Ces raisons et d'autres semblables rendent l'espoir à Chariclée. Le

lendemain Achémènes vient chercher Théagènes pour servir Arsace à

table. Elle l'avoit ainsi ordonné; elle lui avoit même envoyé une

magnifique robe persanne: il s'en revêt, non, sans éprouver, dans sa

douleur, un certain plaisir à se parer de ces riches brasselets et

de ces colliers tout brillant d'or. Déjà Achémènes se mettoit en

devoir de l'instruire, de lui montrer comment il devoit verser du

vin, présenter la coupe, lorsque Théagènes court à un buffet chargé

de coupes, et, en prenant une précieuse: je n'ai pas besoin, dit-il,

de tes leçons. Quand il s'agit de servir ma maîtresse, mon cœur m'en

dit assez; et ce foible talent ne m'enorgueillit point. Mon ami, tu

n'es ici que l'élève de la fortune, à laquelle il a plu de t'élever

à ce rang; et moi, je le suis de la nature et des circonstances,

et leurs leçons me suffisent. En même-tems, il verse légèrement du

vin, et présente la coupe à Arsace du bout des doigts et avec une

grace admirable. Cette coupe achève de bouleverser, de subjuguer la

princesse: les yeux fixés sur Théagènes, elle boit plus d'amour encore

que de vin, laisse de la liqueur au fond de la coupe, et la rend à

Théagènes comme si elle buvoit à sa santé.

Achémènes n'est pas insensible à tout ce qu'il voit: le dépit et la

jalousie remplissent son cœur; ses coups-d'œil, son affectation à

parler à l'oreille des convives, n'échappent point à Arsace elle-même.

Après le repas, Théagènes s'adressant à Arsace: O ma maîtresse! dit-il,

j'ai une grace à vous demander; permettez-moi de ne porter cette robe

que quand je vous servirai. Il obtient sa demande, reprend ses habits

ordinaires et se retire.

Achémènes, sortant avec lui, lui reproche sa suffisance, son orgueil

puéril; lui dit que la princesse a conçu pour lui tout le mépris que

mérite un étranger sans usage, sans connaissance. Si vous continuez,

dit-il, à garder les mêmes airs, vous ne plairez pas long-tems. C'est

l'amitié qui vous donne ces avis; je m'intéresse à un homme avec lequel

je vais m'unir, dont je vais épouser la sœur, comme Arsace me l'a

promis. Achémènes ajoute encore beaucoup d'autres choses semblables.

Théagènes, feignant de ne point l'entendre, s'en va les yeux baissés.

