combat; d'autres, sans y apporter la moindre attention, disent qu'on
voit souvent en pleine mer de petits vaisseaux suivre les grands,
croyant naviguer avec plus de sûreté sur leurs traces. Chacun soutient
son avis. La nuit approche. On étoit au moment où les laboureurs
abandonnent leurs travaux. Le vent s'appaise; son souffle doux et
foible ne fait plus qu'agiter les voiles, sans faire avancer le
vaisseau. Enfin il tombe tout-à-fait au coucher du soleil, comme s'il
étoit d'intelligence avec nos ennemis: un calme profond règne sur les
flots.
Tant que le vent continua de souffler, les pirates restèrent bien
loin derrière nous. Les voiles de notre vaisseau étant plus grandes,
recevoient un plus grand volume d'air; mais le calme et l'immobilité
des flots nous obligèrent alors d'avoir recours aux rames pour avancer.
Les pirates, tous rameurs exercés, montant un vaisseau plus léger que
le nôtre, ne tardèrent pas à nous atteindre: déjà ils sont près de
nous. Un habitant de Zacynthe, embarqué avec nous, s'écrie: _Les voilà!
les voilà! nous sommes perdus; ce sont des pirates: je reconnois le
vaisseau de Trachin._ Ces cris jettent l'épouvante parmi les passagers.
Au milieu du calme, nous sommes agités de la plus violente tempête: on
n'entend que des plaintes, des gémissemens; tout est dans un désordre
affreux. Les uns se précipitent dans la sentine; les autres, sur le
pont, s'animent mutuellement au combat; d'autres cherchent à s'emparer
de la barque de secours pour s'échapper. Cependant l'ennemi est près de
nous: il faut se défendre. Le tumulte cesse; chacun s'arme de ce qu'il
trouve sous sa main. Chariclée et moi nous arrêtons Théagènes, dont
nous avons peine à modérer l'ardeur et le courage impétueux à la vue de
l'ennemi. Chariclée craint d'en être séparée, même à la mort; elle veut
partager son sort, périr du même coup, et expirer dans ses bras. Mais
lorsque j'eus vu que notre ennemi étoit Trachin, je crus travailler
à notre salut en retenant Théagènes; je ne fus point trompé dans mes
espérances.
Les pirates s'approchent, se présentent obliquement: ils ne lancent
point de traits; ils tâchent de s'emparer de notre vaisseau sans
répandre de sang. Ils voltigent autour de nous, et nous forcent à
rester en place. Ils semblent nous assiéger et vouloir nous prendre
par composition. Malheureux! s'écrient-ils, quelle est votre folie!
voulez-vous, par une résistance inutile à des forces si supérieures,
vous exposer à la mort, tandis que nous vous offrons la vie? Il ne
tient qu'à vous de sauver vos jours: passez dans cette barque, nous
vous laissons aller.
Ainsi parlent les pirates. Tant que les armes ne brillèrent point,
que le sang ne coula point, les Phéniciens montrèrent de l'audace, et
refusèrent d'abandonner le vaisseau. Mais bientôt le plus hardi des
ennemis s'élance au milieu de nous, frappe à grands coups d'épée tout
ce qu'il rencontre, et fait voir que la force des armes seule doit
décider l'affaire. Les autres le suivent. Les Phéniciens, effrayés, se
jettent aux pieds des pirates, leur demandent quartier et s'abandonnent
à la discrétion des vainqueurs. Déjà les pirates, animés par la vue
du sang qui aiguisoit leur fureur, commençoient un carnage affreux.
Trachin ordonne d'épargner le reste. Nous nous soumettons à tout: nous
mettons bas les armes; mais nous sommes traités plus cruellement que
si nous eussions fait la plus vigoureuse résistance. On nous ordonne
de sortir du vaisseau avec un seul habit, sous peine de mort. Il n'est
rien que les hommes ne sacrifient à la conservation de leurs jours. Les
Phéniciens perdoient tout espoir de fortune en perdant leur vaisseau;
cependant, à les voir s'élancer à l'envi dans la barque pour mettre
leur vie en sûreté, on eût dit qu'ils gagnoient au lieu de perdre.
Lorsque, pour obéir aux lois imposées par le vainqueur, nous nous
présentâmes pour sortir, Trachin, arrêtant Chariclée: O vous! le digne
objet de ma tendresse, dit-il, ce n'est pas contre vous, mais pour vous
que nous avons combattu. Je vous suis depuis votre départ de Zacynthe;
c'est pour vous que j'ai traversé tant de mers, que j'ai bravé tant de
périls; calmez-vous, tout ici vous est soumis: ainsi parle Trachin.
C'est le comble de la sagesse que de savoir s'accommoder aux
circonstances. Chariclée, par mes conseils, paroît insensible à son
malheur: elle fait effort sur elle-même; et, empruntant le langage
de la séduction: Je rends graces aux dieux, dit-elle, de vous avoir
inspiré des sentimens humains pour nous. Si vous voulez m'inspirer
véritablement de la confiance, et m'engager à demeurer auprès de vous,
donnez-moi cette marque de votre bienveillance: vous voyez mon père et
mon frère, sauvez-les; ne souffrez pas qu'ils sortent du vaisseau: la
vie, sans eux, me seroit à charge. En même-tems elle se jette à ses
genoux et les tient long-tems embrassés. Trachin feint de résister à
ces tendres supplications: sa captive à ses pieds est un spectacle qui
flatte son orgueil. Enfin, les larmes de Chariclée le touchent; la
douceur de ses regards subjugue son ame; il la relève: Je vous accorde,
dit-il, votre frère avec plaisir; je vois en lui un jeune homme rempli
de courage, qui pourra nous rendre des services. Mais ce vieillard est
un fardeau inutile, dont je ne me charge que pour vous plaire.
Cependant le soleil, arrivé au bout de sa carrière, ne laissoit plus
tomber que quelques foibles rayons, luttant avec peine contre les
ténèbres de la nuit: tout-à-coup la mer s'enfle, soit que les approches
de la nuit soulevassent ses flots, soit que la fortune le voulût ainsi.
On entend les vents siffler dans le lointain. Les pirates avoient
quitté leur vaisseau, et s'étoient précipités dans l'autre pour en
piller la cargaison. Le vent qui s'élève jette le trouble parmi eux;
ils ne savent comment gouverner un si grand vaisseau. Les différentes
manœuvres se trouvent exécutées au hasard et par le premier venu;
chacun se prétend capable de faire ce qu'il n'a jamais appris, et
croit que ses lumières naturelles suffisent. Les uns hissent les voiles
sans ordre; d'autres attachent les cordages sans connoître leur usage.
Celui-ci, sans aucune expérience, se met à la proue; celui-là à la
poupe et tient le gouvernail. Nous courûmes les plus grands dangers,
moins par la violence de la tempête, qui ne bouleversoit pas encore
les vagues, que par l'impéritie du pilote, qui résista aux flots, tant
qu'une foible lumière nous éclaira, mais qui céda quand la nuit fut
arrivée. Les vagues commençoient à nous gagner, et nous étions sur le
point d'être engloutis. Quelques pirates tentent de passer dans le
vaisseau qu'ils avoient quitté; mais les vagues les en empêchent. Le
commandant les retient, en leur représentant que celui où ils sont,
avec les richesses qu'il contient; vaut bien mieux que plusieurs
vaisseaux semblables au leur. Il coupe aussi le câble qui les attache,
sous prétexte qu'ils sont plus en danger[42]. Ses vues se portent
encore dans l'avenir. Aborder à terre avec deux vaisseaux, c'étoit se
rendre suspect: on ne manqueroit pas de s'informer par qui ils étoient
montés. Enfin on approuve une mesure qui garantit d'un double danger.
A peine le cordage qui attachoit les deux vaisseaux l'un à l'autre
est-il coupé, que nous nous sentons soulagés, sans cependant être
hors de danger. Après avoir été long-tems balottés par les flots en
courroux; après avoir jeté beaucoup de choses à la mer; après avoir
vu de près toutes les horreurs de la mort, et avoir passé cette nuit
dans les angoisses les plus horribles, nous abordons le jour suivant,
vers le soir, à une embouchure du Nil, appelée l'embouchure d'Hercule.
Malheureux! nous abordons en Egypte. Les pirates sont dans la joie; et
nous, nous reprochons à la mer de nous avoir laissé la vie, de nous
avoir dérobés à une mort exempte d'outrages, pour nous livrer sur terre
à un sort plus cruel, à une attente plus affreuse entre les mains de
brigands sans pudeur et sans retenue.
Leurs premières démarches ne furent pas propres à nous rassurer. A
peine sont-ils à terre, que, sous prétexte de remercier Neptune de les
avoir sauvés, ils débarquent du vin de Tyr, et quelques autres choses.
