discours que des peines et des souffrances dans l'avenir. Quelques
momens après paroissent des eunuques, qui apportent dans des vases
d'or des mets de la table d'Arsace: mets qui annonçoient un luxe et
une magnificence sans égal. Tels sont, disent-ils, les présens que la
princesse envoie aux deux étrangers: ils les mettent devant eux, et se
retirent. Théagènes et Chariclée, cédant aux sollicitations de Cybèle,
et ne voulant point paroître insensibles à ces attentions, mangent un
peu. On les servît ainsi le soir du premier jour et les jours suivans.
Le lendemain matin, les mêmes eunuques viennent trouver Théagènes.
La princesse vous appelle, lui disent-ils; nous avons ordre de vous
conduire devant elle: venez jouir d'une faveur qu'elle n'accorde que
rarement et à peu de personnes. Théagènes hésite quelques momens; enfin
il se lève: il semble ne céder qu'à la contrainte. Dois je paroître
seul devant elle, dit-il, ou bien ma sœur doit-elle m'accompagner?
Ils répondent qu'elle ne demande que lui; qu'elle verra sa sœur
en particulier; qu'Arsace se trouve avec quelques magistrats; que
d'ailleurs l'usage des Perses est de donner audience aux hommes et aux
femmes séparément. Théagènes, se penchant vers Chariclée: Des soupçons,
dit-il, s'élèvent dans mon ame; je n'entrevois rien de bon dans tout
ceci. Chariclée lui répond qu'il ne doit point résister, mais se
montrer doux d'abord, et prêt à faire tout ce qu'on exigera. Il suit
les eunuques: ceux-ci lui apprennent comment il doit paroître, saluer;
que l'usage, en entrant, est d'adorer la princesse. Théagènes ne leur
répond rien.
Il trouve Arsace assise sur un trône: elle est vêtue d'une robe de
pourpre enrichie d'or. La magnificence de ses colliers, l'éclat de
sa tiare ajoutent encore à son orgueil naturel. Enfin l'art de la
coquetterie et de la séduction semble avoir épuisé sur elle toutes ses
ressources. Une garde nombreuse l'entoure: à ses côtés sont assis les
seigneurs les plus distingués; mais tout cet éclat n'en impose point
à Théagènes. Il semble avoir oublié qu'il a promis à Chariclée de se
prêter à tout, pour gagner les bonnes grâces d'Arsace. Il s'arme d'une
noble fierté, à la vue de tout cet appareil du faste Persan. Sans
s'humilier, sans se prosterner, la tête droite: princesse dit-il, je
vous salue.
L'indignation s'empare de tous les assistans. On murmure sourdement
de l'audace de Théagènes, qui ne se prosterne point devant la sœur
du grand roi. Pardonnez-lui, dit Arsace en souriant, il est étranger,
jeune, il a les sentimens des Grecs, et pour nous, le mépris naturel
à sa nation. En même-tems elle ôte sa tiare au grand mécontentement
de toute l'assemblée; car c'est ainsi que chez les Perses on rend le
salut. Etranger, lui dit-elle, par un interprète, (car elle n'entendoit
point la langue grecque,) ayez confiance; que demandez-vous? parlez,
vous n'essuyerez point de refus. En même-tems elle fait signe aux
eunuques de remmener, des gardes l'accompagnent. Achémènes le revoit
et le reconnoît: il soupçonne la cause qui lui attire de si grands
honneurs; il en est étonné: cependant il garde le silence comme sa mère
le lui a recommandé.
Arsace donne un magnifique repas aux seigneurs Perses, sous prétexte
de les honorer, mais en effet pour célébrer sa première entrevue avec
Théagènes. Elle ne se contente pas de lui envoyer, comme à l'ordinaire,
des mets de sa table; elle lui envoie encore des tapis, des étoffes
précieuses, travaillés à Sidon et en Lydie, des esclaves pour le
servir, une jeune fille à Chariclée, un jeune garçon à Théagènes, tous
deux originaires d'Ionie, tous deux à la fleur de l'âge. Elle presse
en même-tems Cybèle d'accomplir sa promesse. Elle lui dit qu'elle ne
peut résister à sa passion. Cybèle n'attendoit pas les ordres d'Arsace;
elle employoit tout pour gagner Théagènes. Elle ne lui expliquoit pas
encore ouvertement les volontés de sa maîtresse; elle cherchoit, par
des détours, à les lui faire comprendre. Elle lui rappeloit sans cesse
les bontés d'Arsace pour lui, lui parloit de sa beauté, des grâces de
sa personne; elle savoit même adroitement lui en peindre les charmes
secrets; elle n'oublioit pas ses manières engageantes, son goût pour
les jeunes gens et pour les plaisirs; enfin elle tâchoit de s'assurer
s'il étoit sensible aux plaisirs de l'amour.
