peut-être que je ne vous ai assemblés et que je ne parois au milieu
de vous que pour gémir sur moi-même. Non; je ne vous importunerai
point de mes plaintes, quoique mon sort soit mille fois plus affreux
que la mort. Les dieux me replongent dans une affreuse solitude. Mes
yeux ne rencontrent plus dans ma maison aucun des objets si chers à
mon cœur; cependant cette illusion, si commune à tous les hommes, me
séduit encore; un vain espoir vit encore au fond de mon cœur: je me
flatte encore de retrouver bientôt ma fille; c'est en vous sur-tout
que repose cet espoir. Oui, Delphiens, vous allez poursuivre celui qui
m'a outragé, et vous reviendrez avec la victoire. Ils ne vous ont pas
sans doute ôté le courage, ces jeunes Thessaliens, ni le sentiment
de l'opprobre imprimé à notre patrie et à nos dieux. Quelle bonté!
quelle tache! de jeunes danseurs, en petit nombre, venus pour relever
l'éclat d'une cérémonie religieuse, ont bravé la première ville de
la Grèce, ont ravi l'objet le plus précieux du temple d'Apollon,
Chariclée, l'ame de ma vie! Destin affreux! fortune impitoyable! Ma
première fille, vous le savez, celle à qui j'avois donné le jour, est
descendue dans le tombeau, en entendant retentir encore les cris de
joie qui avoient célébré son hymen. Le flambeau de sa vie s'est éteint
au milieu des torches nuptiales. Bientôt après il m'a fallu élever un
autre tombeau à sa mère. Le destin m'a éloigné de ma patrie; mais je me
consolois de tous ces maux. J'avois trouvé Chariclée; Chariclée étoit
mon espérance, ma vie; je voyois en elle celle qui perpétueroit mon
nom. Chariclée me tenoit lieu de tout; elle étoit, pour ainsi dire, la
colonne sur laquelle reposait ma maison[35]. Un funeste revers, un coup
de foudre vient d'enlever cet appui à ma vieillesse; et le destin, par
un raffinement de barbarie et de cruauté, dont j'ai déjà été victime,
choisit, pour me l'enlever, le moment où se préparoit son hymenée. Déjà
vous en aviez été avertis.»
Chariclès parloit encore, se livrant à toute la vivacité de sa douleur,
lorsque le général Hégésias, l'interrompant, parle ainsi:
«Citoyens, laissons à Chariclès le soin de pleurer l'enlèvement de
sa fille. Pour nous, ne nous laissons point abattre par sa douleur;
ne nous amusons point à mêler nos larmes aux siennes. Ne laissons
point échapper le moment favorable: la célérité décide en tout, et
principalement à la guerre, du succès des entreprises. En prenant
les armes au sortir de rassemblée, nous pouvons espérer atteindre
nos ennemis. Ils se reposent sur la lenteur de nos préparatifs, et
ne hâtent point leur retraite. Nous abandonner aux larmes, comme des
femmes, c'est leur donner le tems de gagner de l'avance; et nous
n'aurons pour nous que la honte d'avoir été outragés par des jeunes
gens. Poursuivons-les au plus vite; saisissons-nous d'eux; faisons-leur
subir une mort ignominieuse. Etendons notre vengeance au-delà du
trépas, en flétrissant leur postérité. Nous pouvons encore, pour
satisfaire notre ressentiment, allumer l'indignation des Thessaliens
contre ceux qui pourroient échapper à nos coups, et contre leurs
descendans. Décrétons de ne point recevoir désormais leur théorie,
et de ne point leur permettre d'offrir des sacrifices à Néoptolème.
Ordonnons que le trésor public de Delphes fournira aux frais de
cette cérémonie. Le peuple approuve cette proposition, et la ratifie
sur-le-champ. Ordonnez encore, continue le général, que la prêtresse de
Diane ne paroîtra plus lorsque les athlètes disputeront le prix de la
course armée: car c'est là la source de l'impiété de Théagènes: c'est
dès ce moment qu'il a médité d'enlever Chariclée. Il faut prévenir,
pour la suite, de pareils attentats.»
Le peuple décrète d'une voix unanime tout ce que lui propose Hégésias.
Le général ordonne de prendre les armes. La trompette guerrière
retentit dans toute la ville. L'assemblée quitte le théâtre et
se disperse pour voler aux combats. On voit s'armer à l'envi,
non-seulement ceux qui sont en état de porter les armes, mais encore
les enfans, les jeunes gens sans distinction.... Le courage supplée
aux forces. Tous veulent partager les dangers de cette expédition.
Beaucoup de femmes même, s'élevant au-dessus de la foiblesse de leur
sexe, s'arment de tout ce quelles trouvent, et grossissent l'armée de
leur troupe inutile. Mais bientôt elles sentent toute leur foiblesse
et rentrent chez elles. On voit même des vieillards vouloir secouer
le poids des ans, et, leurs forces ne répondant point à leur courage,
reprocher à la vieillesse de laisser une ardeur impuissante à un corps
usé et sans vigueur: tant est grande la désolation que l'enlèvement de
Chariclée a répandue dans la ville de Delphes. Tous les habitans, comme
frappés du même coup, sans attendre le jour, se mettent à la poursuite
de ses ravisseurs.
Fin du Livre Quatrième.
LIVRE CINQUIÈME.
SOMMAIRE.
_Calasiris s'embarque sur un vaisseau phénicien, avec Théagènes et
Chariclée. Retour de Nausiclès. Plaintes de Chariclée, sous le nom de
Thisbé. Frayeur de Cnémon, au nom de Thisbé. Théagènes et Chariclée
tombent entre les mains de Mitranes. Théagènes envoyé à Oroondates.
Chariclée remise à Nausiclès. Sacrifice fait à Mercure. Calasiris
reprend le récit de ses aventures. Il aborde à Zacynthe. Il demeure
chez un pêcheur. Le marchand tyrien demande Chariclée en mariage.
Trachin, chef de pirates. Calasiris s'embarque avec Théagènes et
Chariclée. Ils sont pris par les pirates. La tempête les pousse en
Egypte. Trachin se prépare à épouser Chariclée. Adresse de Calasiris.
Trachin tué par Pélore, et Pélore par Théagènes._
Tels étoient les mouvemens de la ville de Delphes[36]; mais je ne
sais quelle fut l'issue de l'expédition. Je profitai du tems qu'ils
mirent à la poursuite des Thessaliens pour m'échapper. Je fus rejoindre
Théagènes et Chariclée, je les conduisis au bord de la mer cette
même nuit, et je les fis monter dans le vaisseau phénicien qui nous
attendoit pour mettre à la voile.... Le jour étoit prêt à paroître;
mais les Phéniciens m'avoient promis avec serment de m'attendre, et ils
ne voulurent pas manquer à leur parole. Ils nous reçoivent avec les
démonstrations de la joie la plus vive. Ils font force de rame pour
sortir du port et gagner la pleine mer. Un doux zéphir souffle de la
terre. Ils déploient les voiles, et le vaisseau sillonne rapidement la
surface unie des ondes tranquilles. Ils laissent bientôt derrière eux
le golphe de Cyrrha, le promontoire du Parnasse, les rochers d'Etolie
et de Calydon. Le soleil étoit prêt de se coucher, lorsque les isles
Aiguës, à qui leur forme a fait donner ce nom, se montrèrent à nous.
Mais pourquoi prolonger ainsi mon récit? Je m'oublie, Cnémon, je vous
oublie aussi dans ces détails. Arrêtons-nous ici, et livrons-nous au
sommeil. Laissons voguer nos deux amans sur les îlots. Quelque avide
que soit votre curiosité, avec quelque force que vous résistiez au
sommeil, je crois que le détail de toutes mes aventures, continué bien
avant dans la nuit, fatigueroit votre attention. Les années, mon fils,
m'appesantissent; mon ame s'attendrit au souvenir de mes malheurs, et
le sommeil ferme mes yeux.
Mon père, répondit Cnémon, arrêtez-vous ici; ce n'est pas que je sois
fatigué de vous entendre; non, mon attention se soutiendront toujours,
quand même votre narration dureroit plusieurs jours et plusieurs
nuits, tant les charmes de votre éloquence sont séduisans. Mais depuis
long-tems j'entends un bruit sourd, un tumulte confus: j'en étois
même troublé; mais la peur de perdre quelque chose de votre récit
me contraignoit au silence. Je n'ai rien entendu, dit Calasiris; les
années en sont peut-être la cause. L'affaiblissement de l'ouie est une
des infirmités de la vieillesse. Peut-être aussi étois-je trop attentif
à mon discours. C'est sans doute Nausiclès, le maître de cette maison,
qui revient.... Grands dieu! comment a-t-il réussi dans son entreprise?
Au gré de mes vœux, dit Nausiclès, paroissant tout-à-coup devant eux.
Je n'ignore pas, mon cher Calasiris, dans quelles inquiétudes vous a
jeté mon expédition. Je sais que votre ame étoit, pour ainsi-dire,
à mes côtés. Votre conduite passée envers moi, le sujet de votre
entretien quand je suis entré, tout me prouve quelle part vous prenez à
tout ce qui me touche.... Mais, quel est cet étranger?--C'est un grec.
Vous apprendrez le reste par la suite. Dites-nous au plus tôt si vous
avez réussi, afin que nous puissions partager votre joie.--Je vous en
instruirai demain. Pour le présent il vous suffit d'apprendre que j'ai
retrouvé Thisbé, et plus belle. Je suis accablé de fatigues, épuisé de
peines et de soucis, et j'ai besoin d'un peu de repos pour rétablir mes
forces; et il quitte ses hôtes pour se livrer au sommeil.
Au nom de Thisbé, Cnémon reste interdit. Son esprit roule de pensées
en pensées, sans s'arrêter à aucune. Il soupire, il gémit amèrement.
Il passe la nuit dans la plus cruelle perplexité. Calasiris, quoique
endormi, s'apperçoit qu'il souffre; il lève la tête de dessus son
chevet, et, s'appuyant sur son coude, il lui demande la cause de ses
peines, et d'un égarement d'esprit qui le rapproche des frénétiques,
Quoi! lui répond Cnémon, j'apprends que Thisbé vit encore, et je serois
tranquille!--Quelle est donc cette Thisbé? comment la connoissez-vous?
pourquoi ne pouvez-vous apprendre qu'elle est en vie, sans en être
troublé?--Vous le saurez lorsque je vous raconterai mon histoire. Mes
yeux l'ont vue étendue sans vie; mes mains lui ont rendu les derniers
devoirs chez les Bucoles.--Dormez; dans peu nous aurons la solution de
cette énigme.--Il m'est impossible de dormir. Tranquillisez-vous.--La
vie m'est un fardeau insupportable. Il faut que je sorte, que je
m'assure, à quelque prix que ce soit, si Nausiclès n'est point dans
l'erreur, et si en Egypte les morts reviennent à la vie. Calasiris
sourit, ferme les yeux et s'endort.
Cnémon, sortant de la chambre, éprouve l'embarras d'un homme errant
pendant la nuit au milieu des ténèbres, dans une maison qu'il ne
connoît pas. Mais l'inquiétude où il est au sujet de Thisbé, lui fait
surmonter tous les obstacles. Il veut éclaircir ses soupçons. Il erre
de côté et d'autre, passe et repasse plusieurs fois par les mêmes
endroits. Enfin, il entend les gémissemens sourds et plaintifs d'une
femme. Tel le rossignol, pendant une nuit du printemps, fait entendre
au loin des sons lamentables. Guidé par ces douloureux accens, il
approche de l'appartement d'où ils sortent, applique son oreille à
l'endroit où les deux battans de la porte se réunissent. Il écoute et
entend ce qui suit: «Non, mon sort ne peut être plus affreux. Echappée
des mains des brigands, soustraite à une mort cruelle, je me flattois
de passer le reste de ma vie errante et vagabonde avec celui que mon
cœur adore, et qui l'auroit remplie de charmes. Avec lui j'aurois
supporté aisément les plus cruels revers. Mais la fortune, acharnée
à me poursuivre, ne m'a montré quelques lueurs d'espérance que pour
me tromper plus cruellement. Je me croyois libre, et me voilà encore
esclave. Je croyois mes fers brisés, et m'en voilà encore chargée.
J'étois renfermée dans une île, environnée de ténèbres, et mon sort
aujourd'hui, loin d'être changé, n'est devenu que plus affreux, puisque
je suis séparée de celui qui vouloit et qui pouvoit me consoler. Hier
je quittai une caverne de brigands, séjour affreux, abîme inaccessible,
que j'habitois, où plutôt j'étois enterrée; mais la présence de mon
bien-aimé me consoloit. Là, il a pleuré ma mort, quoique je fusse
pleine de vie; là, ses larmes ont arrosé des cendres qu'il croyoit
les miennes. Aujourd'hui je suis privée de toutes ces consolations.
Il n'est plus avec moi celui qui partageoit mes douleurs, celui qui
allégeoit le poids de mes chagrins. Seule, abandonnée, prisonnière,
abîmée dans la douleur, en butte aux jeux cruels de la fortune, si je
supporte encore la vie, c'est dans l'espérance de revoir l'objet de ma
tendresse. O toi, l'ame de ma vie! dans quels lieux es-tu? quel est
ton sort? es-tu aussi esclave, toi qui naquis au sein de la liberté,
toi qui ne connus jamais d'autre esclavage que celui de l'amour?
Réserve-toi à ma tendresse. Puisses-tu revoir un jour ta chère Thisbé!
car tel est le nom qu'il faudra bien que tu me donnes».
Cnémon, à ces mots, n'est plus maître de lui; il ne peut en écouter
davantage. Il avoit d'abord soupçonné qu'il étoit dans l'erreur;
mais ces dernières paroles lui persuadent que c'est vraiment Thisbé
qu'il entend. Peu s'en fallut qu'il ne se laissât tomber contre la
porte; mais il se retint, dans la crainte d'être surpris; car le
jour approchoit[37]. Il se retire. Ses genoux chancellent; ses pieds
heurtent à chaque pas: il donne contre les murailles; sa tête frappe
contre le haut des portes, choque contre différens objets suspendus au
plancher. Enfin, après bien des détours, il arrive à la chambre où il
demeuroit, et se laisse tomber sur son lit. Tout son corps tremble;
ses dents claquent les unes contre les autres, et peut-être auroit-il
expiré, si Calasiris, s'appercevant de son état, ne l'eût ranimé en le
pressant contre son sein, et ne fût venu à bout de le rappeler à la
vie. Lorsqu'il a repris connoissance, il lui demande la cause de ces
mouvemens convulsifs. Mon père, dit-il, je suis perdu. Thisbé ... ce
monstre ... est véritablement en vie. En prononçant ces mots il retombe
encore. Calasiris fait de nouveaux efforts pour retenir son ame prête à
s'échapper.
Cnémon n'étoit alors que la victime des bisarreries de la fortune, qui
souvent prend plaisir à se jouer des hommes, qui corrompt les plaisirs
les plus vifs par l'amertume des chagrins. Elle lui montra un sujet de
douleur dans ce qui devoit être pour lui un sujet de joie, et elle lui
fit sentir toute la cruauté de ses caprices. Peut-être aussi l'homme
n'est-il pas fait pour goûter des plaisirs purs et sans mélange.
Cnémon alors fuyoit l'objet de ses vœux. Cnémon redoutoit une vue qui
devoit le combler de joie. C'étoit Chariclée et non Thisbé qu'il avoit
entendue gémir. Voici ce qui s'étoit passé.
Lorsque Thyamis eut été pris par les ennemis et chargé de chaînes,
que l'île eut été livrée aux flammes et entièrement dévastée, Cnémon
et Thermutis, l'écuyer de Thyamis, traversèrent le lac au point du
jour pour s'informer du sort du chef des brigands. On a vu ce qu'ils
devinrent. Théagènes et Chariclée, restés seuls dans l'île, tirèrent
du sein même de leurs maux une source inépuisable de plaisirs: rien
n'arrêta les élans de leur tendresse. Seuls, éloignés des importuns,
ils s'abandonnent à toute la vivacité de leur amour. Oubliant
l'univers entier, ils se tiennent long-tems et étroitement serrés dans
les bras l'un de l'autre: ils se rassasient des charmes d'un amour pur
et honnête: des larmes brûlantes se mêlent à leurs pudiques baisers.
Théagènes, dans l'ardeur de ses désirs impétueux, vouloit-il franchir
les bornes de la pudeur, Chariclée lui rappeloit ses sermens, modéroit
ses transports, et son amant s'arrêtoit aussitôt. Vaincu par l'amour,
mais vainqueur du plaisir, l'austère vertu parloit toujours à son cœur.
Enfin la nécessité de réfléchir sur le parti qu'ils ont à prendre,
impose silence à leurs transports, et Théagènes parle ainsi:
«O Chariclée! puissent les dieux de la Grèce nous accorder ce qui pour
nous est le plus précieux des biens, ce qui nous a fait supporter tout,
ce qui fait encore l'unique objet de nos vœux, d'être toujours l'un
avec l'autre. Mais comme les choses humaines n'ont ni solidité, ni
consistance; comme nous avons déjà beaucoup souffert, que nous nous
attendons à souffrir beaucoup encore; que nous devons nous rendre au
bourg de Chemmis, selon nos conventions avec Cnémon; que nous ignorons
le sort qui nous attend; que le pays où nous devons nous rendre est
sans doute bien éloigné d'ici, convenons de certains signes, qui nous
éclaireront sur le sort de l'un et de l'autre, qui nous dirigeront dans
nos recherches, si nous nous trouvons séparés. Des signes dictés par
l'amour, imaginés pour réunir deux amans, peuvent épargner bien des
fatigues, et sont des guides sûrs dans les voyages.
Chariclée approuve cet avis. Ils conviennent que sur les temples,
les monumens publics, les statues, les pierres, dans les carrefours,
Théagènes écrira _le Pithique_, et Chariclée _la Pithie est partie
à droite ou à gauche, vers telle ville, tel village, tel pays,
avec l'indication du jour et de l'heure du départ._ Si nous nous
rencontrons, disent-ils, il suffira de nous voir pour nous reconnoître;
jamais le tems ne pourra effacer de nos cœurs des traits que l'amour y
a gravés. Ils conviennent encore que Chariclée montrera l'anneau que
sa mère a exposé avec elle, et Théagènes une cicatrice à son genou
blessé à la chasse d'un sanglier; que le mot _flambeau_ dans la bouche
de Chariclée, et celui de _palmier_ dans celle de Théagènes, serviront
encore à se reconnoître mutuellement. Ils s'embrassent ensuite l'un
l'autre, versent des larmes, qui sont comme des libations offertes à
l'amour, et se donnent des baisers garans de leur fidélité mutuelle.
Ils sortent de la caverne sans toucher à aucun des objets qu'elle
recèle: ce seroit un crime à leurs yeux que de porter la main sur des
richesses qui ne sont que le fruit du brigandage; mais ils prennent ce
qu'ils ont apporté de Delphes, et que les brigands leur ont enlevé.
Chariclée se déguise. Elle enferme dans une besace ses colliers, sa
couronne, sa robe de prêtresse; et pour qu'on ne les voie point, elle
met par-dessus quelques objets de vil prix. Elle donne son arc et son
carquois à Théagènes: fardeau bien doux pour un amant, armes consacrées
au dieu qui le tient asservi sous ses lois.
Déjà ils sont près du lac, se disposent à entrer dans une barque,
lorsqu'ils apperçoivent une troupe d'hommes armés qui le traversent.
Etonnés, interdits à cette vue, ils restent immobiles, comme frappés de
stupeur. Ils gémissent amèrement sur les caprices de la fortune, qui
se joue d'eux si cruellement. Mais les ennemis sont près d'aborder.
Chariclée veut s'enfuir et retourner s'ensevelir dans cette caverne,
pour se soustraire à leurs recherches. Déjà elle se met en devoir
de courir, lorsque Théagènes, l'arrêtant: Jusqu'à quand, dit-il,
fuirons-nous le destin qui nous poursuit? Cédons à la fortune;
abandonnons-nous au torrent qui nous entraîne. L'avantage, que nous
retirerons de fuir, sera de fuir encore, d'errer de climats en climats,
d'essuyer encore des malheurs enchaînés à d'autres malheurs. Ne
vois-tu pas, ô ma chère Chariclée! comme nous sommes le jouet de la
fortune. A peine sortis de notre patrie, nous sommes tombés entre les
mains des pirates. Aux dangers de la mer ont succédé sur terre des
dangers plus grands. Des mains des ennemis nous sommes passés entre
celles des brigands. Il n'y a qu'un instant, nous étions encore dans
leurs chaînes. Nous nous voyions seuls, libres; il ne tenoit qu'à nous
de nous échapper; de nouveaux meurtriers surviennent: ce ne sont que
de nouveaux acteurs que la fortune amène sur un théâtre où nous jouons
le premier rôle. Terminons ici cette affreuse tragédie; livrons-nous
nous-mêmes au fer des assassins; prévenons une catastrophe peut-être
plus terrible; craignons d'être réduits à nous donner nous-mêmes la
mort.
Chariclée ne pense pas tout-à-fait comme Théagènes. Elle trouve justes
ses plaintes contre la fortune, mais elle ne croit pas comme lui qu'il
faille se livrer aux ennemis. Il n'est pas sûr, dit-elle, qu'ils nous
ôteront la vie: non, la fortune ne nous favorise pas assez pour mettre
ainsi fin à nos infortunes; peut-être veut-elle nous réserver aux
horreurs de l'esclavage. Est-il genre de mort aussi affreux qu'une
pareille destinée? Etre exposé aux insultes, aux outrages de barbares
grossiers et brutaux, est un sort auquel il faut nous soustraire, à
quelque prix que ce soit. Echappés plusieurs fois à des dangers plus
grands, nous pouvons espérer d'échapper encore à celui-ci. Faisons ce
qui te plaît, répartit Théagènes, et aussitôt il suit les pas de son
amante, comme s'il eût été entraîné par une force invisible.
Mais ils ne peuvent arriver jusqu'à la caverne. Pendant qu'ils
regardent les ennemis qu'ils ont en face, ils tombent, sans s'en
appercevoir, entre les mains d'une autre troupe débarquée d'un autre
côté de l'île, et ils se trouvent pris comme dans un filet. Ceux-ci
s'arrêtent frappés d'étonnement en voyant Chariclée courir dans les
bras de Théagènes pour y recevoir le coup de la mort: quelques-uns
lèvent déjà la main pour les frapper; mais les regards de ces deux
amans les éblouissent; leur colère se calme, le fer leur tombe des
mains: la beauté désarme même les barbares; un spectacle touchant
remplit l'œil le plus farouche des larmes de la sensibilité. Théagènes
et Chariclée sont pris et conduits au général comme la plus belle
partie du butin: ce fut même la seule proie qu'ils trouvèrent. En vain
ils parcourent l'île entière d'une extrémité à l'autre; en vain ils
la couvrent de la multitude de leurs soldats, comme d'un filet; leurs
recherches sont infructueuses; l'incendie précédent l'avoit entièrement
dévastée; la caverne seule, qu'ils ne connoissoient pas, étoit restée
intacte. Théagènes et Chariclée paroissent devant le général.
C'étoit Mitranes, officier d'Oroondates, que le grand roi avoit établi
Satrape de l'Egypte. Nausiclès, comme nous l'avons dit, l'avoit engagé,
à force d'argent, à marcher vers cette île pour chercher Thisbé.
Théagènes et Chariclée sont amenés devant lui, implorant le secours
des dieux. Nausiclès, avec toute l'adresse et la présence d'esprit
d'un marchand, s'élance vers Chariclée: c'est Thisbé, s'écrie-t-il,
c'est elle-même. Les barbares Bucoles me l'avoient enlevée. O
Mitranes, c'est votre bras, c'est la protection des dieux qui me la
rendent! En même-tems, il prend Chariclée, tout transporté de joie;
il s'approche d'elle, lui parle à l'oreille et en grec, pour n'être
entendu de personne; il l'engage à dire elle-même qu'elle est Thisbé,
pour conserver ses jours. Son stratagème lui réussit: Chariclée,
qui entendoit la langue grecque, espérant tirer quelque service de
Nausiclès, se prête à ses vues. Mitranes lui demande son nom. Elle
répond qu'elle s'appelle Thisbé. Nausiclès alors courant vers Mitranes,
l'embrasse mille fois, admire son bonheur; et flattant la vanité du
barbare, il le félicite de ses anciens exploits, et sur-tout de la
manière dont il a conduit cette expédition.
Enflé de ces éloges, trompé par le nom de Thisbé, persuadé de la vérité
de ce que lui dit Nausiclès, Mitranes admire la beauté de Chariclée.
Comme la lune environnée de nuages n'en brille qu'avec plus d'éclat,
de même les haillons dont Chariclée est couverte, ne font que rendre
les graces de sa figure plus brillantes. Nausiclès, par son adresse,
s'étoit prémuni contre la légèreté du général persan, et empêchoit
le repentir de naître dans son ame. Prenez-la, lui dit Mitranes,
puisqu'elle vous appartient, et emmenez-la. En même-tems il la lui
remet entre les mains, ayant toujours les yeux attachés sur elle,
montrant que ce n'est qu'à regret et pour satisfaire à ses engagemens,
et parce qu'il en avoit déjà reçu le prix. Mais celui-ci, dit-il,
en montrant Théagènes, est à moi, quel qu'il soit: c'est une proie
qui m'appartient. Je l'emmène, et il partira, sous bonne garde, pour
Babylone. Il mérite de servir le roi à table.
Ils traversent ensuite le lac, et se quittent l'un l'autre. Nausiclès
avec Chariclée, retourne à Chemmis. Mitranes dirige sa marche vers
d'autres villages de son ressort. Il envoie aussitôt à Oroondates, à
Memphis, Théagènes, avec une lettre conçue en ces termes:
_Le général Mitranes au Satrape Oroondates._
«J'ai fait prisonnier un jeune grec, qui ne mérite pas d'être au nombre
de mes esclaves: il est digne de ne paroître que devant le grand roi,
et de le servir. Je vous l'envoie pour en faire présent à notre commun
maître. Jamais la cour de Babylone n'en a vu et n'en verra d'une aussi
grande beauté.» Tel étoit le contenu de la lettre.
Les premiers rayons de la lumière ne faisoient que de commencer à
paroître, lorsque Calasiris et Cnémon vont trouver Nausiclès, dans
l'espérance d'en tirer des lumières consolantes, et pour s'informer
du succès de son expédition. Nausiclès lui raconte tout; son arrivée
dans l'île, qu'il a trouvée déserte, et où il n'a d'abord rencontré
personne; avec quelle adresse il a trompé Mitranes, qui lui a remis,
sous le nom de Thisbé, une jeune fille que les Perses ont trouvée. Il
ajoute qu'elle le dédommage bien de la perte de Thisbé; qu'elle est,
par la beauté, au-dessus de Thisbé, autant qu'une déesse est au-dessus
d'une mortelle; qu'il ne peut décrire tous ses charmes; qu'elle est
dans sa maison, et qu'il peut la leur faire voir.
Ces paroles leur font soupçonner ce qui étoit arrivé. Ils prient
Nausiclès de faire venir devant eux sa captive. Ils connoissoient la
beauté incomparable de Chariclée. La jeune fille paroît. Elle baisse
d'abord les jeux: un voile lui couvre le visage jusqu'aux sourcils.
Ranimée par les paroles consolantes de Nausiclès, elle lève la tête,
regarde. O surprise! tous trois aussitôt, comme de concert, comme
frappée du même coup, poussent un cri aigu, gémissent, sanglottent; la
maison retentit long-tems de ces paroles: O mon père! ô ma fille! tu es
vraiment Chariclée, et non la Thisbé de Cnémon.