qui suivoit Calasiris, avoit reconnu Théagènes de loin. L'œil des
amans reconnoît promptement les traits qu'ils adorent; le moindre
mouvement suffit pour les leur retracer, même de loin[49]. Chariclée,
hors d'elle-même, et comme agitée d'une fureur divine, se précipite
vers Théagènes: elle l'embrasse, le serre étroitement, reste suspendue
à son col: des sanglots s'échappent de son sein. Théagènes voit un
visage flétri, défiguré, une robe en lambeaux; il la prend pour une
malheureuse vagabonde, l'écarte, la repousse loin de lui; enfin,
comme elle ne le quitte point, et l'empêche de jouir du spectacle
de la reconnoissance de Calasiris et de ses enfans, il lui donne un
soufflet. O Pythius! lui dit-elle avec l'accent de la douceur, ne vous
souvenez-vous plus du flambeau? Ces paroles sont pour Théagènes un coup
de foudre; ce mot flambeau lui rappelle leurs conventions mutuelles.
Il arrête ses yeux sur ceux de Chariclée; il les voit briller d'un
éclat semblable à celui du soleil lorsqu'il darde ses rayons à travers
un nuage. Il l'embrasse, la presse contre son sein. Enfin, tout le côté
de la ville où est assise Arsace, dont le cœur, déjà gros de soupirs,
commence à sentir les pointes de la jalousie, présente un spectacle
frappant, et qui a quelque chose de surnaturel.
Les deux frères avoient mis bas leurs armes sacrilèges. Un combat, qui
sembloit devoir coûter la vie à l'un des deux, avoit eu l'issue la
plus inattendue. Calasiris avoit vu ses deux fils, l'épée à la main
l'un contre l'autre: ses regards paternels avoient été sur le point
d'être souillés par l'effusion du sang de ceux qui lui devoient le
jour: il avoit rétabli la paix entre eux; et, s'il n'avoit pu éluder
l'arrêt du destin, il avoit eu le bonheur de survenir au moment où il
alloit s'accomplir. Il revenoit, après dix ans d'absence, dans les bras
de ses enfans. Ils le couronnent eux-mêmes, le conduisent au temple,
le revêtent des marques d'une dignité qui avoit allumé entre eux le
flambeau de la discorde, flambeau qui avoit été prêt de ne s'éteindre
que dans le sang d'un des deux.
Théagènes, sur-tout, et Chariclée, tous deux jeunes, tous deux beaux,
se revoyant tous deux contre leurs espérances, fixant sur eux les
regards de toute la ville, jouent dans cette pièce un rôle bien
touchant, celui de l'amour. Tous les habitans de Memphis sortent, et
bientôt la campagne voisine est couverte d'un peuple immense. Les
jeunes gens environnent Théagènes; les hommes qui reçonnoissent encore
Thyamis, s'assemblent autour de lui. Les jeunes filles, dont le cœur
commence à sentir les premiers traits de l'amour, s'empressent autour
de Chariclée, tandis que Calasiris est entouré des vieillards et de
tous les ministres de la religion: cortège sacré et vénérable que
viennent de lui former les caprices de la fortune.
Thyamis congédia les Besséens, après les avoir remerciés de leur zèle,
et leur promit de leur envoyer, peu de tems après, et pour la pleine
lune, cent bœufs, mille brebis et dix drachmes par tête. Il soutient
dans ses mains la tête de son père, l'aide à marcher, assure ses pas
chancelans par l'excès de la joie. Pétosiris partage les attentions
de son frère. Calasiris est conduit au temple d'Isis à la lueur des
flambeaux, au bruit des applaudissemens et des acclamations de tout le
peuple, au milieu d'une musique sacrée, aux accords de laquelle danse
une jeunesse folâtre, ivre de joie.