Cybèle, allant coucher sa maîtresse vers midi, les rencontre; elle

voit la tristesse peinte sur le visage de son fils, et lui en demande

la cause. On nous préfère, dit-il, ce jeune étranger: à peine a-t-il

paru dans le palais, que le voilà échanson. Une charge que nous

possédons depuis si long-tems, il nous en dépouille; il est auprès

de la princesse, lui présente la coupe, en un mot, il ne lui manque

plus que le titre d'échanson. Qu'il s'élève, qu'il parvienne aux plus

hauts emplois, qu'il partage tous les secrets, ce n'est pas là ce

qui me chagrine le plus: notre silence, notre mollesse, font toute sa

grandeur; mais il pouvoit ne pas nous insulter, nous outrager, nous

qui l'avons dirigé, qui lui avons appris à remplir des fonctions si

glorieuses. Nous en parlerons une autre fois; je cherche Chariclée,

mon amante: elle est tout pour moi; sa présence dissipera peut-être

mon chagrin. O mon fils! reprend Cybèle, quelle amante! vous pleurez,

je crois, vos moindres maux, et vous ignorez les plus amers. Chariclée

ne sera point votre épouse.--Que dites vous? est-ce que je ne suis pas

digne d'épouser une esclave comme moi? pourquoi donc ne sera-t-elle

point mon épouse?--C'est notre zèle, c'est notre attachement pour

Arsace qui en sont cause; nous avons sacrifié pour elle notre

tranquillité; nous avons exposé nos jours, pour contenter ses passions,

nous avons tout fait pour lui plaire. Ce jeune étranger, ce bel amant,

est entré dans sa chambre, n'a paru qu'une fois devant elle, et il lui

a persuadé de violer ses sermens. Il lui a assuré que Chariclée n'est

point sa sœur, mais une amante dont la foi lui est engagée.--Et Arsace

la lui a promise!--Elle la lui a promise; j'étois présente, je lai

entendue. Dans quelques jours elle célébrera cet hymen par un repas

magnifique: elle vous fera contracter une autre mariage.

Achémènes, poussant un profond soupir, et frappant ses deux mains l'une

contre l'autre: ce mariage, dit-il, sera funeste à tous deux; faites-le

différer de quelques jours. Si l'on me demande, dites que je suis à la

campagne pour ma santé. Chariclée n'est plus la sœur de Théagènes,

c'est son amante; je sens qu'il ne veut par-là que me l'enlever. Oui,

s'il l'embrassoit, s'il la serroit contre son sein, s'il passoit les

nuits à côté d'elle, il pourroit prouver qu'elle est son épouse et non

sa sœur. Secondé des dieux vengeurs du parjure, je saurai bien me faire

rendre justice.

Ainsi parla Achémènes: le démon de la rage, de la jalousie, de la

vengeance, bien capable d'aveugler tout autre homme qu'un barbare,

souffle dans son ame toutes ses fureurs. Emporté par les mouvemens

impétueux de sa passion, sans consulter les lumières de la prudence,

et vers la fin du jour, il prend un coursier Arménien, parmi ceux dont

le Satrape se servoit dans les pompes et les cérémonies publiques, va

rejoindre Oroondates, le trouve près de Thèbes, assemblant ses forces,

faisant des préparatifs de guerre, et se disposant à marcher contre les

Ethiopiens.

_Fin du 7e. Livre et du Tome Second._

LES ÉTHIOPIENNES

OU

THÉAGÈNES ET CHARICLÉE

Roman écrit en grec par

HÉLIODORE

TRADUCTION NOUVELLE ET EXACTE, AVEC DES NOTES.

Par N. QUENNEVILLE,

Membre de plusieurs Sociétés Littéraires, et

Professeur de Langue Grecque.

A PARIS,

CHEZ BERTRANDET, Impr.-Lib. rue de

Sorbonne, N°. 384.

Et chez l'Auteur, rue du Faubourg S. Antoine,

N°. 164, près la Barrière du Trône.

AN XI.

[Illustration: Je te tiens, Scélérat.--Dessins: Huot--Sculp.: Lorieux.]

LES ÉTHIOPIENNES.

LIVRE HUITIÈME.

SOMMAIRE.

_Instruit par Achémènes de la passion d'Arsace, Oroondates envoie

Bagoas pour lui amener Théagènes et Chariclée. Thyamis va au palais

réclamer Théagènes et Chariclée. Il est renvoyé avec menaces. Cybèle

essaie vainement de séduire Théagènes. Constance de Théagènes. Douleur

de Chariclée. Cybèle veut l'empoisonner. Mort de Cybèle. Chariclée

accusée, condamnée, échappée aux flammes, reconduite en prison.

Entretien de Théagènes et de Chariclée dans la prison. Bagoas arrive à

Memphis, et emmène Théagènes et Chariclée. Mort d'Arsace. Bagoas pris

par les Ethiopiens avec les deux amans._

* * * * *

Le roi d'Ethiopie avoit prévenu Oroondates, et s'étoit emparé de

Philes, ville sans défense, et une des causes de cette guerre. Le

Satrape étoit dans un embarras extrême, obligé de se mettre en campagne

à la hâte et sans avoir eu le tems de faire ses préparatifs. La ville

de Philes est située sur les bords du Nil, au-dessus des petites

cataractes: elle est éloignée d'environ cent stades, (environ trois

lieues trois quarts) de Syène et de l'Eléphantide. Des exilés Egyptiens

s'en étoient autrefois emparés et s'y étoient établis. Les Egyptiens

et les Ethiopiens s'en disputoient la possession. Ceux-ci vouloient

que les cataractes servissent de limites aux deux empires; mais les

Egyptiens prétendoient encore que Philes leur appartenoit par droit de

conquête, ayant eu pour premiers habitans des exilés d'Egypte.