Théagènes louoit le caractère aimable d'Arsace, son penchant pour les
Grecs, et ses autres qualités; il reconnoissoit toute la grandeur de
ses bienfaits; mais il feignoit de ne point entendre les propositions
de Cybèle, et n'y répondoit point. Celle-ci pensa étouffer de dépit
et de rage: persuadée que Théagènes entendoit bien ses discours, elle
ne pouvoit pas douter qu'il n'opposât un refus absolu et outrageant
à toutes ses avances. Arsace, dévorée de tous les feux de l'amour, ne
pouvoit supporter un état aussi violent: elle réclamoit les promesses
de Cybèle; celle-ci la remettoit, sous différens prétextes: tantôt
Théagènes étoit prêt à tout; mais la crainte l'arrêtoit: tantôt il
étoit indisposé.
Déjà le cinquième et le sixième jours étoient écoulés. Arsace avoit
appelé Chariclée auprès d'elle, une ou deux fois. Pour plaire à
Théagènes, elle l'avoit traitée avec beaucoup d'égards et de bonté.
Cybèle enfin est contrainte de s'expliquer nettement avec Théagènes,
et de lui dévoiler la passion de sa maîtresse. Elle lui promet que sa
complaisance sera payée par des trésors immenses: elle lui demande ce
qu'il peut craindre: elle s'étonne de ce qu'à la fleur de l'âge, avec
tant de charmes, il ne connoît point l'amour; de ce qu'il se refuse
aux embrassemens d'une femme douée de tant d'attraits, qui brûle pour
lui; de ce qu'il ne saisit pas avec empressement une occasion si belle,
si avantageuse, vu qu'il n'a rien à craindre; que le mari est absent.
C'est moi, continue-t-elle, qui l'ai nourrie; c'est à moi qu'elle
confie tous ses secrets: je vous ménagerai cette entrevue; rien ne peut
vous retenir; votre cœur n'est point engagé; vous n'avez point subi le
joug de l'hymen: considérations par dessus lesquelles ont passé avant
vous bien des personnes sensées; elles n'ont point cru, par là, nuire à
leur famille; elles n'ont vu, dans un pareil commerce, qu'une source de
richesses et de plaisirs. Elle mêle aussi les menaces. Un refus allume
la fureur et la soif de la vengeance dans l'ame des femmes de ce rang,
quand elles sont dédaignées. Le mépris alors est un outrage sanglant
qu'elles punissent cruellement. Songez qu'Arsace est Persanne, du sang
royal. Vous dites vous-même qu'elle a du crédit et de la puissance; sa
reconnoissance peut être sans bornes et sa vengeance terrible. Vous
êtes étrangers, sans amis, sans appui. Ayez pitié de vous; ayez pitié
d'Arsace. Un amour aussi ardent mérite bien votre compassion. Redoutez
une passion dédaignée. Craignez une amante en fureur: plus d'une fois
une telle retenue a enfanté le repentir. J'ai plus d'expérience que
vous en amour. Ces cheveux n'ont pas blanchi, sans que j'aie acquis
bien des lumières; mais je n'ai point encore vu de cœur aussi dur,
aussi inflexible que le vôtre.
S'adressant ensuite à Chariclée, en présence de laquelle la nécessité
la contraignoit de tenir un pareil langage: O ma fille! dit-elle,
joignez-vous à moi, unissez vos prières aux miennes, auprès de votre
frère.... Je ne sais quel nom lui donner ici. Votre intérêt l'exige,
vous n'en serez que plus considérée, sans en être moins aimée. Vous
nagerez au sein de l'opulence; Arsace vous fera contracter un mariage
brillant: un pareil sort pourrait tenter des personnes d'un rang élevé,
à plus forte raison n'est-il pas à dédaigner pour des étrangers réduits
aujourd'hui à la mendicité.
