homme d'une taille majestueuse, d'une grande beauté. Mitranes, officier
d'Oroondates, l'avoit fait, dit-on, prisonnier, et le lui envoyoit
comme un présent inestimable. Les habitans du village que vous voyez
(et elle leur montra un village voisin) étant survenus, ont prétendu
connoître le jeune prisonnier; soit qu'ils le connussent en effet, soit
que ce ne fût qu'une feinte de leur part. A cette nouvelle, Mitranes,
outré d'une juste colère, marcha contre eux, il y a deux jours. Les
habitans de ce village, brigands par état, accoutumés à braver la mort,
sont très-belliqueux; ils ont déjà enlevé à bien des épouses et des
mères leurs maris et leurs enfans: je suis aujourd'hui une de leurs
victimes. Au bruit de la marche de Mitranes, ils lui dressent une
embuscade, tombent sur sa troupe, et remportent une victoire complète.
Les uns l'attaquent en tête, les autres sortent de leur embuscade,
fondent sur lui à l'improviste et en poussant de grands cris. Mitranes
est tué un des premiers en combattant. Environnés de toutes parts, les
Perses ne pouvant fuir, sont tous immolés: quelques Egyptiens ont aussi
perdu la vie; mon fils, atteint d'un trait à la poitrine, est resté
sur le champ de bataille. Malheureuse! je pleure aujourd'hui celui-ci;
bientôt, hélas! je pleurerai encore celui qui me reste, et qui marche
avec les Besséens contre la ville de Memphis.
Calasiris lui demande pourquoi les Besséens marchent contre Memphis.
Je vais vous dire, reprend la vieille, ce que j'ai appris de ce fils
qui me reste: Les Besséens, teints du sang des troupes du grand roi
et de celui de leur général, jugent bien qu'une action aussi hardie
ne restera pas impunie; qu'ils vont courir les plus grands dangers;
qu'Oroondates, qui réside à Memphis, à la première nouvelle de ce
massacre, viendra avec de plus grandes forces, environnera leur
village, et lavera dans leur sang la tache imprimée au nom persan.
Résolus de tout risquer, ils tentent une grande entreprise, pour
se garantir du malheur qui les menace: ils veulent prévenir les
préparatifs d'Oroondates, en tombant à l'improviste sur lui, l'immoler,
s'ils le surprennent dans Memphis; ou, s'il en est absent, occupé,
comme on dit, à la guerre d'Ethiopie, il leur sera plus aisé de
s'emparer d'une ville dénuée de défenseurs, et par-là, ils se mettront
à l'abri de tout danger, au moins pour le présent. Ils veulent encore
rétablir dans la dignité de grand-prêtre Thyamis, leur chef, dont
le crime d'un frère, plus jeune que lui, l'a dépouillé. S'ils ne
réussissent point, ils sont déterminés à mourir les armes à la main,
plutôt que de se voir chargés de fers, exposés aux outrages et à la
cruauté des Perses.
Mais vous, étrangers, continue-t-elle, où allez-vous?--A Bessa.--Vous
ne pouvez, sans danger, y entrer si tard, ni vous mêler parmi les
habitans qui y sont restés, si vous n'êtes connus de personne.--Si vous
nous y conduisiez, nous ne courrions aucun danger.--Je n'en ai pas le
tems; j'ai des cérémonies funèbres à faire cette nuit. Je vous prie de
vous retirer dans quelque endroit, où il n'y ait point de cadavres, ou
je saurai bien vous y contraindre. Passez-y la nuit; quand le jour sera
venu, je vous donnerai l'hospitalité, et je vous mettrai à l'abri de
tout danger.
Calasiris explique à Chariclée ce que la vieille vient de lui dire;
ensuite ils s'éloignent tous deux. A quelque distance du champ de
bataille, ils trouvent une petite éminence: là, Calasiris se couche,
la tête appuyée sur son carquois; Chariclée s'asseoit sur sa besace.
La lune qui, depuis trois jours, étoit dans son plein, commençoit à
paroître, et à éclairer la terre de ses rayons. Calasiris, avancé en
âge, fatigué du chemin, s'endort bientôt; mais Chariclée, dévorée
d'inquiétudes, ne pouvant fermer les yeux, est témoin d'un spectacle
affreux que donnent souvent les femmes égyptiennes.