Ils envoient dans les villages circonvoisins quelques-uns d'entr'eux
avec de grandes sommes d'argent, pour acheter des provisions: ceux-ci
reviennent bientôt après, amenant avec eux un troupeau entier, de porcs
et de brebis. Ceux qui étoient restés à bord les reçoivent, allument un
grand feu, les égorgent et préparent un festin.
Trachin, me prenant en particulier pour n'être entendu de personne:
Mon père, me dit-il, je veux unir mon sort à celui de votre fille; je
vais, comme vous le voyez, célébrer aujourd'hui cet hymen; je vais, en
offrant un sacrifice aux dieux, célébrer la plus belle de toutes les
fêtes. J'ai cru devoir vous prévenir de mes intentions, pour ne pas
vous voir triste au milieu de ce repas, pour que votre fille, instruite
par vous de mes volontés, s'y prête sans répugnance. Je ne prétends pas
que vous serviez auprès d'elle ma passion: j'ai en main ce qui peut me
répondre de son consentement, la force; mais je veux suivre les voies
de l'honneur, et je crois que votre fille prévenue, par la bouche même
de son père, de la fête qui se prépare, se montrera moins rebelle à mes
intentions.
J'applaudis à son discours; je lui témoigne de la joie; je feins
d'avoir de grandes actions de grâces à rendre aux dieux, qui donnent à
ma fille un époux dans son maître. Je m'éloigne quelques instans pour
réfléchir sur le parti que j'avois à prendre: me rapprochant ensuite de
lui, je le prie, pour mettre le plus grand éclat dans la célébration
de cette fête, de donner à ma fille la jouissance du vaisseau pour se
préparer; de défendre à qui que ce soit de la troubler, afin qu'elle
puisse autant que lui permettent les circonstances, relever la pompe
de cette cérémonie par la magnificence de sa parure. Je lui représente
qu'il ne convient pas qu'une jeune fille, distinguée par sa naissance
et sa fortune, qui va passer dans les bras d'un époux, ne se montre pas
aussi brillante quelle le peut, quoique ni le lieu, ni le tems ne lui
permettent pas de déployer toute la magnificence digne d'un tel hymenée.
Trachin, ivre de joie, me promet d'avoir égard à mes demandes. En
effet, il ordonne à ses gens de tirer du vaisseau tout ce dont on avoit
besoin, et leur défend d'en approcher ensuite. Ses ordres sont aussitôt
exécutés. On tire du vaisseau des tables, des coupes, des tapis de Tyr
et de Sidon, et tout ce qui peut orner un festin; on les voit charger
sur leurs épaules indistinctement des objets précieux, fruits de tant
de sueurs et d'épargnes, qui, grace aux bizarreries de la fortune, vont
parer le repas de ces insolens pirates.
Je vais ensuite voir Théagènes et Chariclée; je la trouve fondant en
larmes. Ma fille, lui dis-je, vous devez être accoutumée à toutes ces
épreuves. Sont-ce vos maux passés que vous pleurez? avez-vous quelque
nouveau sujet de chagrin? Tout, dit-elle, tout me désespère. Je pleure
l'avenir; je pleure le funeste amour de Trachin: les circonstances ne
servent qu'à le rendre plus ardent. Un bonheur inespéré fait oublier
les lois de l'honneur; mais Trachin pleurera son amour trompé: la mort
me dérobera à ses embrassemens. Si je suis séparée de vous avant le
trépas, ce sont vos conseils, ce sont ceux de Théagènes qui causent
mon malheur.
Vous ne vous trompez point, lui dis-je. Trachin, après le sacrifice,
veut, par un festin solemnel, célébrer son hymen avec vous. Il me croit
votre père, et il m'a prévenu de ses desseins. Il y a long tems que
Thyrrène m'a instruit, à Zacynthe, de la passion violente de ce pirate;
mais je croyois pouvoir vous soustraire à ses feux, et si je ne vous
les ai point révélés, c'est que je ne voulois point vous affliger par
la perspective d'un avenir douloureux. Hélas! mes enfans, la fortune
ennemie a renversé mes espérances; nous sommes suspendus sur un abîme.
Il ne nous reste plus qu'à nous armer de courage et d'intrépidité.
Bravons les dangers qui nous environnent. La liberté, une vie
honorable, ou une mort glorieuse sera le prix de nos généreux efforts.