Arsace elle-même renvoie ses gardes, quitte le faste et l'appareil qui
l'environnent, et suit le cortège. A l'exemple des autres habitans,
elle offre dans le temple d'Isis des colliers et beaucoup d'or; mais
ses yeux sont toujours attachés sur Théagènes: Théagènes seul l'occupe;
il fixe toute son attention. Cependant le plaisir qu'elle trouve à le
considérer est mêlé d'amertume. Théagènes, conduisant Chariclée par la
main, écartant la foule qui se presse pour la voir, abreuve son cœur
des poisons de la jalousie.
Arrivé au sanctuaire du temple, Calasiris se jette le visage contre
terre, reste prosterné aux pieds de la déesse pendant plusieurs heures,
et est prêt à expirer. Ceux qui l'entourent le rappellent à la vie;
il se relève avec beaucoup de peine, fait des libations à Isis, lui
adresse quelques prières, prend la couronne sacerdotale de dessus sa
tête, la met sur celle de son fils. Il représente à la multitude qu'il
est vieux, sur le bord de son tombeau; que son fils aîné a les forces
et les qualités nécessaires pour remplir cette dignité; qu'elle lui est
due par la loi: le peuple manifeste sa joie par des acclamations, et
applaudit au choix de Calasiris. Ce vieillard fixe son séjour dans une
partie du temple destinée aux prêtres; il y demeure avec ses enfans,
Chariclée et Théagènes: la multitude se retire.
Arsace s'en va aussi, mais en se retournant sans cesse, mais après
avoir prolongé ses actes religieux le plus qu'elle a pu; mais enfin
elle s'en va, reportant toujours ses yeux sur Théagènes. Arrivée à son
palais, elle se retire à l'instant dans son appartement, se jette sur
son lit, telle qu'elle est, y reste long-tems sans proférer une seule
parole; son cœur, qui plus d'une fois avoit brûlé de feux illégitimes,
est épris d'amour pour Théagènes, dont les charmes effacent ce qu'elle
a vu de plus beau: elle passe ainsi toute la nuit, se tournant sans
cesse, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, poussant de profonds
soupirs. Elle se lève, puis elle se recouche; elle ôte une partie de
ses habits, et elle retombe; elle appelle une esclave, et la renvoie
sans lui rien commander: en un mot, l'amour s'est emparé entièrement
de son cœur, et a égaré sa raison.
Enfin, une vieille esclave, nommée Cybèle, ministre ordinaire des
plaisirs de sa maîtresse, accourt vers elle: elle n'ignoroit rien de ce
qui venoit de se passer; elle avoit tout vu à la lueur d'un flambeau,
dont les feux semblent redoubler ceux de la princesse. O ma chère
maîtresse! s'écrie-t-elle, que vois je! quel nouveau sujet de douleur
avez-vous? quel nouvel objet jette le désordre dans un cœur que j'ai
formé? homme est assez insensible, assez stupide, pour ne point être
ébloui de ces charmes, pour ne passe croire au comble du bonheur dans
vos bras, pour oser résister aux moindres signes de votre volonté?
Dites-le-moi, ô vous que j'aime plus que ma vie! Non, il n'est point de
cœur assez insensible pour tenir contre mes artifices. Parlez, et vous
verrez vos vœux remplis: l'expérience, je crois, est un garant assez
sûr de mon pouvoir.
En prononçant ces paroles et d'autres semblables, Cybèle se jette aux
genoux d'Arsace, les embrasse, lui prodigue les caresses, et n'oublie
rien pour lui arracher son secret.
