l'avoit entièrement abattue; les roses de son teint étoient fanées;
ses yeux, noyés de larmes, étoient mornes et flétris.[22] Cependant
elle se composa quand elle nous apperçut; elle s'efforça de prendre
son maintien et son ton de voix ordinaires. Chariclès, la prenant dans
ses bras, lui donne mille baisers, lui prodigue mille caresses: ô ma
fille, lui dit-il, ô l'ame de ma vie! c'est à moi, c'est à ton père
que tu caches ton mal! Un œil malin t'a enchanté; c'est le silence du
crime que tu gardes ici. Des regards funestes t'ont mise dans cet état
déplorable; mais ne te désespère point: voici le sage Calasiris qui
va remédier à ton mal; c'est un homme vertueux et qui peut te guérir.
Prêtre d'Isis, initié aux mystères des Egyptiens dès son enfance, il
possède un art divin. C'est encore l'ami intime de ton père; reçois-le
avec confiance: il veut te rendre la santé; abandonne-toi donc à lui.
D'ailleurs, tu ne fuis pas la société des sages.
Chariclée ne nous répondit rien; mais elle nous fit comprendre, par un
signe de tête, qu'elle entendoit parler de moi avec plaisir. Nous la
quittâmes aussitôt. Chariclès me rappela ce qu'il m'avoit demandé, de
travailler à vaincre l'aversion de sa fille pour les hommes et pour
l'hymen. Je l'assurai que bientôt il seroit satisfait, et je calmai un
peu ses inquiétudes.
Fin du 3e. Livre et du Tome premier.
LES ÉTHIOPIENNES
OU
THÉAGÈNES ET CHARICLÉE
Roman écrit en grec par HÉLIODORE
TRADUCTION NOUVELLE ET EXACTE,
AVEC DES NOTES.
Par N. QUENNEVILLE,
Membre de plusieurs Sociétés Littéraires, et
Professeur de Langue Grecque.
A PARIS,
CHEZ BERTRANDET, Impr.-Lib. rue de
Sorbonne, N°. 384.
Et chez l'Auteur, rue du Faubourg S. Antoine,
N°. 164, près la Barrière du Trône.
AN XI.
[Illustration: _C'est Calasiris, c'est votre père, arrêtez._
--Dessins: Huot--Sculp.: Lorieux.]
LES ÉTHIOPIENNES.
LIVRE QUATRIÈME.
SOMMAIRE.
_Jeux pythiques. Théagènes remporte le prix de la course. Entretien
de Calasiris avec Chariclée, et ensuite avec Théagènes. Crédulité de
Chariclès. La maladie de Chariclée se découvre. Artifice de Calasiris
pour apprendre quelle est la naissance de Chariclée. Chariclée apprend
que Chariclès n'est pas son père. Conseil donné par Calasiris à
Chariclès. Calasiris détermine Chariclée à se laisser enlever. Il
trompe Chariclès. Enlèvement de Chariclée. Discours de Chariclès aux
Delphiens. Discours d'Hégésias. Les Delphiens se mettent à la poursuite
des Thessaliens._
* * * * *
Les jeux pythiques se terminèrent le lendemain. Une jeunesse nombreuse
étoit rassemblée. L'amour lui-même, je crois, y présida et distribua
les prix; l'amour, qui voulut faire voir quelle énergie il sait
inspirer aux ames qu'il a subjuguées. Voici ce qui s'y passa:
La Grèce entière étoit spectatrice. Les Amphyctions présidoient. Quand
les combats de la course, de la lutte, du pugilat furent terminés avec
la plus grande pompe, un héraut, élevant la voix, s'écrie: _que les
Oplites paroissent._[23] En même-tems, on voit briller à l'extrémité
de la carrière, la belle Chariclée. Pour ne pas enfreindre les lois de
sa patrie, elle avoit pris sur elle-même d'assister à la célébration
des jeux; mais je crois plutôt que le désir de voir Théagènes l'y
avoit amenée. Dans sa main gauche est une torche allumée; dans la
droite une branche d'olivier. Aussitôt qu'elle paroît, tous les
regards se tournent vers elle; mais les yeux de Théagènes préviennent
ceux de toute l'assemblée. Rien de plus perçant que la vue d'un
amant. Théagènes, averti peut-être qu'elle alloit paroître, épioit
le moment heureux où elle devoit se montrer: il étoit assis à mes
côtés. Aussitôt qu'il l'apperçoit, il ne peut garder le silence; c'est
Chariclée, me dit-il, à voix basse. C'est elle-même. Je lui ordonne
de rester tranquille. A la proclamation du héraut, un Athlète, fier
de ses premiers triomphes, bouillant de courage, revêtu d une armure
brillante, s'élance impétueusement dans la carrière, comme s'il ne
devoit point trouver d'antagoniste: personne en effet ne se présente
pour lui disputer la victoire; personne sans doute n'osoit se mesurer
contre lui. Les Amphyctions le renvoient, sous prétexte que les lois
ne permettent pas de couronner un Athlète, sans qu'il ait combattu.
Celui-ci demande que le héraut fasse une seconde proclamation; qu'il
demande si quelqu'un veut lui disputer la victoire; les présidens
des jeux le lui accordent. Le héraut fait une seconde proclamation.
Cet homme m'appelle, me dit Théagènes.--Comment, cet homme vous
appelle!--Oui, mon père, personne en ma présence, sous mes jeux,
ne prendra des mains de Chariclée, le prix dû au vainqueur.--Mais
... une défaite ... mais la honte qui la suivra n'est-elle rien à
vos yeux?--Quel coureur aura la vue assez perçante, les pieds assez
agiles, pour voir, pour atteindre Chariclée avant moi et me laisser
derrière lui? Quel homme, à la vue de Chariclée, s'élèvera dans les
airs, volera avec la rapidité d'un oiseau? Les aîles que les peintres
donnent à l'Amour, ne sont-elles pas l'emblème de la vitesse d'un
amant? Personne, jusqu'ici, pardonnez à la confiance qui m'anime, non,
personne, jusqu'ici, ne peut se vanter d'avoir surpassé Théagènes à la
course.
En achevant ces mots, il se lève brusquement, s'avance au milieu de
l'arène, donne son nom, celui de son pays et tire sa place au sort.
Couvert de son armure, il se tient à l'entrée de la carrière, ne
respirant qu'après le moment heureux, attendant avec impatience que la
trompette donne le signal. Tel Homère nous représente Achille sur les
bords du Scamandre, ne respirant que les combats.
A la vue d'un spectacle si inattendu, toute la Grèce est agitée: les
spectateurs font pour Théagènes les mêmes vœux que pour eux-mêmes. La
beauté a quelque chose de séduisant: elle sait mettre tous les hommes
dans ses intérêts. J'observois Chariclée de loin; je la voyois agitée
de mouvemens violens. Je voyois se peindre successivement sur sa figure
les différentes passions d'une amante. Enfin, le héraut proclame au
milieu des spectateurs, les noms des deux athlètes, _Ormène d'Arcadie_,
et _Théagènes de Thessalie._ On donne le signal. Ils partent. L'œil
a peine à les suivre. Chariclée ne peut se contenir. Elle tressaille;
elle bondit: elle court avec Théagènes;[24] elle lui donne des aîles.
L'inquiétude, l'attente se peignent dans les yeux des spectateurs. Pour
moi, j'étois dans la plus violente agitation; je tremblois pour celui
que j'avois adopté pour mon fils. On ne doit pas s'étonner, dit Cnémon,
que les spectateurs fussent dans des transes si violentes, puisque je
tremble moi-même en ce moment pour Théagènes. Hâtez-vous de me dire
s'il fut proclamé vainqueur.
Arrivé au milieu de la carrière, il se retourne et regarde Ormène;
puis soulevant son bouclier, il lève la tête, arrête ses regards sur
Chariclée, s'élance avec la rapidité d'un trait qui vole vers le but,
et devance son antagoniste de plusieurs orgies, comme on le vit
ensuite par la mesure. Il vole vers Chariclée; et feignant d'être
emporté par la rapidité de la course, il se précipite dans ses bras. Je
m'apperçus même qu'en prenant la branche d'olivier, il baisa la main
qui la lui donnoit. Cette victoire, ce baiser de Théagènes, dit Cnémon,
me rendent la vie.... Que fit-on ensuite? Vous êtes insatiable, répond
Calasiris: le sommeil même ne peut vous subjuguer. Déjà la plus grande
partie de la nuit est passée, et vous ne songez pas encore à vous
livrer au repos. La longueur de mon récit ne vous fatigue point. Mon
père, répond Cnémon, je ne suis pas de lavis d'Homère, qui dit qu'on se
rassasie de tout, et même de l'amour. On ne rassasie point de plaisirs,
de quelque manière qu'on les goûte[25]. Il n'y auroit qu'une ame aussi
dure que le fer et le diamant, qui put être insensible aux charmes
d'entendre parler, même pendant une année, des amours de Théagènes et
de Chariclée. Continuez donc, je vous prie, votre narration.
Théagènes est couronné, proclamé vainqueur, et reconduit au milieu des
acclamations de tous les spectateurs. Chariclée, revoyant Théagènes,
ne dissimule plus sa défaite. Sa passion la subjugue entièrement.
La rencontre de deux amans réveille l'amour dans leur ame, rallume
des feux, qui les consument comme les flammes consument une forêt.
Chariclée, de retour chez elle, passe une nuit encore plus triste que
les précédentes.
Pour moi, il me fut impossible de dormir un instant; je ne songeai
qu'aux moyens de cacher notre fuite. Je cherchai dans quel pays la
divinité m'ordonnoit de conduire ces jeunes amans. Je résolus de fuir
par mer; et les dernières paroles de l'oracle,
Fendant les flots écumeux, partez pour arriver dans
une terre brûlée par les rayons du soleil,
me déterminèrent à prendre cette voie. Mais je ne savois dans quel pays
les mener. Les bandelettes trouvées avec Chariclée, auroient pu me
donner quelques lumières. Chariclès m'avoit dit avoir appris que sur
ces bandelettes étoit tracée son histoire. J'espérois aussi y trouver
le nom de sa patrie et le secret de sa naissance. Je conjecturois que
c'étoit dans sa patrie que les dieux m'ordonnoient de la conduire.
Je me rends au point du jour chez Chariclée. En entrant, je trouve
tout le monde, et sur-tout Chariclès, plongé dans la douleur. Je
m'approche; je demande quel est le sujet de cette consternation. La
maladie de ma fille a redoublé, dit Chariclès: elle a passé une nuit
plus cruelle que les précédentes. Levez-vous, lui dis-je; retirez-vous
tous: qu'on m'apporte seulement du laurier, un trépied, de l'encens
et du feu. Que personne n'entre ici que je n'appelle. Chariclès fait
exécuter mes ordres. Lorsque je fus seul, je me mis en devoir de
jouer mon rôle, comme un acteur qui paroît sur la scène. Je brûle de
l'encens. Je prononce quelques prières à voix basse, en agitant la
branche de laurier sur Chariclée, remuant la tête et bâillant comme si
j'eusse été accablé de sommeil et de vieillesse. Je ne cesse qu'après
avoir fait mille extravagances sur elle et sur moi. Elle sourioit du
bout des lèvres, me faisant entendre que tout étoit inutile; que je
ne connoissois point sa maladie. Enfin, m'asseyant auprès d'elle:
Prenez courage, ma fille, lui dis-je, elle n'est pas dangereuse; il
est facile de la guérir. On a jeté un charme sur vous, quand vous avez
présidé à la fête, et sur-tout quand vous avez distribué les prix.
C'est Théagènes qui vous a charmée. Je l'ai observé courant dans le
stade, couvert de son armure. Ses yeux se sont arrêtés plus d'une
fois sur vous. Que Théagènes, dit-elle, m'ait regardée ou non, peu
m'importe.... Quelle est sa naissance, sa patrie? J'ai vu beaucoup
de personnes le regarder avec admiration.--Il est de Thessalie.
Vous avez dû l'apprendre du héraut qui l'a proclamé vainqueur. Il se
prétend issu d'Achille, et je l'en crois, si l'avantage de la taille,
la beauté, sont des signes certains d'une naissance illustre. Mais il
n'a ni l'orgueil, ni la fierté du vainqueur d'Hector. La douceur de ses
manières tempère la fierté de son courage. Malgré tous ces avantages,
malgré le charme que ses regards ont jeté sur vous, il souffre plus de
maux qu'il ne vous en fait. Mon père, me dit-elle, je vous rends grace
de l'intérêt que vous prenez à mon état; mais pourquoi calomnier un
innocent? Ma maladie n'est point un enchantement.--Ma fille, pourquoi
me la cacher? pourquoi ne pas parler avec franchise et avec confiance,
afin que je puisse vous soulager? ne suis-je donc pas votre père par le
nombre des années, et sur-tout par la tendresse que j'ai pour vous? ne
suis-je pas l'ami de votre père? n'est-ce pas la même ame qui anime nos
deux corps? Découvrez-moi la cause de vos tourmens, et comptez sur ma
discrétion. Je vais même, si vous le désirez, vous en assurer par des
sermens. Ouvrez-moi le fond de votre ame; ne vous obstinez pas à garder
un silence funeste. Une maladie qui seroit bientôt guérie, si elle
étoit connue, devient incurable avec le tems. Le silence nourrit des
maux qui seroient bientôt soulagés, si les malades voulaient parler[26].
Chariclée resta quelques momens sans me répondre; mais on voyoit les
divers mouvemens qui agitoient son ame, se peindre sur sa figure.
Accordez-moi aujourd'hui; me dit-elle enfin; demain vous apprendrez
quelle est ma maladie, si toutefois vous ne la connoissez pas, puisque
vous vous prétendez doué de l'esprit prophétique. Je me lève aussitôt,
et je sors pour ménager sa pudeur. Chariclès vient au-devant de moi.
Qu'avez-vous à m'annoncer, me dit-il?--Tout va bien. Demain vos
inquiétudes cesseront; votre fille sera guérie. Elle consentira encore
à une autre chose, qui ne peut manquer de vous faire plaisir. Rien
cependant n'empêche d'appeler un médecin. Je le quittai aussitôt pour
prévenir les autres questions qu'il auroit pu me faire?
A peine étois-je sorti de chez Chariclée, que j'apperçois Théagènes
errer autour de l'enceinte qui environne le temple, s'entretenant
avec lui-même. La vue seule de la demeure de Chariclée sembloit
l'enchanter. Je détourne la tête, et je passe auprès de lui, feignant
de ne pas le voir. Bon jour, Calasiris, me dit-il. Arrêtez: c'est vous
que j'attendois. Je me retourne aussitôt. C'est le beau Théagènes,
dis-je. Je ne vous avois pas vu.--Comment beau! je ne puis plaire
à Chariclée! Ne cesserez-vous point de m'insulter, lui dis-je d'un
air indigné, d'insulter à mon art, qui a subjugué Chariclée; qui l'a
forcée de vous aimer? Vous êtes à ses yeux un dieu. Elle désire vous
voir.--O mon père! que dites-vous? Chariclée ... me voir.... Que ne
me conduisez-vous à l'instant chez elle! En même-tems il se met à
courir. Arrêtez, lui dis-je, en le saisissant par la robe; modérez
votre ardeur. Il n'est pas ici question d'un bien qui soit le prix
de l'agilité, qu'il soit facile d'atteindre et d'enlever. Il faut
user de beaucoup de circonspection pour ne rien faire qui puisse être
désavoué par l'honneur, bien prendre ses mesures pour assurer le
succès. Ignorez-vous que Chariclès est un des principaux, de Delphes?
ignorez-vous que les lois condamnent les ravisseurs à la mort?--Que
m'importe la mort, pourvu que je meure dans les bras de Chariclée.
Cependant, si vous le jugez plus convenable, allons trouver Chariclès,
demandons-lui la main de sa fille; mon alliance ne le déshonorera
pas.--Nous ne l'obtiendrons pas. Ce n'est pas que Chariclès dédaigne
votre alliance; mais depuis long-tems il a promis sa fille à son neveu.
Malheur à lui, quel qu'il soit, s'écrie Théagènes! Personne, tant qu'il
me restera un souffle de vie, non, personne n'obtiendra la main de
Chariclée: ce bras, ce fer sauront bien l'empêcher. Modérez-vous, lui
dis-je, il ne faut ici ni emportement, ni violence; suivez seulement
mes avis; soumettez-vous à tout ce que je vous dirai. Retirez-vous
maintenant; gardez-vous de vous montrer ici fréquemment; venez me
trouver seul et à l'insu de tout le monde. Théagènes se retire d'un air
morne et abattu.
Le lendemain je rencontre Chariclès. A peine m'a-t-il apperçu, que, se
précipitant dans mes bras, il me serre contre son sein et m'embrasse
à plusieurs reprises. C'est à votre sagesse, c'est à votre amitié que
je le dois, s'écrie-t-il. Vous avez opéré un prodige. L'inflexible
Chariclée est gagnée; son cœur indomptable est fléchi: elle aime.
Mon amour-propre étoit flatté. Je fronçois le sourcil; je marchois
fièrement et à grands pas. Je savois bien, lui dis-je, qu'elle ne
tiendroit pas contre mes premiers efforts; cependant je n'ai pas
employé toutes les ressources de mon art.--Mais comment avez-vous
découvert qu'elle aime? J'ai suivi votre conseil; j'ai appelé les
médecins les plus renommés de cette ville; je les ai priés de la voir;
je leur ai promis de payer leurs soins de toute ma fortune. Entrés dans
la chambre de ma fille, ils lui ont demandé quel étoit son mal. Au lieu
de leur répondre, elle s'est retournée de l'autre côté, répétant sans
cesse ce vers d'Homère:
O Achille, fils de Pelée, le plus brave des Grecs.
Acestinus, que vous connoissez peut-être, lui prend la main, croyant
découvrir sa maladie dans les pulsations du pouls, correspondant aux
battemens du cœur. Après avoir réfléchi quelque tems, tantôt levant,
tantôt baissant la tête: Chariclès, me dit-il, c'est en vain que vous
nous avez appelés; notre art ne peut rien contre une telle maladie.
Grands dieux! me suis-je écrié, que dites-vous? C'en est donc fait de
ma fille: je n'ai donc plus d'espoir! Ne vous désolez pas, me dit-il,
écoutez-moi; et me prenant en particulier, il me parle ainsi:
Notre art n'a de pouvoir que contre les maladies du corps; mais il
ne peut rien contre celles de l'ame. Lorsque celle-ci souffre des
maladies du corps, elle peut trouver quelque remède dans la médecine.
Il est bien vrai que votre fille est malade: mais ce n'est point
de corps. Elle n'a ni plénitude d'humeurs, ni pesanteur de tête. La
fièvre ne circule point dans ses veines. Enfin, aucune partie de
son corps n'est attaquée, soyez-en bien persuadé. Je redouble mes
instances; je le conjure de m'éclairer, s'il est possible, sur la
cause de cette maladie. Chariclée elle-même, continue-t-il, ignore que
c'est son ame qui est malade, et que sa maladie n'est qu'un violent
amour. Ne voyez-vous pas comme ses yeux sont humides de pleurs, son
visage abattu, son teint pâle? Elle ne se plaint d'aucun mal interne.
Sa raison est égarée; ses discours n'ont point de suite. Ce n'est
point la douleur qu'elle ressent, qui lui ôte le sommeil: elle a perdu
tout-à-coup son embonpoint. C'est à vous de chercher celui qui peut la
guérir. Puissiez-vous le trouver. Acestinus, à ces mots, se retire.
C'est vous que j'implore; vous, mon sauveur, mon ange tutélaire, de
qui j'attends tout, vous qui avez seul la confiance de Chariclée. Je
l'ai priée, conjurée de me découvrir son mal; elle s'est contentée
de me répondre qu'elle ne le connoissoit point; que tout ce qu'elle
savoit, c'est que Calasiris seul pouvoit la guérir. Elle m'a prié en
même-tems de vous conduire auprès d'elle. J'ai jugé aussitôt que votre
art l'a fléchie.--Vous connoissez sa passion; en connoissez-vous aussi
l'objet?--Non, assurément; comment le connoîtrois-je? Mais il n'est
point de sacrifice que je ne fisse pour que ce fût mon neveu Alcamène,
que depuis long-tems je lui propose, et que je lui ai proposé toutes
les fois que j'ai tenté de changer sa résolution.--Vous pouvez vous
en assurer; conduisez votre neveu chez elle; faites-le paroître à ses
yeux. Il approuve mon avis et me quitte.
Quelque tems après je le rencontre[27]. J'ai une chose bien affligeante
à vous apprendre, me dit-il. Ma fille, je crois, est frénétique[28].
Son état présente quelque chose de bien extraordinaire. J'ai suivi
votre conseil; j'ai paré mon neveu Alcamène, et je l'ai conduit chez
elle. La vue de la tête de la Gorgone, ou de quelque autre objet plus
affreux encore, n'auroit pas fait plus d'impression sur elle. Elle
a poussé un cri aigu et perçant; elle a tourné la tête de l'autre
côté, se serrant le col dans ses deux mains, menaçant de se donner la
mort, si nous ne sortions au plus tôt. Nous nous sommes précipités
hors de sa chambre[29]. Que pouvions-nous faire en voyant une chose
si extraordinaire? Je viens vous supplier encore une fois de ne pas
laisser ma fille dans un pareil état; de ne pas m'abandonner moi-même,
dont les vœux sont si cruellement déçus.
Chariclès, lui dis-je, vous ne vous trompez point. Votre fille
éprouve véritablement des accès de frénésie: c'est la violence de mes
remèdes qui l'a mise dans cet état; mais il les falloit tels pour la
contraindre à faire ce qui répugnait également à son tempérament et à
ses goûts. Un dieu ennemi, je crois, en empêche le succès et combat
mes efforts. Il faut me montrer cette bandelette que vous avez trouvée
parmi les autres objets exposés avec Chariclée. Je crains que cette
bandelette ne soit, enchantée, qu'elle ne porte avec elle quelques
prestiges qui lui endurcissent l'ame. Je crains que quelque ennemi
n'ait fermé l'entrée de son cœur aux charmes de l'amour et aux douceurs
de l'hymen. Quelques momens après, il m'apporte cette bandelette.
Je le prie de me laisser seul. Il se retire. Je retourne chez moi;
je m'empresse d'examiner cette bandelette: je la trouve remplie de
caractères éthiopiens, non de ceux dont se sert le peuple, mais de ceux
dont se servent les rois et qui ressemblent beaucoup aux caractères
sacrés des Egyptiens. Je les parcoure et je trouve ce qui suit:
«Persine, reine d'Ethiopie. C'est pour une fille, dont je ne sais quel
sera le nom, que je ne connois que par les douleurs de l'enfantement,
que je trace ces mots, présent funeste et arrosé de mes larmes».
Je fus frappé d'étonnement, Cnémon, en voyant le nom de Persine. Je lus
le reste, ainsi conçu:
«O ma fille! j'étois innocente quand je t'ai exposée pour te dérober
aux yeux de ton père Hydaspe; j'en prends à témoin le soleil, de
qui nous descendons. Cependant, pour me justifier à tes yeux; si tu
prolonges tes jours, aux yeux du mortel bienfaisant et envoyé du ciel
pour te sauver, s'il en est qui te sauve, aux yeux de l'univers entier,
je vais détailler les motifs qui m'ont déterminée à t'exposer.