Chariclée, lançant à Cybèle le regard du mépris et de l'indignation: Il
seroit à souhaiter, dit-elle, pour la gloire même de la belle Arsace,
qu'elle ne se fût pas laissée enflammer d'un amour aussi violent, ou
qu'elle y résistât courageusement; mais puisqu'elle est femme, puisque,
comme vous le dites, elle ne peut éteindre l'ardeur des feux qui la
dévorent, je conseille à Théagènes de satisfaire les désirs de la
princesse, s'il le peut sans danger; mais qu'il prenne garde d'attirer
la foudre sur sa tête et sur celle d'Arsace. Si cette intrigue venait
à transpirer.... Si le Satrape apprenoit son déshonneur! A ces mots,
Cybèle se précipite vers Chariclée, la serre étroitement dans ses bras,
la couvre de baisers. O ma fille! dit-elle, vous avez pitié d'une
personne aussi belle que vous: le salut de votre frère vous est cher;
mais ne craignez rien, le secret le plus inviolable couvrira tout.
Arrêtez, lui dit Théagènes, donnez-nous quelques momens pour délibérer.
Cybèle sort aussitôt. O Théagènes! dit Chariclée, qu'elles sont
amères les faveurs de la fortune! elle nous trompe bien cruellement!
mais votre sagesse saura mettre à profit, pour votre honneur, une
circonstance aussi délicate. Je ne sais si vous êtes résolu de vous
rendre aux désirs d'Arsace, si vous l'étiez, je ne vous en détournerois
pas, si notre salut ou notre perte dépendent de votre consentement
ou de votre refus. Mais si vous ne croyez pas devoir vous y rendre,
feignez-le au moins; entretenez d'espérances la passion de la
princesse; qu'une condescendance simulée l'empêche de prendre un parti
violent contre vous. Calmez ses feux, modérez ses fureurs par des
espérances et des promesses; peut-être, avec le secours des dieux, le
tems nous donnera quelque moyen de salut. O Théagènes! prenez garde
que vos réflexions ne vous conduisent hors des voies de l'honneur.
O Chariclée! répond Théagènes en souriant, cette maladie si naturelle
aux femmes, la jalousie, vous tourmente au milieu de vos malheurs.
Sachez que Théagènes est incapable d'une pareille bassesse: faire et
dire des choses malhonnêtes, me semble également honteux. D'ailleurs,
ôter toute espérance à Arsace, c'est nous ménager quelques douceurs,
puisque c'est nous délivrer de ses importunités. S'il faut souffrir,
mon ame, formée à l'école du malheur, saura résister à tout. Prenez
garde, réplique Chariclée, d'attirer sur notre tête un déluge de maux;
et elle se tut.
Pendant que Chariclée et Théagènes s'entretiennent ainsi, Cybèle
ramène l'espoir dans le cœur d'Arsace, l'assure des dispositions
favorables de Théagènes, et lui fait entrevoir l'accomplissement de ses
vœux. Bientôt elle revient auprès de nos deux amans. Le soir, la nuit,
elle redouble ses instances auprès de Chariclée qui couchoit avec elle,
la conjure de l'aider à fléchir Théagènes. Au point du jour, elle va le
trouver, lui demande quelle résolution il a prise. Sur un refus formel,
et qui ne lui laisse plus aucune espérance, elle retourne vers Arsace,
la douleur peinte dans les yeux. La princesse, apprenant la cruelle
réponse de Théagènes, vomit mille imprécations contre Cybèle[54], se
retire dans sa chambre, se jette sur son lit, et dans son désespoir se
meurtrit le sein.
Cybèle, sortant de la chambre d'Arsace; rencontre son fils Achémènes,
qui, la voyant consternée, toute en pleurs: Ma mère, lui dit-il,
est-il arrivé quelque malheur imprévu? quelque funeste nouvelle ne
chagrine-t-elle point Arsace? l'armée n'a-t-elle point essuyé quelque
échec? les Ethiopiens n'ont-ils pas l'avantage sur Oroondates? Il
lui fait encore beaucoup d'autres questions semblables. Vous êtes un
jeune homme[55], lui dit Cybèle, et elle le quitte. Achémènes, sans se
rebuter, la suit, lui prend les mains, l'embrasse, la conjure de lui
faire part de son chagrin.