Ma mère, dit la princesse, après quelques momens de silence, jamais je
n'ai été atteinte d'un trait aussi aigu: votre zèle m'a sauvé plusieurs
fois dans de pareilles occasions; mais je ne sais s'il pourra me
sauver aujourd'hui. La guerre qui menaçoit, il y a quelques instans,
la ville de Memphis; cette guerre qui s'est terminée tout-à-coup par
une heureuse paix, sans coûter une goutte de sang, a allumé dans moi
un véritable combat; mais ce n'est pas mon corps qui est blessé,
c'est mon cœur. Mes yeux, hélas! ont vu ce jeune étranger qui suivoit
Thyamis dans son combat. Vous savez, sans doute, ô ma mère! de qui
je veux parler. Sa beauté, qui brilloit avec tant d'éclat au milieu
d'un peuple si nombreux; sa beauté, capable de séduire l'ame la plus
grossière, l'être le plus insensible aux charmes les plus enchanteurs,
n'a pas sans doute échappé à des yeux aussi clairvoyans que les vôtres:
vous connoissez la source de mon mal; faites jouer tous les ressorts
imaginables, déployez toute l'adresse, tous les artifices que les
années peuvent vous avoir donnés, si vous voulez conserver la vie à
celle que vous avez nourrie; car je ne puis vivre, si ma passion n'est
satisfaite.
Je connois ce jeune homme, répond la vieille; il a la poitrine et les
épaules larges, la démarche fière et majestueuse: il porte la tête
droite, et s'élève au-dessus de tous les autres. Ses yeux sont bleus,
son regard aimable et fier en même-tems; un tendre duvet couvre ses
joues. Une femme étrangère, et qui, avec quelque beauté, ne manquoit
pas d'impudence, est venue se jeter dans ses bras, est restée suspendue
à son col: n'est-ce pas celui-là que vous aimez?--C'est celui-là
même[50]. Vous m'avez bien rappelé cette misérable, à qui des attraits
long-tems cachés dans l'ombre, et que l'art a besoin de ranimer sans
cesse, inspiraient tant de confiance: avec un tel amant elle est mille
fois plus heureuse que moi.
O ma princesse, répond la vieille avec un sourire ironique,
consolez-vous: elle a paru belle à ses yeux jusqu'aujourd'hui; mais
s'il peut vous voir, si vos traits frappent ses regards, bientôt
il changera, comme on dit, son plomb contre de l'or; bientôt il
abandonnera cette courtisanne, avec toute sa suffisance et ses
prétentions orgueilleuses.--O ma chère Cybèle! ce seroit me guérir de
deux maladies bien cruelles, l'amour et la jalousie: vous contenterez
l'une, et vous bannirez l'autre de mon cœur.--Je n'épargnerai rien;
remettez-vous, tranquillisez-vous, ne vous abandonnez pas au chagrin:
ayez bonne espérance. A ces mots, elle prend le flambeau, ferme la
porte de la chambre, et se retire.
Au point du jour, Cybèle ordonne à un eunuque du palais et à une
esclave de prendre des gâteaux et d'autres offrandes et de la suivre.
Elle se hâte de se rendre au temple d'Isis. Arrivée à la porte,
elle dit qu'elle vient offrir un sacrifice à la déesse pour Arsace,
sa maîtresse, que des songes ont effrayée cette nuit; qu'elle veut
détourner les maux qui la menacent.
Un des gardiens du temple lui en ferme l'entrée, sous prétexte que la
douleur règne par-tout; il lui dit que Calasiris, de retour dans sa
patrie après une longue absence, a donné le soir un magnifique repas
à ses amis, où il a manifesté toute la joie du cœur le plus sensible;
qu'après le repas, il a fait des libations à la déesse, lui a adressé
des prières; qu'il a dit à ses enfans que bientôt ils ne verroient plus
leur père; qu'il leur a bien recommandé de rendre aux deux jeunes Grecs
venus avec lui, tous les services qu'ils pourront; qu'il s'est ensuite
couché; que, soit que l'excès de la joie ait trop relâché les ressorts
d'un corps usé par les années, et abandonné de ses forces; soit qu'il
l'ait ainsi demandé aux dieux, et que ses vœux aient été accomplis, il
a été trouvé mort, aux approches du jour, entre ses deux enfans, qui,
d'après ses intentions, ont passé la nuit auprès de lui.
