On conduisoit à Memphis, à Oroondates, satrape du grand roi, un jeune

homme d'une taille majestueuse, d'une grande beauté. Mitranes, officier

d'Oroondates, l'avoit fait, dit-on, prisonnier, et le lui envoyoit

comme un présent inestimable. Les habitans du village que vous voyez

(et elle leur montra un village voisin) étant survenus, ont prétendu

connoître le jeune prisonnier; soit qu'ils le connussent en effet, soit

que ce ne fût qu'une feinte de leur part. A cette nouvelle, Mitranes,

outré d'une juste colère, marcha contre eux, il y a deux jours. Les

habitans de ce village, brigands par état, accoutumés à braver la mort,

sont très-belliqueux; ils ont déjà enlevé à bien des épouses et des

mères leurs maris et leurs enfans: je suis aujourd'hui une de leurs

victimes. Au bruit de la marche de Mitranes, ils lui dressent une

embuscade, tombent sur sa troupe, et remportent une victoire complète.

Les uns l'attaquent en tête, les autres sortent de leur embuscade,

fondent sur lui à l'improviste et en poussant de grands cris. Mitranes

est tué un des premiers en combattant. Environnés de toutes parts, les

Perses ne pouvant fuir, sont tous immolés: quelques Egyptiens ont aussi

perdu la vie; mon fils, atteint d'un trait à la poitrine, est resté

sur le champ de bataille. Malheureuse! je pleure aujourd'hui celui-ci;

bientôt, hélas! je pleurerai encore celui qui me reste, et qui marche

avec les Besséens contre la ville de Memphis.

Calasiris lui demande pourquoi les Besséens marchent contre Memphis.

Je vais vous dire, reprend la vieille, ce que j'ai appris de ce fils

qui me reste: Les Besséens, teints du sang des troupes du grand roi

et de celui de leur général, jugent bien qu'une action aussi hardie

ne restera pas impunie; qu'ils vont courir les plus grands dangers;

qu'Oroondates, qui réside à Memphis, à la première nouvelle de ce

massacre, viendra avec de plus grandes forces, environnera leur

village, et lavera dans leur sang la tache imprimée au nom persan.

Résolus de tout risquer, ils tentent une grande entreprise, pour

se garantir du malheur qui les menace: ils veulent prévenir les

préparatifs d'Oroondates, en tombant à l'improviste sur lui, l'immoler,

s'ils le surprennent dans Memphis; ou, s'il en est absent, occupé,

comme on dit, à la guerre d'Ethiopie, il leur sera plus aisé de

s'emparer d'une ville dénuée de défenseurs, et par-là, ils se mettront

à l'abri de tout danger, au moins pour le présent. Ils veulent encore

rétablir dans la dignité de grand-prêtre Thyamis, leur chef, dont

le crime d'un frère, plus jeune que lui, l'a dépouillé. S'ils ne

réussissent point, ils sont déterminés à mourir les armes à la main,

plutôt que de se voir chargés de fers, exposés aux outrages et à la

cruauté des Perses.

Mais vous, étrangers, continue-t-elle, où allez-vous?--A Bessa.--Vous

ne pouvez, sans danger, y entrer si tard, ni vous mêler parmi les

habitans qui y sont restés, si vous n'êtes connus de personne.--Si vous

nous y conduisiez, nous ne courrions aucun danger.--Je n'en ai pas le

tems; j'ai des cérémonies funèbres à faire cette nuit. Je vous prie de

vous retirer dans quelque endroit, où il n'y ait point de cadavres, ou

je saurai bien vous y contraindre. Passez-y la nuit; quand le jour sera

venu, je vous donnerai l'hospitalité, et je vous mettrai à l'abri de

tout danger.

Calasiris explique à Chariclée ce que la vieille vient de lui dire;

ensuite ils s'éloignent tous deux. A quelque distance du champ de

bataille, ils trouvent une petite éminence: là, Calasiris se couche,

la tête appuyée sur son carquois; Chariclée s'asseoit sur sa besace.

La lune qui, depuis trois jours, étoit dans son plein, commençoit à

paroître, et à éclairer la terre de ses rayons. Calasiris, avancé en

âge, fatigué du chemin, s'endort bientôt; mais Chariclée, dévorée

d'inquiétudes, ne pouvant fermer les yeux, est témoin d'un spectacle

affreux que donnent souvent les femmes égyptiennes.

