cavaliers perses, et en blessent quelques-uns à coups de fronde. Les
voyant faire volte-face, au lieu de les attendre, ils tournent le dos,
et fuyent vers leurs compatriotes qui les suivoient, mais à une grande
distance. Les Perses les voyant fuir, méprisent leur petit nombre,
marchent avec audace à eux, dispersent ceux qui les poursuivoient tout
à l'heure, et recommencent à fuir avec toute la rapidité dont ils sont
capables. Ils se séparent, se réfugient dans un angle formé par le
Nil comme dans une citadelle, et se dérobent à la vue des Ethiopiens.
Le cheval de Bagoas tombe, entraîne son maître dans sa chute, lui
fracasse une jambe, et le livre aux ennemis. Théagènes et Chariclée
sont pris avec lui. Ils pouvoient échapper; mais ils ne veulent point
abandonner Bagoas, dans lequel ils ont trouvé tant d'humanité, et dont
ils attendent encore des services. Ils descendent de cheval, restent
auprès de lui, et se livrent eux-mêmes aux ennemis.
Le voilà accompli, dit Théagènes à Chariclée, ce songe que tu as eu.
Les voilà ces Ethiopiens chez lesquels nous devons aller. Nous ne
faisons que changer de fers. Remettons-nous donc entre leurs mains:
il vaut mieux nous abandonner à l'incertitude des évènemens, que de
courir les dangers qui nous attendent auprès d'Oroondates. Chariclée,
se regardant conduite par les destins comme par la main, remplie des
meilleures espérances, ne voyant que des amis dans les vainqueurs, sans
communiquer ses idées à Théagènes, paroît approuver ses réflexions.
Les Ethiopiens avancent, et, reconnoissant un eunuque, un ennemi peu
redoutable dans Bagoas; voyant dans les chaînes, sans armes, deux
personnes d'un extérieur majestueux, d'une beauté sans égale, voulant
savoir quels ils sont, les font interroger par un d'entre eux, Egyptien
de nation, qui savoit la langue des Perses, croyant que, si leurs
prisonniers n'entendent point les deux langues, ils en entendent au
moins une; car les espions, que l'on envoie pour pénétrer les projets
de l'ennemi, mènent ordinairement avec eux des hommes familiarisée avec
la langue du pays et celle des ennemis. Théagènes, qui avoit demeuré
long-tems en Egypte, répond en peu de mots, qu'ils sont esclaves du
satrape, que lui et Chariclée sont Grecs d'origine; qu'ils passent,
sans doute pour leur bonheur, des mains des Perses en celles des
Ethiopiens.
Ceux-ci les font prisonniers, résolus de les présenter à leur roi
comme le premier, le meilleur butin de cette guerre, le plus précieux
des biens d'Oroondates; car chez les Perses, les grands ne voyent,
n'entendent que par leurs eunuques. Ni leurs enfans, ni leurs proches
ne jouissent de leur confiance et de leur tendresse: elle est toute
entière pour l'esclave qui a su gagner leur affection. Les Ethiopiens
croyent donc faire un présent bien flatteur à leur roi, en lui amenant
ces prisonniers pour le servir et être l'ornement de sa cour. Comme
Bagoas blessé, Théagènes et Chariclée, chargés de fers, ne peuvent
marcher vîte, ils les font monter à cheval. C'est ainsi que, par une
nouvelle aventure, assez semblable au prologue d'une pièce, Chariclée
et Théagènes, étrangers captifs, après avoir vu leur tombeau ouvert,
semblent moins être conduits qu'accompagnés par des hommes qui devoient
bientôt les reconnoître pour leurs souverains.
Fin du Livre Huitième.
LIVRE NEUVIÈME.
SOMMAIRE.
_Siège de Syène. Théagènes et Chariclée conduits devant Hydaspe. La
ville de Syène se rend. Fêtes du Nil. Perfidie d'Oroondates. Il va
à Eléphantide, se met à la tête de ses troupes. Consternation des
Syènois. Combat entre les Perses et les Ethiopiens. Oroondates vaincu
et pris. Hydaspe entre dans Syène. Il partage le butin à ses soldats.