Aujourd'hui, continua le même homme, nous avons envoyé de tous côtés
appeler tous les prêtres, tous les ministres de la religion qui sont
dans la ville, pour lui faire des funérailles telles que l'ordonnent
les lois. Retirez-vous: non-seulement vous ne pouvez offrir des
sacrifices, mais encore la porte du temple vous est absolument fermée:
elle n'est ouverte pendant sept jours qu'aux prêtres. Où vont donc
demeurer ces étrangers, reprit Cybèle?--Thyamis, le nouveau pontife, a
ordonné de leur préparer une demeure hors du temple: vous les voyez,
pour obéir aux lois, sortir et s'avancer vers nous.
Cybèle croit que le hasard lui présente un moyen favorable d'exécuter
son dessein, et d'emmener Théagènes.[51] O le plus religieux des
hommes, dit-elle, vous pouvez obliger ces étrangers, nous faire
plaisir, ou plutôt faire plaisir à Arsace elle-même, sœur du grand
roi. Vous connoissez son inclination pour les Grecs, sa générosité à
exercer l'hospitalité. Dites à ces jeunes étrangers que, par l'ordre de
Thyamis, on leur prépare une demeure dans le palais du Satrape.
Cet homme ne soupçonnoit rien des exécrables projets de Cybèle. Il
pensoit rendre un service important à ces deux jeunes gens, en leur
procurant un asyle dans le palais d'Oroondates; il consent donc à se
joindre à Cybèle, vu qu'il ne s'agissoit que d'obliger, sans qu'il en
coûtât rien à personne.
Voyant approcher Chariclée et Théagènes, la douleur dans l'ame et les
larmes aux yeux: étrangers, dit-il, nos lois défendent ces larmes et
ces gémissemens à la mort d'un grand-prêtre; c'est les violer que
d'arroser de ses pleurs les cendres de Calasiris: vous ne devriez
montrer que de la joie et de l'alégresse. Notre religion nous apprend
qu'au sein de la divinité il jouit d'un bonheur parfait. Mais votre
douleur est excusable; vous pleurez un père, un soutien, vous pleurez
vos espérances perdues; cependant il ne faut pas perdre courage.
Thyamis, héritier de sa dignité, hérite aussi de sa bienveillance
pour vous. Vous avez été le premier objet de ses soins. Il a ordonné
de vous préparer une demeure brillante, digne d'un Egyptien distingué
par son opulence, digne par conséquent d'étrangers dont la fortune ne
paroît pas éclatante. Suivez cette femme, ajouta-t-il, en leur montrant
Cybèle; regardez-la comme votre mère: elle vous donne l'hospitalité;
abandonnez-vous à elle.
Ainsi parla le gardien du temple. Théagènes et Chariclée suivent ses
conseils. Le nouveau malheur qu'ils venoient d'éprouver les avoit
abattus. Ils sont un peu consolés par les offres qu'on leur fait:
offres qu'ils se seroient bien gardés d'accepter, s'ils eussent prévu
que ce palais dût être pour eux le théâtre d'une scène encore plus
tragique que celles qu'ils avoient essuyées précédemment. Mais la
divinité qui régloit leur destinée, s'adoucit pour quelques instans, et
à quelques momens de bonheur fit succéder de nouvelles catastrophes,
en les livrant, pour ainsi dire, liés et garottés entre les mains de
leur ennemie. Les beaux mots d'amitié et d'humanité séduisirent leur
jeunesse sans expérience et sans lumières. Tant il est vrai que la
misère et l'indigence aveuglent l'esprit.
Arrivés au palais, ils voient un vestibule immense;, plus élevé que les
maisons des particuliers, rempli de gardes, brillant de toute la pompe
qui environne le trône. A la vue d'un séjour si peu proportionné à leur
fortune présente, ils sont dans l'étonnement et le trouble. Ils suivent
Cybèle, dont les discours soutiennent leur courage et leur espoir.
Mes enfans, dit-elle, vous que j'aime si tendrement, croyez que vous
serez reçus avec toute la bienveillance et l'amitié possible. Elle les
conduit chez elle dans un appartement écarté, fuit retirer tout le
monde; et, prenant à part les deux étrangers, elle leur parle ainsi:
Mes enfans, je connois la cause de votre tristesse. Je sais que la mort
du grand-prêtre Calasiris est la source de vos larmes. Il convient
que vous me disiez qui vous êtes, d'où vous venez. Je sais que la
Grèce est votre patrie. Votre extérieur annonce une haute naissance:
des yeux aussi beaux, un port aussi majestueux, des manières aussi
aimables, sont l'empreinte d'une origine illustre; mais de quelle ville
de la Grèce êtes-vous? qui sont vos parens? comment vous trouvez-vous
en Egypte? Votre intérêt demande que vous m'instruisiez de tous ces
détails, pour que je puisse moi-même en instruire Arsace, sœur du
grand roi, épouse d'Oroondates, le plus grand des Satrapes. Elle est
galante, aime les Grecs, se plaît à faire du bien aux étrangers. Vous
n'en serez traités qu'avec plus d'égards et de considération. Je ne
suis pas moi-même étrangère pour vous; je suis grecque d'origine. La
ville de Lesbos m'a vu naître. Prisonnière de guerre, amenée ici, mon
sort est beaucoup plus heureux que dans la Grèce. Je suis tout pour ma
maîtresse, elle ne respire, ne voit, ne pense, n'entend que par moi:
par moi les personnes belles et aimables sont admises auprès d'elle.
Théagènes se rappelle que, la veille, Arsace l'a contemplé long-tems
avec des yeux lascifs, indices non-équivoques de criminels desseins.
Il rapproche les discours de Cybèle de la conduite de la princesse.
L'avenir ne se montre plus à lui sous un aspect aussi flatteur. Il
alloit répondre, lorsque Chariclée, s'approchant de lui, lui dit à
l'oreille: Souvenez-vous de votre sœur dans tout ce que vous allez
dire. Théagènes comprend quelles sont ses intentions: Ma mère, dit-il
en s'adressant à Cybèle, vous savez que la Grèce nous a vu naître; nous
sommes enfans du même père et de la même mère; nos parens ayant été
pris par des pirates, nous nous sommes mis en mer pour les chercher;
mais nous avons encore été plus malheureux qu'eux: tombés au pouvoir
d'hommes cruels, dépouillés des immenses richesses que nous portions
avec nous, nous ne sommes échappés qu'avec beaucoup de peines. Un
heureux hasard nous a fait rencontrer l'illustre Calasiris; nous
voulions passer en Egypte le reste de nos jours avec lui. A la perte de
nos parens, s'est jointe celle d'un mortel généreux qui les remplaçoit;
et nous sommes, comme vous voyez, seuls et abandonnés: telle est notre
histoire.
Nous n'oublierons jamais la bonté, la générosité avec laquelle vous
nous recevez; mais nous vous supplions de nous laisser, dans notre
obscurité, abandonnés à nous-mêmes. Il n'est pas encore tems de
signaler votre bienfaisance envers nous, de nous faire paroître devant
Arsace. N'environnez pas de tant de pompe et d'éclat de malheureux
mendians voués à la misère. Vous savez qu'il ne faut chercher des amis
que parmi ses semblables.
Cybèle, à ces mots, n'est plus maîtresse d'elle-même: sur son
visage éclate la joie dont elle est pénétrée aux noms de frère et
de sœur; elle se flatte que Chariclée ne mettra aucun obstacle à
l'accomplissement des désirs d'Arsace. O le plus beau des hommes!
dit-elle, vous ne tiendrez pas ce langage quand vous connoîtrez Arsace.
Elle se communique à tout le monde sans distinction de rang; elle
se plaît sur-tout à réparer les outrages et les injustices du sort.
Persane d'origine, elle est grecque par les sentimens. Des hommes
tels que vous, elle les préfère à ses compatriotes[52]. Elle aime
singulièrement les mœurs et la société des Grecs. Prenez confiance:
égards, honneurs, tout ce qui est du à votre qualité d'homme, rien
ne vous manquera. Votre sœur, toujours avec elle, partagera ses
amusemens. Quels sont vos noms?
