Les voilà, s'écrie Cnémon! je reconnois Théagènes et Chariclée,

ce sont eux-mêmes. Montrez-les moi, au nom des dieux, je vous en

supplie, lui dit Calasiris, qui croyoit que Cnémon les voyoit en

effet.--O mon père! vous m'avez dépeint avec des traits si vrais des

personnes que j'ai vues, que je connois, que, malgré leur absence, je

croyois les voir.--Je ne sais si vous avez jamais vu des personnes

telles que la Grèce et le soleil en virent alors, des personnes aussi

regardées, aussi applaudies; l'une réunissant les suffrages de tous

les hommes; l'autre ceux de toutes les femmes: le bonheur d'épouser

l'un des deux, égaloit à leurs yeux celui des immortels: Théagènes,

sur-tout, étoit regardé des habitans du pays, et Chariclée des

Thessaliens. L'admiration des uns et des autres se fixoit sur celui

qu'ils ne connoissoient point; car un objet inconnu attire davantage

notre attention. Douce erreur! séduisante pensée! ô Cnémon, dans

quel transport j'étois! je pensois que vous alliez me les montrer;

hélas! que vous m'avez cruellement trompé! Au commencement de notre

entretien, je pensois qu'ils alloient arriver, que bientôt je les

verrais; vous ne m'avez même demandé le récit de leurs aventures, que

comme le prix d'un pareil bienfait. Le soleil est couché, la nuit est

arrivée, et vous ne me les montrez point encore! Ne vous désespérez

point, reprit Cnémon; soyez persuadé qu'ils arriveront: peut-être

ont-ils trouvé quelque obstacle, qui les empêche de se rendre à tems

au lieu fixé. D'ailleurs, fussent-ils présens, je ne vous les ferois

pas connoître avant que vous vous fussiez entièrement acquitté envers

moi. Remplissez donc vos engagemens, si vous avez tant d'impatience de

les voir. Ce n'est qu'avec le sentiment de la plus profonde douleur,

reprit Calasiris, que je me rappelle des évènemens aussi tristes. Je

craignois d'ailleurs de vous ennuyer par des détails aussi longs; mais

puisque vous êtes avide de choses touchantes, je vais reprendre le fil

de ma narration. Allumons d'abord un flambeau; faisons des libations

aux dieux qui président à la nuit; acquittons-nous envers la divinité,

afin que rien ne vienne troubler le plaisir de notre entretien. Ainsi

parla Calasiris.

Par son ordre, une esclave apporte un flambeau; le vieillard fait des

libations; il invoque les dieux et sur-tout Mercure; il les prie de ne

lui envoyer que des songes agréables; de lui montrer au moins pendant

le sommeil, les objets les plus chers à son cœur. Il continue ainsi son

récit.

Lorsque le cortège a trois fois fait le tour du tombeau, et que les

cavaliers l'ont parcouru trois fois, on entend les gémissemens des

femmes mêlés aux cris confus des hommes. Toutes les victimes, les

taureaux, les béliers, les agneaux, comme frappées du même coup,

tombent sous le couteau sacré. Un vaste autel est chargé d'une grande

quantité de bois, sur lequel on met, suivant l'usage, les extrémités

des victimes. On prie le grand-prêtre de commencer les libations et de

mettre le feu au bûcher. Je dois, il est vrai, dit Chariclès, faire des

libations; mais il faut que le chef de la théorie prenne un flambeau

de la main de la prêtresse de Diane, et allume le bûcher; ainsi

l'ordonnent les lois établies parmi nous: en même-tems il commence les

libations, et Théagènes va prendre le flambeau.

O Cnémon! si nous croyons que les ames ont une origine céleste, et

qu'elles ont entr'elles une sympathie invincible, ce n'est pas sans

raison. A peine Chariclée et Théagènes s'apperçoivent-ils que leur

ame, dès ce premier abord, semble reconnoître son image et s'élancer

vers un objet digne d'elle. Ils restent tous deux saisis, étonnés. Ils

ne se hâtent point, l'un de prendre, l'autre de recevoir le flambeau.