Ils me promettent de tout oser. Je leur montre le parti que nous
avons à suivre; et je les presse de prendre toutes les mesures
nécessaires pour en assurer le succès. Je vais trouver le lieutenant
de Trachin, nommé, je crois, Pélore. Je lui dis que j'ai quelque chose
d'intéressant à lui communiquer. Il se fait un plaisir de m'écouter, me
tire à l'écart pour n'être entendu de personne: Mon fils, lui dis-je,
écoutez-moi en peu de mots; le tems ne me permet pas de m'expliquer ici
fort au long. Ma fille vous aime: ce sont vos qualités qui vous ont
gagné son cœur. Elle soupçonne que votre commandant ne prépare un repas
que pour célébrer ses noces. Elle a cru entrevoir ses desseins dans
l'ordre qu'il lui a donné de mettre ses plus belles robes. Songez à
rompre ce dessein; car ma fille aime mieux mourir que devenir l'épouse
de Trachin.
Vieillard, me répond Pélore, soyez tranquille; moi-même depuis
long-tems j'aime votre fille; je n'attends qu'un moment favorable: dans
le combat, je me suis élancé le premier sur le vaisseau ennemi. Trachin
doit un prix à ma valeur. Par reconnoissance, il cédera votre fille à
mon amour, ou il pleurera son hymen, et ce bras le punira comme il le
mérite.
Je le quitte aussitôt pour ne donner lieu à aucun soupçon. Revenu
auprès de mes enfants, je fortifie leur courage, en leur promettant un
heureux succès de mon stratagème.
Le festin commença peu de tems après; déjà les convives, échauffés
par le vin, ne connoissoient plus de bornes ni de frein. Me penchant
vers Pélore, auprès duquel je m'étois placé à dessein: Avez-vous vu,
lui dis-je, comme Chariclée est parée?--Non.--Eh bien! vous pouvez
la voir: entrez dans le vaisseau, mais secrètement; car vous savez
que votre commandant l'a défendu: vous croirez voir Diane elle-même.
Modérez l'ardeur de vos désirs; n'allez pas exposer ses jours et les
vôtres. Il se lève aussitôt; et, feignant quelque besoin pressant, il
court secrètement au vaisseau. Il voit Chariclée couronnée de laurier,
revêtue d'une robe étincelante d'or. Persuadée qu'elle alloit à la
victoire ou à la mort, elle s'étoit revêtue de la robe qu'elle portoit
à Delphes dans les cérémonies religieuses: toute sa personne brilloit
d'un éclat éblouissant; tout annonçoit une vierge qui va passer sous
les lois de l'hymen. A sa vue, le cœur de Pélore est embrasé des feux
de l'amour et de la jalousie; les bouillans transports, la sombre
fureur, la rage sont peints dans ses yeux. A peine est-il à sa place:
Pourquoi, s'écrie-t-il, ne reçois-je pas le présent dû à celui qui
monte le premier sur un vaisseau ennemi? Tu ne l'as pas demandé, répond
Trachin; il n'a pas encore été question du partage des dépouilles.--Eh
bien! je demande la jeune captive.--Prends tout ce qui te fera plaisir,
excepté elle.--Tu annulles donc la loi établie parmi les pirates,
loi qui autorise à choisir à son gré celui qui, le premier, s'élance
sur un vaisseau ennemi, et s'expose pour tous les autres aux plus
grands dangers.--Je ne casse point cette loi; mais j'en invoque une
autre qui ordonne aux sujets d'obéir à leur chef. J'aime aussi cette
jeune captive; et je ne crois pas demander trop que demander à être
préféré. Si tu ne te soumets à cet ordre, cette coupe te punira de ton
insolence. Voyez-vous, s'écrie Pélore, en s'adressant aux convives,
comme la valeur est récompensée? C'est ainsi que chacun de vous,
victime de cette loi tyrannique, se verra arracher le fruit de ses
travaux.
L'affreux spectacle que nous vîmes alors, Nausiclès! Telle la mer,
soulevée par les vents, mugit sous les coups de la tempête; tels ces
pirates, ivres de vin et de fureur, s'agitent, s'élancent, poussent
des cris horribles. Il se forme deux partis: les uns veulent faire
respecter leur chef; les autres, la loi. Enfin, Trachin lève le bras
pour lancer une coupe à Pélore; mais celui-ci est sur ses gardes. Il
enfonce son épée dans le sein de son rival, qui, atteint d'un coup
mortel, tombe sans vie. Un combat sanglant s'allume: les pirates se
jettent les uns sur les autres, et confondent leurs coups: les uns
veulent venger leur chef; les autres prétendent défendre le parti de
la justice, en défendant Pélore. Les cris confus des combattans, des
mourans, retentissent au loin; les coupes, les morceaux de bois, les
pierres, les débris des tables, tout sert leur aveugle fureur.