Elle le prend alors en particulier, l'emmène à l'écart dans un jardin,
et lui parle ainsi: Jamais, mon fils, je n'aurois révélé à personne
mes maux, ni ceux d'Arsace; mais elle est aujourd'hui dans un état
effrayant. Moi-même je m'attends à périr victime de son désespoir et
de ses fureurs; je suis donc obligée de rompre le silence. O vous! que
j'ai porté dans mon sein, que j'ai mis au jour, vous que j'ai nourri
de mon lait, ne pourriez-vous trouver un remède à nos maux? Arsace
aime ce jeune étranger qui est dans le palais. Ce n'est point une
passion ordinaire, une passion qu'elle puisse réprimer; c'est un feu
dévorant qui la consume. En vain nous nous sommes flattées jusqu'ici
de la satisfaire; cet amour est la cause des égards, des bontés, avec
lesquelles on traite ces étrangers. Ce jeune insensé, dont l'audace
égale la cruauté, est sourd à mes prières. Je sais qu'Arsace en mourra,
je sais qu'elle me précipitera avec elle dans le tombeau, persuadée que
je l'ai trompée, que je l'ai bercée de vaines espérances. Voilà, mon
fils, ce qui fait couler mes larmes: trouvez un remède à tant de maux,
ou vous n'ayez plus de mère.
Quelle sera ma recompense? répond Achémènes. Je ne veux pas ici me
faire valoir; dans l'état d'angoisse où est la princesse, prête à
expirer, il n'est pas tems d'user de détours, d'artifices ni de
finesses. Demandez, répond Cybèle, tout ce qui vous fera plaisir.
Déjà Arsace, à ma considération, vous a élevé à la dignité de premier
échanson: votre ambition n'est-elle pas satisfaite? Parlez. Si vous
sauvez l'infortunée Arsace, d'immenses trésors seront votre récompense.
Depuis long-tems, dit Achémènes, je soupçonnois la passion de la
princesse, et je n'en doutois même plus; mais j'attendois en silence.
Ce ne sont ni les richesses ni les dignités que j'ambitionne. Je
demande à Arsace, pour prix d'un service si important, de m'unir par
le mariage, à cette jeune fille que l'on dit sœur de Théagènes. Je
l'aime passionnément: la princesse peut juger de mon amour par le sien;
atteinte du même mal que moi, elle ne refusera rien aux vœux d'un homme
qui promet de la mettre au comble du bonheur.
Non, répond Cybèle, non, n'en doutez pas; Arsace ne refusera rien à son
bienfaiteur, à son sauveur. D'ailleurs, nous pourrions bien nous-mêmes
obtenir le consentement de cette jeune personne. Mais, dites-moi, quel
est ce moyen que vous offrez? Je ne m'expliquerai, répond Achémènes,
que quand la princesse m'aura promis avec serment de m'accorder ma
demande. Ne faites aucune tentative auprès de la jeune fille; je
connois son orgueil et sa fierté, vous pourriez renverser tous mes
projets. Vous serez content, répond Cybèle.
En même-tems elle court à l'appartement d'Arsace; tombant à ses pieds:
Ne vous désespérez pas, lui dit-elle; grâce aux dieux, vos vœux seront
remplis. Faites seulement venir mon fils Achémènes.--Eh bien, qu'il
vienne; mais peut-être allez-vous me tromper encore une fois. Achémènes
paroît. Cybèle expose les demandes de son fils. Arsace promet, avec
serment, à Achémènes de l'unir à la sœur de Théagènes.
Princesse, dit alors Achémènes, que Théagènes, votre esclave,
cesse désormais de refuser d'obéir à sa maîtresse.--Comment mon
esclave!--Théagènes est votre prisonnier; vous avez sur lui les droits
qu'un vainqueur a sur son captif. Mitranes le faisoit conduire à
Oroondates, pour l'envoyer ensuite à la cour du grand roi; moi-même
j'étois chargé de le conduire. Les Besséens et Thyamis, fondant sur
moi, me l'ont enlevé. Je n'ai échappé qu'avec beaucoup de peines. Il
montre ensuite à Arsace la lettre de Mitranes, adressée à Oroondates.
Il ajoute que si elle veut d'autres preuves, Thyamis pourra attester la
vérité de tout ce qu'il dit.