Ils se regardent long-tems mutuellement: ils semblent s'être déjà vus,

se reconnoître et chercher les traits l'un de l'autre; après vient un

sourire léger et furtif que le mouvement seul de leurs yeux indique:

ils rougissent comme s'ils en avoient honte; ils palissent comme si un

trait aigu eût pénétré jusqu'au fond de leur cœur. En un mot, mille

changemens qui se succèdent rapidement sur leur visage, l'altération de

leurs traits, tout révèle l'agitation de leur ame.

Tous les assistans étoient occupés des différentes cérémonies du

sacrifice, de pensées diverses; Chariclès attentif aux vœux et aux

prières accoutumées qu'il récitoit: personne ne s'apperçut de rien. Je

ne pensois qu'à observer ces jeunes gens depuis le moment que j'avois

entendu l'oracle rendu à Théagènes pendant le sacrifice, et je croyois

pouvoir percer le nuage qui couvroit l'avenir: mes efforts furent

vains, je ne pus rien découvrir. Enfin Théagènes, s'arrachant de-là

comme par violence, met le feu au bûcher: là finit la cérémonie. Les

Thessaliens furent se livrer à la bonne chère; chacun se dispersa et se

retira chez soi.

Chariclée se revêt d'une robe blanche, et, suivie de quelques-unes de

ses compagnes, elle se rend dans l'enceinte qui environne le temple, où

étoit sa demeure. Elle n'habitoit plus avec celui qu'elle regardoit

comme son père; elle s'en étoit séparée pour se perfectionner dans

la pratique des vertus. Ce que j'avois vu, ce que j'avois entendu

n'avoit fait que redoubler mon inquiétude. Je cherche Chariclès

avec empressement, et lui-même vient au-devant de moi. Avez-vous

vu, me dit-il aussitôt qu'il m'apperçut, celle qui fait ma gloire

et l'ornement de la ville de Delphes, Chariclée?--Je l'ai déjà vue

plusieurs fois, et non, comme dit le proverbe, en passant et par

hasard. Plusieurs fois j'ai offert des sacrifices avec elle. Elle m'a

interrogé sur tout ce qui concerne les dieux et la religion; et j'ai eu

le plaisir de satisfaire à ses questions.--Que pensez-vous? A-t-elle

ajouté à l'éclat de la fête?--Ah! Chariclès, c'est me demander si la

lune brille au milieu des autres astres.--Cependant les yeux se sont

arrêtés sur le jeune Thessalien.--Il est vrai, mais on ne lui donnoit

que la seconde et même la troisième place; mais votre fille étoit un

astre lumineux dont la splendeur éclairoit toute la pompe.[18]

Chariclès étoit au comble de la joie. Je voulois gagner sa confiance et

je parvenois à mon but. Je vais voir Chariclée, me dit-il en souriant.

Voulez-vous m'accompagner? Allons voir si le tumulte de la fête ne lui

a pas causé quelque indisposition. J'acceptai sa proposition, en lui

disant que rien ne me touchoit autant que ce qui pouvoit l'intéresser.

Arrivés à la demeure de Chariclée, nous entrons et la trouvons sur

son lit, l'air égaré, l'œil humide de pleurs que l'amour lui faisoit

verser: elle embrasse son père, qui lui demande ce qu'elle souffre.

Elle se plaint d'un violent mal de tête. Elle demande qu'on la laisse

seule pour qu'elle repose. A ces mots, Chariclès sort de la chambre,

recommande aux esclaves de faire le plus grand silence. Qu'y a-t-il

donc, mon cher Calasiris, me dit-il? Quelle est cette indisposition

de ma fille? Ne soyez pas étonné, lui dis-je, si dans une fête aussi

brillante, au milieu d'un peuple aussi nombreux, votre fille a été

enchantée. Quoi donc, me répond-il avec un sourire ironique, vous

croyez aux enchantemens, comme la multitude? Sans doute, lui dis-je,

autant qu'à toute autre vérité; et voici le fondement de ma croyance.

