votre revanche. Au nom des dieux protecteurs de l'hospitalité et de
l'amitié, par cette table où, je crois, vous avez été reçu avec toute
la cordialité possible, dites-moi comment le nom de Thisbé vous est
connu? pourquoi ce nom vous a tant effrayé? pourquoi je suis devenu
le sujet de vos railleries? Cnémon, dit alors Calasiris, ces paroles
s'adressent à vous. Vous m'avez promis plusieurs fois de m'apprendre
votre histoire; vous avez toujours différé, sous divers prétextes:
racontez-nous-la aujourd'hui, et par complaisance pour Nausiclès, et
pour adoucir les fatigues et charmer l'ennui du voyage.
Cnémon leur raconte succinctement tout ce qu'il avoit déjà raconté à
Théagènes et à Chariclée; qu'il est Athénien; que son père s'appelle
Aristippe; qu'il a eu pour belle-mère Démœnète. Il leur peint la
passion criminelle de Démœnète; les pièges que lui tendit son amour
dédaigné, qui employa le ministère de Thisbé pour se venger. Il
leur dit, qu'accuse devant le peuple d'un parricide, il a été banni
de sa patrie; que, retiré à Egine, il a appris de Chabrias, jeune
Athénien, la mort de Démœnète, victime, à son tour, des perfidies de
Thisbé; qu'Anticlès ensuite l'a instruit des malheurs de son père,
dont les biens ont été confisqués par le peuple, qui, trompé par les
insinuations des parens de Démœnéte, l'a soupçonné coupable de la mort
de son épouse; que Thisbé s'est enfuie avec un marchand de Naucrate,
son amant; enfin, il ajoute qu'il s'est embarqué pour l'Egypte avec
Anticlès, pour chercher Thisbé, la ramener à Athènes, faire reconnoître
l'innocence de son père, et la faire punir comme elle le méritoit.
Qu'exposé à mille dangers dans ses voyages, pris par des pirates,
échappé de leurs mains en abordant en Egypte, il est tombé entre
celles des Bucoles, et que là il a fait connoissance avec Théagènes et
Chariclée; enfin, il leur apprend la mort de Thisbé, ce qui l'a suivie,
en un mot, tout ce qu'ils ignoroient.
Cependant Nausiclès est agité de mille pensées différentes: tantôt il
est prêt à les instruire de ses liaisons avec Thisbé; puis il remet
à un autre tems. Enfin, une rencontre qu'ils font, jointe aux motifs
qu'il pouvoit avoir de garder le silence, l'en empêche.
Ils avoient fait soixante stades (environ deux lieues et demie) et déjà
ils approchoient du bourg où résidoit Mitranes, lorsqu'ils rencontrent
un ami de Nausiclès, et lui demandent où il va avec tant de célérité.
Nausiclès, lui répond cet homme, vous me demandez la cause de mon
empressement, comme si vous ignoriez que mon unique souci actuellement
est d'exécuter les ordres que me donne Isias de Chemmis. Pour elle,
je cultive la terre; pour elle, il n'est rien que je ne fasse; pour
elle, je veille jour nuit avec une ardeur infatigable. La plus grande
peine, le plus grand châtiment qu'elle pourroit m'imposer, seroit de
ne me rien commander[44]. Aujourd'hui elle m'a ordonné de lui porter
cet oiseau du Nil, ce phœnicoptère que vous voyez, et je me hâte de
satisfaire celle que mon cœur adore. Il vous en coûte peu, lui répond
Nausiclès, pour vous attacher Isias: ses ordres ne sont pas difficiles
à remplir, puisqu'au lieu d'un phœnicoptère (oiseau ainsi appelé, parce
que ses aîles ressemblent à celles du phénix: c'est le flambant),
elle ne vous a pas demandé un véritable phénix venu d'Ethiopie ou
des Indes.--Mon zèle, mon ardeur à la servir, n'en sont pas moins un
sujet de plaisanteries perpétuelles.... Mais, vous, où allez-vous?