Ouverte de tous côtés et sans défense, cette ville recevoit le premier

venu, et se soumettoit toujours au plus fort: elle avoit une garnison

composée de Perses et d'Egyptiens. Le roi d'Ethiopie avoit envoyé

des ambassadeurs à Oroondates pour redemander cette ville et les

mines de diamans. Il y avoit long-tems qu'il les avoit redemandées

au Satrape pour la première fois, sans avoir pu les obtenir. Il lui

avoit encore tout récemment envoyé des ambassadeurs. Quelques jours

après leur départ, il s'étoit mis en campagne à la tête d'une armée

puissante, sans faire part de ses projets à personne, et feignant de

marcher contre un autre ennemi. Lorqu'il crut ses députés au-delà de

Philes, dont ils avoient trompé les habitans et la garnison, qu'ils

avoient laissés dans la plus grande sécurité, en leur disant qu'ils

alloient traiter de la paix, il se présenta tout-à-coup à ses portes en

personne, en chassa la garnison, qui, cédant au nombre des ennemis et à

la vigueur des attaques, ne résista que trois jours. Il se rendit ainsi

maître de Philes, et ne fit aucun mal aux habitans.

Oroondates avoit appris cet échec par les fuyards, et il se trouvoit

dans un grand embarras, lorsque l'arrivée subite et imprévue

d'Achémènes vint encore redoubler ses inquiétudes. Il lui demande s'il

n'est point arrivé quelque malheur à Arsace ou à sa maison. Oui, répond

Achémènes; mais je veux vous en informer en particulier. Tout le monde

s'étant retiré, il lui raconte tout en détail.

Que Théagènes, fait prisonnier par Mitranes, lui a été envoyé à

Memphis, pour le faire conduire à la cour du grand roi, s'il l'eût jugé

à propos; que ce jeune homme étoit digne d'être présenté au monarque,

et de le servir; que les Besséens avoient tué Mitranes, et avoient

enlevé son prisonnier, qui étoit venu ensuite à Memphis. Il lui parle

aussi de Thyamis; enfin, il expose l'amour d'Arsace pour Théagènes, le

séjour de celui-ci dans le palais, les bons traitemens qu'il éprouve;

qu'il sert Arsace, qu'il est son échanson: il ajoute que, grâce à

la résistance et à la fermeté du jeune étranger, son honneur est

encore intact; mais qu'il est à craindre que la violence et le tems

ne le subjuguent, si on ne l'enlève promptement de Memphis, et si on

n'ôte de devant les yeux d'Arsace l'aliment de sa flamme; qu'il s'est

secrètement échappé pour venir lui annoncer toutes ces intrigues,

son zèle pour son maître ne lui permettant pas de garder un coupable

silence.

Lorsqu'il voit Oroondates outré d'indignation et de colère, brûlant du

désir de la vengeance, il enflamme son amour par le portrait qu'il lui

fait de Chariclée, dont il vante les charmes et les attraits. Il la

compare aux déesses; il lui assure que jamais il n'a vu et que jamais

il ne verra de beauté pareille. Parmi les femmes qui vous suivent,

ajoute-t-il, ou parmi celles qui sont restées à Memphis, il n'en est

point qui puisse lui être comparée. Achémènes ajoute encore beaucoup

d'autres choses, dans l'espérance d'obtenir Chariclée pour prix de sa

fidélité, quand même Oroondates la mettroit au nombre de ses femmes.

La colère, l'amour s'emparent de l'ame du Satrape. Il envoie aussitôt

Bagoas, le plus fidèle de ses eunuques, à Memphis, avec cinquante

cavaliers, et lui ordonne de lui amener sur-le-champ Théagènes et

Chariclée, en quelqu'endroit qu'ils se trouvent: il lui remet aussi

deux lettres, une pour Arsace, conçue en ces termes:

_Oroondates à Arsace._

«Envoyez-moi Théagènes et Chariclée; ils sont prisonniers

et esclaves du roi, je les ferai passer à la cour:

envoyez-moi-les de bon gré, ou je les ferai enlever de

force: j'ajouterai toujours foi aux rapports d'Achémènes».

L'autre étoit adressée à Euphrastes, le chef des eunuques à Memphis;

en voici le contenu:

«Vous me rendrez compte de la négligence avec laquelle

vous veillez à ce qui se passe dans mon palais. Remettez

les deux prisonniers grecs à Bagoas, pour me les amener;

soit qu'Arsace y consente, soit qu'elle n'y consente pas,

livrez-les-lui; sans quoi j'ai donné ordre de vous charger

de chaînes, de vous conduire ici, pour vous dépouiller de

votre dignité, et vous écorcher tout vif.»

Bagoas part avec son escorte. Arrivé à Memphis, il montre l'ordre du

Satrape, pour prouver sa mission, et se faire remettre les deux jeunes

gens. Cependant Oroondates se mit en marche, ordonnant à Achémènes

de le suivre. Il le faisoit garder à vue, sans qu'il s'en apperçût,

jusqu'à ce qu'il se fût assuré de la vérité.

Voici ce qui se passoit à Memphis pendant ce tems-là. Après le départ

d'Achémènes, Thyamis, revêtu du sacerdoce, la première dignité de la

ville, ayant célébré les obsèques de son père, et rendu à sa cendre

les devoirs funèbres dans le tems prescrit, pouvant, par les lois de

la religion, se montrer en public, s'occupa à chercher Théagènes.

Après beaucoup d'informations, ayant appris que ces deux amans étoient

dans le palais, il fut trouver Arsace. Il avoit bien des motifs pour

s'intéresser à ces deux étrangers. Il se souvenoit que son père, en

mourant, les lui avoit recommandés d'une manière toute particulière.

Il remercia la princesse de ce que, pendant ces jours de deuil, où le

temple n'avoit été ouvert qu'aux prêtres, elle avoit reçu dans son

palais, et traité avec toutes sortes d'égards, deux Grecs à la fleur de

l'âge, sans amis et sans connoissances. Il ajouta qu'en re-demandant un

pareil dépôt, il ne demandoit rien que de juste.

Vous m'étonnez, lui répond Arsace; votre bouche rend témoignage à ma

bonté et à mon humanité, et votre démarche actuelle semble annoncer le

contraire: vous semblez douter que je puisse et que je veuille protéger

ces deux étrangers, et leur faire un sort digne d'eux. Non, répond

Thyamis, je n'en doute point: je sais que s'ils veulent rester ici,

rien ne leur manquera. Mais ils sont d'une naissance illustre; ils

ont été jusqu'ici en butte aux traits de la fortune, errans de pays en

pays. Ils n'aspirent qu'à retourner dans leur patrie, à revoir leurs

parens. Outre les liens particuliers qui m'attachent à eux, mon père

m'a laissé, par héritage, l'obligation de les secourir. Fort bien,

réplique Arsace, vous semblez ne vouloir réclamer ici que les droits

de la justice: eh bien! ils sont pour moi, ces droits de la justice,

autant que les droits de propriété l'emportent sur toutes ces frivoles

raisons d'attachement.--Comment donc êtes-vous leur maîtresse?--Par les

lois de la guerre: ils sont prisonniers, et, en cette qualité, esclaves.

Thyamis comprend qu'Arsace veut parler de l'expédition de Mitranes.