L'air, qui nous environne, pénètre dans notre intérieur par les

narines, par les yeux; par la respiration et par tous les autres

passages: il nous transmet avec lui les qualités dont il est imprégné,

et les communique à tous ceux qui le respirent. Un homme regarde-t-il

avec des yeux d'envie un bel objet, l'air qui l'environne se trouve

infecté de cette funeste qualité, et par la respiration il transmet à

tout ce qui l'approche le germe de cette passion: cet air extrêmement

délié et subtil pénètre jusque dans la moële des os; et l'envie cause

alors une maladie qui s'appelle proprement _fascination_. Examinez, mon

cher Chariclès, combien de personnes sont attaquées de maux d'yeux, de

la peste, sans avoir touché aucune personne atteinte de ces maladies,

sans avoir couché dans le même lit, sans avoir mangé à la même table,

mais par le seul contact de l'air qu'elles ont respiré. La génération

de l'amour est encore une preuve de cette vérité. C'est par les yeux

que, comme à la faveur d'un vent favorable, il décoche ses traits

dans nos ames. De tous nos sens la vue est le plus mobile, le plus

susceptible de s'enflammer, celui qui reçoit le plus aisément les

impressions des objets étrangers. Les flammes qui pétillent dans nos

yeux, facilitent à l'amour l'entrée de notre cœur.

Je vais vous en donner encore une preuve, tirée de la nature elle-même.

Elle est consignée dans nos livres sacrés, qui traitent des animaux.

Le Charadrius guérit de la jaunisse: si cet oiseau est regardé par un

homme attaqué de cette maladie, il détourne les yeux, les ferme et

s'enfuit; ce n'est pas, comme quelques-uns le croient, qu'il refuse son

secours; mais, s'il regarde cet homme, il attire à lui sa maladie.

C'est une qualité qu'il tient encore de la nature: aussi évite-t-il

sa vue comme un trait perçant. Vous savez encore que l'haleine et les

regards du serpent appelé Basilic, sont funestes et mortels à tout ce

qu'il rencontre. Il ne faut donc pas s'étonner si quelques personnes

enchantent même leurs meilleurs amis, ceux à qui elles veulent le plus

de bien. Envieuses par tempérament, le cœur chez elles est innocent, la

nature seule est coupable.

Vous venez, me dit Chariclès, après quelques instans de silence, de

faire luire à mes yeux un flambeau qui dissipe les ténèbres dont mon

esprit étoit obscurci. Plût aux dieux que le cœur de Chariclée fût

sensible et qu'il connût l'amour! Non, je ne la regarderois pas comme

malade, mais comme jouissant d'une parfaite santé. Vous savez ce que

je vous ai demandé. Hélas! il n'est pas à craindre qu'avec son aversion

pour l'hymen et pour l'amour, elle soit attaqué de ce mal: c'est plutôt

à quelque enchantement qu'il faut attribuer son indisposition. O vous,

mon ami, vous dont les lumières sont si étendues, sans doute vous

n'oublierez rien pour la guérir! Je lui promis tous les secours dont je

serois capable, si je la voyois dans un état alarmant.

Pendant que nous cherchions ainsi à découvrir la maladie de Chariclée,

un homme hors d'haleine accourt à nous. Mes amis, nous dit-il, on

diroit, à voir votre lenteur, qu'on vous appelle à des combats

sanglans, et non au festin que le beau Théagènes a préparé, et auquel

le plus grand des héros Néoptolème, doit présider. Venez; il ne manque

plus que vous: ne vous faites pas attendre jusqu'au soir. Chariclès,

s'approchant de mon oreille: cet homme, me dit-il, ne nous permet pas

de délibérer.[19] Il me semble pris de vin. Allons, car il pourroit

bien finir par en venir aux voies de fait. Vous plaisantez, lui dis-je;

cependant partons.

Aussitôt que nous fûmes arrivés, Théagènes place Chariclès à côté

de lui, et me témoigne à moi-même quelques égards en faveur du

grand-prêtre. Je ne vous ennuierai point par un long détail de ce

festin. Je ne vous parlerai point des danses des jeunes filles, de

la musique, des divers amusemens auxquels se livrèrent les jeunes

gens,[20] de la délicatesse, du goût exquis des viandes, ni des

autres choses, qui rendirent ce repas agréable et délicieux. Mais je

n'oublierai pas des choses qu'il vous est nécessaire de savoir, qu'il

m'est agréable de rapporter.