Arsace respire. Elle sort à l'instant de sa chambre, passe dans
l'appartement où, assise sur un trône, elle avoit coutume de donner
ses audiences, et fait venir Théagènes. Lorsqu'il est devant elle,
elle lui montre Achémènes et lui demande s'il le connoît.--Oui, je le
connois.--Vous conduisoit-il comme prisonnier de guerre?--Oui.--Eh
bien, sachez que vous êtes à moi. Vous allez descendre au rang de
mes esclaves, soumis à mes moindres volontés. Je promets votre sœur
en mariage à Achémènes, en considération de la place qu'il occupe
auprès de moi, en considération de sa mère, et de son attachement à ma
personne; je ne diffère cet hymen que pour fixer le jour et préparer le
repas que je veux donner pour le célébrer.
Ces paroles furent un coup de poignard pour Théagènes: il résolut de
ne pas résister ouvertement, mais d'esquiver les poursuites d'Arsace,
comme celles d'une bête féroce. O ma maîtresse! dit-il, je remercie les
dieux de ce qu'étant d'une illustre origine, au milieu de nos malheurs,
ce sont vos fers que nous portons, de ce que vous daignez abaisser des
regards de bonté et de bienveillance sur de malheureux étrangers; mais
ma sœur n'est point prisonnière: elle n'est donc point votre esclave;
cependant elle veut bien vous servir, faire tout ce qu'il vous plaira:
commandez-lui donc ce que vous jugerez à propos.
Qu'on le mette, reprend Arsace, au nombre de ceux qui servent à table.
Qu'il apprenne d'Achémènes à présenter à boire. Qu'il s'instruise ici
avant d'aller servir le grand roi. Ils se retirent ensuite. Théagènes
tout pensif, réfléchit sur ce qu'il a à faire; mais Achémènes, avec
un sourire moqueur et insultant: toi, dit-il, qui nous parlois avec
tant de fierté; toi, qui portois la tête si haute et te vantois d'être
seul libre, qui ne pouvois fléchir les genoux devant Arsace, tu vas à
présent courber le front, ou l'on saura bien te rendre docile.
Arsace, ayant congédié tout le monde, retient Cybèle. Il n'y a plus
de prétextes, dit-elle: allez dire à mon orgueilleux amant que s'il
m'obéit, s'il se rend à mes désirs, il sera libre, nagera au sein de
l'opulence; mais s'il persiste dans ses refus, il sentira tout le
poids de la colère d'une amante dédaignée, d'une maîtresse en fureur:
rampant dans l'esclavage le plus vil et le plus cruel, il essuiera les
traitemens les plus barbares.
Cybèle rapporte à Théagènes ces paroles d'Arsace: elle ajoute toutes
les raisons qu'elle croit les plus propres à le fléchir. Théagènes la
prie de le laisser quelques instans seul avec Chariclée. O mon amie!
lui dit-il, c'en est fait de nous, nous sommes sans ressources, sans
espérances[56]. Dans notre malheur nous n'avons pas même la consolation
de nous dire libres: nous sommes esclaves; et il lui rapporte son
entrevue avec Arsace. Oui, nous sommes esclaves, continue-t-il,
exposés à toutes les insultes et à la férocité des barbares, dans
la cruelle alternative d'obéir aux caprices de nos tyrans, ou de
nous voir condamnés comme des scélérats; mais ce qu'il y a de plus
déchirant, ce qui met le comble à nos maux, c'est qu'Arsace a promis
ta main à Achémènes, au fils de Cybèle.... Non, il ne se fera pas cet
odieux hymen; du moins je ne le verrai pas, tant qu'il me restera une
épée pour m'ôter la vie. Que faire? quel moyen de me soustraire aux
poursuites de l'odieuse Arsace, et toi, à celles de l'exécrable fils de
Cybèle?
Il n'en est qu'un, répond Chariclée; c'est de consentir à tout: par-là
tu empêcheras mon hymen.--Que dis-tu? quoi! ma funeste destinée me
condamneroit à goûter dans des embrassemens coupables des plaisirs que
je n'ai pas encore goûtés dans les bras de celle que j'adore!... Mais
... je crois avoir trouvé un moyen: la nécessité est la mère des bons
conseils. Se tournant vers Cybèle: allez avertir Arsace, dit-il, que je
veux lui parler en particulier et sans témoins.