quelle affaire vous appelle?--Nous allons trouver Mitranes.--Votre
voyage est inutile, et votre peine perdue. Mitranes n'est plus dans
le pays; il s'est mis en campagne cette nuit: il marche contre les
habitans de Bessa. Un jeune prisonnier, grec d'origine, qu'il envoyoit
à Oroondates, à Memphis, pour le faire passer à la cour de Suze, et en
faire présent au grand roi, a été enlevé dans une incursion par les
Besséens, commandés par Thyamis, qu'ils venoient de mettre à leur tête.
Je m'en vais, ajouta notre homme, en achevant ces mots: il faut me
rendre en diligence auprès d'Isias. Si, avec ses yeux perçans, elle me
voyoit, mon amour pourroit bien porter la peine de ma lenteur: elle est
ingénieuse à trouver des prétextes, des sujets de plainte contre moi,
et des raisons pour me tourmenter.
A ces mots, ils restent étonnés et interdits; ils ne s'attendoient pas
à voir ainsi leurs espérances trompées. Nausiclès ranime leur courage;
il leur représente qu'il ne faut pas, pour un léger contre-tems, se
désespérer, ni renoncer à leur entreprise; mais retourner à Chemmis
examiner à loisir le parti qu'il faut prendre, se préparer à un plus
long voyage, à aller chercher Théagènes chez les Bucoles, par-tout où
ils apprendront qu'il pourra être, bien persuadé qu'à la fin ils le
trouveront. Il ajoute que ce sont les dieux eux-mêmes qui leur ont fait
rencontrer cet ami, dont les renseignemens les dirigent vers les lieux
où ils doivent chercher Théagènes, et fixent le terme de leur voyage au
village des Bucoles.
Il n'eut pas de peine à les persuader. Une autre considération les
détermina encore à ce parti. Cnémon calma les inquiétudes de Calasiris,
en lui assurant que Thyamis sauveroit Théagènes. Ils prennent donc le
parti de revenir. En arrivant, ils trouvent Chariclée à la porte de la
maison: elle portoit ses regards au loin et de tous côtés. Ne voyant
point Théagènes avec eux, elle pousse un cri aigu. Quoi! mon père,
dit-elle, vous êtes partis seuls, et vous revenez seuls! Théagènes,
sans doute, n'est plus! Au nom des dieux, dites-moi ce que vous avez
appris. Me cacher mon malheur, c'est le rendre plus amer. Il y a de
l'humanité à montrer à un infortuné ses maux dans toute leur étendue:
son ame alors réunit toutes ses forces contre les coups du sort, et
bientôt elle ne sent plus les pointes de la douleur.
Chariclée, dit Cnémon, en l'interrompant, combien vous vous tourmentez
vous-même! vous êtes toujours disposée à n'augurer que des maux,
et l'événement dément toujours vos conjectures: en cela vous êtes,
excusable. Théagènes vit; les dieux vous le conservent. Il lui dit,
en peu de mots, comment il étoit sauvé, et où il étoit. Cnémon,
lui dit Calasiris, vos discours sont ceux d'un homme qui n'a point
aimé; autrement vous sauriez que le cœur d'une amante est dans les
alarmes, lors même qu'il n'y a point de danger; que, sur l'objet de sa
tendresse, elle n'en croit que le témoignage de ses yeux; l'absence de
cet objet tourmente, déchire son ame: la source des chagrins des amans
est en eux-mêmes; ils sont persuadés que ceux qui s'aiment tendrement
ne peuvent être éloignés l'un de l'autre, à moins que des obstacles
insurmontables ne s'opposent à leur réunion. Il faut donc pardonner à
Chariclée; son cœur brûle de tous les feux de l'amour. Entrons dans la
maison; délibérons sur ce que nous avons à faire. En même-tems il prend
Chariclée par la main, et la fait rentrer, en lui témoignant toute la
tendresse d'un père.
Cependant Nausiclès, pour calmer le chagrin de ses hôtes, et méditant
un autre projet, fait préparer un repas magnifique: il n'y admet que
Cnémon et Calasiris, avec sa fille; mais il veut qu'elle y paroisse
dans tout l'éclat de sa parure. Sur la fin du repas il leur parle ainsi:
Je prends les dieux à témoin de la vérité de ce que je vais vous dire.
Je serois ravi de vous voir consentir à passer votre vie avec moi, à
partager avec moi tout ce que je possède et tout ce que j'ai de plus
cher. Je ne vous regarde pas comme des étrangers et des hôtes, mais
comme de vrais et de sincères amis. Je me ferai toujours un plaisir de
vous servir. Je suis prêt à m'occuper avec vous à chercher Théagènes,
tant que je resterai ici. Mais vous n'ignorez pas que je suis marchand,
que le commerce est ma profession. Vous savez que les vents, plus doux,
ont applani la surface des mers, et que les zéphyrs annoncent aux
marchands le retour de la belle saison. Mes affaires exigent que je
fasse un voyage dans la Grèce.[45] Je crois donc devoir vous demander
ce que vous désirez de moi, afin que je puisse concilier l'envie que
j'ai de vous être utile, avec le soin de mes propres affaires.
Nausiclès, répond Calasiris après quelques momens de silence,
puissiez-vous vous mettre en mer sous d'heureux auspices; puisse le
dieu des marchands et le dieu des flots vous conduire, vous protéger,
appaiser les vagues devant vous, faire souffler des vents favorables;
puissiez-vous aborder en sûreté dans tous les ports, être reçu dans
toutes les villes commerçantes, vous qui nous laissez aller au gré
de nos désirs, qui nous avez traité avec tant de bonté pendant notre
séjour ici, qui avez rempli si saintement envers nous les devoirs
de l'amitié et de l'hospitalité. Il est douloureux pour nous de
nous séparer de vous, de quitter votre maison, que, grace à votre
générosité, nous regardions comme la nôtre; mais la nécessité, notre
devoir nous obligent à chercher une personne qui nous est bien cher.
Tel est le parti que nous prenons, moi et Chariclée. Que Cnémon
s'explique; qu'il dise s'il veut nous accompagner, ou s'il a quelque
autre dessein.
Cnémon est prêt de répondre; les sanglots lui étouffent la voix: ses
larmes coulent en abondance; il ne peut articuler aucune parole. Enfin
il modère ses pleurs. Comme la vie humaine, dit-il avec un profond
gémissement, est remplie de vicissitudes et de changemens! O fortune!
comme tu enchaînes les maux les uns aux autres! comme tu me précipites
de malheurs en malheurs! Tu m'as arraché à ma famille, aux foyers
paternels; tu m'as chassé de ma patrie, tu m'as séparé de tout ce
que j'avois de plus cher; après bien des traverses, tu mas jeté sur
les côtes de l'Egypte; tu m'as livré aux brigands du Bucolie; tu as
paru calmer tes rigueurs, en me liant avec des personnes malheureuses
comme moi, du même pays que moi, avec lesquelles j'espérois passer le
reste de mes jours: aujourd'hui, tu m'ôtes encore cette consolation.