Théagènes montroit beaucoup d'enjouement et tâchoit de bien accueillir

tous les convives. Mais il ne put me cacher les secrets tourmens de

son ame. Ses regards erroient ça et là; de tems en tems de profonds

soupirs s'échappoient de son sein: tantôt, la tête baissée, il sembloit

absorbé dans de profondes réflexions; bientôt après il revenoit à lui,

comme s'il se fût apperçu de ses distractions, et l'on voyoit alors

la joie briller sur son visage. Ces changemens rapides sembloient ne

lui coûter rien. L'ame d'un amant, comme celle d'un homme ivre, est

mobile et sans consistance: tous deux sont dominés par une passion

susceptible de bien des modifications. Aussi un amant est-il sujet à

l'ivresse, et un homme ivre, à l'amour; mais lorsqu'il succomboit sous

le poids de l'ennui et du chagrin, tous les convives s'appercevoient

de son mal-aise. Chariclès lui-même, voyant ces inégalités, me

dit à l'oreille: quelque regard d'envie s'est sans doute arrêté

sur Théagènes; il me semble être dans le même état que Chariclée.

Assurément, lui dis-je; et vous ne devez pas en être étonné. Comme

elle, il a été beaucoup regardé pendant la cérémonie.

Lorsque le moment de porter la coupe à la ronde fut arrivé, Théagènes,

quoique malgré lui, but le premier, et présenta ensuite la coupe à

chacun des convives. Lorsqu'il fut arrivé à moi, je le remerciai et

ne voulus point boire. Attribuant ce refus au mépris, il me lance un

regard terrible et enflammé de colère. Chariclès s'en apperçut: cet

homme, lui dit-il, ne boit point de vin et ne mange rien de ce qui a eu

vie. Théagènes lui en demande la raison. Il est Egyptien, de Memphis,

continua Chariclès, et grand-prêtre d'Isis. Ces mots remplissent l'ame

de Théagènes d'une joie subite: il se lève à l'instant,[21] demande

de l'eau, en boit; puis s'adressant à moi: ô le plus sage des hommes!

s'écrie-t-il, recevez au moins cette coupe de ma main: elle contient

la liqueur que vous aimez. Faisons sur cette table des libations à

l'amitié. J'y consens, beau Théagènes, lui dis-je; depuis long-tems je

suis votre ami. Je reçus la coupe de ses mains et je bus.

Ainsi finit le festin. Les convives se séparent; je me retire accubié

des caresses de Théagènes, qui m'embrassa plusieurs fois avec toute

l'effusion du cœur le plus sensible. Rentré chez moi, je fus long-tems

à m'endormir; je ne songeai qu'à Théagènes et à Chariclée: je repassai

dans mon esprit les dernières paroles de l'oracle, dont je cherchai

encore à pénétrer le sens. Déjà la nuit étoit au milieu de sa course,

lorsque je crus voir Diane et Apollon, si toutefois je ne les vis pas

réellement. L'un me remettoit Théagènes et l'autre Chariclée; et,

m'appelant par mon nom: il est tems, me disoient-ils, de retourner

dans ta patrie: tel est l'ordre des destins. Abandonne cette terre;

emmène avec toi ces deux jeunes gens; traites-les comme tes enfans;

conduis-les en Egypte, et par-tout où il plaira aux dieux. Après avoir

ainsi parlé, ils disparoissent, me laissant bien persuadé que ce n'est

point une vision.