La vieille femme, voyant le calme régner autour d'elle, et ne se
croyant vue de personne, commence par creuser une fosse, et allumer
un bûcher à côté; le cadavre de son fils est entre deux: elle prend
un vase d'argile de dessus un trépied voisin; elle en verse du miel
dans la fosse, du lait d'un autre, du vin d'un troisième; elle façonne
ensuite une figure de pâte, la couronne de laurier, de fenouil, et
la jette dans la fosse; elle saisit une épée, et, transportée d'une
fureur divine, elle adresse à la lune une longue prière, conçue en
termes barbares et inconnus; elle ouvre la veine de son bras, essuie le
sang avec une branche de laurier, et en arrose le bûcher. Après bien
d'autres cérémonies magiques, elle se courbe sur le cadavre de son
fils, lui parle à l'oreille; enfin elle l'éveille, et, par la force de
ses enchantemens, elle le fait tenir debout.
Chariclée, émue dès le commencement de cette scène, frémit de terreur à
un spectacle si inoui; elle réveille Calasiris, pour le rendre témoin
de tout ce qui se passe. Enveloppés des ténèbres de la nuit, ils ne
sont point vus, et voient tout à la lueur des flammes du bûcher. Peu
éloignés de la vieille, ils l'entendent interroger à haute voix le
cadavre. Elle lui demande si son frère, le seul fils qui lui reste,
reviendra de l'expédition où il est parti. Le mort ne répond rien;
mais il fait seulement un signe de tête, pour laisser à sa mère les
illusions de l'espérance; il retombe ensuite, et reste couché sur le
visage. La vieille le retourne, et continue de l'interroger: elle lui
parle à l'oreille, et redouble la force de ses enchantemens, pour
l'obliger sans doute à rompre le silence. L'épée à la main, elle
s'élance, tantôt vers le bûcher, tantôt vers la fosse; elle relève ce
cadavre, lui répète les mêmes questions, et, peu contente de ses signes
de tête, elle veut le forcer à lui dévoiler, à haute voix, les secrets
de l'avenir.
Cependant Chariclée conjure Calasiris d'approcher de la magicienne, de
l'interroger sur le sort de Théagènes; mais le vieillard s'y oppose:
il lui dit que la nécessité seule peut les excuser d'être témoins de
cette scène impie; qu'il n'est pas permis aux ministres de la religion
d'assister à des choses aussi horribles; qu'ils peuvent, par des
victimes sans tache et des prières pieuses, pénétrer dans l'avenir; que
les impies n'ont d'autres moyens que de ramper à terre, et d'outrager
les morts, comme fait cette Egyptienne, dont les circonstances leur
font voir les horribles mystères.
Calasiris parloit encore, lorsque des sons sourds et lugubres, qui
sembloient partir d'une caverne profonde et ténébreuse, viennent
frapper leurs oreilles: Ma mère, répond le cadavre, je vous ai
d'abord ménagée, malgré vos forfaits envers l'humanité, malgré votre
infraction des lois de la mort, malgré l'exécrable curiosité que vous
avez de pénétrer, par les enchantemens, des choses impénétrables[47].
Les morts conservent jusques dans les enfers, autant qu'il leur est
possible, du respect pour les auteurs de leurs jours; mais puisque
vous éteignez en moi ce respect, autant qu'il est en vous, par votre
sacrilège opiniâtreté; puisque, non contente de m'avoir fait lever,
d'avoir obtenu de moi des signes de tête, vous voulez entendre la voix
d'un mort; puisque vous ne pensez point à me rendre les devoirs de la
sépulture, que vous m'arrachez de la compagnie des autres morts, pour
satisfaire votre détestable envie, écoutez des secrets que je voulois
vous taire: Le fils qui vous reste, ne reviendra point: vous-même,
vous mourrez par l'épée; vous allez périr au milieu de la célébration
de vos horribles cérémonies; vous allez porter la peine réservée à
vos semblables. Quoi! vous osez exposer aux regards des hommes, des
mystères qui devroient être enveloppés du voile impénétrable du silence
et des ténèbres les plus épaisses! vous osez, sous les yeux de pareils
témoins, insulter ainsi aux morts! Un grand-prêtre vous voit; mais
c'est votre moindre crime: c'est un sage; il saura tout cacher sous le
plus grand secret; d'ailleurs, il est l'ami des dieux. S'il se hâte, il
trouvera ses deux enfans, le fer à la main, prêts à s'égorger; mais sa
présence leur en imposera et arrêtera leur furie. Ce qu'il y a de plus
affligeant, c'est qu'une jeune fille entend et voit tout ce qui se
passe ici: brûlant d'amour, elle erre de climats en climats, et cherche
son amant. Après des souffrances et des dangers sans nombre, elle le
rejoindra aux extrémités de la terre, et elle passera le reste de ses
jours avec lui sur le trône, et au comble du bonheur.