Lorsqu'elle eut entendu les noms de Chariclée et de Théagènes, elle
leur dit de rester là, et elle court vers Arsace; mais elle recommande
auparavant à la portière, vieille comme elle, de ne laisser entrer
personne, ni de laisser sortir ces deux jeunes gens. Si votre fils
Achémènes vient, dit la portière.... Pendant que vous étiez partie au
temple, il est sorti pour se bassiner les yeux; car vous savez qu'il
n'est pas encore guéri. Ne le laissez point entrer, répond Cybèle.
Fermez la porte, prenez la clef; dites-lui que je l'ai emportée. La
vieille exécute ponctuellement ces ordres.
Le départ de Cybèle laisse un libre cours aux larmes et aux gémissemens
de Chariclée et de Théagènes. C'est dans l'un et dans autre la même
douleur, les mêmes expressions de la douleur. O Théagènes! dit l'une;
ô Chariclée! dit l'autre en soupirant. Quel sera notre sort? dit
l'un; où sommes-nous? dit l'autre. A chaque parole ils s'embrassent,
pleurent et s'embrassent encore. Enfin le souvenir de Calasiris se
présente à leur esprit, et vient ajouter encore à l'amertume de leurs
regrets. Chariclée sur-tout pleure sa mort: elle avoit vécu avec lui
plus long-tems que Théagènes; elle en avoit reçu plus de marques de
tendresse et d'attachement. O Calasiris! s'écrie-t-elle, je ne puis
vous appeler du doux nom de père; il semble que la fortune veuille
m'interdire l'usage de ce nom. Je ne connois point celui qui m'a donné
le jour. Celui qui m'avoit adoptée pour sa fille, hélas! je l'ai
abandonné. Celui qui m'a reçue, nourrie, sauvée, n'est plus.... La
religion me défend de payer à sa cendre le tribut de ma reconnoissance,
de verser des larmes sur son tombeau. O mon père! ô mon sauveur! Oui,
malgré les rigueurs de la fortune, je vous appellerai mon père. Recevez
ces larmes, ces cheveux, seules libations, seules offrandes que je
puisse présenter à vos mânes. En parlant ainsi elle s'arrache les
cheveux.
Théagènes emploie les prières, la force même pour la retenir. Hélas!
s'écrie-t-elle, pourquoi faut-il que je vive? Quel espoir nous
reste-t-il encore? notre soutien, notre guide, celui qui devoit nous
reconduire dans ma patrie, me faire reconnoître de mes parens, celui
qui nous consoloit, qui adoucissoit nos maux, celui en qui reposoient
nos espérances, Calasiris n'est plus. Il nous abandonne tous deux dans
une terre étrangère, dénuée de tout, ne sachant quel parti prendre.[53]
Notre expérience nous ferme également les chemins par mer et par terre.
Cet homme doué d'un ame si douce, si sensible, ce sage si vénérable
n'est plus. Il n'a pu mettre le comble à ses bienfaits.
Pendant que Chariclée s'abandonne au désespoir; pendant que Théagènes,
tantôt gémit avec elle, tantôt dévore ses larmes, concentre sa douleur,
pour ne pas aigrir celle de son amante, Achémènes arrive, trouve la
porte fermée, en demande la cause à la portière: celle-ci lui répond
que c'est sa mère qui l'a fermée. En ignorant la cause, il approche; il
entend les plaintes de Chariclée: il se baisse, regarde à l'endroit où
les deux battans se rejoignent, et voit tout ce qui se passe dans la
chambre. Il demande encore à la portière qui est dedans: elle répond
qu'elle l'ignore; mais qu'elle juge que c'est un jeune homme avec une
jeune fille, que Cybèle vient d'y amener. Il se baisse encore, et tâche
de distinguer leurs traits; il admire la beauté de Chariclée, sans la
connoître; il se la représente dans la joie et brillante de tous ses
charmes: bientôt l'amour succède à l'admiration; il croit reconnoître
Théagènes.
