Théagènes garde un morne silence; il n'entrevoit à travers ces beaux

discours que des peines et des souffrances dans l'avenir. Quelques

momens après paroissent des eunuques, qui apportent dans des vases

d'or des mets de la table d'Arsace: mets qui annonçoient un luxe et

une magnificence sans égal. Tels sont, disent-ils, les présens que la

princesse envoie aux deux étrangers: ils les mettent devant eux, et se

retirent. Théagènes et Chariclée, cédant aux sollicitations de Cybèle,

et ne voulant point paroître insensibles à ces attentions, mangent un

peu. On les servît ainsi le soir du premier jour et les jours suivans.

Le lendemain matin, les mêmes eunuques viennent trouver Théagènes.

La princesse vous appelle, lui disent-ils; nous avons ordre de vous

conduire devant elle: venez jouir d'une faveur qu'elle n'accorde que

rarement et à peu de personnes. Théagènes hésite quelques momens; enfin

il se lève: il semble ne céder qu'à la contrainte. Dois je paroître

seul devant elle, dit-il, ou bien ma sœur doit-elle m'accompagner?

Ils répondent qu'elle ne demande que lui; qu'elle verra sa sœur

en particulier; qu'Arsace se trouve avec quelques magistrats; que

d'ailleurs l'usage des Perses est de donner audience aux hommes et aux

femmes séparément. Théagènes, se penchant vers Chariclée: Des soupçons,

dit-il, s'élèvent dans mon ame; je n'entrevois rien de bon dans tout

ceci. Chariclée lui répond qu'il ne doit point résister, mais se

montrer doux d'abord, et prêt à faire tout ce qu'on exigera. Il suit

les eunuques: ceux-ci lui apprennent comment il doit paroître, saluer;

que l'usage, en entrant, est d'adorer la princesse. Théagènes ne leur

répond rien.

Il trouve Arsace assise sur un trône: elle est vêtue d'une robe de

pourpre enrichie d'or. La magnificence de ses colliers, l'éclat de

sa tiare ajoutent encore à son orgueil naturel. Enfin l'art de la

coquetterie et de la séduction semble avoir épuisé sur elle toutes ses

ressources. Une garde nombreuse l'entoure: à ses côtés sont assis les

seigneurs les plus distingués; mais tout cet éclat n'en impose point

à Théagènes. Il semble avoir oublié qu'il a promis à Chariclée de se

prêter à tout, pour gagner les bonnes grâces d'Arsace. Il s'arme d'une

noble fierté, à la vue de tout cet appareil du faste Persan. Sans

s'humilier, sans se prosterner, la tête droite: princesse dit-il, je

vous salue.

L'indignation s'empare de tous les assistans. On murmure sourdement

de l'audace de Théagènes, qui ne se prosterne point devant la sœur

du grand roi. Pardonnez-lui, dit Arsace en souriant, il est étranger,

jeune, il a les sentimens des Grecs, et pour nous, le mépris naturel

à sa nation. En même-tems elle ôte sa tiare au grand mécontentement

de toute l'assemblée; car c'est ainsi que chez les Perses on rend le

salut. Etranger, lui dit-elle, par un interprète, (car elle n'entendoit

point la langue grecque,) ayez confiance; que demandez-vous? parlez,

vous n'essuyerez point de refus. En même-tems elle fait signe aux

eunuques de remmener, des gardes l'accompagnent. Achémènes le revoit

et le reconnoît: il soupçonne la cause qui lui attire de si grands

honneurs; il en est étonné: cependant il garde le silence comme sa mère

le lui a recommandé.

Arsace donne un magnifique repas aux seigneurs Perses, sous prétexte

de les honorer, mais en effet pour célébrer sa première entrevue avec

Théagènes. Elle ne se contente pas de lui envoyer, comme à l'ordinaire,

des mets de sa table; elle lui envoie encore des tapis, des étoffes

précieuses, travaillés à Sidon et en Lydie, des esclaves pour le

servir, une jeune fille à Chariclée, un jeune garçon à Théagènes, tous

deux originaires d'Ionie, tous deux à la fleur de l'âge. Elle presse

en même-tems Cybèle d'accomplir sa promesse. Elle lui dit qu'elle ne

peut résister à sa passion. Cybèle n'attendoit pas les ordres d'Arsace;

elle employoit tout pour gagner Théagènes. Elle ne lui expliquoit pas

encore ouvertement les volontés de sa maîtresse; elle cherchoit, par

des détours, à les lui faire comprendre. Elle lui rappeloit sans cesse

les bontés d'Arsace pour lui, lui parloit de sa beauté, des grâces de

sa personne; elle savoit même adroitement lui en peindre les charmes

secrets; elle n'oublioit pas ses manières engageantes, son goût pour

les jeunes gens et pour les plaisirs; enfin elle tâchoit de s'assurer

s'il étoit sensible aux plaisirs de l'amour.

Théagènes louoit le caractère aimable d'Arsace, son penchant pour les

Grecs, et ses autres qualités; il reconnoissoit toute la grandeur de

ses bienfaits; mais il feignoit de ne point entendre les propositions

de Cybèle, et n'y répondoit point. Celle-ci pensa étouffer de dépit

et de rage: persuadée que Théagènes entendoit bien ses discours, elle

ne pouvoit pas douter qu'il n'opposât un refus absolu et outrageant

à toutes ses avances. Arsace, dévorée de tous les feux de l'amour, ne

pouvoit supporter un état aussi violent: elle réclamoit les promesses

de Cybèle; celle-ci la remettoit, sous différens prétextes: tantôt

Théagènes étoit prêt à tout; mais la crainte l'arrêtoit: tantôt il

étoit indisposé.

Déjà le cinquième et le sixième jours étoient écoulés. Arsace avoit

appelé Chariclée auprès d'elle, une ou deux fois. Pour plaire à

Théagènes, elle l'avoit traitée avec beaucoup d'égards et de bonté.

Cybèle enfin est contrainte de s'expliquer nettement avec Théagènes,

et de lui dévoiler la passion de sa maîtresse. Elle lui promet que sa

complaisance sera payée par des trésors immenses: elle lui demande ce

qu'il peut craindre: elle s'étonne de ce qu'à la fleur de l'âge, avec

tant de charmes, il ne connoît point l'amour; de ce qu'il se refuse

aux embrassemens d'une femme douée de tant d'attraits, qui brûle pour

lui; de ce qu'il ne saisit pas avec empressement une occasion si belle,

si avantageuse, vu qu'il n'a rien à craindre; que le mari est absent.

C'est moi, continue-t-elle, qui l'ai nourrie; c'est à moi qu'elle

confie tous ses secrets: je vous ménagerai cette entrevue; rien ne peut

vous retenir; votre cœur n'est point engagé; vous n'avez point subi le

joug de l'hymen: considérations par dessus lesquelles ont passé avant

vous bien des personnes sensées; elles n'ont point cru, par là, nuire à

leur famille; elles n'ont vu, dans un pareil commerce, qu'une source de

richesses et de plaisirs. Elle mêle aussi les menaces. Un refus allume

la fureur et la soif de la vengeance dans l'ame des femmes de ce rang,

quand elles sont dédaignées. Le mépris alors est un outrage sanglant

qu'elles punissent cruellement. Songez qu'Arsace est Persanne, du sang

royal. Vous dites vous-même qu'elle a du crédit et de la puissance; sa

reconnoissance peut être sans bornes et sa vengeance terrible. Vous

êtes étrangers, sans amis, sans appui. Ayez pitié de vous; ayez pitié

d'Arsace. Un amour aussi ardent mérite bien votre compassion. Redoutez

une passion dédaignée. Craignez une amante en fureur: plus d'une fois

une telle retenue a enfanté le repentir. J'ai plus d'expérience que

vous en amour. Ces cheveux n'ont pas blanchi, sans que j'aie acquis

bien des lumières; mais je n'ai point encore vu de cœur aussi dur,

aussi inflexible que le vôtre.

S'adressant ensuite à Chariclée, en présence de laquelle la nécessité

la contraignoit de tenir un pareil langage: O ma fille! dit-elle,

joignez-vous à moi, unissez vos prières aux miennes, auprès de votre

frère.... Je ne sais quel nom lui donner ici. Votre intérêt l'exige,

vous n'en serez que plus considérée, sans en être moins aimée. Vous

nagerez au sein de l'opulence; Arsace vous fera contracter un mariage

brillant: un pareil sort pourrait tenter des personnes d'un rang élevé,

à plus forte raison n'est-il pas à dédaigner pour des étrangers réduits

aujourd'hui à la mendicité.

Chariclée, lançant à Cybèle le regard du mépris et de l'indignation: Il

seroit à souhaiter, dit-elle, pour la gloire même de la belle Arsace,

qu'elle ne se fût pas laissée enflammer d'un amour aussi violent, ou

qu'elle y résistât courageusement; mais puisqu'elle est femme, puisque,

comme vous le dites, elle ne peut éteindre l'ardeur des feux qui la

dévorent, je conseille à Théagènes de satisfaire les désirs de la

princesse, s'il le peut sans danger; mais qu'il prenne garde d'attirer

la foudre sur sa tête et sur celle d'Arsace. Si cette intrigue venait

à transpirer.... Si le Satrape apprenoit son déshonneur! A ces mots,

Cybèle se précipite vers Chariclée, la serre étroitement dans ses bras,

la couvre de baisers. O ma fille! dit-elle, vous avez pitié d'une

personne aussi belle que vous: le salut de votre frère vous est cher;

mais ne craignez rien, le secret le plus inviolable couvrira tout.

Arrêtez, lui dit Théagènes, donnez-nous quelques momens pour délibérer.

Cybèle sort aussitôt. O Théagènes! dit Chariclée, qu'elles sont

amères les faveurs de la fortune! elle nous trompe bien cruellement!

mais votre sagesse saura mettre à profit, pour votre honneur, une

circonstance aussi délicate. Je ne sais si vous êtes résolu de vous

rendre aux désirs d'Arsace, si vous l'étiez, je ne vous en détournerois

pas, si notre salut ou notre perte dépendent de votre consentement

ou de votre refus. Mais si vous ne croyez pas devoir vous y rendre,

feignez-le au moins; entretenez d'espérances la passion de la

princesse; qu'une condescendance simulée l'empêche de prendre un parti

violent contre vous. Calmez ses feux, modérez ses fureurs par des

espérances et des promesses; peut-être, avec le secours des dieux, le

tems nous donnera quelque moyen de salut. O Théagènes! prenez garde

que vos réflexions ne vous conduisent hors des voies de l'honneur.

O Chariclée! répond Théagènes en souriant, cette maladie si naturelle

aux femmes, la jalousie, vous tourmente au milieu de vos malheurs.

Sachez que Théagènes est incapable d'une pareille bassesse: faire et

dire des choses malhonnêtes, me semble également honteux. D'ailleurs,

ôter toute espérance à Arsace, c'est nous ménager quelques douceurs,

puisque c'est nous délivrer de ses importunités. S'il faut souffrir,

mon ame, formée à l'école du malheur, saura résister à tout. Prenez

garde, réplique Chariclée, d'attirer sur notre tête un déluge de maux;

et elle se tut.

Pendant que Chariclée et Théagènes s'entretiennent ainsi, Cybèle

ramène l'espoir dans le cœur d'Arsace, l'assure des dispositions

favorables de Théagènes, et lui fait entrevoir l'accomplissement de ses

vœux. Bientôt elle revient auprès de nos deux amans. Le soir, la nuit,

elle redouble ses instances auprès de Chariclée qui couchoit avec elle,

la conjure de l'aider à fléchir Théagènes. Au point du jour, elle va le

trouver, lui demande quelle résolution il a prise. Sur un refus formel,

et qui ne lui laisse plus aucune espérance, elle retourne vers Arsace,

la douleur peinte dans les yeux. La princesse, apprenant la cruelle

réponse de Théagènes, vomit mille imprécations contre Cybèle[54], se

retire dans sa chambre, se jette sur son lit, et dans son désespoir se

meurtrit le sein.

Cybèle, sortant de la chambre d'Arsace; rencontre son fils Achémènes,

qui, la voyant consternée, toute en pleurs: Ma mère, lui dit-il,

est-il arrivé quelque malheur imprévu? quelque funeste nouvelle ne

chagrine-t-elle point Arsace? l'armée n'a-t-elle point essuyé quelque

échec? les Ethiopiens n'ont-ils pas l'avantage sur Oroondates? Il

lui fait encore beaucoup d'autres questions semblables. Vous êtes un

jeune homme[55], lui dit Cybèle, et elle le quitte. Achémènes, sans se

rebuter, la suit, lui prend les mains, l'embrasse, la conjure de lui

faire part de son chagrin.

Elle le prend alors en particulier, l'emmène à l'écart dans un jardin,

et lui parle ainsi: Jamais, mon fils, je n'aurois révélé à personne

mes maux, ni ceux d'Arsace; mais elle est aujourd'hui dans un état

effrayant. Moi-même je m'attends à périr victime de son désespoir et

de ses fureurs; je suis donc obligée de rompre le silence. O vous! que

j'ai porté dans mon sein, que j'ai mis au jour, vous que j'ai nourri

de mon lait, ne pourriez-vous trouver un remède à nos maux? Arsace

aime ce jeune étranger qui est dans le palais. Ce n'est point une

passion ordinaire, une passion qu'elle puisse réprimer; c'est un feu

dévorant qui la consume. En vain nous nous sommes flattées jusqu'ici

de la satisfaire; cet amour est la cause des égards, des bontés, avec

lesquelles on traite ces étrangers. Ce jeune insensé, dont l'audace

égale la cruauté, est sourd à mes prières. Je sais qu'Arsace en mourra,

je sais qu'elle me précipitera avec elle dans le tombeau, persuadée que

je l'ai trompée, que je l'ai bercée de vaines espérances. Voilà, mon

fils, ce qui fait couler mes larmes: trouvez un remède à tant de maux,

ou vous n'ayez plus de mère.

Quelle sera ma recompense? répond Achémènes. Je ne veux pas ici me

faire valoir; dans l'état d'angoisse où est la princesse, prête à

expirer, il n'est pas tems d'user de détours, d'artifices ni de

finesses. Demandez, répond Cybèle, tout ce qui vous fera plaisir.

Déjà Arsace, à ma considération, vous a élevé à la dignité de premier

échanson: votre ambition n'est-elle pas satisfaite? Parlez. Si vous

sauvez l'infortunée Arsace, d'immenses trésors seront votre récompense.

Depuis long-tems, dit Achémènes, je soupçonnois la passion de la

princesse, et je n'en doutois même plus; mais j'attendois en silence.

Ce ne sont ni les richesses ni les dignités que j'ambitionne. Je

demande à Arsace, pour prix d'un service si important, de m'unir par

le mariage, à cette jeune fille que l'on dit sœur de Théagènes. Je

l'aime passionnément: la princesse peut juger de mon amour par le sien;

atteinte du même mal que moi, elle ne refusera rien aux vœux d'un homme

qui promet de la mettre au comble du bonheur.

Non, répond Cybèle, non, n'en doutez pas; Arsace ne refusera rien à son

bienfaiteur, à son sauveur. D'ailleurs, nous pourrions bien nous-mêmes

obtenir le consentement de cette jeune personne. Mais, dites-moi, quel

est ce moyen que vous offrez? Je ne m'expliquerai, répond Achémènes,

que quand la princesse m'aura promis avec serment de m'accorder ma

demande. Ne faites aucune tentative auprès de la jeune fille; je

connois son orgueil et sa fierté, vous pourriez renverser tous mes

projets. Vous serez content, répond Cybèle.

En même-tems elle court à l'appartement d'Arsace; tombant à ses pieds:

Ne vous désespérez pas, lui dit-elle; grâce aux dieux, vos vœux seront

remplis. Faites seulement venir mon fils Achémènes.--Eh bien, qu'il

vienne; mais peut-être allez-vous me tromper encore une fois. Achémènes

paroît. Cybèle expose les demandes de son fils. Arsace promet, avec

serment, à Achémènes de l'unir à la sœur de Théagènes.

Princesse, dit alors Achémènes, que Théagènes, votre esclave,

cesse désormais de refuser d'obéir à sa maîtresse.--Comment mon

esclave!--Théagènes est votre prisonnier; vous avez sur lui les droits

qu'un vainqueur a sur son captif. Mitranes le faisoit conduire à

Oroondates, pour l'envoyer ensuite à la cour du grand roi; moi-même

j'étois chargé de le conduire. Les Besséens et Thyamis, fondant sur

moi, me l'ont enlevé. Je n'ai échappé qu'avec beaucoup de peines. Il

montre ensuite à Arsace la lettre de Mitranes, adressée à Oroondates.

Il ajoute que si elle veut d'autres preuves, Thyamis pourra attester la

vérité de tout ce qu'il dit.

Arsace respire. Elle sort à l'instant de sa chambre, passe dans

l'appartement où, assise sur un trône, elle avoit coutume de donner

ses audiences, et fait venir Théagènes. Lorsqu'il est devant elle,

elle lui montre Achémènes et lui demande s'il le connoît.--Oui, je le

connois.--Vous conduisoit-il comme prisonnier de guerre?--Oui.--Eh

bien, sachez que vous êtes à moi. Vous allez descendre au rang de

mes esclaves, soumis à mes moindres volontés. Je promets votre sœur

en mariage à Achémènes, en considération de la place qu'il occupe

auprès de moi, en considération de sa mère, et de son attachement à ma

personne; je ne diffère cet hymen que pour fixer le jour et préparer le

repas que je veux donner pour le célébrer.

Ces paroles furent un coup de poignard pour Théagènes: il résolut de

ne pas résister ouvertement, mais d'esquiver les poursuites d'Arsace,

comme celles d'une bête féroce. O ma maîtresse! dit-il, je remercie les

dieux de ce qu'étant d'une illustre origine, au milieu de nos malheurs,

ce sont vos fers que nous portons, de ce que vous daignez abaisser des

regards de bonté et de bienveillance sur de malheureux étrangers; mais

ma sœur n'est point prisonnière: elle n'est donc point votre esclave;

cependant elle veut bien vous servir, faire tout ce qu'il vous plaira:

commandez-lui donc ce que vous jugerez à propos.

Qu'on le mette, reprend Arsace, au nombre de ceux qui servent à table.

Qu'il apprenne d'Achémènes à présenter à boire. Qu'il s'instruise ici

avant d'aller servir le grand roi. Ils se retirent ensuite. Théagènes

tout pensif, réfléchit sur ce qu'il a à faire; mais Achémènes, avec

un sourire moqueur et insultant: toi, dit-il, qui nous parlois avec

tant de fierté; toi, qui portois la tête si haute et te vantois d'être

seul libre, qui ne pouvois fléchir les genoux devant Arsace, tu vas à

présent courber le front, ou l'on saura bien te rendre docile.

Arsace, ayant congédié tout le monde, retient Cybèle. Il n'y a plus

de prétextes, dit-elle: allez dire à mon orgueilleux amant que s'il

m'obéit, s'il se rend à mes désirs, il sera libre, nagera au sein de

l'opulence; mais s'il persiste dans ses refus, il sentira tout le

poids de la colère d'une amante dédaignée, d'une maîtresse en fureur:

rampant dans l'esclavage le plus vil et le plus cruel, il essuiera les

traitemens les plus barbares.

Cybèle rapporte à Théagènes ces paroles d'Arsace: elle ajoute toutes

les raisons qu'elle croit les plus propres à le fléchir. Théagènes la

prie de le laisser quelques instans seul avec Chariclée. O mon amie!

lui dit-il, c'en est fait de nous, nous sommes sans ressources, sans

espérances[56]. Dans notre malheur nous n'avons pas même la consolation

de nous dire libres: nous sommes esclaves; et il lui rapporte son

entrevue avec Arsace. Oui, nous sommes esclaves, continue-t-il,

exposés à toutes les insultes et à la férocité des barbares, dans

la cruelle alternative d'obéir aux caprices de nos tyrans, ou de

nous voir condamnés comme des scélérats; mais ce qu'il y a de plus

déchirant, ce qui met le comble à nos maux, c'est qu'Arsace a promis

ta main à Achémènes, au fils de Cybèle.... Non, il ne se fera pas cet

odieux hymen; du moins je ne le verrai pas, tant qu'il me restera une

épée pour m'ôter la vie. Que faire? quel moyen de me soustraire aux

poursuites de l'odieuse Arsace, et toi, à celles de l'exécrable fils de

Cybèle?

Il n'en est qu'un, répond Chariclée; c'est de consentir à tout: par-là

tu empêcheras mon hymen.--Que dis-tu? quoi! ma funeste destinée me

condamneroit à goûter dans des embrassemens coupables des plaisirs que

je n'ai pas encore goûtés dans les bras de celle que j'adore!... Mais

... je crois avoir trouvé un moyen: la nécessité est la mère des bons

conseils. Se tournant vers Cybèle: allez avertir Arsace, dit-il, que je

veux lui parler en particulier et sans témoins.

Persuadée que Théagènes se rendoit, la vieille va rapporter ces paroles

à Arsace. Elle en reçoit l'ordre de l'amener après le repas. Elle

l'amène en effet; recommande à tout le monde de laisser la princesse

seule et tranquille, et de faire régner le plus profond silence autour

de sa chambre. Elle introduit Théagènes. Les ténèbres environnent tout

et favorisent le mystère; un seul flambeau éclaire la chambre. A peine

Théagènes est-il entré, que Cybèle se retire; mais Théagènes l'arrête:

Arsace, dit-il, je vous en conjure, que Cybèle reste; je sais qu'elle

a votre confiance, qu'elle est la dépositaire de tous vos secrets. En

même-tems il prend les mains d'Arsace; Non, princesse, dit-il, ce n'est

point mon orgueil qui s'est révolté jusqu'ici contre votre volonté. Je

me ménageois les moyens de m'y soumettre sans danger: depuis que, par

une faveur spéciale de la fortune, je suis votre esclave, je n'en suis

que plus en état de vous obéir en tout: accordez-moi une grace. Je sais

que je vous demande de violer une promesse solennelle: ne donnez point

la main de Chariclée à Achémènes; car, sans parler du reste, une jeune

princesse, d'une si haute naissance, ne peut passer dans les bras d'un

valet. Oui, Arsace, je le jure par le soleil, par tous les dieux, vous

n'aurez pas d'esclave plus rebelle que moi, si vous forcez le penchant

de Chariclée: vous me verrez plutôt me donner la mort à moi-même.

Croyez, répond Arsace, que je ne veux que vous plaire, moi qui suis

prête à me livrer à vous. J'ai cependant juré de donner votre sœur à

Achémènes.--J'y consens, donnez-lui ma sœur; mais mon amante ... mais

mon épouse ... car qu'est-elle autre chose que mon épouse? Non, je

n'en puis douter; vous ne voulez pas la donner.---Que dites-vous?--La

vérité. Chariclée n'est point ma sœur, elle est mon épouse, comme je

viens de vous le dire; et vous êtes dégagée de votre serment. Vous

pouvez, si vous le voulez, vous en convaincre, et célébrer, par un

repas solennel, mon hymen avec elle. Arsace ne put apprendre sans

émotion que Chariclée étoit l'épouse, et non la sœur de Théagènes.

Quoi qu'il en soit, dit-elle, vous serez satisfait: nous consolerons

Achémènes par un autre mariage.

Personne, dit alors Théagènes, ne sera plus docile que moi. Il s'avance

en même-tems pour baiser la main de la princesse; mais Arsace se

baisse, lui donne sa bouche à baiser au lieu de sa main, et Théagènes

sort, ayant reçu plutôt que donné un baiser.

Il instruisit Chariclée de tout ce qui venoit de se passer le plus tôt

qu'il put. Elle avoit déjà appris quelque chose, et ne pouvoit même se

défendre d'un peu de jalousie. Il lui expose les suites que doit avoir

sa démarche: elle nous procure, dit-il, plusieurs avantages. Achémènes

ne peut plus aspirer à ta main. J'ai imaginé, pour le présent, une

raison de ne pas me rendre aux désirs d'Arsace. Outre de voir ses

espérances trompées, indigné de voir son crédit auprès de la princesse

effacé par le mien, Achémènes ne manquera pas de remplir tout de

trouble et de désordre; il n'ignorera rien: Cybèle lui dira tout. Si

j'ai voulu qu'elle fût présente à notre entretien, c'est pour qu'elle

rapportât tout à son fils; c'est pour avoir un témoin de mon entrevue

avec Arsace, entrevue qui s'est bornée à de simples paroles. Il suffit

peut-être à une ame pure et intègre de se reposer sur la protection du

Ciel; mais il est beau aussi de ne laisser aucun doute sur sa vertu, et

de pouvoir marcher dans le chemin de la vie d'un pas ferme et sûr.

Il faut s'attendre, ajouta-t-il, qu'Achémènes ourdira quelque trame

contre Arsace. Il est esclave par état; mais un maître n'a point

de plus grand ennemi que son esclave: il est maltraité; on a violé

à son égard la sainteté des sermens; il se voit abaissé au-dessous

des autres; il est instruit des infamies et des débordemens de la

princesse; son ressentiment n'a pas besoin des armes de la calomnie,

dont la vengeance s'est servie plus d'une fois: la vérité lui en

fournira de suffisantes.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 17 / 26 段