Où aller? que faire? Abandonner Chariclée, avant qu'elle ait trouvé
Théagènes? je ne le puis sans crime. Faut-il que je la suive par-tout,
et que je l'aide dans ses recherches? il n'y auroit que de la gloire
à partager ses travaux avec l'espoir du succès, et l'assurance de
le trouver; mais l'avenir est incertain: il sera peut-être encore
plus funeste que le passé; et je ne sais quel sera alors le terme
de nos maux. Ne vaut-il pas mieux implorer votre bonté, celle des
dieux protecteurs de l'amitié, profiter de l'occasion que me présente
la faveur du Ciel, pour retourner dans ma patrie, dans les bras
de ma famille, avec Nausiclès, qui, comme il le dit lui-même, se
prépare à retourner dans la Grèce? Je crains bien, hélas! que mon
père ... que sa maison ne reste abandonnée, sans héritier. Dussé-je
vivre dans l'indigence, au moins est-il de mon devoir de tâcher de
sauver quelques débris du naufrage de sa fortune, et de les laisser
à ma famille. O Chariclée! c'est à vous que je m'adresse: Excusez
Cnémon, pardonnez-lui. Je vais prier Nausiclès d'attendre quelque
tems, quelque pressé qu'il soit de partir. Je vous suivrai jusqu'aux
Bucolies. Si je suis assez heureux pour vous remettre entre les mains
de Théagènes, je partirai avec la satisfaction d'avoir fidèlement gardé
un dépôt si précieux. Soutenu du témoignage de ma conscience, plein des
plus belles espérances, je me séparerai de vous. Si la fortune nous
trompe, puissent les dieux ne pas le permettre! vous me pardonnerez
encore. Je ne vous laisserai pas seule, mais entre les mains d'un père
tendre, d'un sage mentor, de Calasiris.
L'œil d'un amant est perçant: il lit au fond des cœurs; Chariclée
s'étoit apperçue à plusieurs indices que Cnémon aimoit la fille de
Nausiclès; elle avoit compris aussi, par les discours de Nausiclès,
qu'il verroit cette alliance avec plaisir; que depuis long-tems
elle étoit l'objet de ses démarches, et qu'il n'épargnoit rien pour
gagner Cnémon. Elle crut encore que Cnémon ne pourroit la suivre sans
compromettre son honneur, sans faire soupçonner sa vertu. Cnémon,
dit-elle, vous prendrez le parti qui vous paroîtra le meilleur. Vous
m'avez déjà rendu d'assez grands services. Je sens et je ne dissimule
pas toute l'étendue de mes obligations; mais il n'est rien qui vous
oblige à étendre vos soins pour moi dans l'avenir, à partager des
dangers qui ne sont pas les vôtres, que vous pouvez vous épargner.
Retournez dans votre patrie, dans vos foyers, dans le sein de votre
famille: profitez du voyage de Nausiclès; ne laissez pas échapper une
si belle occasion. Calasiris et moi, nous supporterons seuls les
revers de la fortune. Si les hommes nous abandonnent, sans doute que
les dieux ne nous abandonneront pas.
Nausiclès alors prenant la parole: Puissent les vœux de Chariclée,
dit-il, s'accomplir! puissent les dieux lui accorder la protection
qu'elle leur demande, la rendre aux auteurs de ses jours! Une ame
aussi belle, aussi élevée, un esprit aussi sage, méritent bien une
pareille destinée. Pour vous, Cnémon, ne vous chagrinez point de
ne point emmener Thisbé avec vous. Vous voyez son ravisseur; c'est
moi qui l'ai enlevée; c'est moi qui l'ai transportée en Egypte. Ce
marchand de Naucrate, cet amant de Thisbé, c'est moi. Ne redoutez
point l'indigence; ne craignez point d'être réduit à la mendicité.
Si vous voulez entrer dans mes vues, vous jouirez d'une fortune
brillante. Vous verrez votre patrie; vous rentrerez dans la maison
paternelle: je vous conduirai à Athènes. Je vous donnerai en mariage
ma fille Nausiclée, avec une dot immense. Je connois votre patrie,
votre naissance, votre famille, et je me croirai honoré d'une pareille
alliance.
Cnémon, au comble de ses désirs, voyant s'accomplir des vœux qu'il
faisoit depuis long-tems, mais dont il n'espéroit rien, répondit à
Nausiclès qu'il acceptoit ses offres. Nausiclès aussitôt lui remet
sa fille entre les mains, et commande en même-tems que sa maison
retentisse des chants de l'hymenée. Lui-même il commence la danse,
et les noces se célèbrent sur-le-champ et dans ce même festin. Tout
le monde aussitôt se met à danser; des chants d'alégresse se font
entendre. Les torches nuptiales dissipent les ombres de la nuit.
