Chariclée dans ses bras, la baigner de larmes. Troublé, incertain, il
se croit transporté sur un théâtre, témoin de la reconnoissance de
deux personnages. Enfin Calasiris, l'embrassant avec transport: O le
meilleur des hommes, dit-il, puissent les dieux m'acquitter envers
vous, et remplir tous vos vœux! C'est vous qui rendez à ma tendresse
une fille que je n'espérois plus revoir; c'est vous qui réjouissez
mes yeux du plus agréable des spectacles. O ma fille! ô Chariclée!
où as-tu laissé Théagènes? A cette demande, Chariclée gémit. Celui,
répond-elle après quelques instans de silence, celui qui m'a livrée à
cet homme, l'emmène prisonnier. Calasiris prie Nausiclès de l'instruire
du sort de Théagènes, lui demande quel est son nouveau maître, et où
il l'emmène. Nausiclès alors comprend que ces deux jeunes gens sont
ceux dont le vieillard lui a souvent parlé; que ce sont eux qu'il
pleuroit, lorsqu'il le rencontra plongé dans la plus amère douleur.
Il leur rapporte tout ce qui regarde Théagènes; il ajoute que, dans
l'état de dénuement où il est, il n'aura d'autre consolation que de le
reconnoître, et qu'il seroit étonné s'ils pouvoient, à force d argent,
obtenir sa liberté de Mitranes. Nous sommes riches, dit Chariclée à
Calasiris à l'oreille: promettez tout ce que vous voudrez; je conserve
ce collier que vous connoissez; je l'ai avec moi.
Ces paroles inspirent de la confiance à Calasiris. Craignant que
Nausiclès n'eût quelque soupçon, et ne comprît ce que Chariclée lui
disoit: ô mon cher Nausiclès, dit-il, jamais le sage n'est pauvre: ses
richesses égalent toujours ses besoins; il reçoit des dieux tout ce
qu'il peut leur demander sans honte. Dites-moi seulement où est celui
qui retient Théagènes dans les fers? Les dieux ne nous abandonneront
pas; nous trouverons dans leurs bienfaits de quoi satisfaire l'avarice
des Perses. Pour me persuader, répondit Nausiclès en souriant, que vous
avez des moyens inconnus de vous enrichir, commencez par me compter le
prix de la rançon de Chariclée. Vous pensez bien qu'un marchand n'aime
pas moins l'argent que les Perses. Je le sais, dit Calasiris, et vous
serez satisfait. Que ne méritez-vous pas, vous dont la générosité sans
égale prévient mes désirs, vous qui me rendez ma fille, sans attendre
que je vous la redemande? Il faut d'abord que je m'adresse aux dieux.
Vous le pouvez, répond Nausiclès; je dois offrir un sacrifice aux
dieux, pour les remercier du succès de mon expédition; assistez-y, si
vous le voulez; priez-les, demandez-leur des richesses pour nous, et ne
vous oubliez pas. Ne plaisantez point, lui dit Calasiris, et ne soyez
pas incrédule. Allez préparer votre sacrifice; je m'y rendrai quand
tout sera prêt.
Nausiclès va donner ses ordres. Peu après, quelqu'un vient de sa part
inviter Calasiris et Cnémon à assister au sacrifice. Ils étoient
convenus de ce qu'ils devoient faire. Ils ne manquent pas de s'y rendre
avec Nausiclès et une foule d'autres personnes pareillement invitées;
car le sacrifice se faisoit publiquement. Chariclée s'y rend aussi avec
la fille de Nausiclès, et toutes les autres femmes qui, à force de
prières et d'instances, lui persuadent de les accompagner. Peut-être ne
se seroit-elle pas rendue à leurs sollicitations, si elle n'eût espéré,
à la faveur de ce sacrifice, adresser au ciel des vœux pour Théagènes.
Arrivés au temple de Mercure, le dieu du commerce et des marchands,
que Nausiclès honoroit d'un culte particulier, on immole la victime.