Je ne doutois pas que ce que j'avois vu ne fût réel; mais je ne savois

dans quel pays, chez quelle nation, les dieux m'ordonnoient de conduire

ces deux jeunes gens. Mon père, dit Cnémon, vous me l'apprendrez

par la suite; mais, dites-moi, comment croyez-vous que les dieux se

sont manifestés à vous, si ce n'est en songe? Car vous prétendez les

avoir vus en personnes. Le sage Homère l'apprend lui-même, répondit

Calasiris; mais bien des lecteurs lisent ses vers sans y faire

attention: _J'ai reconnu,_ dit le poëte, _le Dieu à sa démarche aisée;

car les dieux se font bien reconnoître._ Je crois moi-même, répond

Cnémon, avoir fait comme la plûpart des lecteurs; et peut-être ne me

rappelez-vous ce passage que pour m'en convaincre. Il ne m'a jamais

présenté d'autre sens que celui que j'y ai trouvé la première; fois

que je l'ai lu; et j'ignore quelles particularités il peut renfermer

concernant la divinité.

Calasiris, après quelques instans de silence et de recueillement,

comme s'il méditoit sur la divinité: Cnémon, dit-il, les dieux et

les génies viennent à nous et disparoissent cachés le plus souvent

sous la figure humaine, quelquefois sous celle d'êtres d'une autre

espèce; mais leur apparition sous les traits de l'humanité nous en

impose davantage. Fussent-ils méconnus des profanes, le sage ne les

méconnoît jamais; leurs regards fixes, leurs paupières immobiles

peuvent les faire distinguer aisément: ils ne marchent point, comme

nous, en remuant leurs pieds alternativement; mais ils semblent

glisser, voler rapidement, fendre les airs comme les oiseaux. Aussi,

chez les Egyptiens, les statues des dieux ont-elles les deux pieds

unis et serrés l'un contre l'autre; c'est ce que l'Egyptien Homère, qui

avoit vu nos livres sacrés, fait entendre dans ses ouvrages en termes

couverts, mais cependant intelligibles. Il dit, en parlant de Minerve:

_Des éclairs partoient de ses yeux, de_ Neptune; _à sa démarche facile

je reconnus un Dieu;_ comme s'il eût dit, _à son vol rapide._ Car le

poëte veut dire qu'il _marchoit aisément,_ et non pas, _je reconnus

aisément._

Divin Calasiris, dit alors Cnémon, vous venez de m'initier aux choses

divines; mais vous avez plusieurs fois surnommé Homère l'Egyptien; et

personne, peut être jusqu'à présent, n'a entendu dire qu'Homère fût

d'Egypte. Je n'ai pas de preuve du contraire; mais vous m'étonnez, et

je vous prie de vouloir bien m'éclaircir ce point. Ce que vous me

demandez, répond Calasiris, est absolument étranger à notre sujet;

cependant je vais tâcher de vous satisfaire en peu de mots.

Que d'autres fassent naître Homère dans un autre pays; que le sage

n'ait point d'autre patrie que l'univers, je le veux bien. Mais Homère

n'en est pas moins Egyptien; il naquit à Thèbes, qu'il appelle lui-même

Thèbes aux cent portes. Son véritable père fut Mercure, quoiqu'on le

crût fils d'un prêtre de ce Dieu. L'épouse de ce prêtre, après s'être

purifiée selon le rit de nos pères, s'endormit dans le temple. Mercure

s'approcha d'elle, et donna le jour à Homère, qui même porta des

indices de l'illégitimité de sa naissance. Lorsqu'il vint au monde, une

de ses cuisses se trouva toute couverte de longs poils. Il fut appelé

Homère, parce qu'il erroit de pays en pays, et sur-tout dans la Grèce,

en chantant ses poëmes. Il ne parle ni de lui, ni de sa patrie, ni de

sa famille; et ceux qui connoissoient cette marque, qu'il portoit sur

son corps, vinrent à bout de le faire appeler Homère. Mais pourquoi?

reprit Cnémon, a-t-il gardé le silence sur sa patrie? Peut-être, dit

Calasiris, eut-il honte de se voir chassé de sa terre natale; car

il fut chassé par son père, lorsque sortant de l'adolescence, il se

présenta pour se faire initier. Cette tache imprimée sur son corps, en

imprima une à sa naissance. Peut-être même est-ce par sagesse qu'il

a tu le nom de sa patrie. Peut-être a-t-il voulu, à la faveur de ce

silence, passer pour citoyen de l'univers. Ce que vous me dites,

reprit Cnémon, me paroît assez probable. Les poëmes d'Homère, dont

la sublimité et les charmes se ressentent du climat de l'Egypte, la

majesté de son génie, tout prouve qu'il n'auroit pu s'élever ainsi

au-dessus des hommes, si quelque dieu ou quelque génie ne lui eût donné

le jour.