Princesse, dit-il, nous ne sommes plus en guerre, mais en paix; l'une

enlève, l'autre rend la liberté aux hommes: mettre ses semblables dans

les fers, c'est être tyran; les mettre en liberté, c'est régner. Ce

ne sont pas les mots, mais les effets qui font la paix et la guerre.

Rendre la liberté à ces étrangers, ce seroit agir bien plus noblement:

jamais le beau et l'utile ne sont séparés l'un de l'autre, ils sont

toujours liés. Quelles vues de gloire ou d'intérêts peuvent vous

engager à retenir ces deux étrangers?

A ces mots, Arsace n'est plus maîtresse d'elle-même; elle ressent tous

les tourmens des amantes poussées à bout. Elles veulent cacher leur

passion, et elles rougissent; est-elle découverte, elles renoncent à

toute pudeur. Tant que leur amour n'est pas connu, elles sont douces,

traitables; mais si leur secret leur échappe, elles sont audacieuses,

effrontées. Trahie par sa conscience, persuadée que Thyamis connoît

l'état de son ame, Arsace ne voit plus en lui un ministre des dieux,

revêtu d'un caractère respectable; elle quitte tout sentiment de la

pudeur si naturelle à son sexe. Non, non, s'écrie-t-elle, vous ne vous

applaudirez pas long-tems de votre victoire sur Mitranes; il viendra

un tems où Oroondates vengera sa mort et celle de tous ses guerriers.

Je ne vous rendrai pas ces deux étrangers; ils sont aujourd'hui mes

esclaves; bientôt, comme l'ordonnent les lois de notre empire, ils

seront envoyés au grand roi mon frère. Parlez, discutez à loisir sur la

nature du juste, de l'utile, de l'honnête; la puissance ne connoît rien

qui puisse la contraindre; notre volonté tient lieu de tout. Sortez au

plus tôt de mon palais, de peur que je ne vous en fasse chasser.

Thyamis sort, prenant les dieux à témoin, et déclarant que cette

affaire aura une issue funeste. Il veut en instruire les habitans de

Memphis, et réclamer leur secours. Votre sacerdoce n'est rien pour moi,

lui dit Arsace; l'amour n'en reconnoît qu'un, c'est la jouissance.

En même-tems elle se retire dans sa chambre, fait venir Cybèle, et

délibère avec elle.

Achémènes ne paroissoit plus; elle soupçonnoit qu'il étoit parti; elle

questionnoit Cybèle, et lui demandoit où étoit son fils. Celle-ci

apportoit différentes causes de son absence, et ne cachoit que la

véritable: elle ne put cependant en imposer jusqu'à la fin, la

princesse commençoit à se défier d'elle. Cybèle, lui dit-elle alors,

que ferons-nous? quel remède aux maux qui m'assiègent. L'ardeur de

mon amour ne se rallentit point; c'est une flamme dévorante dont

l'activité ne fait que s'accroître. Théagènes est inflexible, rien ne

peut le toucher; il a paru d'abord moins impitoyable: il calmoit mes

feux par des promesses vaines, il est vrai; mais aujourd'hui il ne

se déguise plus, il me refuse ouvertement. Une chose augmente encore

mes tourmens; je crains qu'il ne soit instruit du départ d'Achémènes,

et qu'il ne craigne encore plus de me satisfaire. Achémènes sur-tout

me désespère; il est allé trouver Oroondates; peut-être va-t-il le

prévenir contre moi, ou me calomnier auprès de lui. Si je voyois

seulement Oroondates.... Non, il ne résisteroit pas aux larmes ni aux

caresses de son épouse: les regards d'une femme ont bien du pouvoir sur

les hommes; mais le comble du malheur pour moi seroit d'être accusée

avant d'avoir rien obtenu de Théagènes; et, si je suis accusée, d'être

punie, si Oroondates ajoute foi aux rapports qu'on lui fera. O Cybèle!

n'épargne rien, emploie tout; tu vois le précipice ouvert sous mes pas:

le moment critique est arrivé.[57] Songes que si je me vois perdue, je

n'épargnerai personne: tu seras la première victime de la perfidie de

ton fils. Je ne puis comprendre comment tu ignores ses projets.