Retiré à l'écart sur une éminence, je considère le combat sans partager
le danger. Cependant Théagènes et Chariclée ne restent pas spectateurs
oisifs de cette scène sanglante. Théagènes, hors de lui, et bouillant
de courage, se jette d'abord, comme nous en étions convenus, dans
un des deux partis. Chariclée, voyant le combat engagé, décoche
des flèches de dessus le vaisseau, prenant bien garde d'atteindre
Théagènes. Egalement ennemie des deux partis, elle immole le premier
qui s'offre à ses coups; elle voit les combattans à la lueur des
flammes, et n'en est point vue. Les pirates ignorent d'où partent ces
traits; quelques-uns s'imaginent que les dieux eux-mêmes combattent
contre eux. Enfin, tous périssent; il ne reste plus que Théagènes et
Pélore. Pélore est brave, accoutumé à verser le sang. Chariclée ne peut
plus se servir de son arc: brûlant du désir de secourir son amant, elle
craint d'être trahie par son adresse; car les deux rivaux se tiennent
corps-à-corps. Mais Pélore ne résiste pas long-tems. Désespérée de ne
pouvoir secourir son amant par des effets, Chariclée le secoure par ses
paroles[43]: _Courage, mon ami,_ s'écrie-t-elle, _courage!_ Ces paroles
raniment la valeur et les forces de Théagènes; il voit dans Chariclée
le prix de la victoire. La défaite de Pélore est assurée. Quoique
couvert de blessures, son ardeur redouble: il s'élance sur son ennemi,
lui porte un coup d'épée à la tête. Pélore évite le coup par un léger
mouvement; l'épée effleure l'épaule, et coupe le bras à la jointure du
coude. Aussitôt l'un prend la fuite, et l'autre le poursuit.
Je ne sais comment se termina le combat; je ne vis point revenir
Théagènes. Je restai sur cette éminence: je ne voulus point descendre
dans un lieu fumant de sang et de carnage; mais Chariclée le vit
revenir. Lorsque le jour parut, je l'apperçus couché, environné des
ombres de la mort, Chariclée assise auprès de lui et abîmée dans la
douleur: elle sembloit vouloir s'immoler sur le corps de son amant;
mais quelque lueur d'espérance de le voir revenir à la vie arrêtoit son
bras. Malheureux, je ne pus lui parler, apprendre quel étoit son sort;
je ne pus la consoler, lui donner les secours qu'elle pouvoit attendre
de moi. Aux malheurs éprouvés sur la mer, se joignirent d'autres
malheurs sur terre.
Au point du jour je descendois de l'éminence où j'étois, lorsqu'une
troupe de brigands Egyptiens, partis du haut de la montagne voisine,
s'avance vers le rivage. Déjà ils sont maîtres de mes deux enfans: peu
après ils s'en vont emportant du vaisseau tout ce qu'ils peuvent.
Hélas! je les suis de loin, pleurant ma destinée et celle de ces deux
amans. Ne pouvant les sauver, je ne voulus point me joindre à eux,
dans l'espérance de briser leurs fers par la suite. Je ne pus les
suivre long-tems; les forces m'abandonnèrent: la vieillesse m'empêcha
de franchir, comme les Egyptiens, le sommet de la montagne. Si j'ai
retrouvé une fille aujourd'hui, c'est aux dieux, c'est à votre bonté,
Nausiclès, que je dois un tel bonheur; je n'y ai contribué que par mes
larmes et mes gémissemens.
Calasiris, en achevant ces mots, ne peut retenir ses larmes; tous les
convives pleurent avec lui, et trouvent du plaisir à pleurer; le vin
féconde la source des larmes. Enfin Nausiclès, rassurant Calasiris;
Mon père, dit-il, ne perdez pas espérance; déjà votre fille est entre
vos bras; demain vous verrez votre fils. Au point du jour nous irons
trouver Mitranes; nous tâcherons, à quelque prix que ce soit, de
délivrer le beau Théagènes. Je le désire, répond Calasiris; mais il
est tems de nous séparer. N'oublions pas les dieux; faisons-leur des
libations; remercions-les de m'avoir rendu ma fille. Les convives font
des libations et se retirent.