Lorsque vous eûtes reconnu les dieux aux signes indiqués par Homère,

que fîtes-vous?--Je continuai de veiller comme auparavant, de réfléchir

dans le calme et le silence de la nuit, si favorables à la méditation.

Je me réjouissois; j'entrevoyois quelque lueur d'espérance: je me

flattois de retourner bientôt dans le sein de ma patrie; mais l'idée de

séparer Chariclès de sa fille me déchiroit l'ame. Je ne savois comment

emmener avec moi ces deux jeunes gens; comment les préparer à ce

départ; comment cacher notre fuite; de quel côté fuir; par mer ou par

terre: tout me jetoit dans un extrême embarras. Enfin je passai la nuit

dans la plus grande perplexité, sans pouvoir fermer les yeux.

Le jour commencent à paroître, quand j'entendis du bruit dans le

vestibule de ma demeure. La voix d'un jeune homme vient frapper mon

oreille. Mon esclave demande, _qui frappe à la porte et pourquoi._ La

voix répond; _c'est Théagènes le Thessalien._ L'arrivée de ce jeune

homme me causa beaucoup de plaisir: je le fis entrer. Je crus que la

fortune me facilitoit elle-même les moyens d'exécuter mon projet. Je

crus encore qu'ayant appris, pendant le repas, que j'étois Egyptien et

grand-prêtre, il venoit me prier de servir son amour. Il avoit la même

opinion que le reste des hommes, qui, dans leur ignorance, s'imaginent

que tous les hommes, en Egypte, ont la même étendue de connoissances.

Il y a en Egypte des charlatans, vil rebut de la populace, adonnés au

culte de certaines idoles, toujours entourés de cadavres, n'étudiant

que les simples, ne s'occupant que d'enchantemens, aussi inutiles à

eux-mêmes qu'à ceux qui les consultent, échouant dans presque tout ce

qu'ils entreprennent, ne rendant que de funestes services, donnant des

chimères pour des réalités, ne prédisant que des malheurs, n'inventant

que des pratiques abominables, et se rendant les ministres de plaisirs

infâmes. Mais, mon fils, il y a aussi des hommes véritablement

instruits, et qui n'ont rien de commun avec les premiers: ce sont

les prêtres et les ministres du culte, qui, dès leur jeunesse,

s'appliquent à s'instruire. Ils considèrent les astres, vivent avec les

dieux, scrutent les merveilles de la nature, contemplent les mouvemens

des corps célestes. La connoissance de l'avenir est le fruit de leurs

veilles; éloignés des maux qui affligent l'humanité, ils ne s'étudient

qu'à être bons et utiles aux autres hommes. C'est cette sagesse, qui

m'a exilé pour un tems de ma patrie, afin de me soustraire aux malheurs

qu'elle me montroit dans l'avenir, afin de ne pas voir, comme je vous

l'ai dit, mes deux fils fondre l'un sur l'autre le fer à la main. Les

dieux et le destin en décideront selon leur volonté; eux seuls sont

les maîtres de notre sort. C'est moins, je crois, pour dérober à mes

regards un spectacle si funeste, qu'ils m'ont banni de ma patrie, que

pour me faire trouver ici Chariclée, comme vous le verrez par la suite

de mon récit.

Théagènes entre dans ma chambre; il m'embrasse, je l'embrasse à mon

tour; je le fais asseoir auprès de moi sur mon lit. Quelle affaire si

pressante lui dis-je, vous amène chez moi de si grand matin? Hélas! me

dit-il, après avoir plusieurs fois passé la main sur son visage, il

s'agit de tout pour moi. Je rougis de dire la cause de mon arrivée;

et il se tut. Je crois avoir trouvé le moment de faire l'inspiré, de

paroître deviner ce que je savois parfaitement bien. Je le regarde

d'un air de bonté et de douceur. Pourquoi craignez-vous de parler, lui

dis-je? Il n'est point de secret pour les dieux ni pour moi. Après

quelques momens de silence, je pose mes doigts sur de petits cailloux,

comme si je voulois compter, quoique je n'eusse aucun calcul à faire;

j'agite ma chevelure; j'imite ceux qui sont agités d'une fureur divine:

Mon fils, lui dis-je, vous aimez. A ces mots, il tressaille; mais quand

j'eus ajouté: Chariclée est celle que vous aimez, il croit entendre un

dieu; il est près de se jeter à mes pieds pour m'adorer. Je l'arrête;

il se précipite dans mes bras, me prodigue mille caresses. Il remercie

les dieux de ne s'être point trompé dans ses espérances. Il me presse

de le sauver; me dit que c'en est fait de lui; que la violence de

son mal, que l'ardeur des flammes dont est embrasé son cœur, qui n'a

point encore senti les feux de l'amour, exigent un prompt remède. Il

m'assure avec serment qu'il n'a encore connu aucune femme, qu'il les a

dédaignées toutes; que, jusqu'ici, il a méprisé l'hymen et les amours;

que la beauté de Chariclée l'a convaincu qu'il n'est pas insensible;

mais qu'il n'a point encore trouvé de femme capable de fixer ses

regards. En même-tems il verse un torrent de larmes, comme s'il eût été

indigné de sa défaite.

Je tâche de le ranimer, de le consoler: Ne vous désespérez pas, lui

dis-je, je vous promets mes soins, et je saurai trouver le secret de

toucher le cœur de Chariclée: ses mœurs sont austères; elle brave

les lois de l'amour; elle méprise Vénus et l'hymenée; mais elle ne

les méprise que de bouche. Je tenterai tout pour vous: l'adresse

triomphe quelquefois de la nature. Je ne vous demande que de ne pas

perdre courage, de vous soumettre à tout ce que je vous ordonnerai. Il

m'assura qu'il feroit tout ce que je voudrois, fallût-il marcher sur

des épées nues.

Pendant que Théagènes me promettoit une docilité sans bornes, et toute

sa fortune pour reconnoître mes services, un homme arrive de la part de

Chariclès. Le grand-prêtre, me dit-il, vous prie de vous rendre auprès

de lui: il est ici près dans le temple d'Apollon. Un songe a jeté

la frayeur dans son ame; il implore le secours du dieu. Je congédie

aussitôt Théagènes et je me lève. Arrivé au temple, je trouve Chariclès

assis, accablé, de douleur et gémissant sans cesse. D'où viennent donc,

lui dis-je, cette affliction et cet abattement? Hélas! me répond-il,

ne suis-je pas en effet le plus malheureux des hommes? J'ai eu un

songe effrayant. J'apprends que ma fille est plus mal; qu'elle n'a pu

fermer les yeux de toute la nuit. Pour comble de malheur, on célèbre

demain les jeux. La prêtresse de Diane doit en vertu de nos lois,

présenter un flambeau au vainqueur dans la course armée, et distribuer

les prix. Chariclée se trouve dans l'alternative d'enfreindre les lois

de nos pères, en s absentant, ou d'assister malgré elle à ces jeux,

et d'accroître son mal. La justice, la reconnoissance, les devoirs

de l'amitié et de la religion réclament aujourd'hui auprès de vous.

Apportez remède à ses maux. Je sais, et vous l'avez dit vous-même,

qu'il est aisé de guérir un charme donné par un œil d'envie: rien

n'est impossible aux prêtres Egyptiens. Je feignis de ne m'être point

occupé de la maladie de Chariclée. Je lui demande la journée pour

préparer un médicament. A présent, lui dit-je, allons voir votre fille;

assurons-nous bien de son état: consolons-la autant que nous pourrons.

Je vous prie aussi de m'annoncer à elle comme quelqu'un que vous

connoissez bien. Il faut qu'elle me regarde comme un ami, et qu'elle me

donne toute sa confiance. Eh bien! dit Chariclès, je ferai tout ce que

vous voudrez.

Les Éthiopiennes, ou Théagènes et Chariclée, tomes 1-3 · 第 8 / 26 段