animaux et beaucoup d'autres choses.

C'est à l'Ethiopie, répond Hydaspe, et non à l'Egypte qu'en appartient

toute la gloire. Ce fleuve que vous regardez comme un dieu, ces

engrais qu'il roule avec lui, c'est l'Ethiopie qui vous les envoie:

c'est l'Ethiopie, la mère de vos divinités, qui mérite vos hommages.

Aussi l'honorons-nous, répondent les prêtres, puisque c'est d'elle que

vient notre salut et notre religion. Il faut être réservés dans vos

louanges, réplique Hydaspe; et en même tems il entre dans sa tente,

et passe le reste du jour à se récréer, au milieu d'un repas qu'il

donne aux principaux Ethiopiens, et aux prêtres de Syène. Il permit à

toutes ses troupes de se livrer à la joie. Les habitans de la ville

leur vendirent ou leur donnèrent une quantité prodigieuse de bœufs, de

brebis, de chèvres, de porcs et de vin.

Le lendemain, Hydaspe, assis sur un trône, distribua à ses guerriers,

selon leurs services, le butin pris dans la ville et dans le combat.

Celui qui avoit fait Oroondates prisonnier, étoit présent. Demandes,

lui dit le roi, ce que tu désires. Sire, lui répond le soldat, je

ne demande rien. Je suis bien récompensé; j'ai obéi à vos ordres

en sauvant le général des Perses; d'ailleurs je me suis moi-même

récompensé, pourvu que vous me laissiez ce que je lui ai pris. En-même

tems il lui montre le ceinturon du satrape orné de diamans d'un grand

prix, et qui valoit plusieurs talens. Parmi ceux qui étoient présens,

plusieurs s'écrient, qu'une pièce pareille est au-dessus de la fortune

d'un particulier, et digne d'un roi. Qu'y a-t-il de plus digne d'un

roi, répond Hydaspe en souriant, que de ne pas montrer moins de

générosité qu'il ne montre d'avidité? Les lois de la guerre permettent

au vainqueur de dépouiller son prisonnier; qu'il garde comme un présent

de ma part, un objet qu'il auroit pu me cacher et posséder sans mon

aveu.

Ceux qui avoient pris Chariclée et Théagènes se présentent ensuite:

Prince, disent-ils, le butin que nous avons pris sur les ennemis ne

consiste point en diamans, en or ni en argent, richesses communes en

Ethiopie, et que l'on trouve en abondance dans votre palais. C'est un

jeune homme et une jeune fille, le frère et la sœur, originaires de la

Grèce, dont la beauté et les grâces ne le cèdent qu'aux vôtres, et que

nous vous avons déjà présentés.

Daignez, prince, ne pas nous oublier dans la distribution de vos

bienfaits. Il est vrai, répond Hydaspe, vous me les avez déjà

présentés; mais le trouble, le tumulte m'empêchèrent alors de les

considérer. Qu'on les fasse venir; que les autres prisonniers

paroissent aussi.

Aussitôt un soldat sort de la ville, court vers ceux qui gardent le

bagage de l'armée, et leur porte l'ordre du roi. On amène donc les

deux prisonniers. Ceux-ci demandent à un de leurs gardes, moitié grec,

moitié barbare, où on les conduit. Le roi Hydaspe, répond le soldat,

passe en revue tous les prisonniers. Dieux sauveurs! s'écrient-ils au

nom d'Hydaspe; car ils ne savoient pas que le roi d'Ethiopie portoit ce

nom.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 21 / 26 段