Chariclée s'éloigne du tumulte de cette fête: elle se retire dans
l'appartement où elle avoit coutume de coucher, et en ferme la
porte. Là, seule, sans témoins, semblable à une Menade, elle dénoue
ses cheveux, déchire sa robe: Et nous aussi, dit-elle, dansons en
l'honneur du dieu qui préside à notre destinée, mais des danses
qui lui conviennent. Que mes chants soient les cris de la douleur,
et mes danses les convulsions du désespoir.[46] Que les ténèbres
m'environnent; qu'une nuit obscure préside à tout. Eteignons les
feux de cette lampe. Quel hymen, quelle couche nuptiale m'a préparée
cette affreuse divinité! Seule, loin de mon amant, ce dieu funeste
ne me laisse que le nom de son épouse. Cnémon danse; Cnémon est
époux. Théagènes erre; Théagènes, prisonnier, est peut-être chargé
de chaînes: ce n'est encore que le moindre de mes maux, pourvu qu'il
vive! Nausiclée est dans les bras d'un époux; Nausiclée, avec qui je
passois les nuits, est séparée de moi. Chariclée est seule abandonnée.
O fortune! ô barbare divinité! loin de moi tout sentiment jaloux!
Hélas! puissent-ils être heureux! C'est de mon sort que je me plains,
de mon sort, si différent du leur. C'est trop prolonger la tragédie
de mes calamités: elles retentisssent encore, lorsque la scène est
fermée. Mais, hélas! à quoi bon ces plaintes contre les dieux? Qu'ils
terminent mes malheurs, quand ils voudront. O mon cher Théagènes! ô
l'ame de ma vie! si tu n'es plus ... si la fortune ennemie.... Grands
dieux! Non ... que je ne l'apprenne jamais. Non, je ne te survivrai
pas; j'irai te rejoindre. Tiens, reçois ces présens funèbres. En
même-tems elle arrache ses cheveux et les jette sur le lit. Je t'offre
encore ces libations: elles coulent de ces yeux que tu adorois; elle
arrose son lit de ses larmes. Hélas! si tu vis encore, viens, mon ami,
viens du moins en songe te reposer dans mes bras. Respecte, ô mon cher
Théagènes! respecte ta Chariclée; attends que des nœuds légitimes
t'unissent à elle; respecte-la même en songe. Viens ... c'est toi!...
je te presse contre mon sein!
En parlant ainsi, elle se jette le visage sur son lit, et l'embrasse.
Un délire affreux l'agite: ses sanglots résonnent; enfin, l'excès de
la douleur l'étourdit. Les ténèbres se répandent sur ses yeux; ses
sens s'assoupissent: elle s'endort profondément, jusque bien avant
dans la journée. Calasiris s'étonne de ne la point voir paroître selon
sa coutume: il la cherche, va à sa chambre, frappe à la porte avec
violence, l'appelle plusieurs fois par son nom, et enfin la réveille. A
ses cris, Chariclée se trouble: elle court à la porte tout en désordre,
et ouvre au vieillard. Calasiris voit ses cheveux épars, sa robe
déchirée: il voit dans ses yeux, encore humides, les transports qui
l'ont agitée avant son sommeil. Il en devine la cause: il la conduit
à son lit, la fait asseoir, l'habille; et après l'avoir mise dans un
état un peu plus décent: Qu'avez-vous donc, Chariclée, dit-il? pourquoi
cette douleur amère, qui ne connoît point de bornes? pourquoi vous
laisser ainsi abattre par la fortune, vous que j'ai vue opposer à ses
coups tant de constance et de magnanimité? Je ne vous connois plus. Ne
mettrez-vous pas fin à ce délire? ne songerez-vous pas que vous êtes
mortelle; qu'il n'y a rien de plus mobile et de plus inconstant que
les choses humaines? Pourquoi vous ôter la vie, quand des espérances
vous restent encore? O ma fille! épargnez-moi; épargnez-vous vous-même,
ou plutôt épargnez Théagènes, qui ne veut vivre que pour vous, qui ne
trouve de charmes dans la vie qu'autant que vous vivrez.
