sont pleines de vin; Cybèle lui fait signe d'en donner une à Chariclée:
elle prend elle-même l'autre; elle ne l'a pas vidée, que ses yeux se
couvrent d'un nuage; elle en renverse un peu qui restoit au fond de
la coupe, et lance en même-tems des regards terribles sur l'esclave.
Bientôt elle éprouve des convulsions et des déchiremens d'entrailles.
Chariclée se trouble, veut lui porter du secours: l'alarme s'empare
de tous ceux qui sont présens. Le breuvage, composé d'un poison plus
rapide qu'un trait, capable de tuer un jeune homme robuste et à la
fleur de l'âge, circule promptement dans un corps cassé, desséché de
vieillesse, et opère avec une vîtesse inexprimable. Les yeux de Cybèle
sont enflammés, ses membres se roidissent, sa peau se noircit; son
ame scélérate est encore plus cruelle que le poison qui la consume:
ainsi périt Cybèle en méditant encore des forfaits; car en mourant
elle désigne par ses signes et par quelques paroles mal articulées,
Chariclée comme coupable de sa mort.
Chariclée aussitôt est chargée de chaînes et conduite devant Arsace.
La princesse lui demande si elle a préparé le poison, et la menace de
la faire appliquer à la torture, si elle ne veut pas avouer la vérité.
Quel est l'étonnement de tous ceux qui sont présens! Chariclée ne
tremble point; elle ne montre point une honteuse frayeur: elle paroît
au contraire avec un visage riant, et se réjouit de la catastrophe dont
elle a été témoin. Forte du témoignage de sa conscience, elle brave la
calomnie, s'applaudit de ce qu'elle ne survivra pas à Théagènes, et de
ce qu'on lui épargne un crime, qu'elle méditoit contre elle-même.
Auguste princesse, dit-elle à Arsace, si Théagènes vit encore, je suis
innocente; mais s'il a été victime de vos criminels desseins, vous
n'avez pas besoin de recourir aux tourmens: c'est moi qui ai empoisonné
celle qui vous a nourrie, et qui vous a si bien instruite. Hâtez-vous
de m'ôter la vie; vous ferez un sacrifice agréable à Théagènes, qui a
résisté si généreusement à vos criminelles sollicitations.
Arsace, l'entendant ainsi parler, entre en fureur; elle la fait charger
de coups: Traînez en prison, dit-elle, cette mégère, dans l'état où
elle est; montrez-lui son digne amant traité comme elle, et comme il
le mérite. Ne lui laissez pas l'usage d'un seul membre; livrez-la à
Euphrates; qu'il la garde jusqu'à demain; une sentence des magistrats
perses, lavera mon injure dans son sang.
L'esclave qui avoit présenté la fatale coupe à Cybèle, étoit Ionienne
d'origine, et celle qu'Arsace avoit d'abord donnée à Chariclée pour
la servir. Pendant que l'on emmenoit celle-ci, soit par attachement
pour une personne avec laquelle elle vivoit, soit que les dieux le
voulussent ainsi, elle se mit à pleurer et à gémir. Malheureuse!
disoit-elle, et tout-à-fait innocente! On l'entend, on s'étonne, on
l'oblige de s'expliquer. Elle avoue que c'est elle qui a donné le
poison à Cybèle; mais qu'elle l'avoit reçu des mains de Cybèle pour
le donner à Chariclée; elle ajoute qu'effrayée d'un pareil attentat,
ou même troublée par Cybèle, qui lui avoit fait signe de présenter
d'abord à boire à Chariclée, elle a changé les coupes, et a donné à la
vieille celle qui étoit empoisonnée. On la conduit donc devant Arsace;
tout le monde désire ardemment que Chariclée soit trouvée innocente:
une ame noble, une figure charmante attendrit les barbares eux-mêmes.
La déclaration de l'esclave ne sert auprès d'Arsace qu'à la faire
soupçonner de complicité avec Chariclée. Elle est mise aux fers, et
gardée pour être mise en jugement. Arsace prévient les magistrats qui
composent les tribunaux, et qui infligent des peines, de s'assembler le
lendemain pour les juger.