Bagoas est chargé de garder Théagènes et Chariclée. Songe d'Hydaspe. Il
traite Oroondates avec bonté._
* * * * *
La ville de Syène assiégée de tous côtés par les Ethiopiens,
étoit prise comme dans un filet. Oroondates ayant appris qu'ils
approchoient, qu'ils avoient passé les cataractes et marchoient vers
Syène, n'avoit eu que le tems de se jeter dans la ville. Il en avoit
fait fermer les portes, garnir les remparts d'armes, de traits, de
machines, et il attendoit les évènemens.
Le roi d'Ethiopie, Hydaspe, avoit appris de ses espions que les Perses
étoient encore éloignés de Syène. Il s'étoit mis en marche pour leur
livrer bataille avant qu'ils y fussent arrivés. Mais n'ayant pu les
rejoindre, il s'étoit rabattu sur la ville, l'avoit environnée de
toutes parts, et restoit dans l'inaction, déployant aux yeux des
ennemis une multitude innombrable d'hommes, de chevaux, d'armes dont il
couvroit les plaines des environs.
Ce fut là que ses éclaireurs le trouvèrent, lorsqu'ils lui amenèrent
les prisonniers qu'ils avoient faits. Leur vue réjouit beaucoup
le prince; et je ne sais par quel doux pressentiment, il sembla
s'intéresser pour des jeunes gens qu'il ne reconnoissoit pas encore
pour ses enfans. Il tira de cet évènement un présage favorable. Bon!
dit-il, à en juger par les prémices de cette guerre, les dieux nous
livrent les ennemis enchaînés; comme ce sont les premiers qui tombent
entre nos mains, il faut les réserver pour les immoler suivant les
lois de notre patrie: leur sang coulera sur les autels des dieux,
protecteurs de l'Ethiopie.
Il récompensa ensuite magnifiquement ses guerriers, les envoya parmi
ceux qui gardoient le bagage de l'armée, avec leurs captifs, auxquels
il donna un certain nombre de personnes qui parloient leur langue;
il leur recommanda d'en avoir le plus grand soin, de ne les laisser
manquer de rien, de les empêcher de contracter aucune souillure, de
les nourrir comme des victimes destinées aux dieux: il ordonna encore
de leur ôter leurs chaînes, pour leur en donner d'or; car chez les
Ethiopiens, l'or s'emploie aux mêmes usages que le fer chez les autres
peuples. Ses ordres sont exécutés. Pendant qu'on ôte à Chariclée et à
Théagènes leurs fers, ils conçoivent quelques espérances de liberté,
qui s'évanouissent bientôt, en voyant qu'on les remplace par des fers
d'un autre métal. Ah! le beau changement, dit Théagènes en riant! voilà
donc les grands bienfaits de la fortune! des chaînes d'or remplacent
des chaînes de fer. Mais des chaînes plus riches ne font de nous que
des prisonniers plus précieux. Chariclée sourit aussi; mais elle tâche
d'inspirer d'autres idées à Théagènes, de lui donner de la confiance
aux oracles des dieux, de le consoler par la vue d'un avenir plus
heureux.
Hydaspe, en se présentant devant Syène, avoit espéré emporter la
ville d'emblée, malgré les remparts dont elle étoit défendue. Il fut
d'abord repoussé par les assiégés, qui, non contens de se défendre
avec courage, l'accablèrent encore d'injures du haut des murs. Irrité
de ce qu'au lieu de se rendre à la première attaque, ils osoient lui
résister, ce prince résolut de ne pas perdre le tems à faire un siège
dans les formes, ni à essayer le secours des machines, qui laissent
toujours échapper des ennemis. Il fit faire des travaux immenses, qui
devoient, en peu de tems, détruire la ville entièrement: voici ce
qu'il entreprit.
Il distribua par portions le terrein autour de Syène; il assigna à dix
hommes un espace de dix orgies (dix toises), leur ordonna de creuser
un fossé, dont il fixa la largeur et la profondeur, qui devoient être
très-grandes. Les uns béchoient, les autres tiroient la terre, d'autres
l'entassoient sur les bords du fossé, élevoient un mur vis-à-vis celui
de la ville. Personne ne les troubla dans leurs travaux, et ne traversa
la construction de ce mur. Effrayés de la multitude des ennemis, les
assiégés n'osoient sortir de la ville; les flèches qu'ils lançoient du
haut des murs ne pouvoient les atteindre; car Hydaspe, pour les rendre
inutiles, avoit laissé entre les deux murs un espace assez large pour
que ses soldats fussent hors de la portée des traits. Ces ouvrages
furent achevés avec une promptitude incroyable, vu la multitude
innombrable des Ethiopiens. Il en entreprit ensuite un autre.