En achevant ces mots, le cadavre retombe. La vieille comprend que les
témoins de ses mystères ne sont que les deux étrangers qu'elle a vus.
Transportée de rage, l'épée à la main, elle se lève brusquement, les
cherche par-tout sur le champ de bataille, et les croit cachés parmi
les cadavres: elle veut les immoler comme des ennemis et des témoins de
son infernale entreprise. Pendant qu'elle erre ainsi au milieu de ces
morts, aveuglée par la fureur, un éclat de lance lui perce le sein;
elle tombe et expire. Ce fut ainsi que les prédictions de son fils
commencèrent à s'accomplir sur elle.
Fin du Livre Sixième.
LIVRE SEPTIÈME.
SOMMAIRE.
_Théagènes et Thyamis, à la tête des Besséens, arrivent devant Memphis.
Combat singulier de Thyamis et de Pétosiris. Calasiris arrive et
les sépare. Chariclée reconnue de Théagènes. Passion d'Arsace pour
Théagènes. Mort de Calasiris. Chariclée et Théagènes attirés dans le
palais d'Arsace. Cybèle tâche d'inspirer à Théagènes de l'amour pour
Arsace. Fidélité de Théagènes. Fureurs d'Arsace. Achémènes demande
Chariclée en mariage. Elle lui est promise. Adresse de Théagènes pour
empêcher ce mariage._
Échappés à un si grand danger, Chariclée et Calasiris quittent ce
théâtre d'horreurs. Les prédictions qu'ils viennent d'entendre les
animent encore. Ils se hâtent de se rendre à Memphis: déjà ils
approchoient de cette ville, où commençoient à s'accomplir les choses
qu'ils avoient apprises au sujet de Calasiris.
Thyamis, à la tête des brigands de Bessa, avoit paru tout-à-coup aux
portes de Memphis. Un soldat de Mitranes, échappé au carnage, et qui
avoit prévu les desseins des ennemis, étoit venu avertir les habitans,
qui n'avoient eu que le tems de fermer leurs portes. Thyamis ordonne
à ses guerriers de poser leurs armes vers une des parties de la ville,
les fait reposer des fatigues de la marche, et paroît vouloir faire un
siège dans les règles.
Les habitans sont d'abord saisis de frayeur à la vue des ennemis. Mais
s'étant apperçus du haut des murs qu'ils sont en petit nombre, ils se
disposent à prendre avec eux quelques archers, quelques cavaliers,
restés pour garder Memphis, à armer le peuple de tout ce qu'ils
trouveront, a faire une sortie et à livrer un combat. Un des principaux
de la ville, avancé en âge, les arrête, en leur représentant que, vu
l'absence du Satrape Oroondates, occupé à la guerre d'Ethiopie, ils
doivent communiquer leurs projets à Arsace son épouse; que les soldats,
demeurés dans la ville, sûrs de son approbation; combattront avec
plus de courage pour la défense des murs. Ils adoptent cet avis, et se
rendent en foule au palais, séjour ordinaire des Satrapes, quand le roi
n'étoit point en Egypte.
Arsace étoit grande et belle: son esprit étoit pénétrant, son ame
élevée. Fière de sa naissance, elle avoit tout l'orgueil que pouvoit
donner la qualité de sœur du grand roi; mais ses mœurs n'étoient
rien moins qu'irréprochables; des plaisirs illicites et scandaleux
souilloient sa vie; elle avoit même beaucoup contribué à faire bannir
Thyamis de Memphis. Effrayé des oracles des dieux au sujet de ses deux
enfans, Calasiris avoit disparu à l'insu de tout le monde, et on le
croyoit mort. Thyamis, l'aîné de ses fils, lui avoit succédé dans la
dignité de grand-prêtre: il étoit à la fleur de l'âge, d'une grande
beauté. Un jour qu'il offroit un sacrifice dans le temple d'Isis, pour
célébrer son installation, Arsace le vit: sa bonne mine le faisoit
remarquer au milieu de la foule qui l'environnoit. Elle en fut éprise,
jeta sur lui des regards criminels, et lui fit des signes, indices
de ses coupables feux. Thyamis, dont l'ame n'étoit remplie que de
principes de vertu, n'entendit point ce langage, ne comprît point les
désirs d'Arsace; peut-être même qu'occupé tout entier au sacrifice, il
donna à ces signes un sens tout opposé.
Jaloux de l'élévation d'un frère dont il ambitionnoit la dignité,
Pétosiris s'étoit apperçu de l'amour de la princesse. Il résolut de
se servir de sa passion pour dépouiller son frère. Il va trouver
Oroondates, lui révèle les flammes dont brûle son épouse, accuse
Thyamis d'intelligence avec elle. Le Satrape connoissoit le caractère
d'Arsace; il n'eut pas de peine à ajouter foi aux rapports de
Pétosiris; mais il n'avoit point de preuves. Il ne donna aucun signe de
mécontentement à son épouse; d'ailleurs, le respect pour la famille du
roi l'empêcha encore de manifester ses soupçons; mais il éclata contre
Thyamis, et le menaça même de la mort; enfin il ne s'appaisa qu'après
l'avoir contraint de se retirer. Il revêtit aussitôt Pétosiris de la
dignité de grand-prêtre.
Arsace étoit déjà instruite de l'arrivée des ennemis: elle voit
accourir cette multitude, qui lui demande de lui permettre de faire
une sortie avec les soldats restés dans Memphis. Elle leur refuse leur
demande, sous prétexte qu'elle ignore en quel nombre sont les ennemis,
quels ils sont, d'où ils viennent, ni quel motif leur met les armes
à la main. Elle leur représente qu'il faut d'abord monter sur les
remparts, examiner tout, rassembler ensuite d'autres soldats, et tomber
sur l'ennemi avec avantage.
Ils approuvent cet avis, et se répandent ensuite sur les remparts.
Arsace y fait dresser une tente magnifique de pourpre et de tapis
enrichis d or; elle met elle-même ses plus beaux habits, s'assied
sur un trône élevé, entourée de ses gardes, couverts d'une armure
étincelante d'or: un caducée à la main, elle fait signe qu'elle veut
parler de paix: elle invite les chefs des ennemis à s'avancer au pied
des murs.
Thyamis et Théagènes, choisis par les Besséens, paroissent revêtus de
leurs armes, mais sans casque. Le hérault aussitôt s'adressant à eux:
voici, leur dit-il, ce que dit Arsace, épouse d'Oroondates, le premier
des Satrapes, et sœur du grand roi: Qui êtes-vous? que voulez-vous?
de quoi vous plaignez-vous? pourquoi avez-vous pris les armes? Ils
répondent qu'ils sont Besséens; mais Thyamis dit qui il est; qu'il a
été dépouillé du sacerdoce par les intrigues de Pétosiris son frère et
par Oroondates; que les Besséens viennent le rétablir dans ses droits;
qu'une fois rentré dans sa dignité, il mettra bas les armes, et que les
Besséens retourneront chez eux sans causer aucun dommage: qu'autrement
la force des armes en décidera; qu'Arsace elle-même, pour sa propre
gloire, doit profiter de l'occasion pour punir les trames de Pétosiris,
se venger de ces atroces calomnies, par lesquelles il l'a noircie dans
l'esprit d'Oroondates, et l'a contraint lui-même à fuir de sa patrie.
Les habitans de Memphis sont frappés d'étonnement à ces paroles: ils
reconnoissent Thyamis. Ils avoient ignoré la cause et l'époque de
son exil. Au vague des soupçons succèdent les lumières de la vérité.
Arsace est encore plus frappée que les autres: différentes passions
se disputent son cœur; elle est outrée de colère contre Pétosiris;
elle se rappelle le passé, et médite déjà des projets de vengeance.
Elle considère Thyamis et Théagènes: son cœur se partage entre eux;
sa passion pour Thyamis se ranime; mais de nouveaux feux s'allument
dans son ame avec plus de violence: ceux mêmes qui l'environnent
s'apperçoivent de son trouble; enfin, revenant à elle après quelques
instans, semblable à ces malheureux que viennent d'agiter des mouvemens
convulsifs: C'est une folie de la part des Besséens, dit-elle, de
prendre les armes; mais sur-tout de la vôtre, jeunes guerriers, qui,
aux grâces de la figure, à la vigueur de l'âge, joignez une illustre
naissance. Quoi! c'est pour des brigands que vous vous précipitez
ainsi au milieu des dangers! S'il faut en venir à un combat, vous ne
pourrez résister même au premier choc. Le roi n'est pas encore réduit
à un tel état de foiblesse, qu'il ne puisse, malgré l'absence du
satrape, vous envelopper tous avec ce qui lui reste de troupes. Mais
il n'est pas nécessaire, je crois, de sacrifier tant de monde, d'armer
tant de bras pour une querelle particulière qui n'intéresse point
le public: il faut se soumettre à ce que les dieux eux-mêmes et la
justice en ordonneront. Je crois donc, ajouta-t-elle, qu'il est juste,
et je demande que les Besséens et les habitants de Memphis restent
tranquilles, et ne se fassent point la guerre sans sujet: que les deux
compétiteurs se mesurent l'un avec l'autre; le sacerdoce sera le prix
de la victoire.
A ce discours d'Arsace, la ville retentit de cris de joie; tous
applaudissent aux propositions de la princesse: ils commencent à
soupçonner les perfides intrigues de Pétosiris. Chacun se voit avec
plaisir délivré d'un danger imminent par ce combat singulier. Parmi les
Besséens, il en est beaucoup qui ne veulent point accepter ce parti,
ni souffrir que leur chef s'expose aux dangers. Enfin Thyamis leur
persuade d'y consentir, leur représente la foiblesse, l'inexpérience
de Pétosiris; que tout l'avantage de ce combat est pour lui: c'étoient
ces mêmes réflexions qui avoient déterminé Arsace elle-même à proposer
ce combat singulier; elle espéroit par-là arriver à son but, sans
compromettre sa réputation: elle espéroit se venger de Pétosiris, en le
mettant aux prises avec un adversaire plus brave que lui.
On se hâte de tout préparer pour ce combat. Thyamis, plein de courage,
transporté de joie, prend ce qui lui manque de son armure: Théagènes
l'anime encore, pendant qu'il lui attache son casque sur la tête, lui
arrange son aigrette brillant d'or, et le revêt de toutes ses armes.
Pétosiris, cédant à la nécessité, contraint de sortir de la ville par
les ordres d'Arsace, s'écrie qu'il ne veut pas combattre, et qu'il
ne s'arme que malgré lui. Thyamis l'apperçoit: Voyez-vous, dit-il à
Théagènes, de quelle frayeur est saisi Pétosiris?--Je le vois....
Mais comment allez-vous vous comporter dans ce combat? Ce n'est pas
seulement un ennemi; c'est encore un frère.--Vous avez raison, et
vous devinez mes intentions. Je veux, avec le secours de la divinité,
le vaincre et non lui ôter la vie. Non, la colère, le ressentiment
ne m'emporteront point jusqu'à rougir mes mains du sang d'un frère,
de celui qui a été renfermé dans le même sein que moi; je ne veux
que me venger du passé, et me couvrir de gloire pour l'avenir.--Je
vous approuve; vous parlez en héros; vous entendez encore la voix de
la nature.... Mais moi, que me faudra-t-il faire?--Mon adversaire
n'est pas redoutable; cependant, comme on voit chaque jour la fortune
signaler parmi les hommes ses caprices et son inconstance.... Si je
suis vainqueur, vous resterez avec moi dans la ville, vous partagerez
ma destinée; si je suis trompé dans mes espérances, restez à la tête
des Besséens: ils vous aiment; vous vivrez parmi eux jusqu'à ce que la
fortune cesse de vous persécuter.
Ensuite ils s'embrassent l'un et l'autre les larmes aux yeux. Théagènes
s'asseoit au même endroit pour être témoin de tout, et se livre, sans
le savoir, à toute l'avidité des regards d'Arsace, dont les yeux ne
peuvent se rassasier du plaisir de le contempler. Thyamis marche
contre Pétosiris; mais celui-ci ne l'attend pas; au premier mouvement
qu'il voit faire à son ennemi, il retourne aussitôt vers les portes
pour rentrer dans la ville. C'est en vain: ceux qui sont aux portes,
l'empêchent d'entrer; ceux qui sont sur les murs crient de ne pas lui
livrer le passage par-tout où il se présentera. Ce malheureux alors
jette bas ses armes, et se met à courir de toutes ses forces autour
des murs. Théagènes inquiet, voulant voir tout, quitte sa place; mais,
pour qu'on ne soupçonne pas qu'il veut secourir Thyamis, il laisse son
bouclier et sa lance à l'endroit qu'il quitte, sous les yeux d'Arsace,
qui, ne pouvant plus le considérer, considère ses armes. Théagènes suit
à pas précipités les deux rivaux. Pétosiris est prêt d'être atteint;
mais il échappe à chaque instant, et n'a d'avance sur son frère
qu'autant qu'en a un homme sans arme, qui fuit la poursuite d'un homme
armé.
Déjà ils ont fait deux fois le tour des murs de la ville, et ils
commencent le troisième. Thyamis agite sa lance derrière son frère; il
lui crie d'arrêter, ou qu'il va le percer. Tous les habitans, placés
sur les murs, comme sur un théâtre, ont les yeux attachés sur les
combattans. La divinité ou la fortune qui conduit tout ici-bas, vient
mêler un épisode inattendu à la tragédie qui se représentoit alors. Un
nouvel acteur se trouve transporté comme par miracle sur la scène.[48]
En ce jour, à cette heure même, le malheureux Calasiris arrivent voit
ses deux fils armés l'un contre l'autre. Il s'étoit exilé de sa patrie,
avoit erré de climats en climats, avoit tout fait, tout souffert, pour
fuire cet horrible spectacle; mais sa destinée prévalut: il ne put
éviter un malheur que les dieux lui avoient annoncé. Il avoit vu de
loin des hommes qui se poursuivoient; et tout ce qu'il avoit entendu
ne lui permettoit pas de douter que ce ne fût ses deux enfans. Il
oublie à l'instant sa vieillesse; sa vigueur se ranime: il court pour
empêcher au moins les épées de se croiser. A peine est-il arrivé, qu'il
se précipite au milieu d'eux! Thyamis! Pétosiris! ô mes enfans! que
vois-je! s'écrie-t-il, à plusieurs reprises. Mais ils ne reconnoissent
point leur père dans ce vieillard déguisé en mendiant, couvert de
haillons; tout occupés de leur combat, ils ne font pas plus d'attention
à lui qu'à un vagabond ou à un frénétique.
Du haut des murs, parmi les spectateurs, les uns le voient avec
surprise se jeter aveuglement au milieu des épées; les autres le
prennent pour un furieux, dont l'esprit et la raison sont aliénés, et
ils ne font qu'en rire. Le vieillard comprend enfin que son extérieur
l'empêche d'être reconnu. Il quitte ses haillons, laisse tomber sa
chevelure flottante à la manière des prêtres, met bas le fardeau qui
charge ses épaules, jette son bâton, et présente à leurs yeux une
figure vénérable, sur laquelle est empreinte une sainte majesté. Il
s'incline; et, leur tendant les bras en suppliant: O mes enfans! dit-il
en sanglottant et versant des larmes, c'est Calasiris, c'est votre
père. Arrêtez; que votre funeste destinée ne vous aveugle pas: voyez et
respectez celui qui vous a donné le jour.
Epuisés de leur course, les forces les abandonnent; ils tombent dans
les bras de leur père, embrassent ses genoux, fixent les yeux sur
lui, et enfin le reconnussent. C'est leur père; ils n'en peuvent plus
douter: leur ame est déchirée par des passions diverses et opposées.
La vue d'un père, qu'ils ne croyoient plus jamais revoir, les remplit
de joie; mais le moment où ils ont été surpris, les couvre de honte
et les afflige. Ce qui redouble encore leurs angoisses, c'est qu'ils
ignorent quelle sera l'issue d'un pareil évènement. A ce spectacle, les
habitans, muets et immobiles d'étonnement, semblables à des peintres
fixés sur un seul objet, tiennent les yeux attachés sur ce tableau.