Les juges s'assemblent le lendemain, et se placent sur leurs sièges.
Arsace rapporte les choses comme elles se sont passées, se déchaîne
contre Chariclée, qu'elle accuse d'empoisonnement; elle verse des
larmes sur la mort de sa nourrice: elle a perdu la plus chérie, la
plus fidelle de ses femmes: elle en appelle à la conscience des juges;
elle a donné un asyle dans son palais à Chariclée, elle l'a comblée de
bienfaits, et voilà comme elle en a été payée. Enfin elle invective
contre elle avec tout le fiel de la rage la plus furieuse.
Chariclée ne se justifie point: elle convient de tout; elle avoue
qu'elle a empoisonné Cybèle. Elle ajoute qu'elle auroit fait périr
Arsace elle-même, si on ne l'avoit pas prévenue. Elle accable Arsace
d'outrages, et provoque de toute manière la vengeance des juges.
Pendant la nuit dans la prison, elle avoit tout raconté à Théagènes,
avoit appris tout ce qui le regardoit; étoit convenue avec lui de
se reconnoître coupable de la mort de Cybèle, de braver le supplice
avec toutes ses horreurs, de terminer une vie malheureuse et toujours
errante; de mettre fin aux poursuites implacables de la fortune. Elle
avoit dit le dernier adieu à son amant, l'avoit embrassé pour la
dernière fois. Accoutumée à porter secrètement le collier exposé avec
elle, elle l'avoit alors autour de ses reins, sous sa robe, comme un
ornement destiné à parer son tombeau. C'étoit d'après cette convention,
qu'elle avouoit tout ce dont elle étoit accusée, qu'elle disoit avoir
donné la mort à Cybèle, et se faisoit même plus coupable qu'elle
n'étoit.
Les juges furieux, sont prêts à la condamner à un supplice cruel et
digne des Perses. Mais touchés peut-être de la beauté, de la jeunesse,
des charmes de l'accusée, ils la condamnent au feu.
A l'instant les bourreaux la saisissent, la conduisent à quelque
distance des murs. Les cris réitérés d'un hérault, annoncent son crime
et son châtiment. Une multitude innombrable de peuple la suit. Les uns
l'avoient vue emmener, et le brait s'en étant répandu dans la ville,
la curiosité y avoit mis tout le monde en mouvement. Arsace arrive et
se place sur les murs pour la considérer. Il eût été cruel pour elle
de ne point rassasier ses yeux d'un pareil spectacle. Les bourreaux
construisent un vaste bûcher. Déjà la flamme s'élève dans les airs.
Chariclée demande à ceux qui la conduisent, de la quitter quelques
momens, leur promet de monter elle-même sur le bûcher. Elevant alors
les mains au ciel, et tournant ses regards vers le soleil: O soleil!
s'écrie-t-elle, ô terre! ô dieux du ciel et des enfers! vous qui voyez
et punissez les coupables, vous êtes témoins que je suis innocente
du crime qu'on m'impute; mais je reçois volontiers un trépas qui me
soustrait aux coups de la fortune. Recevez-moi favorablement; mais
punissez l'impure Arsace, cette exécrable furie, dont la honteuse
passion ne veut que m'arracher des bras de mon époux.
A ces mots, on pousse de grands cris. Les uns désirent, les autres
demandent hautement, qu'on instruise une seconde fois son procès, avant
de lui faire subir son châtiment; mais Chariclée les prévient, s'élance
sur le bûcher, se place au milieu, et y reste long-tems sans recevoir
aucun mal. La flamme coule autour d'elle plutôt qu'elle n'en approche;
elle la respecte et se retire par-tout où elle se présente. Chariclée
brille au milieu des feux, dont l'éclat ajoute encore à celui de sa
beauté: elle semble une jeune épouse couchée sur un lit de flammes.
Etonnée d'un pareil prodige, et appelant la mort, elle se jette tantôt
d'un côté, tantôt de l'autre; mais c'est en vain: les flammes se
retirent et semblent fuir devant elle.
Cependant l'ardeur des bourreaux ne se rallentit point; ils redoublent
d'activité. Effrayés des signes menaçans d'Arsace, ils ne cessent
d'entasser du bois, des roseaux sur le bûcher, et d'exciter les flammes
le plus qu'ils peuvent.
Tous leurs efforts sont inutiles. Le tumulte s'accroît parmi
les spectateurs. Persuadés que les dieux eux-mêmes se déclarent
pour Chariclée, ils s'écrient qu'elle est pure et innocente; ils
s'approchent du bûcher, en écartent les bourreaux. Thyamis, le premier,
invoque le secours de la multitude. Les clameurs l'avoient averti de ce
qui se passoit, et l'avoient appelé. Ils veulent sauver Chariclée; mais
n'osant approcher du bûcher, ils l'exhortent à s'élancer elle-même hors
des flammes. Ils lui disent que, puisqu'elle vit au milieu du feu,
elle peut en sortir sans crainte. Chariclée, voyant un pareil prodige,
entendant ces cris, persuadée que les dieux la protègent, ne croit pas
devoir refuser leur bienfait, et descend du bûcher.
Les habitans de Memphis, transportés de joie, frappés d'étonnement,
célèbrent à l'envi et à grands cris la puissance des dieux. Arsace,
hors d'elle-même, descend à la hâte de dessus les remparts, sort par
une petite porte avec ses gardes et les principaux Perses, arrête
elle-même Chariclée; et, lançant des regards terribles sur cette
multitude émue: Quoi! s'écrie-t-elle, vous osez arracher au supplice
un monstre, une empoisonneuse, prise sur le fait, avouant elle-même
ses forfaits! Vous soutenez cette détestable furie; vous vous révoltez
contre les lois de la Perse, contre le grand roi lui même, contre les
satrapes, les seigneurs, les juges! Aveuglés par une fausse pitié, vous
croyez reconnoître ici un effet de la puissance des dieux! La raison
ne vous dit-elle pas que ce que vous voyez, n'est qu'une preuve plus
authentique de ses forfaits? Telle est la force de ses sortilèges,
qu'elle arrête même l'action de la flamme. Venez demain au palais; les
juges tiendront une séance publique pour vous éclairer: vous entendrez
vous-mêmes ses aveux; vous la verrez convaincue par la déposition de
ses complices que j'ai en mon pouvoir.
En même-tems elle saisit Chariclée à la gorge et l'entraîne. Elle
ordonne à ses gardes d'écarter la multitude: le peuple indigné veut
résister; mais il se retire, soit qu'il soupçonne Chariclée d'être
magicienne, soit qu'il craigne Arsace et son escorte. Chariclée est
remise une seconde fois entre les mains d'Euphrates, chargée de plus de
chaînes, destinée à subir un second jugement et un second supplice. Au
milieu de ses maux elle goûte le plus doux des plaisirs, celui d'être
avec Théagènes, et de lui raconter ce qui vient de se passer.
Arsace, pour aigrir leurs maux, et ajouter la barbarie à l'insulte, a
enfermé nos deux amans dans la même prison, pour les rendre témoins
de leurs tourmens mutuels. Elle sait que le cœur d'un amant est plus
affligé des souffrances de ce qu'il adore, que des siennes propres.
Mais cette réunion n'est pour eux qu'une source de consolations. Ils se
réjouissent d'être en proie aux mêmes douleurs. L'un deux souffre-t-il
moins, il se regarde comme vaincu par l'autre: il est persuadé qu'il
aime moins. Ils s'entretiennent, se consolent, s'exhortent mutuellement
à opposer un courage invincible aux coups du sort, à signaler leur
amour pour la vertu et leur fidélité mutuelle, par une patience
héroïque.
Après s'être entretenus jusques bien avant dans la nuit, s'être dit
tout ce que peuvent se dire des amans qui vont se séparer dans peu
d'heures, pour ne plus se revoir; après s'être rassasiés l'un de
l'autre, ils font quelques réflexions sur le prodige qui a arrêté
l'action des flammes.
Théagènes y voit la main des dieux, irrités des infâmes calomnies
d'Arsace, des dieux protecteurs de la vertu et de l'innocence
opprimées. Chariclée semble en douter. Le miracle de ma conservation,
dit-elle, ne peut être que l'ouvrage des dieux; mais souffrir toujours
les mêmes maux, en souffrir même de plus cruels, n'annonce-t-il pas
dans ces dieux une colère et une haine implacables? à moins qu'ils ne
veuillent, pour signaler leur puissance d'une manière extraordinaire,
nous précipiter dans quelque abîme, et nous en retirer au moment où
nous l'espérerons le moins?
Ainsi parle Chariclée. Théagènes l'exhorte à mieux parler des
dieux, à être plus circonspecte et réservée à leur égard. O dieux!
s'écrie-t-elle tout-à-coup, soyez-nous favorable. Je me rappelle un
songe que j'ai eu la dernière nuit, si toutefois ce n'étoit qu'un
songe: je ne sais comment je l'avois oublié; mais à présent il me
revient à l'esprit. Il est conçu en deux vers, avec leur mesure: le
divin Calasiris, soit que je l'aie vu, soit que j'aie cru le voir, les
prononçoit; en voici à-peu-près le sens:
Toi qui portes une pantarbe, ne crains point les atteintes
de la flamme. Les destins font des choses auxquelles on ne
s'attend pas.
Théagènes, comme s'il étoit saisi d'une fureur divine, s'agite,
s'élance autant que lui permettent ses chaînes. O dieux! s'écrie-t-il,
regardez-nous d'un œil de pitié. Et moi aussi je suis poëte; un oracle
m'a aussi été rendu par le même devin, soit que ce fût Calasiris, soit
que ce fût quelque dieu revêtu de ses traits; je croyois entendre ces
paroles:
Demain tu échapperas aux chaînes d'Arsace, et tu arriveras
en Ethiopie.
Je vois quel est le sens de cet oracle. Par l'_Ethiopie_, il désigne
l'empire des morts, où je serai avec Proserpine, qui est la jeune fille
dont parle l'oracle. _Mes fers seront brisés_; c'est-à-dire, mon ame
se dégagera des liens de mon corps. Trouves-tu dans cette explication
quelque chose de contraire au sens que présente cet oracle? _Pantarbe_
veut dire qui craint tout; et l'oracle ordonne de ne pas craindre, même
le feu.
O mon cher Théagènes! reprend Chariclée; toujours malheureux, lu
ne vois par-tout que des malheurs et des souffrances. L'homme ne
considère que le présent. Cet oracle me présente quelque chose de plus
flatteur. Je pourrois bien être cette jeune fille avec laquelle tu
dois t'échapper des fers d'Arsace, et aller en Ethiopie, ma patrie.
Nous n'en voyons pas, il est vrai, les moyens; cependant nous pouvons
le croire: rien n'est impossible aux dieux; s'ils nous ont rendu cet
oracle, ils l'accompliront: déjà ils ont accompli le premier. Me voilà
pleine de vie, moi que tu n'espérois plus revoir. J'ignorois que je
portois moi-même l'instrument de mon salut. Mais à présent je comprends
comment j'ai échappé aux flammes.
J'ai toujours eu la précaution de porter sur moi les objets exposés
avec moi. Prête à paroître devant les juges, voyant mon tombeau ouvert
sous mes pas, je les ai secrètement attachés à ma ceinture, pour me
ménager une ressource dans l'avenir, si j'échappois, ou pour parer mon
cercueil et renfermer ma cendre, si je descendois dans l'empire de la
mort. Ce sont de riches colliers, des pierres précieuses des Indes
et d'Ethiopie, parmi lesquelles se trouve un anneau dont mon père
fit présent à ma mère, lorsqu'il briguoit sa main. Le chaton est une
sorte d'émeraude appelée _pantarbe_: des caractères sacrés sont gravés
dessus. Elle a, je crois, quelque chose de surnaturel qui lui donne
la vertu de garantir des atteintes du feu, de donner au milieu des
flammes l'impassibilité: c'est elle sans doute et la volonté des dieux
qui m'a sauvée. Ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est
que j'ai souvent entendu dire au divin Calasiris que les caractères
gravés sur cette bandelette exposée avec moi, et qui me ceint les reins
actuellement, lui attribuent cette vertu.
Tout cela est vraisemblable, répond Théagènes: le prodige qui vient
de s'opérer semble l'attester. Mais quelle pantarbe nous tirera des
dangers qui nous menacent pour demain? Hélas! pour préserver du feu,
elle ne préserve pas sans doute de la mort; et nous ne pouvons douter
que l'implacable Arsace n'invente quelque supplice nouveau. Plût aux
dieux qu'elle nous fît subir, et à tous deux, le même genre de mort!
Non, elle ne nous ôteroit pas la vie, elle ne feroit que mettre fin à
nos maux. Ne crains rien, dit Chariclée, les oracles sont pour nous
une outre pantarbe: mettons notre confiance dans les dieux. Si nous
échappons, nous n'en trouverons que plus de douceurs dans la vie; et
s'il faut souffrir encore, nous souffrirons avec plus de résignation.
Tels sont les entretiens de Théagènes et de Chariclée dans la
prison. Tantôt ils versent des larmes, et chacun proteste qu'il est
plus sensible aux maux de l'autre qu'aux siens propres; tantôt ils
se disent le dernier adieu, et jurent par tous les dieux, et leur
situation présente, que le flambeau de leur amour ne s'éteindra qu'avec
le flambeau de leur vie.
Cependant Bagoas et son escorte arrivent à Memphis au milieu de la
nuit, dans le tems où tout est plongé dans un profond sommeil. Il
éveille les gardes des portes, s'en fait reconnoître: tous s'avancent
ensemble et à la hâte vers le palais, Bagoas dispose ses cavaliers tout
autour, pour le soutenir en cas de résistance, et pénètre lui-même
par une entrée inconnue à tout le monde, force une porte, se fait
reconnoître du gardien, et lui recommande le silence. A la faveur de
quelques foibles rayons de la lune, et de la connoissance qu'il a du
local, il va trouver Euphrates, qu'il trouve couché. Celui-ci, éveillé
en sursaut, pousse un cri[60]: Rassurez-vous, dit Bagoas: c'est moi;
faites venir de la lumière, ajoute-t-il, Euphrates aussitôt appelle un
des esclaves qui étoient avec lui, lui ordonne d'allumer un flambeau,
sans éveiller personne. L'esclave vient, apporte un flambeau, et se
retire. Quel malheur nous annonce une arrivée si subite et si imprévue,
dit Euphrates? Il ne faut point perdre le tems en vaines paroles,
répond Bagoas: prenez cette lettre et lisez-la; examinez auparavant le
cachet, et assurez-vous qu'elle est d'Oroondates lui-même. Exécutez
cette nuit même, à l'instant, ce qu'il vous commande: profitez des
ténèbres de la nuit pour n'être point vu: quant à la lettre adressée à
Arsace, voyez s'il est à propos de la lui remettre.
Euphrates prend les lettres et les lit toutes deux. Les larmes d'Arsace
couleront, dit-il: elle est déjà sur le bord du tombeau. Hier une
fièvre ardente la saisit; le feu circule dans ses veines; elle est
dans le plus grand danger, et sa vie est presque désespérée. Je ne
lui donnerois pas cette lettre, quand même elle me la demanderoit:
elle sacrifieroit sa vie et la nôtre plutôt que de livrer ces deux
étrangers. Mais vous ne pouvez arriver plus à propos: prenez-les et
emmenez-les; donnez-leur tous les secours que vous pourrez; ayez pitié
de ces deux malheureuses victimes, en proie à mille tourmens, à mille
supplices divers que je leur fais souffrir malgré moi, et par l'ordre
d'Arsace; tout annonce qu'ils sont d'une naissance illustre; le tems et
des faits ne me permettent pas de douter de leur vertu.
En parlant ainsi, il le conduit à la prison.
Bagoas voit ces deux prisonniers. Quoique épuisés par les tourmens, la
grandeur, la beauté de leurs traits le frappent. Persuadés que leur
dernière heure est arrivée, que Bagoas vient les séparer pour jamais
l'un de l'autre, et les conduire à la mort, ils ne peuvent se défendre
de quelque trouble; mais bientôt le calme renaît dans leur ame: la
sérénité, la gaieté même paroît sur leur visage.
Bagoas approche, et se met en devoir de dégager leurs chaînes des
morceaux de bois qui les retiennent. Exécrable Arsace! s'écrie
Théagènes, tu penses ensevelir tes forfaits dans les ombres de la nuit;
mais l'œil de la justice est pénétrant: il éclaire, il met au jour
les secrets les plus cachés. Vous, exécutez les ordres que vous avez
reçus; faites-nous périr par le feu, par le fer ou par l'eau; mais,
nous vous en conjurons, faites-nous périr en même-tems, et par le même
genre de mort. Chariclée leur fait la même prière.
Les eunuques sont attendris par ces paroles; leurs larmes coulent. Ils
les font sortir de prison avec leurs fers: ils sortent du palais et
quittent Euphrates. Bagoas fait ôter les fers aux deux amans; il ne
leur laisse que les chaînes nécessaires pour s'assurer d'eux sans les
incommoder. Il les fait monter chacun sur un cheval, les met au milieu
de sa troupe, et court à bride abattue vers Thèbes. Ils continuent de
courir le reste de la nuit et le jour suivant, jusqu'à la troisième
heure, sans s'arrêter un instant. Enfin, ne pouvant plus résister à
la chaleur du soleil, excessive en Egypte au fort de l'été, accablés
de fatigues, voyant Chariclée excédée d'une marche si longue, ils
s'arrêtent pour se reposer, faire reposer leurs chevaux, et laisser
respirer Chariclée.
Sur le bord du Nil, est une éminence qui, coupant le fil de l'eau,
oblige les flots à faire un demi-cercle. Les eaux revenant sur leurs
pas, forment une avance de terre dans le fleuve: ce lieu, arrosé de
tous côtés, est rempli de gazon. Les troupeaux y trouvent de gras
pâturages et de l'herbe en abondance. Des sycomores, des arbres de
Perse, et ceux qui se plaisent sur les bords du Nil, y forment un
ombrage épais.
C' est-là que Bagoas s'arrête avec sa troupe. Les arbres les
garantissent des ardeurs du soleil. Il prend de la nourriture, et en
donne à Théagènes et à Chariclée, qui d'abord la refusent et finissent
par l'accepter, quoiqu'avec beaucoup de peine. Persuadés qu'ils vont à
la mort, ils regardent comme inutile de prolonger leurs jours. Bagoas
leur dit qu'ils n'ont rien à craindre, qu'il ne les mène point à la
mort, mais à Oroondates.
Déjà la chaleur étoit diminuée, et le soleil, sur son déclin, laissoit
tomber obliquement ses rayons affaiblis. Bagoas avec sa troupe se
dispose à partir, lorsqu'un cavalier arrive en courant à toute bride:
il est hors d'haleine; son coursier inondé de sueur est rendu de
fatigue. Il parle à Bagoas en particulier et se repose ensuite. Bagoas,
les yeux fixés sur la terre, semble réfléchir: étrangers, dit-il
ensuite, prenez courage; vous êtes vengés: Arsace n'est plus. A la
nouvelle de votre départ, elle s'est étranglée, et a prévenu, par
un trépas volontaire, la mort qui l'attendoit: elle n'eût pu éviter
la vengeance d'Oroondates et celle du roi. Le fer ou un opprobre
éternel eût été la récompense de ses crimes. Telles sont les nouvelles
qu'Euphrates m'apprend par la bouche de ce cavalier. Prenez donc
courage, ayez bonne espérance: vous êtes innocens, je n'en doute point;
votre ennemie a vécu.
Ainsi parle Bagoas, balbutiant la langue grecque, qu'il ne connoissoit
que très-peu. Il est lui-même transporté de joie. Il avoit beaucoup
souffert des hauteurs et du despotisme d'Arsace. Il fortifie, il
console ses captifs; il espère voir croître son crédit auprès
d'Oroondates, s'il lui conserve un jeune homme au-dessus de tous ceux
qui composent sa maison, et une jeune fille d'une beauté incomparable,
qui succédera à Arsace et sera son épouse.
Les paroles de Bagoas raniment la joie dans le cœur de Chariclée et de
Théagènes. Ils admirent la puissance et la justice des dieux. Quand
même ils éprouveroient encore toute la rigueur de la fortune, il n'est
point de calamité qu'ils redoutent, depuis que l'odieuse Arsace ne
respire plus. Tant il est vrai qu'on ne regrette point la vie, quand on
a survécu à ses ennemis.
La nuit approchoit; l'air étoit rafraîchi, et permettoit de se mettre
en route. Bagoas et sa troupe montent à cheval, marchent toute la nuit
et le lendemain matin, pour arriver à Thèbes et rejoindre Oroondates,
s'il étoit possible; mais leur célérité est inutile. Ils rencontrent
un officier d'Oroondates, qui leur apprend que le Satrape est parti de
Thèbes. Que lui-même est envoyé pour rassembler toutes les troupes,
même celles qui sont dans les garnisons, et les conduire en diligence
vers Syène; que le trouble et la consternation sont répandus par-tout;
qu'il est à craindre que cette ville ne soit prise, vu la lenteur du
Satrape et la célérité des Ethiopiens, qui ont paru aux portes de
Syène, avant qu'on eût aucune nouvelle de leur marche.
Bagoas quitte donc la route de Thèbes, pour prendre celle de Syène.
A quelque distance de cette ville, il tomba dans une embuscade. Une
troupe d'Ethiopiens bien armés avoient été envoyés à la découverte,
pour assurer la marche de leur armée et la garantir de tout danger.
Surpris par la nuit, ne connoissant point les lieux, éloignés de leurs
compatriotes, ces Ethiopiens, pour se mettre eux-mêmes en sûreté, et
tendre un piège à l'ennemi, se postent au milieu des buissons, où ils
passent la nuit sans dormir.
Au point du jour, ils entendent Bagoas et ses gens: ils voient le
petit nombre de guerriers qui l'accompagnent, le laissent passer.
Bien assurés qu'il n'est point suivi d'un plus grand nombre, ils
quittent les bords du fleuve, poussent de grands cris et se mettent à
sa poursuite. Bagoas et toute sa troupe sont saisis de frayeur. Ils
reconnoissent les Ethiopiens à la couleur de leur peau: ils sont au
nombre de mille, légèrement armés. Trop foibles pour leur résister, les
Perses n'osent même les regarder. Ils se retirent d'abord lentement et
à petits pas, pour ne point paroître fuir; mais les Ethiopiens les
poursuivent, détachent d'abord contre eux deux cents Troglodytes.
Les Troglodytes, nation Ethiopienne, sont nomades et voisins de
l'Arabie. Leur légèreté naturelle est encore augmentée par les
exercices auxquels ils s'adonnent dès leur enfance. Ils n'apprennent
jamais à se servir d'armes pesantes. Dans les combats, ils
escarmouchent à coups de fronde, fondent impétueusement sur les
ennemis, et se dispersent avec la même rapidité, quand ils trouvent
trop de résistance. Les ennemis, qui connoissent leur agilité, ne les
poursuivent pas dans les cavernes où ils vont chercher un asyle.