Princesse, lui répond Cybèle, la conduite de mon fils vous est

suspecte, vous doutez même de mon attachement; le tems vous détrompera;

vous ne connoissez vous-même que les ménagemens. Vous êtes foible,

pusillanime; vous vous en prenez à ceux qui ne sont coupables de rien.

Vous ne parlez point en maîtresse; vous semblez une esclave qui ne

sait employer que les caresses. Ces moyens pouvoient être bons, tant

que nous avons cru son ame sensible et encore neuve; mais puisqu'il

dédaigne votre amour, qu'il éprouve votre puissance, que les coups de

fouet, que les tourmens le rendent docile à vos volontés: naturellement

rebelle aux caresses, la jeunesse cède à la violence, et la douceur

obtiendra de Théagènes ce que la rigueur ne peut obtenir.

Hélas! répond Arsace, tu as peut-être raison; mais.... Dieux! moi.....

soutenir le spectacle de ce corps maltraité, déchiré!--Toujours la

même foiblesse! ne dépendra-t-il pas de lui, après quelques mauvais

traitemens, de les faire cesser? Quelques momens de chagrin ne vous

mettront-ils pas au comble de vos vœux? D'ailleurs, n'affligez point

vos regards d'un pareil spectacle; livrez-le à Euphrastes; ordonnez-lui

de le punir sous prétexte qu'il a commis quelque faute; vous vous

épargnerez la douleur de le voir souffrir: ce que l'on entend afflige

bien moins que ce que l'on voit[58]. Si son cœur change, s'il se repent

de sa conduite précédente, nous mettrons fin à ses souffrances.

Arsace suit le conseil de Cybèle. L'amour au désespoir ne connoît point

de ménagemens. Le mépris l'irrite, et il court à la vengeance. Arsace

fait venir le chef des eunuques, et lui commande d'exécuter ce qu'elle

vient de résoudre. Tourmenté par la jalousie, passion ordinaire dans

les eunuques, déjà aigri contre Théagènes par tout ce qu'il voyoit et

ce qu'il soupçonnoit, Euphrastes l'enferme dans un cachot ténébreux, le

met aux fers, lui fait souffrir la faim et toutes sortes de tourmens.

Théagènes n'ignoroit pas la cause d'une pareille conduite; mais il

feignoit de l'ignorer, la demandoit à son bourreau, dont il ne recevoit

aucune réponse.

Euphrastes ne craint pas d'outre-passer les ordres d'Arsace. Tous les

jours il invente de nouvelles tortures, et multiplie les souffrances de

sa victime. Il ne permet à personne de voir Théagènes: Cybèle seule a

la liberté de pénétrer dans son cachot. Elle va souvent le voir, sous

prétexte de lui porter de la nourriture en secret. Elle feint de le

plaindre, de s'attendrir sur le sort d'un homme avec lequel elle est

liée; mais elle ne veut que sonder ses dispositions, voir l'état de son

ame, s'assurer si les tourmens ne triomphent point de sa constance.

Théagènes n'en est que plus ferme, n'en oppose que plus de courage à

toutes ces épreuves. Dans un corps épuisé par les mauvais traitemens,

il conserve une ame inébranlable dans ses principes de vertu: il brave

les traits du sort; il remercie la fortune de lui accorder, par tous

ces maux, la faveur inappréciable de pouvoir faire éclater dans tout

son jour son attachement et sa fidélité pour Chariclée. Tout ce qu'il

souhaite, c'est qu'elle soit instruite de ses souffrances. Sans cesse

il appelle Chariclée sa lumière, son ame, sa vie.

Arsace vouloit fléchir et non faire mourir Théagènes. Elle avoit

recommandé à Cybèle de ne pas le tourmenter trop cruellement: celle-ci

le trouvant inflexible, de son autorité privée, et au mépris des ordres

de sa maîtresse, ordonne à Euphrastes de redoubler de rigueur. Mais

tous ses efforts sont inutiles: elle perd toute espérance; elle voit la

profondeur de l'abîme creusé sous ses pas; elle voit fondre sur elle la

vengeance d'Oroondates, informé de toutes ses intrigues par Achémènes;

elle craint encore d'être immolée par Arsace, outrée de se voir trompée

dans son amour. Elle prend le parti d'aller au-devant de son destin par

un grand coup, de mettre Arsace au comble de ses vœux; de se garantir,

pour le présent, du danger qui la menace de sa part, ou d'anéantir

toutes les preuves de cette abominable trame, en faisant descendre

dans le tombeau tous ses complices.

Elle va trouver Arsace: O ma maîtresse! dit-elle, tout est inutile, il

est insensible à tout: il n'en devient que plus audacieux de jour en

jour. Le nom de Chariclée est sans cesse dans sa bouche; il l'appelle

sans cesse: ce nom semble pour lui un baume salutaire qui calme ses

douleurs. Il ne nous reste plus qu'une ressource[59]. Chariclée

seule fait obstacle à nos désirs. Il faut nous en défaire. Lorsqu'il

saura qu'elle n'est plus, son amour trompé sera moins rebelle, et se

rendra plus facilement à vos vœux. Arsace, que le fiel de la jalousie

consume depuis long-tems, n'en devient que plus furieuse, en apprenant

l'amour de Théagènes. Elle saisit avidement cette proposition. Eh bien!

dit elle, je saurai me défaire de cette furie. Qui voudra, reprend

Cybèle, vous prêter son ministère? Votre puissance, il est vrai, est

sans bornes; mais les lois vous défendent d'ôter la vie à qui que ce

soit, sans un jugement des magistrats de la Perse. Il faudra prendre la

peine de controuver des griefs, d'imaginer des crimes à Chariclée. Je

suis prête à tout faire, à tout souffrir pour vous; le poison servira

votre vengeance: un breuvage préparé par mes mains vous défera de votre

rivale.

Arsace approuve ce conseil, et lui ordonne de l'exécuter. Cybèle

va aussitôt trouver Chariclée: celle-ci étoit déjà instruite du

sort de Théagènes. Cybèle d'abord l'avoit trompée, et avoit imaginé

différens prétextes, pour l'empêcher de voir son amant, d'aller dans

son appartement, selon sa coutume. Elle la trouve plongée dans la

douleur, noyée de larmes, seule douceur qu'elle connût encore, et ne

songeant qu'à sortir de la vie. Hélas! lui dit-elle, pourquoi vous

consumer ainsi dans les regrets et la douleur? Théagènes va recouvrer

sa liberté: il reviendra ce soir auprès de vous. Arsace, irritée

contre lui pour quelque faute qu'il a commise dans le service, l'a

fait enfermer, et a promis de lui rendre aujourd'hui sa liberté, à ma

prière, et à cause d'une fête solennelle qu'elle doit célébrer par un

magnifique repas. Levez-vous donc; prenez au moins aujourd'hui un peu

de nourriture avec moi, et ranimez vos forces.

Quelle foi puis-je ajouter à vos paroles? répond Chariclée. Toujours

trompée par vous, j'ai appris à me défier de tout ce que vous me dites.

Je prends les dieux à témoins, dit Cybèle, que vos chagrins cesseront

et vos peines finiront aujourd'hui; ne restez pas si long-tems sans

prendre de nourriture: n'attentez pas vous-même à vos jours; goûtez de

ces mets.

Toujours en défiance contre Cybèle, Chariclée a de la peine à se

déterminer à manger. Mais les sermens la persuadent; elle se laisse

séduire par l'espoir de revoir Théagènes: on croit aisément ce qu'on

désire.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 18 / 26 段