Tandis qu'Achémènes examine ainsi ce qui se passe dans cette chambre,
Cybèle revient: elle a instruit Arsace de tout, la félicitant de son
bonheur, qui, dans cette affaire, l'a mieux servie que toute son
adresse et tous ses artifices n'auroient pu faire. Elle lui a dit que
son amant est dans son palais; qu'elle peut le voir et en être vue à
loisir. Arsace, hors d'elle-même, vouloit venir contempler Théagènes;
mais Cybèle l'en a empêchée, quoiqu'avec beaucoup de peine, en lui
représentant qu'elle ne devoit pas se montrer aux yeux de son amant,
pâle, défaite, abattue par les veilles; qu'elle devoit se reposer ce
jour-là pour recouvrer sa première beauté; enfin elle lui a donné les
plus belles espérances, lui a indiqué ce quelle doit faire, et quelle
conduite elle doit tenir envers ces jeunes gens.
Que faites-vous, mon fils, dit Cybèle, de retour, à Achémènes?--Je
regarde quels sont ces étrangers, d'où ils viennent.--Mon fils, votre
curiosité est condamnable: taisez--vous; gardez le plus profond silence
sur ces étrangers; ne vous inquiétez point d'eux: ainsi le veut la
princesse. Achémènes obéit à sa mère, et se retire; il ne voit dans
Théagènes que l'objet des plaisirs ordinaires d'Arsace. N'est-ce
pas là, dit-il, en s'éloignant, le jeune homme que Mitranes m'avoit
chargé de conduire à Oroondates, pour le faire passer à la cour du
roi, que les Besséens et Thyamis m'ont enlevé dans ce combat, où j'ai
couru un si grand danger, et dont je suis seul échappé? Mes yeux ne
me trompent-ils pas? Non; ils ne sont plus malades, et je vois aussi
bien qu'à l'ordinaire. J'apprends encore qu'hier Thyamis est arrivé à
Memphis; qu'après un combat singulier contre son frère, il a recouvré
le sacerdoce: c'est lui, je n'en doute plus. Gardons le silence, et
observons quels sont les desseins d'Arsace sur ces étrangers: ainsi
parloit Achémènes.
Revenue auprès de Théagènes et de Chariclée, Cybèle s'apperçoit qu'ils
ont pleuré. Au bruit qu'avoit fait la porte en s'ouvrant, ils avoient
tâché de se composer, et d'effacer de dessus leur visage les traces
de la douleur; mais la vieille Cybèle voit que leurs yeux sont encore
mouillés: O mes enfans! leur dit-elle, pourquoi cette douleur déplacée,
quand vous devez vous livrer à la joie, vous féliciter de votre
bonheur? Les dispositions d'Arsace envers vous sont aussi favorables
que vous pouvez le désirer: elle consent à vous voir demain; elle veut
que l'on vous traite aujourd'hui avec les plus grands égards. Arrêtez
donc le cours de ces larmes puériles, de cette affliction indigne
de vous; disposez-vous à paroître devant Arsace, et à faire tout ce
qu'elle vous demandera.
O ma mère! répond Théagènes, c'est la mort de Calasiris que nous
pleurons; c'est un père que nous regrettons. Vous n'y pensez pas, dit
Cybèle; Calasiris, votre père adoptif, avancé en âge, a payé le tribut
à la nature; mais aujourd'hui tout est à vous, richesses, plaisirs?
honneurs; vous allez jouir de votre jeunesse: n'envisagez que votre
bonheur; adorez Arsace. Je vais vous dire comment vous devez paroître
devant elle, vous en approcher, quand elle vous appellera; il faut vous
prêter à tout ce qui lui fera plaisir: elle a, comme vous savez, tout
l'orgueil que donne le pouvoir, soutenu de toutes les grâces de la
jeunesse et de la beauté: la moindre résistance à ses ordres l'irrite.