Calasiris en considère quelque tems les entrailles. Les différentes
altérations qui se manifestent sur son visage, annoncent le mélange
de biens et de maux qu'il voit dans l'avenir; enfin il met les mains
sur l'autel, en prononçant quelques mots, et feignant de tirer du
foyer sacré un objet qu'il tenoit depuis long-tems: Nausiclès, dit-il,
voilà ce que les dieux vous donnent pour la rançon de Chariclée. En
même-tems il lui remet un anneau magnifique d'un prix inestimable: le
contour est d'un métal précieux; le chaton, d'une améthyste d'Ethiopie,
est de la grosseur de l'œil d'une jeune fille; sa beauté efface celle
des améthystes de l'Ibérie et de la Grande-Bretagne; celles-ci sont
d'un coloris doux, ressemblent à une rose dont les feuilles, récemment
sorties du bouton, commencent à se colorer aux rayons du soleil; mais
l'améthyste d'Ethiopie a l'éclat vif et pur d'une fleur de printems;
quand on la tourne, il en part des rayons de lumière dont la vivacité
n'éblouit point les yeux, mais les réjouit par un éclat tempéré. Elle
a encore une vertu que n'ont point les améthystes d'occident: elle
mérite vraiment son nom; elle garantit réellement de l'ivresse ceux
qui la portent. Telles sont toutes celles qui viennent des Indes et
d'Ethiopie, bien inférieures cependant à celle que Calasiris donna
alors à Nausiclès. Elle est ornée de gravures: différentes figures y
sont représentées. On y voit un jeune berger, gardant des troupeaux,
placé sur la cîme d'une petite roche, d'où il voit tout autour de lui;
il fait paître au son de la flûte, des chèvres qui, dociles à ses
accens, sensibles à ses accords, semblent brouter le gazon fleuri:
on diroit que leur toison est d'or; mais c'est moins une illusion de
l'art, que l'effet de la couleur de l'améthyste. On voit aussi bondir
les tendres agneaux: les uns courent en troupe à la roche; les autres
sautent autour du berger, et forment, par cette gradation pastorale,
un escarpement; d'autres, au milieu des feux de cette améthyste,
aussi étincelans que ceux du soleil, grimpent légèrement vers la cîme
de la roche. Les plus jeunes et les plus hardis semblent vouloir
s'élancer par-dessus les bords; mais ce chaton, comme une bergerie
d'or, les enferme dans son enceinte, ainsi que la roche, qui n'est
point une illusion des yeux, mais qui existe réellement. L'ouvrier,
en applanissant les bords, avoit fait en réalité ce qu'il vouloit
représenter. Il avoit cru inutile d'imiter une pierre dans une pierre.
Tel est cet anneau.
Nausiclès, étonné d'une chose si extraordinaire, transporté de joie
à la vue d'un présent, que toute sa fortune auroit à peine payé: mon
cher Calasiris, dit-il, je plaisantois; jamais je n'ai eu dessein de
vous demander la rançon de Chariclée: mes vues étoient entièrement
désintéressées; mais puisque, comme vous le dites, il ne faut pas
rejeter les présens des dieux, je reçois cet anneau comme un don du
ciel. Sans doute, Mercure, mon protecteur, le meilleur et le plus
bienfaisant des dieux, me l'envoie: c'est lui qui vous l'a fait trouver
au milieu des flammes: aussi en a-t-il toute la vivacité. Un présent,
d'ailleurs, qui enrichit celui qui le reçoit sans appauvrir celui qui
le donne, est à mes yeux le plus beau de tous les présens. En achevant
ces mots, il invite à un repas Calasiris, et tous ceux qui avoient
assisté au sacrifice. Il place les femmes dans l'intérieur du temple,
et les hommes dans le vestibule. A la fin du repas, lorsque les tables
furent desservies, et que l'on ne songea plus qu'à boire, les hommes
font des libations à Bacchus, et chantent la chanson des nautonniers
lorsqu'ils s'embarquent. Les femmes dansent, en rendant graces à Cérès.
Chariclée seule, retirée à l'écart, ne partage point l'alégresse
générale: elle demande aux dieux de sauver Théagènes, et de le lui
conserver fidèle.
Les vapeurs du vin commençoient à échauffer la tête des convives;
ils ne songeoient plus qu'à se livrer à diverses sortes d'amusemens.
Nausiclès alors présentant à Calasiris une coupe pleine d'eau pure:
mon cher Calasiris, dit-il, buvons, puisque c'est la seule liqueur que
vous connoissiez; buvons en l'honneur des chastes nymphes qui n'ont
aucun commerce avec Bacchus, des véritables nymphes. Si vous vouliez
vous rendre à nos désirs, payer votre écot en discours, de quelle
agréable liqueur vous nous verseriez! Vous entendez ces femmes; elles
mêlent le plaisir de la danse à celui de la table. Mais le récit de vos
aventures, si vous vouliez nous les raconter, plus agréable pour nous
que la danse et le son des instrumens, assaisonneront ce repas d'un
plaisir bien piquant. Vous avez plusieurs fois, comme vous le savez
vous-même, différé de m'en faire part; vous gémissiez, affaissé sous le
poids de la douleur.
Vous ne pouvez demander un moment plus heureux. De vos enfans, l'un est
retrouvé, est entre vos bras; l'autre, avec le secours des dieux, vous
sera bientôt rendu, sur-tout si vous ne me chagrinez pas encore par un
nouveau délai.
O Nausiclès, reprit Cnémon, puissent les dieux vous combler de biens!
Vous avez rassemblé ici des plaisirs de toute espèce; mais vous les
dédaignez, vous les laissez au vulgaire, pour le plaisir d'entendre
des choses vraiment étonnantes, des choses qui vous procureront tout
ce que le plaisir a de plus piquant et de plus vif. Cette association
de Mercure avec Bacchus; ce mélange des plaisirs de la conversation
avec ceux de la table, annonce en vous une pénétration admirable à
distinguer les qualités particulières de la divinité. Vos immenses
richesses vous mettent bien en état de vous attirer la protection des
dieux par la magnificence de vos offrandes; mais on ne peut mieux se
concilier la faveur de Mercure qu'en montrant les mêmes goûts que lui,
en unissant les charmes de la conversation à ceux de la bonne chère.
Calasiris, par complaisance pour Cnémon, par déférence pour Nausiclès,
qu'il vouloit s'attacher de plus en plus, leur raconte son histoire,
mais succinctement. Il abrège beaucoup tout ce qu'il avoit déjà raconté
à Cnémon; il passe même sous silence tout ce qu'il croit inutile à
Nausiclès de savoir. Il reprend le fil de sa narration à l'endroit
où ils s'enfuirent de Delphes, et s'embarquèrent sur le vaisseau
phénicien. Ils avancèrent d'abord au gré de leurs vœux. Un vent doux
et favorable enfloit les voiles. Arrivés au détroit de Calydon, leur
vaisseau est violemment agité au milieu d'une mer naturellement
turbulente et orageuse. Cnémon interrompt Calasiris, et le prie de leur
expliquer la cause des tempêtes qui régnent particulièrement sur ce
bras de mer.
La mer Ionienne, reprend Calasiris, est renfermée en cet endroit
dans un lit très-resserré: elle ne communique avec le golfe de Crisa
que par un petit détroit. L'isthme du Péloponèse l'empêche de se
jeter dans la mer Egée. C'est une digue opposée sans doute par la
Providence à l'impétuosité de ses flots, qui, sans cette digue,
inonderoient les pays voisins. Les flots, obligés de refluer dans ce
détroit, rencontrent ceux qui y coulent, les choquent avec une extrême
violence. De ce conflit il résulte une ébullition terrible; les flots
se soulèvent, se couvrent d'écume; et de là les tempêtes si fréquentes
dans ce détroit. Tous les convives applaudissent et reconnoissent la
véritable cause des tempêtes qui agitent la mer Ionienne. Calasiris
poursuit ainsi:
Après avoir passé ce détroit, et laissé derrière nous les îles Aiguës,
nous crûmes appercevoir le promontoire de Zacynthe, qui s'offrit à nos
yeux comme un nuage obscur. Le pilote fait caler les voiles. Nous lui
demandons pourquoi il rallentit ainsi la marche du vaisseau, poussé
par un vent favorable. Avec ce vent, dit-il, nous arriverons à terre
vers la première veille de la nuit. Je crains déchouer, au milieu des
ténèbres, contre un rivage bordé de rochers et d'écueils. Il vaut donc
mieux passer la nuit en pleine mer, ne donner de vent à nos voiles que
ce qu'il en faut pour prendre terre au point du jour. Voilà ce que le
pilote nous répondit; mais il se trompa dans ses conjectures. Le soleil
se levoit lorsque nous jetâmes l'ancre.
Nous débarquâmes à peu de distance de la ville. Les insulaires fixés
le long du rivage, accourent comme à un spectacle extraordinaire. Ils
admirent la légèreté, la beauté, la grandeur de notre vaisseau; ils
croient y reconnoître la construction phénicienne; ils sont sur-tout
étonnés de nous voir aborder heureusement et sans accident: bonheur
auquel nous ne devions pas nous attendre dans un voyage entrepris après
le coucher des Pleïades. Presque tous les passagers descendent du
vaisseau pendant qu'on l'attache au rivage, et se dispersent dans la
ville pour leurs affaires.
J'avois appris du pilote que nous passerions l'hyver dans cette île.
Je ne voulus point rester sur le vaisseau, au milieu de la licence
qui règne parmi les gens de mer, ni chercher une demeure dans la
ville, de peur qu'on ne découvrît l'asyle de mes deux jeunes gens.
Je résolus de chercher sur le rivage un endroit où je pourrais passer
l'hyver. J'avance quelques pas; j'apperçois un vieux pêcheur assis
devant sa porte, raccommodant les mailles de son filet. Je m'approche:
Vieillard, lui dis-je, je vous salue; dites-moi où je pourrois trouver
un séjour?--Il s'est accroché hier à ce rocher voisin, et ces mailles
se sont rompues.--Ce n'est pas là ce que je vous demande. Vous nous
obligerez beaucoup, si vous voulez nous recevoir chez vous, ou nous
indiquer une autre demeure.--Ce n'est pas moi: je n'y étois pas. Non,
Thyrrène n'est pas assez imprudent: la vieillesse ne l'a pas aveuglé
jusques-là. C'est la faute de mes enfans, qui, par leur inexpérience,
ont été jeter ce filet dans un endroit dont ils ne devoient pas
approcher.
Enfin je m'apperçois qu'il est sourd. Vieillard, lui dis-je alors en
élevant la voix, je vous salue. Nous sommes des étrangers qui vous
prions de nous indiquer une demeure.--Si vous voulez, me répondit-il,
en nous rendant le salut, vous demeurerez avec nous, à moins que vous
ne cherchiez une maison grande et riche, et que vous ne meniez avec
vous une multitude d'esclaves.--Je n'ai que deux enfans, et moi je
suis le troisième.--Bon, c'est ce qu'il faut[38]: nous ne sommes qu'un
plus que vous; j'ai encore avec moi deux de mes enfans, les autres
sont mariés et pères de famille[39]; la nourrice de mes enfans fait la
quatrième; car leur mère est morte depuis peu. Soyez donc le bien-venu;
croyez que nous noua ferons un plaisir de recevoir un homme en qui, dès
le premier abord, j'ai remarqué un air distingué.
J'accepte ses offres; je reviens ensuite avec Chariclée et Théagènes
retrouver Thyrrène, qui nous reçoit bien, et nous cède la partie de
sa maison la plus chaude. Nous y trouvâmes assez d'agrément pendant
l'hyver: nous passions les jours tous ensemble. Chariclée couchoit avec
la nourrice, moi avec Théagènes, et Thyrrène, avec ses deux enfans,
dans un autre appartement. Nous mangions tous ensemble; nous défrayions
nos hôtes de tout. Thyrrène donnoit aux deux amans du poisson qu'il
alloit pêcher lui-même: quelquefois, pour passer le tems, nous y
allions avec lui. Il avoit singulièrement diversifié ce plaisir,
que, grâce à son intelligence, on pouvoit se donner en tout tems. Il
connoissoit les endroits les plus favorables et les plus poissonneux:
bien des personnes attribuoient à une faveur spéciale de la fortune, ce
qui n'étoit que le fruit de son adresse; mais la fortune, comme on dit,
ne donne pas de relâche à ceux qu'elle poursuit. La beauté de Chariclée
lui attira des désagrémens jusques dans cette solitude. Ce marchand
tyrien, qui avoit remporté une couronne aux jeux pythiques, qui nous
avoit emmenés sur son vaisseau, me prenoit souvent en particulier,
m'accabloit d'importunités et d'instances, me demandant Chariclée en
mariage, comme si j'eusse été son père. Une tarissoit point sur ses
qualités, sa noblesse, son mérite, ses richesses: le vaisseau lui
appartenoit, ainsi que la plus grande partie de la cargaison; qui
consistoit en or, en diamans, en soieries. A tant d'avantages il
falloit encore ajouter sa victoire récente; enfin il possédoit tout.
Je lui représente l'état de dénuement où je me trouve; j'ajoute que
jamais je ne donnerai ma fille à un étranger, dont la patrie est si
éloignée de l'Egypte. Mon père, reprend-il, il est aisé de lever
toutes ces difficultés; la possession de votre fille me tiendra lieu
de dot, d'argent, de tous les trésors possibles. J'abandonne ma patrie
pour me fixer dans la vôtre: dès ce moment je renonce à mon voyage de
Carthage; je vous suis par-tout où vous voudrez aller. Enfin, le voyant
s'opiniâtrer dans ses desseins, mettre toujours plus de chaleur dans
ses poursuites, m'obséder continuellement de ses importunités, je lui
donne des espérances, pour me délivrer de ses sollicitations; et dans
la crainte qu'il ne se portât même à quelque violence dans cette île,
je lui promets de tout arranger à mon retour en Egypte.
A peine étois-je débarrassé du Phénicien, qu'un nouvel orage se forma
et gronda sur notre tête[40]. Quelques jours après, Thyrrène, me tirant
à l'écart dans un angle formé par les sinuosités du rivage: Calasiris,
me dit-il, j'en jure par Neptune, le dieu de la mer, et par les autres
divinités de son empire, je vous aime comme mon frère; vos enfans me
sont aussi chers que les miens. Je veux vous faire part d'un projet
funeste que l'on médite et que je ne puis taire. Vous mangez avec moi à
la même table: le silence seroit un crime de ma part; je veux donc vous
en instruire. Des pirates, placés en embuscade dans une baie, derrière
ce promontoire, cherchent à s'emparer du vaisseau phénicien; des
sentinelles, qui se succèdent sur les rochers, épient le moment où il
mettra à la voile. Songez-y; mettez-vous sur vos gardes: voyez ce que
vous avez à faire. C'est sans doute à vous, ou plutôt à votre fille,
qu'en veulent ces hommes pour qui il n'y eut jamais rien de sacré.
Thyrrène, lui dis-je, puissent les dieux vous récompenser comme vous
le méritez! Mais, comment ce projet vous est-il connu? Comme pêcheur,
me répond-il, je connois ces hommes; je leur porte du poisson, que je
leur vends plus cher qu'à tout autre. Hier, pendant que je ramassois
mes filets auprès de ces bas-fonds, le chef de ces pirates s'approchant
de moi, me demande si je sais quand les Phéniciens mettront à la voile.
Pénétrant aussitôt son dessein: Trachin, lui dis-je, je ne puis vous
dire le jour précis; mais je crois que ce sera au printems. La jeune
fille qui demeure chez vous partira-t-elle avec eux?--Je l'ignore; mais
pourquoi me faire toutes ces questions?--Je ne l'ai vue qu'une fois, et
je l'aime éperduement. Parmi le grand nombre de femmes, et même belles,
qui me sont tombées entre les mains, jamais je n'ai vu de beauté
pareille.
Je voulois l'engager à me découvrir ses projets. Pourquoi, repris-je,
ne pas éviter le combat contre les Phéniciens, et ne pas l'enlever
de chez moi sans qu'il vous en coûte une goutte de sang, et avant
qu'ils se mettent en mer?--Les pirates eux-mêmes ont des égards et de
l'humanité pour ceux qu'ils connoissent: c'est vous que je ménage;
je ne veux pas vous jeter dans l'embarras, ni vous faire chercher
vos hôtes. Je veux d'ailleurs frapper deux grands coups en même-tems,
m'emparer des richesses du vaisseau et de la jeune fille; ce que je
ne pourrais faire en l'enlevant sur terre: le voisinage de la ville
m'exposeroit encore à des dangers. Quand on apprendrait cet enlèvement,
on pourroit se mettre à ma poursuite.
Je l'ai quitté en louant beaucoup sa prudence. Je vous préviens des
desseins que trament contre vous ces ennemis du genre humain. Songez à
votre salut et à celui de vos enfans.
Ces paroles jetèrent la consternation dans mon ame; mon esprit
effrayé formoit projet sur projet, sans s'arrêter à aucun. Le hasard
me fait rencontrer ce même marchand phénicien, qui, en m'entretenant
de son amour, me présente un moyen d'échapper au danger. De tout
ce que j'avois appris de Thyrrène, je ne lui dis que ce que je crus
nécessaire. Je feins qu'un habitant de l'île songe à enlever ma fille;
qu'il n'a pas assez de forces pour l'empêcher. Tout me parle pour vous,
ajoutai-je; je vous connois: vous êtes riche. Vous m'avez promis de
vous fixer dans ma patrie; et j'aimerois mieux vous donner la main de
ma fille. Il faut donc, pour l'intérêt de votre amour, vous hâter de
quitter ce lieu avant de voir l'orage fondre sur nous.
Ces paroles le transportent de joie: Mon père, me dit-il en
m'embrassant, quand voulez vous que nous mettions à la voile? Quoique
la saison ne soit pas encore favorable aux navigateurs, nous pouvons
au moins changer de rade, nous mettre hors de danger, en attendant
le printems. Eh bien, lui dis-je, si vous voulez suivre mon conseil,
nous partirons au commencement de la nuit. Vous serez satisfait, me
répond-il; et en même-tems il se retire.
De retour à la maison, je ne dis rien à Thyrrène; mais je préviens
mes enfans qu'au milieu de la nuit nous nous embarquerons. Ils sont
étonnés de la précipitation de ce départ, et m'en demandent la raison.
Je remets à un autre moment de les en instruire; je me contente de leur
dire qu'il faut que nous partions. Nous prenons un repas léger, et
nous allons nous coucher. Je crus voir en songe un vieillard maigre et
décharné, mais dont la robe retroussée laissoit appercevoir des muscles
et des nerfs qui annonçoient que, dans sa jeunesse, il avoit été
vigoureux. Un casque est sur sa tête; il a le regard perçant et rusé:
il semble boîter d'une blessure à la cuisse. Il s'approche de moi, et,
avec un sourire menaçant: Mon ami, me dit-il, tu es le seul qui n'as
pas songé à moi: tous les voyageurs qui passent auprès de Céphalénie,
visitent ma demeure: la célébrité de mon nom les y attire. Tu as poussé
l'indifférence jusqu'à ne pas me saluer[41], quoique tu demeures dans
le voisinage; bientôt tu porteras la peine due à ton insouciance: aussi
malheureux que moi, tu trouveras des ennemis sur terre et sur mer. Mon
épouse salue la jeune fille que tu mènes avec toi; elle s'intéresse
beaucoup à elle, parce qu'elle sacrifie tout à la chasteté. Elle lui
annonce une heureuse fin à toutes ses calamités.
Troublé par ce songe, je me lève brusquement. Qu'avez-vous, me dit
Théagènes?--Je crains que nous n'ayons passé l'heure de nous embarquer:
voilà la cause de mon trouble. Levez-vous; préparez tout pour notre
départ. Je vais trouver Chariclée; mais elle étoit déjà auprès de moi.
Thyrrène nous entend, se lève et nous demande ce que nous avons. Nous
allons suivre votre conseil, lui dis-je, et tâcher de nous soustraire
à nos ennemis. Je prie les dieux de vous récompenser de la bonté avec
laquelle vous nous avez traités. J'ai encore un dernier service à vous
demander; c'est de passer à Ithaque, d'offrir pour nous un sacrifice à
Ulysse et de l'appaiser. Il m'est apparu cette nuit, s'est plaint que
je l'ai négligé, et ma menacé de toute sa colère. Thyrrène me promet
de remplir mes intentions; il nous accompagne jusqu'au rivage, en
pleurant, nous souhaite une navigation heureuse, et telle que nous
pouvons la désirer. Mais pourquoi vous fatiguer par ces détails? Le
jour commençoit à paroître, et nous avancions en pleine mer. Les
matelots d'abord avoient refusé de partir; mais enfin le marchand
phénicien les y avoit déterminés, en leur représentant qu'ils avoient à
craindre d'être attaqués par les pirates. Il étoit loin de penser qu'il
disoit la vérité.
Nous eûmes d'abord à lutter contre l'impétuosité des vents et la fureur
des flots. Enfin, après des peines incroyables, après avoir failli être
engloutis dans les ondes, nous abordons à un promontoire de Crète. Nous
avions perdu notre gouvernail; nos antennes étoient brisées en grande
partie. Nous résolûmes de nous y arrêter quelques jours, pour remettre
notre vaisseau en état, et nous rétablir nous-mêmes des fatigues de
la mer. On nous annonça que nous partirions le premier jour après la
jonction de la lune avec le soleil.
A peine fûmes-nous en pleine mer, que les zéphyrs enflèrent nos voiles.
Notre pilote, attaché au gouvernail jour et nuit, cingla vers la Lybie.
Il disoit qu'avec un vent favorable, il pouvoit traverser la mer en
droite ligne, et qu'il falloit se hâter d'aborder à quelque terre,
d'entrer dans quelque rade, parce qu'il voyoit venir derrière nous
un vaisseau de pirates. Depuis que nous avons quitté l'île de Crète,
ajouta-t-il, il suit exactement nos traces, et semble régler sa course
sur la nôtre. Plusieurs fois j'ai feint de détourner notre vaisseau de
sa route; je l'ai vu autant de fois faire la même manœuvre.