Il laissa entre les deux murs, dans toute leur circonférence, un
espace d'environ un demi-plèthre, plein et uni. A l'extrémité il
construisit deux murs, qu'il prolongea jusqu'au Nil, et dont la hauteur
augmentoit progressivement. Ces deux murs, écartés l'un de l'autre d'un
demi-plèthre, occupoient, en longueur, tout l'espace qui séparoit la
ville du Nil. Lorsqu'ils furent prolongés jusqu'au bord du fleuve, il
facilita l'écoulement des eaux par un conduit qui donnoit entre ces
deux murs. Les flots alors, tombant d'un lit élevé, vaste et large,
dans un autre incliné, étroit et resserré par des rives que l'art
avoit construites, se précipitèrent avec un bouillonnement affreux et
un fracas horrible qui retentit au loin.
A ce bruit, à ce spectacle, les assiégés comprennent toute l'horreur
de leur situation; ils voient que ces travaux n'ont pour but que de
les inonder: ils se disposent à se défendre contre les dangers qui
les menacent, dans une ville dont les ouvrages des ennemis, et l'eau
qui approche de leurs remparts, les empêchent de sortir. D'abord,
ils garnissent d'étoupe et de bitume les fentes des portes; ils
affermissent ensuite leurs murs sur leurs fondemens: l'un porte de la
terre, un autre des pierres, celui-ci des morceaux de bois, chacun ce
qu'il trouve; personne n'est oisif: femmes, enfans, vieillards, tous
travaillent. Quand la vie est en danger, les distinctions d'âge et de
sexe disparoissent.
Les plus robustes et les plus vigoureux sont occupés à creuser un canal
souterrain, qui communique de la ville au fossé des ennemis. Voici
comme ils exécutent ce projet. Ils creusent perpendiculairement auprès
du mur un puits de la profondeur de cinq orgies (cinq toiles); passant
ensuite sous les fondemens de leurs murs, ils conduisent obliquement, à
la lueur des flambeaux, une mine jusques sous les travaux des ennemis:
derrière les pionniers sont des travailleurs qui prennent les terres,
se les transmettent les uns aux autres, et les transportent dans un
endroit de la ville autrefois cultivé, où ils élèvent un tertre: ils
veulent, en creusant ainsi, faire enfoncer le terrain sous la masse
des flots: mais leur travail est inutile. Déjà le Nil a franchi la
longueur du canal; déjà les flots remplissent l'espace renfermé entre
la ville et le mur élevé par les ennemis. Syène n'est plus qu'une île
au milieu des terres, autour de laquelle se balancent les vagues du Nil.
Ce mur résiste pendant quelque tems. La masse des flots qui se
succèdent les uns aux autres, grossit à chaque instant, et pénètre
jusques dans les fondemens à travers les crevasses d'une terre noire
et mouvante, entr'ouverte par les chaleurs excessives de l'été. Déjà
le terrain cède à un si grand poids dans les endroits où il est miné,
et le mur s'affaisse. Le balancement des crénaux, l'oscillation des
guerriers qui défendent les remparts, présagent une ruine prochaine.
Aux approches de la nuit, une partie du mur qui est entre les tours,
tombe avec fracas. Cependant, l'eau, arrêtée par les décombres, qui
excèdent sa hauteur de cinq coudées, ne peut entrer encore dans la
ville, mais la menace d'une inondation prochaine. Syène alors retentit
de cris de douleur et de désespoir, qui sont entendus des ennemis
eux-mêmes. Les habitans élèvent les mains au Ciel, implorent le secours
des dieux, la seule espérance qui leur reste: ils conjurent Oroondates
de traiter avec Hydaspe.
Le Satrape, contraint de céder à la nécessité, se rend à leurs prières.
Mais les flots l'environnent de toutes parts, et il ne peut envoyer
personne pour traiter avec les assiégeans. La nécessité lui suggère
un expédient. Il écrit une lettre, l'attache à une pierre, et la
lance avec une fronde au-dessus des flots[61]. Mais l'espace est trop
large, et la pierre tombe dans l'eau: une seconde tentative ne lui
réussit pas mieux. Le danger est pressant; il s'agit de la vie de tous
les habitans: aussi tous les frondeurs et tous les archers de lancer
au-delà des eaux. Enfin les habitans, tendant les mains vers les
ennemis, qui, placés sur leurs retranchemens, jouissent du spectacle de
leur désespoir, tâchent, par leur attitude suppliante, de leur faire
comprendre l'intention de ces archers. Tantôt ils les élèvent vers le
Ciel, tantôt ils les mettent derrière le dos, et les présentent aux
chaînes, comme des esclaves.
Hydaspe comprend qu'ils lui demandent la vie, et il est prêt à la leur
accorder. Un ennemi suppliant éveille les sentimens d'humanité dans un
vainqueur magnanime. Mais ces signes ne suffisent pas pour l'assurer
de leurs dispositions; il en veut des preuves certaines. Il avoit des
barques qui flottoient sur le fleuve; il les fait descendre le canal.
Lorsqu'elles sont arrivées à l'enceinte, il les fait approcher du bord,
en choisit dix nouvellement construites, y embarque des archers et des
frondeurs, les instruit de ce qu'ils doivent dire, et les envoie vers
les Perses. Ils voguent vers la ville couverts de leurs armes, pour se
défendre en cas d'attaque imprévue de la part des assiégés.
Ce fut alors qu'on vit un spectacle nouveau: des vaisseaux voguant
d'un mur vers un autre mur, des nautonniers naviguant en terre ferme,
des barques traversant des plaines qu'avoit sillonnées le soc de la
charrue: prodige étonnant que n'avoit pas encore montré la guerre,
si féconde en miracles. Des guerriers moulés sur des vaisseaux,
s'avancent vers d'autres guerriers postés sur des remparts, et sont
près d'engager un combat à-la-fois naval et terrestre.
A la vue de ces barques et de ces navigateurs armés, voguant vers le
côté où le mur est renversé, les habitans sont frappés de stupeur:
tout ce qu'ils voient redouble leur effroi; ils doutent s'ils viennent
comme amis ou comme ennemis: tout est suspect, tout alarme dans un
danger extrême. Ils lancent sur eux une grêle de traits et de flèches
du haut des murs. Prolonger son existence de quelques heures, semble
un avantage à des malheureux réduits au désespoir. Ils tâchent moins
de les atteindre avec leurs traits, que de les écarter de leurs murs.
Les Ethiopiens ripostent: soit qu'ils soient plus habiles, soit qu'ils
ne s'apperçoivent pas de l'intention des Perses, ils en atteignent
plusieurs; quelques-uns même, frappés d'un coup mortel et subit,
tombent du haut des murs dans les flots.
Le combat alloit s'engager et devenir sanglant. Les uns ne vouloient
qu'empêcher les ennemis d'approcher de leurs murs; les autres se
défendoient avec fureur. Un des principaux de Syène, déjà avancé en
âge, arrive sur les remparts: Insensés! s'écrie-t-il, est-ce la crainte
du danger qui obscurcit votre raison? Quoi! des hommes que nos prières
appellent à notre secours, qui y viennent contre vos espérances,
vous les éloignez! S'ils viennent comme amis, vous offrir la paix,
c'est pour vous sauver; et s'ils viennent comme ennemis, laissez-les
approcher: vous les vaincrez plus facilement. Environnés d'eau comme
vous êtes, et de cette multitude immense d'ennemis, que gagnerez-vous
à tuer ceux-ci? Recevons-les plutôt dans la ville, et voyons ce qu'ils
veulent.
Tous approuvent cet avis: le Satrape lui-même l'adopte; ils abandonnent
cette partie du mur, et restent tranquilles. Quand l'espace entre les
tours ne fut plus occupé, et que les habitans, en agitant des drapeaux,
eurent fait comprendre aux ennemis qu'ils pouvoient approcher sans rien
craindre, les Ethiopiens avancèrent, et, s'adressant de dessus leurs
barques aux assiégés, ils leur parlèrent ainsi:[62]
Perses, et vous habitans de Syène, Hydaspe, roi de l'Ethiopie orientale
et occidentale, et aujourd'hui le vôtre, sait également subjuguer ses
ennemis, et se laisser fléchir par leurs prières. La victoire est le
fruit de la valeur, mais la compassion est celui de sa sensibilité.
Il doit l'une à son armée; mais il ne doit l'autre qu'à lui. Votre vie
est entre ses mains. Fléchi par vos prières, il consent à vous tirer
du danger où la guerre vous a précipités, du danger que vous voyez,
et dont vous ne pouvez échapper; mais il ne veut point vous fixer
les conditions de votre délivrance; il vous laisse les maîtres de
les régler. Ce seroit, selon lui, agir en tyran; et il ne veut point
irriter la fortune par l'abus de ses faveurs.
Les assiégés répondent qu'ils se soumettent à tout ce qu'Hydaspe
voudra ordonner d'eux, de leurs femmes et de leurs enfans; qu'ils lui
remettent leur ville, s'ils peuvent la sauver; ce qu'ils n'espèrent
point, à moins qu'un Dieu, ou Hydaspe lui-même, ne leur présente
quelque moyen de salut. Oroondates promet de renoncer à tout ce qui
avoit été la cause de cette guerre; d'abandonner la ville de Philes, et
les mines de diamans; il demande de ne point être traité avec rigueur,
mais la liberté de s'en aller avec sa garnison, il ajoute qu'Hydaspe
montrera son humanité dans toute son étendue, en ne l'inquiétant point,
mais en le laissant se retirer avec ses troupes à Eléphantine; que
d'ailleurs il lui est indifférent de périr ou de n'échapper du danger
présent, que pour perdre la vie par les ordres du roi de Perse, qui ne
manquera pas de l'accuser d'avoir livré ses guerriers; que même il aime
mieux périr d'un genre de mort ordinaire, que d'expirer victime de la
barbarie d'un prince cruel, qui plaira à imaginer des tourmens pour le
faire souffrir davantage.
Il prie encore les Ethiopiens de recevoir dans leurs barques deux
Perses, pour les envoyer à Eléphantine, promettant de se rendre, si
ceux qui s'y trouvoient, vouloient recevoir la loi du vainqueur. Les
députés se retirent, emmènent avec eux deux Perses, et rapportent
tout à Hydaspe. Ce prince ne put s'empêcher de rire de la folie
d'Oroondates, qui vouloit discuter les conditions dans un moment où
sa vie et sa mort dépendoient d'un autre. Il ne faut pas cependant,
dit-il, que tant de gens soient victimes de l'extravagance d'un seul.
Il laisse aller à Eléphantine les deux Perses envoyés par Oroondates,
sans rien redouter de ce que pourroient entreprendre les troupes
rassemblées dans cette ville. Il ordonne ensuite de fermer l'embouchure
par laquelle les eaux du Nil couloient dans le canal, et de pratiquer
un écoulement dans les retranchemens, afin que les eaux du fleuve
ne venant plus dans le canal, celles qui y étoient, se retirant, le
terrein séchât autour de la ville, et s'affermit sous les pas.
Les Ethiopiens obéissent à leur roi, et mettent à l'instant la main à
l'œuvre; mais la nuit, qui survint, les obligea d'interrompre leurs
travaux, et de remettre au lendemain à les achever.
Cependant, les assiégés n'oublient rien pour se mettre à l'abri du
danger. Trompés agréablement dans leur attente, ils ne désespèrent
plus de leur salut. Les uns continuent de creuser le souterrain: déjà
ils approchent des retranchemens des ennemis; ils mesurent de l'œil
l'espace qui les en sépare, et jugent qu'ils n'ont plus à creuser que
la longueur d'un schœnix; d'autres relèvent, à la lueur des flambeaux,
la partie du mur écroulée; les pierres éboulées dans la ville leur
fournissent des matériaux suffisans pour ce travail.
Ils se croyoient en sûreté, lorsqu'un accident vint jeter la terreur
parmi eux. Vers le milieu de la nuit, une partie du retranchement,
que les Ethiopiens avoient commencé à percer le soir, s'éboula
tout-à-coup; soit que la terre ramassée en cet endroit, fût molle et
sans consistance, et qu'étant abreuvée d'eau, elle se fût affaissée;
soit que les ennemis, en détachant de la terre du parapet, l'eussent
rendu trop foible pour résister à là masse des eaux, qui grossit
pendant la nuit, et élargit peu-à-peu le passage, soit qu'on aime mieux
l'attribuer aux dieux, le fracas fut tel qu'il jeta l'épouvante dans
tous les cœurs. Les assiégés et les assiégeans en ignoroient également
la cause; mais les uns et les autres croyoient que la plus grande
partie des murs et de la ville étoit renversée.
Les Ethiopiens, en sûreté dans leur camp, restent tranquilles, en
attendant le jour qui devoit les éclairer sur cet évènement. Mais les
assiégés courent de tous côtés dans la ville et sur les murs. Chacun
se voyant sans danger, croit que la désolation est ailleurs. Enfin
le jour paroît et fixe leur incertitude; ils voient le retranchement
entr'ouvert, et l'eau s'écoulant à flots pressés.
Les Ethiopiens bouchent cette ouverture avec des planches attachées les
unes aux autres, soutenues en dehors avec de grosses poutres de bois;
ils y entassent des fascines, qu'ils apportent, les uns du rivage, et
les autres sur des barques. C'est ainsi que l'eau s'écoula; mais le
terrain entre le camp et la ville étoit impraticable: ce n'étoit plus
qu'une boue molle, une vase humide, dont la surface paroissoit sèche
et solide, mais où les pieds des hommes et des chevaux enfonçoient
également.
On passe ainsi deux ou trois jours; les portes de la ville sont
ouvertes. Les Ethiopiens laissent reposer leurs armes: tout dans leur
camp retrace l'image de la paix; c'est une véritable trêve conclue par
un accord tacite de part et d'autre: aucun des deux partis n'établit
de sentinelles. Les habitans se livrent au plaisir et à la joie. La
fête la plus solennelle dans l'Egypte, la fête du Nil, arriva dans
cet intervalle: elle se célèbre ordinairement vers le solstice d'été,
lorsque les eaux du Nil croissent. Il n'en est point de plus auguste ni
de plus solennelle en Egypte. En voici la cause:
Les Egyptiens regardent le Nil comme un dieu, et le plus puissant des
dieux. Ils voyent en lui le rival du ciel. Chaque année, à des époques
fixes, sans neige, sans pluie, leurs moissons sont arrosées par ses
eaux. Telle est l'opinion de la multitude, et voici les motifs de son
respect pour le Nil. Pour entretenir la vie de l'homme, il faut, selon
les Egyptiens, la réunion du sec et de l'humide. Ils prétendent que
tous les principes de l'existence sont contenus dans ces deux élémens.
L'élément humide produit le Nil, et l'élément sec, leur pays. Voilà ce
qui est connu du public.
Mais les prêtres, et tous ceux qui sont admis aux mystères, changent
la signification des mots: ils désignent par Isis la terre, et le Nil
par Osiris. La déesse gémit de son absence, le reçoit avec transport;
elle pleure encore quand elle ne le voit plus. Elle abhorre Typhon
comme un ennemi implacable. Les personnes versées dans la physique et
la théologie, ne dévoilent pas aux profanes le sens caché sous ces
allégories; elles les débitent comme des fables. Mais le flambeau le
plus brillant de la vérité étincelle toujours aux yeux de ceux qui se
font initier, et qui sont admis au ministère des autels. Que l'on me
pardonne cette indiscrétion: les mystères les plus cachés resteront
ensevelis sous le secret le plus impénétrable.
Je retourne au siège de Syène. La fête du Nil étant arrivée, les
habitans, au milieu des sacrifices et des cérémonies religieuses, se
délassent de leurs fatigues et de leurs maux. Leur ame recueille
toutes ses forces pour oublier leurs souffrances et s'élever jusqu'à la
divinité.
Oroondates, à la faveur des ténèbres de la nuit et du profond sommeil
des habitans, sort de la ville avec toutes ses troupes. Il fait
avertir secrètement les Perses de se rendre, à une heure déterminée,
à la porte par laquelle il doit sortir. Il recommande à chaque
officier de n'amener ni les chevaux ni les bêtes de somme, pour
prévenir l'embarras, empêcher le bruit et le tumulte qui pourroient
les trahir, de ne faire prendre aux soldats que leur armes, une
planche ou une pièce de bois. Arrivés à la porte indiquée, ils jettent
dans la vase ces pièces de bois, et les mettent à côté l'une de
l'autre. Les derniers les transmettent aux premiers à mesure qu'ils
avancent. Oroondates fait passer promptement et facilement ses soldats
par-dessus ces planches, comme par-dessus un pont. Il gagne la terre
ferme à l'insu des Ethiopiens, plongés dans un profond sommeil, sans
précaution, sans sentinelles; il marche avec toute la célérité possible
vers Eléphantide, et y arrive sans trouver aucun obstacle.