Calasiris cherche Chariclée. Placé à l'entrée de la salle des femmes,
il les examine sortir: il ne la voit point parmi elles. Enfin, d'après
les renseignemens qu'il reçoit d'une d'elles, il entre dans le temple,
la trouve couchée aux pieds de la statue de la déesse: abîmée dans la
douleur, elle s'y étoit endormie. Le vieillard laisse tomber quelques
larmes; il prie la déesse de jeter sur elle un œil de compassion.
Il la réveille doucement, et la conduit dans sa chambre. Elle semble
rougir de s'être laissée surprendre par le sommeil; elle se retire avec
la fille de Nausiclès dans le gynecée, et passe la nuit avec elle. Les
soucis, les inquiétudes qui l'agitent, chassent le sommeil loin de ses
yeux.
Fin du Livre Cinquième.
LIVRE SIXIÈME.
SOMMAIRE.
_Calasiris, Cnémon et Nausiclès vont chercher Théagènes. Ils apprennent
qu'il a été délivré par Thyamis. Ils reviennent à Chemmis. Mariage
de Cnémon et de la fille de Nausiclès. Désespoir de Chariclée. Elle
apprend que Théagènes est avec Thyamis. Chariclée et Calasiris se
déguisent en mendians, et quittent Nausiclès. Ils apprennent la défaite
et la mort de Mitranes. Horrible cérémonie dont ils sont témoins._
Cnémon et Calasiris vont coucher dans un appartement destiné aux
hommes. La plus grande partie de la nuit s'étoit écoulée pendant
qu'ils étoient à table, ou qu'ils écoutoient le long et agréable récit
des aventures de Calasiris; le reste s'écoula plus vite qu'ils ne
pensoient, et cependant trop lentement encore au gré de leurs désirs. A
peine le jour commence-t-il à paroître qu'ils vont trouver Nausiclès,
le prient de leur dire dans quels lieux il soupçonne Théagènes, et
de les y conduire au plus tôt. Nausiclès y consent. Chariclée, après
beaucoup d'instances pour les suivre, est contrainte de rester: ils
lui représentent qu'ils ne vont pas loin, qu'ils reviendront bientôt
avec Théagènes; ils la quittent désolée de ne pas les accompagner, mais
pleine d'espérance et de joie.
Ils étoient sortis du village et suivoient les bords du Nil,
lorsqu'ils apperçoivent un crocodile passer de leur droite vers leur
gauche, et s'élancer dans le fleuve avec grand bruit. Nos voyageurs,
habitués à voir des crocodiles, n'en sont point effrayés: Calasiris
seulement en augure des obstacles au succès de leur voyage; mais
Cnémon, qui n'avoit vu que l'ombre du crocodile, sans voir le crocodile
lui-même, est saisi de frayeur: peu s'en faut qu'il ne prenne la fuite.
Cnémon, dit Calasiris, pendant que Nausiclès éclatoit de rire, je ne
vous croyois timide que pendant la nuit et au milieu des ténèbres;
mais votre incroyable intrépidité ne se dément point pendant le
jour. Non-seulement les noms, mais la vue même des objets les moins
effrayans, les plus communs, jettent la consternation dans votre ame.
Est-ce le nom de quelque dieu ou de quelque génie, dit Nausiclès, qui
glace d'effroi notre brave Cnémon? Je ne sais, répond Calasiris; mais
le nom d'une personne, et non d'un héros intrépide renommé pour ses
exploits; mais, ce qu'il y a de plus étonnant, le nom d'une femme, et
d'une femme morte (il le dit lui-même), prononcé devant lui, suffit
pour le faire trembler. La nuit où vous avez ramené Chariclée de
Bucolie, (il connoissoit de nom, je ne sais comment, celle dont je
veux parler) il ne m'a pas laissé dormir un instant. Toujours mourant
de frayeur, je n'étois occupé qu'à le rappeler à la vie; et, pour
vous faire rire encore davantage, si je ne craignois de le chagriner,
ou même de l'effrayer encore, je vous dirois ce terrible nom: et en
même-tems il prononça le nom de Thisbé.
Nausiclès alors ne rit plus: il tressaille au nom de Thisbé; il reste
long-tems tout pensif: il ignore comment et pourquoi le nom de Thisbé
a fait tant d'impression sur Cnémon. Celui-ci plaisante Nausiclès à
son tour. Voyez-vous, Calasiris, dit-il, quelle vertu a ce nom? quel
épouvantail il est, non-seulement pour moi, mais encore pour Nausiclès
lui-même! Il s'est même opéré en nous un changement total. Je sais que
Thisbé n'est plus, et je ris; et le brave Nausiclès, qui tout-à-l'heure
s'égayoit aux dépens des autres....