A ces mots Chariclée rougit, en songeant sur-tout dans quel état elle
a été trouvée; elle garde un long silence. Calasiris la presse de lui
répondre. O mon père! dit-elle, vos reproches sont justes; mais, hélas!
je ne suis pas tout-à-fait inexcusable. Ce n'est pas une passion
ordinaire, une passion récente qui m'égare; c'est un amour pur et
chaste pour un époux, que je ne connois encore que par ma tendresse,
pour Théagènes, dont l'absence est pour moi le plus cruel des tourmens.
Chariclée, répond Calasiris, calmez-vous; Théagènes vit: les dieux vous
le rendront. S'il faut en croire les oracles, nous ne pouvons refuser
d'ajouter foi à celui qui nous a dit hier qu'il est tombé entre les
mains de Thyamis, pendant qu'on le conduisoit à Memphis. S'il est au
pouvoir de Thyamis, ses jours sont en sûreté: Thyamis le connoît; ils
sont amis. Il ne faut plus tarder, mais nous rendre le plus promptement
que nous pourrons au bourg de Bessa. Vous, vous allez chercher
Théagènes; et moi, mon fils avec Théagènes; car vous savez sans doute
que Thyamis est mon fils.
Calasiris, répond Chariclée, après quelques momens de réflexion, si
vous êtes père de Thyamis, si Thyamis est votre fils, si ce n'est pas
un autre Thyamis, fils d'un autre père, nous courons les plus grands
dangers. Calasiris, étonné, lui en demande la raison. Vous savez,
continue Chariclée, que j'ai été prise par les Bucoles: ces funestes
appas, que la nature semble ne m'avoir donnés que pour mon malheur,
séduisirent alors le cœur de Thyamis: il voulut m'épouser. J'eus
recours à la ruse pour me soustraire à ses feux. Je crains que, s'il
nous rencontre dans nos recherches, il ne me reconnoisse, et ne veuille
effectuer ses premiers desseins.
Non, répond Calasiris; l'amour ne dominera pas mon fils sous les yeux
de son père. Il respectera la présence de l'auteur de ses jours; il
réprimera une passion illégitime, si elle existe encore. Cependant,
rien ne nous empêche de songer aux moyens de tromper ceux que vous
redoutez. Vous me paroissez avoir dans l'esprit des ressources
admirables pour échapper aux poursuites de vos amans.
Chariclée sourit à ces paroles: je ne sais, dit-elle, si vous parlez
sérieusement, ou si vous plaisantez; mais ne cherchons aucun moyen pour
l'instant: tenons-nous-en à ce que j'avois imaginé avec Théagènes:
la fortune nous a empêché jusqu'ici d'en tirer aucun avantage;
peut-être serons-nous plus heureux. Nous cherchions à sortir de l'île
des Bucoles; nous résolûmes de nous couvrir de haillons, de nous
métamorphoser en mendians, et d'entrer ainsi dans les villes et les
bourgs. Couvrons-nous encore de ces mêmes haillons; mendions encore:
par-là, nous nous mettrons à l'abri contre les entreprises de ceux que
nous rencontrerons: la pauvreté est une bonne sauve-garde; la pitié,
plutôt que l'envie, marche à sa suite. Chaque jour fournira aisément à
ses besoins. Dans un pays étranger, tout se vend cher aux étrangers;
mais les cœurs s'attendrissent à la vue des malheureux, et on leur
donne des secours.
Calasiris approuve l'avis de Chariclée, et hâte le moment du départ.