Persuadée que Théagènes se rendoit, la vieille va rapporter ces paroles
à Arsace. Elle en reçoit l'ordre de l'amener après le repas. Elle
l'amène en effet; recommande à tout le monde de laisser la princesse
seule et tranquille, et de faire régner le plus profond silence autour
de sa chambre. Elle introduit Théagènes. Les ténèbres environnent tout
et favorisent le mystère; un seul flambeau éclaire la chambre. A peine
Théagènes est-il entré, que Cybèle se retire; mais Théagènes l'arrête:
Arsace, dit-il, je vous en conjure, que Cybèle reste; je sais qu'elle
a votre confiance, qu'elle est la dépositaire de tous vos secrets. En
même-tems il prend les mains d'Arsace; Non, princesse, dit-il, ce n'est
point mon orgueil qui s'est révolté jusqu'ici contre votre volonté. Je
me ménageois les moyens de m'y soumettre sans danger: depuis que, par
une faveur spéciale de la fortune, je suis votre esclave, je n'en suis
que plus en état de vous obéir en tout: accordez-moi une grace. Je sais
que je vous demande de violer une promesse solennelle: ne donnez point
la main de Chariclée à Achémènes; car, sans parler du reste, une jeune
princesse, d'une si haute naissance, ne peut passer dans les bras d'un
valet. Oui, Arsace, je le jure par le soleil, par tous les dieux, vous
n'aurez pas d'esclave plus rebelle que moi, si vous forcez le penchant
de Chariclée: vous me verrez plutôt me donner la mort à moi-même.
Croyez, répond Arsace, que je ne veux que vous plaire, moi qui suis
prête à me livrer à vous. J'ai cependant juré de donner votre sœur à
Achémènes.--J'y consens, donnez-lui ma sœur; mais mon amante ... mais
mon épouse ... car qu'est-elle autre chose que mon épouse? Non, je
n'en puis douter; vous ne voulez pas la donner.---Que dites-vous?--La
vérité. Chariclée n'est point ma sœur, elle est mon épouse, comme je
viens de vous le dire; et vous êtes dégagée de votre serment. Vous
pouvez, si vous le voulez, vous en convaincre, et célébrer, par un
repas solennel, mon hymen avec elle. Arsace ne put apprendre sans
émotion que Chariclée étoit l'épouse, et non la sœur de Théagènes.
Quoi qu'il en soit, dit-elle, vous serez satisfait: nous consolerons
Achémènes par un autre mariage.
Personne, dit alors Théagènes, ne sera plus docile que moi. Il s'avance
en même-tems pour baiser la main de la princesse; mais Arsace se
baisse, lui donne sa bouche à baiser au lieu de sa main, et Théagènes
sort, ayant reçu plutôt que donné un baiser.
Il instruisit Chariclée de tout ce qui venoit de se passer le plus tôt
qu'il put. Elle avoit déjà appris quelque chose, et ne pouvoit même se
défendre d'un peu de jalousie. Il lui expose les suites que doit avoir
sa démarche: elle nous procure, dit-il, plusieurs avantages. Achémènes
ne peut plus aspirer à ta main. J'ai imaginé, pour le présent, une
raison de ne pas me rendre aux désirs d'Arsace. Outre de voir ses
espérances trompées, indigné de voir son crédit auprès de la princesse
effacé par le mien, Achémènes ne manquera pas de remplir tout de
trouble et de désordre; il n'ignorera rien: Cybèle lui dira tout. Si
j'ai voulu qu'elle fût présente à notre entretien, c'est pour qu'elle
rapportât tout à son fils; c'est pour avoir un témoin de mon entrevue
avec Arsace, entrevue qui s'est bornée à de simples paroles. Il suffit
peut-être à une ame pure et intègre de se reposer sur la protection du
Ciel; mais il est beau aussi de ne laisser aucun doute sur sa vertu, et
de pouvoir marcher dans le chemin de la vie d'un pas ferme et sûr.
Il faut s'attendre, ajouta-t-il, qu'Achémènes ourdira quelque trame
contre Arsace. Il est esclave par état; mais un maître n'a point
de plus grand ennemi que son esclave: il est maltraité; on a violé
à son égard la sainteté des sermens; il se voit abaissé au-dessous
des autres; il est instruit des infamies et des débordemens de la
princesse; son ressentiment n'a pas besoin des armes de la calomnie,
dont la vengeance s'est servie plus d'une fois: la vérité lui en
fournira de suffisantes.