La vieille femme, voyant le calme régner autour d'elle, et ne se

croyant vue de personne, commence par creuser une fosse, et allumer

un bûcher à côté; le cadavre de son fils est entre deux: elle prend

un vase d'argile de dessus un trépied voisin; elle en verse du miel

dans la fosse, du lait d'un autre, du vin d'un troisième; elle façonne

ensuite une figure de pâte, la couronne de laurier, de fenouil, et

la jette dans la fosse; elle saisit une épée, et, transportée d'une

fureur divine, elle adresse à la lune une longue prière, conçue en

termes barbares et inconnus; elle ouvre la veine de son bras, essuie le

sang avec une branche de laurier, et en arrose le bûcher. Après bien

d'autres cérémonies magiques, elle se courbe sur le cadavre de son

fils, lui parle à l'oreille; enfin elle l'éveille, et, par la force de

ses enchantemens, elle le fait tenir debout.

Chariclée, émue dès le commencement de cette scène, frémit de terreur à

un spectacle si inoui; elle réveille Calasiris, pour le rendre témoin

de tout ce qui se passe. Enveloppés des ténèbres de la nuit, ils ne

sont point vus, et voient tout à la lueur des flammes du bûcher. Peu

éloignés de la vieille, ils l'entendent interroger à haute voix le

cadavre. Elle lui demande si son frère, le seul fils qui lui reste,

reviendra de l'expédition où il est parti. Le mort ne répond rien;

mais il fait seulement un signe de tête, pour laisser à sa mère les

illusions de l'espérance; il retombe ensuite, et reste couché sur le

visage. La vieille le retourne, et continue de l'interroger: elle lui

parle à l'oreille, et redouble la force de ses enchantemens, pour

l'obliger sans doute à rompre le silence. L'épée à la main, elle

s'élance, tantôt vers le bûcher, tantôt vers la fosse; elle relève ce

cadavre, lui répète les mêmes questions, et, peu contente de ses signes

de tête, elle veut le forcer à lui dévoiler, à haute voix, les secrets

de l'avenir.

Cependant Chariclée conjure Calasiris d'approcher de la magicienne, de

l'interroger sur le sort de Théagènes; mais le vieillard s'y oppose:

il lui dit que la nécessité seule peut les excuser d'être témoins de

cette scène impie; qu'il n'est pas permis aux ministres de la religion

d'assister à des choses aussi horribles; qu'ils peuvent, par des

victimes sans tache et des prières pieuses, pénétrer dans l'avenir; que

les impies n'ont d'autres moyens que de ramper à terre, et d'outrager

les morts, comme fait cette Egyptienne, dont les circonstances leur

font voir les horribles mystères.

Calasiris parloit encore, lorsque des sons sourds et lugubres, qui

sembloient partir d'une caverne profonde et ténébreuse, viennent

frapper leurs oreilles: Ma mère, répond le cadavre, je vous ai

d'abord ménagée, malgré vos forfaits envers l'humanité, malgré votre

infraction des lois de la mort, malgré l'exécrable curiosité que vous

avez de pénétrer, par les enchantemens, des choses impénétrables[47].

Les morts conservent jusques dans les enfers, autant qu'il leur est

possible, du respect pour les auteurs de leurs jours; mais puisque

vous éteignez en moi ce respect, autant qu'il est en vous, par votre

sacrilège opiniâtreté; puisque, non contente de m'avoir fait lever,

d'avoir obtenu de moi des signes de tête, vous voulez entendre la voix

d'un mort; puisque vous ne pensez point à me rendre les devoirs de la

sépulture, que vous m'arrachez de la compagnie des autres morts, pour

satisfaire votre détestable envie, écoutez des secrets que je voulois

vous taire: Le fils qui vous reste, ne reviendra point: vous-même,

vous mourrez par l'épée; vous allez périr au milieu de la célébration

de vos horribles cérémonies; vous allez porter la peine réservée à

vos semblables. Quoi! vous osez exposer aux regards des hommes, des

mystères qui devroient être enveloppés du voile impénétrable du silence

et des ténèbres les plus épaisses! vous osez, sous les yeux de pareils

témoins, insulter ainsi aux morts! Un grand-prêtre vous voit; mais

c'est votre moindre crime: c'est un sage; il saura tout cacher sous le

plus grand secret; d'ailleurs, il est l'ami des dieux. S'il se hâte, il

trouvera ses deux enfans, le fer à la main, prêts à s'égorger; mais sa

présence leur en imposera et arrêtera leur furie. Ce qu'il y a de plus

affligeant, c'est qu'une jeune fille entend et voit tout ce qui se

passe ici: brûlant d'amour, elle erre de climats en climats, et cherche

son amant. Après des souffrances et des dangers sans nombre, elle le

rejoindra aux extrémités de la terre, et elle passera le reste de ses

jours avec lui sur le trône, et au comble du bonheur.

En achevant ces mots, le cadavre retombe. La vieille comprend que les

témoins de ses mystères ne sont que les deux étrangers qu'elle a vus.

Transportée de rage, l'épée à la main, elle se lève brusquement, les

cherche par-tout sur le champ de bataille, et les croit cachés parmi

les cadavres: elle veut les immoler comme des ennemis et des témoins de

son infernale entreprise. Pendant qu'elle erre ainsi au milieu de ces

morts, aveuglée par la fureur, un éclat de lance lui perce le sein;

elle tombe et expire. Ce fut ainsi que les prédictions de son fils

commencèrent à s'accomplir sur elle.

Fin du Livre Sixième.

LIVRE SEPTIÈME.

SOMMAIRE.

_Théagènes et Thyamis, à la tête des Besséens, arrivent devant Memphis.

Combat singulier de Thyamis et de Pétosiris. Calasiris arrive et

les sépare. Chariclée reconnue de Théagènes. Passion d'Arsace pour

Théagènes. Mort de Calasiris. Chariclée et Théagènes attirés dans le

palais d'Arsace. Cybèle tâche d'inspirer à Théagènes de l'amour pour

Arsace. Fidélité de Théagènes. Fureurs d'Arsace. Achémènes demande

Chariclée en mariage. Elle lui est promise. Adresse de Théagènes pour

empêcher ce mariage._

Échappés à un si grand danger, Chariclée et Calasiris quittent ce

théâtre d'horreurs. Les prédictions qu'ils viennent d'entendre les

animent encore. Ils se hâtent de se rendre à Memphis: déjà ils

approchoient de cette ville, où commençoient à s'accomplir les choses

qu'ils avoient apprises au sujet de Calasiris.

Thyamis, à la tête des brigands de Bessa, avoit paru tout-à-coup aux

portes de Memphis. Un soldat de Mitranes, échappé au carnage, et qui

avoit prévu les desseins des ennemis, étoit venu avertir les habitans,

qui n'avoient eu que le tems de fermer leurs portes. Thyamis ordonne

à ses guerriers de poser leurs armes vers une des parties de la ville,

les fait reposer des fatigues de la marche, et paroît vouloir faire un

siège dans les règles.

Les habitans sont d'abord saisis de frayeur à la vue des ennemis. Mais

s'étant apperçus du haut des murs qu'ils sont en petit nombre, ils se

disposent à prendre avec eux quelques archers, quelques cavaliers,

restés pour garder Memphis, à armer le peuple de tout ce qu'ils

trouveront, a faire une sortie et à livrer un combat. Un des principaux

de la ville, avancé en âge, les arrête, en leur représentant que, vu

l'absence du Satrape Oroondates, occupé à la guerre d'Ethiopie, ils

doivent communiquer leurs projets à Arsace son épouse; que les soldats,

demeurés dans la ville, sûrs de son approbation; combattront avec

plus de courage pour la défense des murs. Ils adoptent cet avis, et se

rendent en foule au palais, séjour ordinaire des Satrapes, quand le roi

n'étoit point en Egypte.

Arsace étoit grande et belle: son esprit étoit pénétrant, son ame

élevée. Fière de sa naissance, elle avoit tout l'orgueil que pouvoit

donner la qualité de sœur du grand roi; mais ses mœurs n'étoient

rien moins qu'irréprochables; des plaisirs illicites et scandaleux

souilloient sa vie; elle avoit même beaucoup contribué à faire bannir

Thyamis de Memphis. Effrayé des oracles des dieux au sujet de ses deux

enfans, Calasiris avoit disparu à l'insu de tout le monde, et on le

croyoit mort. Thyamis, l'aîné de ses fils, lui avoit succédé dans la

dignité de grand-prêtre: il étoit à la fleur de l'âge, d'une grande

beauté. Un jour qu'il offroit un sacrifice dans le temple d'Isis, pour

célébrer son installation, Arsace le vit: sa bonne mine le faisoit

remarquer au milieu de la foule qui l'environnoit. Elle en fut éprise,

jeta sur lui des regards criminels, et lui fit des signes, indices

de ses coupables feux. Thyamis, dont l'ame n'étoit remplie que de

principes de vertu, n'entendit point ce langage, ne comprît point les

désirs d'Arsace; peut-être même qu'occupé tout entier au sacrifice, il

donna à ces signes un sens tout opposé.

Jaloux de l'élévation d'un frère dont il ambitionnoit la dignité,

Pétosiris s'étoit apperçu de l'amour de la princesse. Il résolut de

se servir de sa passion pour dépouiller son frère. Il va trouver

Oroondates, lui révèle les flammes dont brûle son épouse, accuse

Thyamis d'intelligence avec elle. Le Satrape connoissoit le caractère

d'Arsace; il n'eut pas de peine à ajouter foi aux rapports de

Pétosiris; mais il n'avoit point de preuves. Il ne donna aucun signe de

mécontentement à son épouse; d'ailleurs, le respect pour la famille du

roi l'empêcha encore de manifester ses soupçons; mais il éclata contre

Thyamis, et le menaça même de la mort; enfin il ne s'appaisa qu'après

l'avoir contraint de se retirer. Il revêtit aussitôt Pétosiris de la

dignité de grand-prêtre.

Arsace étoit déjà instruite de l'arrivée des ennemis: elle voit

accourir cette multitude, qui lui demande de lui permettre de faire

une sortie avec les soldats restés dans Memphis. Elle leur refuse leur

demande, sous prétexte qu'elle ignore en quel nombre sont les ennemis,

quels ils sont, d'où ils viennent, ni quel motif leur met les armes

à la main. Elle leur représente qu'il faut d'abord monter sur les

remparts, examiner tout, rassembler ensuite d'autres soldats, et tomber

sur l'ennemi avec avantage.

Ils approuvent cet avis, et se répandent ensuite sur les remparts.

Arsace y fait dresser une tente magnifique de pourpre et de tapis

enrichis d or; elle met elle-même ses plus beaux habits, s'assied

sur un trône élevé, entourée de ses gardes, couverts d'une armure

étincelante d'or: un caducée à la main, elle fait signe qu'elle veut

parler de paix: elle invite les chefs des ennemis à s'avancer au pied

des murs.

Thyamis et Théagènes, choisis par les Besséens, paroissent revêtus de

leurs armes, mais sans casque. Le hérault aussitôt s'adressant à eux:

voici, leur dit-il, ce que dit Arsace, épouse d'Oroondates, le premier

des Satrapes, et sœur du grand roi: Qui êtes-vous? que voulez-vous?

de quoi vous plaignez-vous? pourquoi avez-vous pris les armes? Ils

répondent qu'ils sont Besséens; mais Thyamis dit qui il est; qu'il a

été dépouillé du sacerdoce par les intrigues de Pétosiris son frère et

par Oroondates; que les Besséens viennent le rétablir dans ses droits;

qu'une fois rentré dans sa dignité, il mettra bas les armes, et que les

Besséens retourneront chez eux sans causer aucun dommage: qu'autrement

la force des armes en décidera; qu'Arsace elle-même, pour sa propre

gloire, doit profiter de l'occasion pour punir les trames de Pétosiris,

se venger de ces atroces calomnies, par lesquelles il l'a noircie dans

l'esprit d'Oroondates, et l'a contraint lui-même à fuir de sa patrie.

Les habitans de Memphis sont frappés d'étonnement à ces paroles: ils

reconnoissent Thyamis. Ils avoient ignoré la cause et l'époque de

son exil. Au vague des soupçons succèdent les lumières de la vérité.

Arsace est encore plus frappée que les autres: différentes passions

se disputent son cœur; elle est outrée de colère contre Pétosiris;

elle se rappelle le passé, et médite déjà des projets de vengeance.

Elle considère Thyamis et Théagènes: son cœur se partage entre eux;

sa passion pour Thyamis se ranime; mais de nouveaux feux s'allument

dans son ame avec plus de violence: ceux mêmes qui l'environnent

s'apperçoivent de son trouble; enfin, revenant à elle après quelques

instans, semblable à ces malheureux que viennent d'agiter des mouvemens

convulsifs: C'est une folie de la part des Besséens, dit-elle, de

prendre les armes; mais sur-tout de la vôtre, jeunes guerriers, qui,

aux grâces de la figure, à la vigueur de l'âge, joignez une illustre

naissance. Quoi! c'est pour des brigands que vous vous précipitez

ainsi au milieu des dangers! S'il faut en venir à un combat, vous ne

pourrez résister même au premier choc. Le roi n'est pas encore réduit

à un tel état de foiblesse, qu'il ne puisse, malgré l'absence du

satrape, vous envelopper tous avec ce qui lui reste de troupes. Mais

il n'est pas nécessaire, je crois, de sacrifier tant de monde, d'armer

tant de bras pour une querelle particulière qui n'intéresse point

le public: il faut se soumettre à ce que les dieux eux-mêmes et la

justice en ordonneront. Je crois donc, ajouta-t-elle, qu'il est juste,

et je demande que les Besséens et les habitants de Memphis restent

tranquilles, et ne se fassent point la guerre sans sujet: que les deux

compétiteurs se mesurent l'un avec l'autre; le sacerdoce sera le prix

de la victoire.

A ce discours d'Arsace, la ville retentit de cris de joie; tous

applaudissent aux propositions de la princesse: ils commencent à

soupçonner les perfides intrigues de Pétosiris. Chacun se voit avec

plaisir délivré d'un danger imminent par ce combat singulier. Parmi les

Besséens, il en est beaucoup qui ne veulent point accepter ce parti,

ni souffrir que leur chef s'expose aux dangers. Enfin Thyamis leur

persuade d'y consentir, leur représente la foiblesse, l'inexpérience

de Pétosiris; que tout l'avantage de ce combat est pour lui: c'étoient

ces mêmes réflexions qui avoient déterminé Arsace elle-même à proposer

ce combat singulier; elle espéroit par-là arriver à son but, sans

compromettre sa réputation: elle espéroit se venger de Pétosiris, en le

mettant aux prises avec un adversaire plus brave que lui.

On se hâte de tout préparer pour ce combat. Thyamis, plein de courage,

transporté de joie, prend ce qui lui manque de son armure: Théagènes

l'anime encore, pendant qu'il lui attache son casque sur la tête, lui

arrange son aigrette brillant d'or, et le revêt de toutes ses armes.

Pétosiris, cédant à la nécessité, contraint de sortir de la ville par

les ordres d'Arsace, s'écrie qu'il ne veut pas combattre, et qu'il

ne s'arme que malgré lui. Thyamis l'apperçoit: Voyez-vous, dit-il à

Théagènes, de quelle frayeur est saisi Pétosiris?--Je le vois....

Mais comment allez-vous vous comporter dans ce combat? Ce n'est pas

seulement un ennemi; c'est encore un frère.--Vous avez raison, et

vous devinez mes intentions. Je veux, avec le secours de la divinité,

le vaincre et non lui ôter la vie. Non, la colère, le ressentiment

ne m'emporteront point jusqu'à rougir mes mains du sang d'un frère,

de celui qui a été renfermé dans le même sein que moi; je ne veux

que me venger du passé, et me couvrir de gloire pour l'avenir.--Je

vous approuve; vous parlez en héros; vous entendez encore la voix de

la nature.... Mais moi, que me faudra-t-il faire?--Mon adversaire

n'est pas redoutable; cependant, comme on voit chaque jour la fortune

signaler parmi les hommes ses caprices et son inconstance.... Si je

suis vainqueur, vous resterez avec moi dans la ville, vous partagerez

ma destinée; si je suis trompé dans mes espérances, restez à la tête

des Besséens: ils vous aiment; vous vivrez parmi eux jusqu'à ce que la

fortune cesse de vous persécuter.

Ensuite ils s'embrassent l'un et l'autre les larmes aux yeux. Théagènes

s'asseoit au même endroit pour être témoin de tout, et se livre, sans

le savoir, à toute l'avidité des regards d'Arsace, dont les yeux ne

peuvent se rassasier du plaisir de le contempler. Thyamis marche

contre Pétosiris; mais celui-ci ne l'attend pas; au premier mouvement

qu'il voit faire à son ennemi, il retourne aussitôt vers les portes

pour rentrer dans la ville. C'est en vain: ceux qui sont aux portes,

l'empêchent d'entrer; ceux qui sont sur les murs crient de ne pas lui

livrer le passage par-tout où il se présentera. Ce malheureux alors

jette bas ses armes, et se met à courir de toutes ses forces autour

des murs. Théagènes inquiet, voulant voir tout, quitte sa place; mais,

pour qu'on ne soupçonne pas qu'il veut secourir Thyamis, il laisse son

bouclier et sa lance à l'endroit qu'il quitte, sous les yeux d'Arsace,

qui, ne pouvant plus le considérer, considère ses armes. Théagènes suit

à pas précipités les deux rivaux. Pétosiris est prêt d'être atteint;

mais il échappe à chaque instant, et n'a d'avance sur son frère

qu'autant qu'en a un homme sans arme, qui fuit la poursuite d'un homme

armé.

Déjà ils ont fait deux fois le tour des murs de la ville, et ils

commencent le troisième. Thyamis agite sa lance derrière son frère; il

lui crie d'arrêter, ou qu'il va le percer. Tous les habitans, placés

sur les murs, comme sur un théâtre, ont les yeux attachés sur les

combattans. La divinité ou la fortune qui conduit tout ici-bas, vient

mêler un épisode inattendu à la tragédie qui se représentoit alors. Un

nouvel acteur se trouve transporté comme par miracle sur la scène.[48]

En ce jour, à cette heure même, le malheureux Calasiris arrivent voit

ses deux fils armés l'un contre l'autre. Il s'étoit exilé de sa patrie,

avoit erré de climats en climats, avoit tout fait, tout souffert, pour

fuire cet horrible spectacle; mais sa destinée prévalut: il ne put

éviter un malheur que les dieux lui avoient annoncé. Il avoit vu de

loin des hommes qui se poursuivoient; et tout ce qu'il avoit entendu

ne lui permettoit pas de douter que ce ne fût ses deux enfans. Il

oublie à l'instant sa vieillesse; sa vigueur se ranime: il court pour

empêcher au moins les épées de se croiser. A peine est-il arrivé, qu'il

se précipite au milieu d'eux! Thyamis! Pétosiris! ô mes enfans! que

vois-je! s'écrie-t-il, à plusieurs reprises. Mais ils ne reconnoissent

point leur père dans ce vieillard déguisé en mendiant, couvert de

haillons; tout occupés de leur combat, ils ne font pas plus d'attention

à lui qu'à un vagabond ou à un frénétique.

Du haut des murs, parmi les spectateurs, les uns le voient avec

surprise se jeter aveuglement au milieu des épées; les autres le

prennent pour un furieux, dont l'esprit et la raison sont aliénés, et

ils ne font qu'en rire. Le vieillard comprend enfin que son extérieur

l'empêche d'être reconnu. Il quitte ses haillons, laisse tomber sa

chevelure flottante à la manière des prêtres, met bas le fardeau qui

charge ses épaules, jette son bâton, et présente à leurs yeux une

figure vénérable, sur laquelle est empreinte une sainte majesté. Il

s'incline; et, leur tendant les bras en suppliant: O mes enfans! dit-il

en sanglottant et versant des larmes, c'est Calasiris, c'est votre

père. Arrêtez; que votre funeste destinée ne vous aveugle pas: voyez et

respectez celui qui vous a donné le jour.

Epuisés de leur course, les forces les abandonnent; ils tombent dans

les bras de leur père, embrassent ses genoux, fixent les yeux sur

lui, et enfin le reconnussent. C'est leur père; ils n'en peuvent plus

douter: leur ame est déchirée par des passions diverses et opposées.

La vue d'un père, qu'ils ne croyoient plus jamais revoir, les remplit

de joie; mais le moment où ils ont été surpris, les couvre de honte

et les afflige. Ce qui redouble encore leurs angoisses, c'est qu'ils

ignorent quelle sera l'issue d'un pareil évènement. A ce spectacle, les

habitans, muets et immobiles d'étonnement, semblables à des peintres

fixés sur un seul objet, tiennent les yeux attachés sur ce tableau.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 15 / 26 段