Ils vont trouver Nausiclès et Cnémon, et les instruisent de leur
résolution. Enfin ils se mettent en route vers la troisième heure du
jour, sans vouloir être accompagnés de personne, sans vouloir accepter
aucune des offres de leurs hôtes. Nausiclès, Cnémon et tous les gens
de la maison les suivent pendant quelque tems. Nausiclée, dont la
tendresse pour Chariclée l'emporta alors sur la pudeur naturelle à son
sexe, obtint de son père, à force d'instances, de les suivre. Après
avoir fait environ cinq stades, (472 toises, un peu moins d'un quart de
lieue), ils s'embrassent les uns les autres, et se jurent une amitié
éternelle. Ils s'arrosent mutuellement de leurs larmes et se souhaitent
une destinée heureuse. Cnémon leur demande pardon de ne point les
accompagner plus loin. Il s'en excuse sur son nouvel hyménée, et promet
de les rejoindre, s'il en trouve l'occasion favorable; ensuite ils se
séparent.
Les uns retournent à Chemmis. Chariclée et Calasiris se revêtent
d'habits déchirés, dont ils se sont munis, et prennent le costume de
mendians. Chariclée se barbouille le visage avec de la suie et de la
boue délayées ensemble; et, pour dernier coup de pinceau, le bord d'un
voile en lambeaux enveloppe un côté de son visage et lui cache un œil.
Sous son bras est une besace, destinée en apparence à mettre les fruits
de sa quête, mais qui renferme des objets bien plus précieux, sa robe
de prêtresse, qu'elle portoit à Delphes, ses couronnes, et toutes
les autres richesses que sa mère avoit exposées avec elle. Calasiris
enveloppe de peaux déchirées le carquois de Chariclée, l'attache
obliquement sur ses épaules, et comme si c'eût été un paquet: il
détache la corde de l'arc, qui se redresse peu-à-peu, et devient entre
ses mains un bâton qui affermit ses pas chancelans. Apperçoivent-ils
quelqu'un dans le lointain, il semble alors accablé sous le faix des
ans; il boîte même, et quelquefois Chariclée le conduit par la main.
Après avoir bien étudié leur rôle, avoir plaisanté sur leur
déguisement, s'être complimentés mutuellement sur la bonne mine qu'il
leur donne; après avoir encore prié la cruelle divinité, qui les
persécute, de mettre un terme à ses fureurs, ils marchent promptement
vers Bessa, où ils espèrent trouver Théagènes et Thyamis; mais leur
espoir est encore trompé.
Le soleil se couchoit, et ils étoient près d'arriver, lorsqu'ils
apperçoivent les cadavres d'une multitude d'hommes récemment égorgés;
un grand nombre étoient Perses; ils les reconnoissent à leur
habillement et à leur armure; et parmi eux il y avoit quelques habitans
du pays. Ils jugent que ce lieu a été le théâtre d'un sanglant combat;
mais ils ignorent quels ont été les combattans. Ils avancent au milieu
de ces cadavres, examinent s'ils n'y verront point quelques-uns de
leurs amis. Quand le cœur craint pour l'objet de sa tendresse, il se
livre aux plus funestes pronostics. Ils trouvent une vieille femme en
proie aux larmes et aux gémissemens, embrassant étroitement un de ces
cadavres: ils prennent le parti d'en tirer tous les éclaircissemens
possibles; ils s'arrêtent auprès d'elle, tâchent de la consoler et
d'appaiser la violence de sa douleur. Elle les écoute. Calasiris lui
demande, en langue égyptienne, qui elle pleure et entre qui ce combat
s'est livré.
La vieille leur répond, en peu de mots, qu'elle pleure son fils;
qu'elle vient chercher la fin de ses jours sur ce champ de bataille;
que c'est sur le cadavre de son fils que ses larmes tombent; qu'elle
veut lui rendre les devoirs funèbres, comme elle le pourra. Voici ce
qu'elle leur apprend du combat: