parmi les héros, Persée, Andromède et Memnon. Ceux qui, dans la suite
des tems, construisirent le palais des rois d'Ethiopie, l'ornérent de
peintures qui représentent nos ancêtres. Les statues, les tableaux où
sont tracés les exploits de ces héros, sont placés dans les portiques
et les appartemens des hommes. Les amours d'Andromède et de Persée
ornent l'appartement ou je couche. Les nœuds de l'hymen m'unissoient
depuis dix ans à Hydaspe; mais nous n'avions pas encore d'enfans.
Un jour, pendant les ardeurs brûlantes du midi, le sommeil s'empara
de moi. Ton père, prétextant des ordres qu'il avoit reçus en songe,
vint me trouver et réclama les droits d'époux. Bientôt je m'apperçus
que j'étois enceinte. Tout le tems qui précéda l'enfantement, ne fut
qu'une fête continuelle pour tous les Ethiopiens. Le roi, qui se
flattoit que je lui donnerais un successeur à la couronne, remercioit
les dieux par des sacrifices sans nombre. Mais je donnai le jour à une
fille blanche, couleur inconnue en Ethiopie. Voici, je crois, quelle
en étoit la cause. Au moment où je tenois ton père dans mes bras, mes
yeux s'arrêtèrent sur le tableau qui représentait Andromède absolument
nue, puisque l'artiste avoit saisi le moment où Persée venoit de la
descendre du rocher; et le fruit malheureux que je conçus dans mon
sein, ressembla à l'image qui m'avoit frappée. Persuadée que ta couleur
déposeroit contre moi, que personne ne croiroit à ce que je pourrois
alléguer pour ma justification, j'ai mieux aimé, pour me garantir
d'une mort ignominieuse, t'abandonner à la fortune, que de te livrer
à un trépas assuré, ou t'entendre appeler d'un nom injurieux à ma
vertu. Je trompai ton père: je lui dis que tu étois morte; mais je te
fis exposer en secret, avec beaucoup de richesses destinées à celui
qui te sauveroit la vie. Entre autres ornemens, je te parai de cette
bandelette où est tracée ta malheureuse histoire et la mienne: elle est
arrosée de mes larmes et de mon sang. O toi! qui la première m'as fait
connoître le plaisir d'être mère, qui as été en même-tems une source
de douleurs pour moi; ô ma fille! qui ne l'as été qu'un instant, si tu
prolonges tes jours, souviens-toi de ta naissance. Chéris la pudeur;
c'est la vertu de notre sexe. Par elle, tu soutiendras la gloire de
ton origine, tu honoreras ceux qui t'ont donné le jour. Parmi tous les
objets exposés avec toi, conserve avec le plus grand soin un anneau
dont ton père m'a fait présent lorsqu'il recherchoit ma main: il porte
l'empreinte du sceau royal; le chaton, fait d'une pantarbe douée d'une
vertu secrète, doit te le faire regarder comme sacré. Telles sont
les paroles que je t'adresse sur cette bandelette, puisqu'un dieu
jaloux me prive du plaisir de te voir et de t'entretenir de vive voix.
Peut-être seront-elles vaines; peut-être aussi seront-elles un jour
d'une grande utilité; car l'avenir est voilé aux yeux des mortels. Ta
beauté, funeste à ta mère, ne te sert de rien. Cette bandelette, si
tu vis, révélera le secret de ta naissance. Mais si ... puissé-je ne
jamais l'apprendre...! ce sont des larmes de regret et d'amertume dont
j'arrose ta cendre».
La lecture de ce qui étoit tracé sur cette bandelette, dissipa mes
incertitudes. J'admirois la sagesse des dieux. La tristesse et la joie
remplissoient mon cœur; des larmes, mêlées de plaisir, coulèrent de
mes yeux. Pendant que je m'applaudissois d'avoir levé le voile qui me
cachoit le passé et d'avoir démêlé le sens de l'oracle, l'incertitude
de l'avenir, les misères de la vie, l'inconstance, la fragilité des
choses humaines, les caprices et les bizarreries de la fortune, dont
Chariclée me présentoit un exemple si frappant, me remplissoient de
compassion, de soucis et d'inquiétudes. Sa naissance, ses aventures,
ses traverses, la distance immense qui la séparait de sa patrie, se
présentoient sans cesse à mon esprit. Ethiopienne d'origine, née du
sang royal, elle avoit perdu tous ces titres, et n'étoit regardée que
comme le fruit du libertinage. J'étois dans la plus grande perplexité,
déplorant le passé, et n'osant lui assurer un sort plus heureux
pour l'avenir. Enfin le calme se rétablit dans mon ame; je résolus
d'exécuter mon projet et sans délai.
Je me rends chez Chariclée. Je la trouve seule, accablée par sa
maladie. Son courage la soutenait encore; mais son corps abattu,
ses forces épuisées la mettoient hors d'état de résister long-tems
aux progrès du mal. J'ordonne à tous ceux qui étoient présens de se
retirer; je demande le calme le plus profond, sous prétexte que je
vais faire des vœux et des invocations sur Chariclée. Chariclée,
lui dis-je, c'est aujourd'hui qu'il faut m'ouvrir votre cœur. Vous
m'avez promis hier de n'avoir aucune réserve pour un homme qui peut,
malgré votre silence, pénétrer dans le fond de votre ame. A ces
mots, Chariclée me prend la main, la baise, l'arrose de ses larmes:
Sage Calasiris, me dit-elle, accordez-moi cette première faveur; ne
m'obligez pas de vous révéler mes tourmens, puisque vous dites les
connoître: mon honneur me commande le silence. Permettez-moi de taire
un mal honteux, qu'il est plus honteux encore de dévoiler. Les progrès
qu'il fait tous les jours m'accablent; mais ce qui me déchire l'ame,
c'est de ne l'avoir point arrêté dès sa naissance, de m'être laissée
subjuguer par une passion, contre laquelle mon cœur s'étoit révolté
jusqu'à ce funeste moment, une passion dont le nom seul flétrit le
saint nom de chasteté.
Ma fille, lui dis-je pour la consoler, ce silence sur l'état de votre
cœur mérite les plus grands éloges. Je n'ai pas besoin d'apprendre
de votre bouche ce que les secrets de mon art m'ont appris depuis
long-tems. Il est beau de vous voir rougir d'un sentiment qu'il est
glorieux à votre sexe de tenir caché. Mais, puisqu'enfin votre cœur
connoît l'amour, puisque l'image de Théagènes y règne (les dieux
eux-mêmes m'ont instruit de son bonheur) sachez que vous n'êtes ni la
seule, ni la première qui ressentez cette passion. Bien des femmes
illustres, bien des vierges ont eu, comme vous, un cœur sensible.
L'amour est le plus puissant des dieux: on nous représente les autres
immortels asservis à ses lois. Il faut que la sagesse elle-même
préside à toutes vos démarches. Il eût été beau, sans doute, de rester
inaccessible aux traits de l'amour; mais quand une fois il est maître
de nous, c'est à la vertu à nous retenir dans les bornes du devoir.
Vous pouvez m'en croire, fuyez l'opprobre dont pourroit vous couvrir
votre passion; que des nœuds légitimes vous lient à celui que vous
aimez, et que l'hymen guérisse vos maux.
Pendant que je parlois ainsi, la sueur ruisseloit sur tout son corps.
La joie que lui inspiroient mes discours, les tourmens de l'espérance,
la honte de voir son secret arraché, se peignoient successivement
sur son visage. Mon père, me dit-elle; après un long silence, vous
me parlez d'hymen; mais Chariclès y consentira-t-il? mon vainqueur
lui-même ne me dédaignera-t-il pas? Vous n'avez rien à redouter
de la part de Théagènes, lui dis-je; l'amour le domine avec plus
d'empire peut-être que vous. Vous avez allumé dans son cœur tous les
feux qui vous dévorent. Vos ames, dès votre première entrevue, ont
senti qu'elles étoient faites l'une pour l'autre, et ont éprouvé
sur-le-champ les mêmes sentimens. Mon art vous a servi auprès de lui;
il a redoublé l'ardeur qui le consume. Celui que vous regardez comme
votre père, vous destine un autre époux: c'est Alcamène, que vous devez
connoître. Alcamène! dit-elle; qu'il lui prépare un tombeau. Théagènes
sera mon époux, ou la Parque tranchera plutôt le fil de mes jours.
Mais, dites-moi, je vous en conjure, comment savez-vous que Chariclès
n'est pas celui qui m'a donné le jour, et qu'il n'est que mon père
adoptif?--Voilà ce qui me l'a appris, lui répondis-je en lui montrant
cette bandelette.--Comment est-elle entre vos mains? car au moment où
Chariclès me reçut des mains de celui qui m'avoit nourrie, lorsqu'il
m'emmena ici, je ne sais comment, il me prit cette bandelette, qu'il
a conservée avec le plus grand soin[30].--Je vous dirai par la suite
comment je l'ai tirée des mains de Chariclès. Mais, dites-moi,
savez-vous ce quelle contient?--Non, je l'ignore.--Cette bandelette est
un flambeau qui éclaire les ténèbres qui environnent votre berceau, et
dans lesquelles vous avez marché jusqu'ici. Elle me prie aussitôt de
lui faire part de ce que j'avois découvert. Je lui explique, je lui
détaille tout ce qui étoit sur la bandelette. A peine se connoît-elle
elle-même, que son courage se ranime. Elle prend des sentimens dignes
de sa naissance. Elle me demande ce qu'il faut faire. Je lui parle
ouvertement; je lui développe mes projets. Ma fille, lui dis-je, j'ai
été en Ethiopie, pour m'instruire dans les sciences qu'on y cultive.
J'ai connu votre mère Persine; car dans ce pays, le palais des rois est
ouvert aux sages. Les connoissances des Egyptiens, que je joignois à
celles des Ethiopiens, augmentoient la considération dont je jouissois.
Lorsqu'elle sut que je me disposois à retourner en Egypte, elle
m'apprit votre histoire; mais elle me fit jurer auparavant que je n'en
parlerons à personne. Elle m'avoua même qu'elle n'auroit pas la même
confiance dans les sages du pays. Elle me pria de demander d'abord aux
dieux si vous n'aviez point perdu la vie, ensuite dans quel pays vous
étiez. Elle ajouta que, malgré toutes ses recherches, elle n'avoit pu
trouver personne qui vous ressemblât. Les dieux m'avoient instruit de
tout. Je dis donc à votre mère que vous viviez, dans quel pays vous
étiez. Elle me pria alors de vous chercher, de vous ramener dans le
sein de votre patrie; elle ajouta que, depuis qu'elle vous avoit mise
au monde, elle n'avoit point eu d'enfans; qu'elle étoit prête, lorsque
vous paroîtriez, à avouer tout le passé à votre père, qui, assuré par
une longue suite d'années de la vertu de son épouse, transporté de joie
lorsqu'il se verroit un enfant héritier de sa couronne, ne verroit que
la vérité dans tout ce qu'elle lui diroit.
Tel fut le discours de votre mère. Elle y ajouta des prières ardentes;
elle me fit jurer par le Soleil, serment inviolable pour les sages
d'Ethiopie, de m'occuper de vous. Je viens donc pour satisfaire à ses
prières et dégager mes sermens. Ce n'est pourtant pas là le motif qui
m'amène à Delphes; mais c'est le plus grand avantage que je retire de
l'exil auquel les dieux eux-mêmes m'ont déterminé. Depuis long-tems
je suis comme aux aguêts, vous témoignant tous les égards dus à votre
naissance, attendant en silence un moment favorable de vous présenter
dans cette bandelette une preuve non équivoque de la vérité de ce que
je vous dis. Il ne tient qu'à vous, avant de voir votre inclination
forcée par Chariclès, qui veut vous unir à Alcamène, de fuir de ce
pays avec moi; de retourner dans votre patrie, dans les bras de vos
parens; d'épouser Théagènes, prêt à nous suivre par-tout où nous
voudrons aller; de quitter votre vie errante et précaire, pour rentrer
dans le rang où vous appelle votre naissance, et faire asseoir avec
vous sur le trône celui que votre cœur adore, s'il faut toutefois
ajouter foi aux oracles des dieux. Je lui rappelai en même-tems
l'oracle d'Apollon; je lui en expliquai le sens. Elle n'ignoroit pas
que beaucoup de personnes parlaient de cet oracle, et cherchoient à
l'interprêter. Elle fut frappée d'étonnement. Mon père, reprit-elle, je
ne doute pas que la volonté des dieux ne soit telle que vous le dites.
Mais que faut-il faire?--Il faut feindre de consentir à votre hymen
avec Alcamène.--Il est bien affligeant et bien honteux de faire même
de simples promesses à un autre que Théagènes. Quoi qu'il en soit, je
m'abandonne aux dieux et à vous.... Mais ... quel est le but de ce
mensonge? comment me dégager de mes promesses sans les accomplir?--Le
tems vous l'apprendra. Il est des choses dont les discours d'une femme
retardent l'exécution; mais la célérité, secondée de l'audace, vient à
bout de tout. Je ne vous demande que de suivre mes avis; de convenir
avec Chariclès, pour le moment, de donner votre main à Alcamène. Il ne
fera rien sans me consulter. Elle me promet de faire tout ce que je lui
dis; je la quitte versant un torrent de larmes.
A peine suis-je sorti, que je rencontre Chariclès en proie à la plus
vive douleur et au chagrin le plus cuisant. Quoi! lui dis-je, quand
vous devriez vous livrer à la joie, remercier les dieux par des
sacrifices de ce que vous êtes enfin parvenu au comble de vos vœux,
de ce que mon art et mon adresse ont triomphé de Chariclée, de ce
que je l'ai déterminée à subir le joug de l'hymen, vous paroissez
triste et rêveur! Vous pleurez presque! D'où vous vient donc cette
tristesse?--Hélas! ne suis-je pas en effet le plus malheureux des
hommes! S'il en faut croire les songes qui me tourmentent, et celui
sur-tout que j'ai eu cette nuit, ma fille, l'objet de ma tendresse, ne
doit pas se marier, mais changer de séjour. Je croyois voir un aigle,
parti de la main d'Apollon, s'abattre tout-à-coup sur moi, arracher
ma fille d'entre mes bras, la transporter à l'extrémité de la terre,
dans un pays peuplé de fantômes et d'ombres noires; enfin j'ignorois
absolument ce quelle étoit devenue. Un espace immense la déroboit à mes
regards[31].
Je n'eus pas de peine à interprêter ce songe; mais je tâchai de le
consoler et d'épaissir encore les ténèbres qui lui cachoient l'avenir.
Vous, lui dis-je, le prêtre du plus éclairé des dieux, vous ne me
paroissez pas bien saisir le sens de votre songe; il ne vous annonce
que le prochain hymenée de votre fille. Cet aigle n'est que l'emblème
de l'époux qui la recevra de vos mains. Vous y voyez qu'Apollon
lui-même approuve cette alliance; qu'il conduit comme par la main celui
qui va passer dans les bras de Chariclée; et ce songe porte la douleur
et la consternation dans votre ame! O Chariclès! augurons mieux.
Secondons les desseins des dieux. Appliquons-nous à déterminer encore
mieux votre fille.
Il me demande ce qu'il doit faire pour fixer plus sûrement la volonté
de Chariclée. Avez-vous, lui dis-je, quelques objets précieux, une
robe enrichie d'or, un collier magnifique? Gagnez-la par ces présens;
faites-les lui remettre comme venant de son amant. L'or et les bijoux
ont des charmes auxquels les femmes ne résistent guère. Faites en
même-tems tous les préparatifs de la noce; car il ne faut point
différer l'hymen, mais profiter de l'effet que mon art a opéré sur
l'esprit de Chariclée, et ne pas lui donner le tems de changer. Je
n'oublierai rien, croyez-moi, me dit Chariclès. En même-tems il se
retire transporté de joie; bien résolu de tout exécuter sur-le-champ.
En effet, il se hâta, comme je le vis par la suite, de faire tout ce
que je lui avois conseillé. Une robe précieuse, ce collier d'Ethiopie,
que Persine avoit donné à sa fille en l'exposant, pour la reconnoître,
furent portés à Chariclée, comme venant d'Alcamène.
Ayant rencontré Théagènes, je lui demande où sont ses compatriotes, qui
sont venus avec lui en députation. Il me dit que les jeunes filles sont
déjà parties; qu'elles ont pris les devants pour ne point être obligées
de précipiter leur marche; que les jeunes gens, impatiens de retourner
dans leur patrie, ne veulent plus retarder leur départ; qu'il ne peut
plus se refuser à leurs désirs. Je l'instruis aussitôt de ce qu'il
doit leur dire, de ce qu'il doit faire lui-même; je lui recommande
d'attendre que je lui indique le moment favorable à l'exécution de nos
projets.
Delà je me rends au temple, pour prier le dieu de vouloir bien nous
diriger lui-même dans notre fuite. La divinité est plus prompte que
la pensée; elle nous protège dans ce que nous entreprenons pour lui
plaire, et souvent sa bonté prévient nos demandes. Le dieu n'attendit
pas que je l'interrogeasse; des effets m'assurèrent bientôt de sa
protection. Plein du projet qui m'occupoit tout entier, j'allois
consulter la prêtresse, lorsque ces mots vinrent frapper mes oreilles:
_Hâtez-vous; ces étrangers vous appellent._ En effet, des étrangers
célébroient, en l'honneur d'Hercule, un festin solemnel au son des
instrumens de musique. A ces mots, je m'arrête. Je ne pouvois, sans
crime, fermer l'oreille aux paroles de la divinité. Je prends de
l'encens, que je brûle en l'honneur d'Apollon. Je fais des libations
d'une eau pure. Ils paroissent étonnés de la magnificence de mon
offrande. Ils me prient de prendre part à leur banquet. Je me rends
à leur invitation. Couché comme eux sur une feuillée de branches
de myrthe et de laurier, je mange des mets dont j'ai coutume de me
nourrir. Mes amis, leur dis-je, quelqu'agréable que soit votre repas,
il n'excite point mon appétit. J'ignore encore qui vous êtes. Je
voudrois cependant vous connoître. Ce seroit, je crois, manquer à
la bienséance et à l'honnêteté, si, après avoir fait ensemble des
libations, mangé à la même table, après avoir formé les premiers nœuds
d'amitié au milieu d'une cérémonie sainte, nous nous séparions sans
nous connoître les uns les autres.
Nous sommes Tyriens, disent-ils, marchands de profession; nous
allons à Carthage en Lybie. Notre vaisseau est chargé de beaucoup de
marchandises des Indes, d'Ethiopie et de Phénicie. Nous célébrons ce
banquet en l'honneur d'Hercule, protecteur de Tyr, pour le remercier de
la victoire remportée par ce jeune homme (ils me montrent en même-tems
celui qui étoit assis devant moi) qui a vaincu à la lutte, et qui a
fait proclamer le nom de Tyr au milieu des Grecs. Nous avions passé
le cap Malée, et les vents contraires nous avoient forcés d'aborder à
Céphalénie. Un songe lui annonce pendant la nuit qu'il remportera une
victoire aux jeux pythiques. Il le jure par le dieu adoré dans notre
patrie. Il nous persuade de nous détourner de notre route et d'aborder
ici. L'effet a justifié sa prédiction. Marchand jusqu'à ce moment, le
voilà aujourd'hui couvert de lauriers. Il a offert un sacrifice au dieu
qui lui a annoncé sa victoire, pour l'en remercier et en même-tems pour
lui demander sa protection pendant le voyage; car nous nous embarquons
demain matin, si les vents nous sont favorables. Vous allez, leur
dis-je, mettre à la voile?--Tel est notre dessein.--Voudriez-vous me
recevoir sur votre bord? Des affaires m'appellent en Sicile; et cette
île, comme vous le savez, est située sur la route de la Lybie.--Si
vous voulez vous embarquer avec nous, nous nous regarderons comme
très-heureux d'avoir à notre bord un sage, un Grec, dans lequel nous
croyons encore voir l'ami des dieux.--Ce sera pour moi un plaisir
bien sensible, pourvu que vous m'accordiez un jour pour faire les
préparatifs nécessaires---Eh bien, nous vous accordons la journée de
demain; mais trouvez-vous aux approches de la nuit sur le bord de la
mer. Les nuits sont très-favorables aux navigateurs. Il s'élève de
terre des vents légers, avec le secours desquels un vaisseau fend
rapidement les îlots tranquilles.
Je conviens de tout avec eux; mais je leur fais jurer qu'ils ne
partiront point avant. Je les quitte au milieu de la joie et des
plaisirs[32]. Ils dansent, au son mélodieux d'une flûte, les danses
syriennes. Tantôt, par des sauts légers, ils s'élancent dans les airs,
ils retombent à terre, ploient avec grâce sur leurs jarrets; tantôt
ils pirouettent comme ceux qui sont agités de l'esprit divin. Je me
rends chez Chariclée: elle contemploit les présens que Chariclès lui
avoit envoyés. Delà je vais trouver Théagènes; je les instruis l'un et
l'autre de ce qu'ils ont à faire, et du moment où il faudra le faire.
Je me retire chez moi, attendant ce qui alloit se passer.
Au milieu de la nuit, dans le tems où toute la ville étoit plongée dans
un profond sommeil, une troupe de jeunes gens armés environne la maison
de Chariclée. Théagènes, guidé par l'amour, marche à leur tête.[33]
Il avoit composé un bataillon de guerriers des jeunes Thessaliens
qui l'avoient escorté pendant la cérémonie. Ils poussent tout-à-coup
de grands cris; font un bruit horrible avec leurs boucliers, pour
effrayer ceux qui pourroient les appercevoir. Ils se précipitent, à la
lueur des flambeaux, dans la maison de Chariclée, qu'ils n'ont pas de
peine à forcer. Les portes sont fermées de manière à s'ouvrir aisément.
Chariclée étoit prévenue de tout. Ils la trouvent préparée, l'enlèvent
sans qu'elle fasse la moindre résistance, emportent en même-tems tout
ce qu'elle leur commande de prendre; ils sortent de la maison. Les cris
de victoire, mêlés au bruit effrayant des boucliers frappés l'un contre
l'autre, retentissent de toutes parts. Ils traversent la ville; la
terreur et l'épouvante marchent devant eux. Les ombres de la nuit, les
échos bruyans du Parnasse redoublent l'effroi. Ils font entendre le nom
de Chariclée. Au sortir de la ville, ils gagnent, à bride abattue, les
montagnes des Locriens et des Etéens.
Chariclée et Théagènes, comme nous en étions convenus, quittent les
Thessaliens, se réfugient secrètement auprès de moi, tombent à mes
genoux, les tiennent long-tems embrassés, tremblans de frayeur, et
répétant sans cesse: _Mon père, sauvez-nous!_ Chariclée, les yeux
baissés vers la terre, rougissant d'une démarche aussi extraordinaire,
ne prononce que ces mots: _Mon père, sauvez-nous!_ Calasiris, disoit
Théagènes, sauvez-nous; sauvez des étrangers, sans patrie, qui
renoncent à tout pour être l'un à l'autre; sauvez deux amans qui vont
devenir le jouet de la fortune, qu'un chaste amour embrase de feux
mutuels: volontairement exilés, mais pleins de courage, nous n'avons
d'espérance de salut qu'en vous. Ces paroles me percent l'ame. Il
s'échappe de mes yeux quelques larmes que je leur cache, et qui
soulagent mon cœur oppressé[34]. Je les relève; je les ranime; je leur
montre dans l'avenir un sort plus heureux; je leur représente que les
dieux eux-mêmes, favorisent leur dessein. Je m'en vais, leur dis-je,
préparer le reste: attendez-moi ici; mais prenez bien garde qu'on ne
vous voie. Aussitôt je me mets en devoir de partir.
Chariclée, saisissant ma robe, m'arrête. O mon père! me dit-elle,
n'est-ce pas un crime, ou plutôt une trahison de votre part? Quoi! Vous
vous en allez! vous m'abandonnez ainsi à la discrétion de Théagènes! Ne
songez-vous pas combien peu on doit se reposer sur un amant de la garde
de son amante, lorsqu'il est maître de satisfaire sa passion, et qu'il
ne voit personne dont la présence lui en impose! La vue de l'objet de
son amour, seul et sans défense, ne fait que redoubler la violence de
ses feux. Je ne vous quitte donc point que vous n'ayez fait promettre
à Théagènes, avec serment, de ne point attenter à mon honneur, mais
de me respecter à présent et dans la suite, jusqu'à ce que je sois
rentrée dans le sein de ma patrie et de ma famille; et, si la fortune
ennemie ne me le permet pas, de ne jamais entreprendre de forcer mon
consentement. Je ne vous laisse aller qu'à ces conditions. Je fus
surpris des paroles de Chariclée; cependant j'en reconnus la sagesse.
J'allume un brasier sur l'autel; j'y jette quelques grains d'encens,
Théagènes prête le serment exigé tout en se plaignant que c'étoit
l'outrager que de compter sur un serment plus que sur ses principes de
vertu, qui ne pouvoient guère être suppléés par une promesse forcée,
et dont on n'a pour garant que la crainte de la divinité. Il jure
cependant par Apollon Pythien, par Diane, par Vénus, par les Amours,
d'être soumis aux volontés de Chariclée. Ils se font encore l'un à
l'autre d'autres promesses dont les dieux sont également garans.
Je cours aussitôt chez Chariclès. L'alarme, la consternation régnoient
dans sa maison. Déjà les esclaves de Chariclée étoient arrivées,
et lui avoient annoncé l'enlèvement de sa fille. Les habitans
s'assemblent en foule, environnent ce malheureux père, désespéré
d'un pareil évènement, et incertain sur le parti qu'il a à prendre.
Lâches! m'écriai-je aussitôt, êtes-vous donc insensibles? Quoi! vous
restez ainsi immobiles, en silence! Est-ce que ce malheur a éteint
en vous tout sentiment? Vous ne vous armez pas! vous ne poursuivez
pas les ravisseurs! vous ne les atteindrez pas! vous ne punirez pas
une aussi noire perfidie! Hélas! me répond Chariclès, il est inutile
de lutter contre ma destinée: ce sont les dieux qui me punissent. Je
me suis attiré leur colère du moment où j'entrai, par mégarde, dans
le sanctuaire d'Apollon, et où je vis des objets que mes yeux ne
devoient pas voir. Le dieu m'annonça aussitôt que je serois puni de mon
imprudence, par la perte des objets les plus chers à mon cœur. Rien
n'empêche cependant de combattre, comme on dit, contre la fortune.
Si nous connoissions ceux que nous devons poursuivre, qui sont les
auteurs de nos maux.... Ce beau Thessalien, lui dis-je, l'objet de
votre admiration, dont vous m'avez fait un ami, Théagènes, avec ses
jeunes gens, est le ravisseur. Il en est resté hier dans la ville
jusqu'au soir, et sans doute vous en trouverez encore quelqu'un.
Levez-vous donc, et assemblez le peuple.
On suit mes avis. Les généraux convoquent l'assemblée; la trompette,
par leur ordre, retentit dans toute la ville; le peuple s'assemble
aussitôt, et on délibère pendant la nuit au théâtre. Chariclès paroît
au milieu de l'assemblée revêtu d'une robe de deuil, la tête couverte
de poussière. Sa seule présence fait passer dans l'ame des spectateurs,
toute l'amertume de sa douleur. Il parle ainsi: